Plusieurs épitres de l'Hôpital lui sont dédiées
2. Voici des vers qu'il adressait par la suite à cette compagne aimée :
Tu vcro , mlhi quara fausta Jiinone dlcavlt Sanctus hymen , sanctlsqiic cornes concordia votls, Grata aninio conjtix , vito; socia adUita nostra; , Me quando optata fccisti proie parentcin, llaud slnlt aima Venus lentas frlgesccre txdas...
(8 ) une famille nombreuse, dont presque tous les membres ont été des hommes remarquables ' .
Trois ans environ avant ce mariage, Sainte-Marthe avait, en 1 56G, perdu son pèie, qui mourut à Paris et fut enseveli à Saint-Séverin. En 1570 il eut son premier lils, Abel; et l'année suivante il acheta un office de contrôleur général des finances à Poitiers'^. Cette acquisition le fixait dans une des villes de France que l'amour des lettres animait au plus haut point, et où elles étaient le plus en honneur. Aux occupations de sa charge remplie scrupuleusement, il joignit donc, avec une nouvelle ardeur, le culte de !;i poésie ; mais tel était alors l'état du pays, ({ue bien des inquiétudes arrachaient à tout instant l'écrivain au recueillement et au silence du cabinet. De là pour Sainte-Marthe beaucoup de projets interrompus, et quelques-uns d'ajournés sans retour : celui, par exemple, qu'il avait l'orme, au moment même où cette pensée germait dans l'esprit du Tasse , de chanter en latin les guerres saintes qui ont illustré notre nom et créé au delà des mers la France orientale.
C'est qu'il réservait d'abord son temps aux affaires et aux besoins delà patrie, incapable de sacrifier à ses goûts aucun de ses devoirs. Dans une époque troublée , où les droits étaient mal définis et facilement méconnus, lessujets avaient souvent à Irnnsmetlre au roi des réclamations et des doléances : on a pu juger que le caractère aimable, l'esprit insinuant et délié de Sainte-Marthe, le rendaient
1. l'our les enfants et les (lesceiulaiils de Saiiite-Marllic, voir, k lu lin (le lY'lude, la note 15 qui leur est consacrée.
:>.. Saintc-Martiie a rapi)i;ic celle circonstance dans les vers suivants :
Mine adco me nec n:italis llnquorc terra; Diilce soliiiu et tenues mecuin advoctiire pciiatcs riclavliini, liiie quando me publier ciirn vocabat, Ncc stablleiu eleclo plgult lare lijjcre sedeiu.
( 9 ) infiniment propre au rôle de médiateur. A cet égard, la ville où il s'était établi ne le trouva pas moins utile que Loudun, lorsque, peu d'années après qu'il eut changé de résidence, un décret de Henri III vint à révoquer en tous lieux les privilèges particuliers ou publics que n'avait pas consacrés la vérification des cours souveraines. Les habitants de Poitiers se voyaient ainsi dépouillés de plusieurs de ceux dont ils avaient joui jusqu'alors. Dans cette conjoncture critique, ils confièrent la défense de leur cause à Sainte-Marthe , qui , par son habileté à la plaider, conjura les effets de cette rigoureuse mesure.
Ce dévouement heureux ne devait pas rester sans récompense. Les intérêts et la garde de la cité furent remis entre ses mains l'an 1579; en d'autres termes, il fut nommé à la fois maire et capitaine de Poitiers : poste délicat et difficile en raison de la gravité des circonstances. Mais , dans une de ses odes , il ne s'est pas applaudi en vain de l'honneur qui lui avait été conféré:
>'on tenuis villœ aut Immilis sine nomine pagi,
Sed uibis augiistissimze rictonicis late piinceps quœ prsesidet oris,
Quod cura nobis crédita est, Da citharain, puer....
Les histoires contemporaines témoignent en effet qu'aussi résolu que prudent il remplit en tout point l'attente des gens de bien qui l'avaient élu. Par une allusion piquante à son prénom, il prit ces mots pour sa devise, Pulriœ non salis wia mamis ; et son activité , qui la justifia pleinement, fit voir qu'il avait plus d'une main pour servir son pays*.
1. Nicolas Rapin, l'un des auteurs de la Satire Ménippée , disait de Sainte-Marthe, par un jeu de mots semblable :
Non est Scscvola , scd mage auil)idc\ter.
( io )
A ce moment, le Poitou , comme les provinces environnantes , était fort agité par les deux religions qui se disputaient l'empire. Plus violents parce qu'ils se sentaient plus faibles, les protestants convoitaient la possession de Poitiers; et il ne fallut rien moins que la surveillance infatigable de Sainte-Marthe pour sauver la ville d'un coup de main. Sa fermeté habile réduisit les complots à l'impuissance et força des ennemis acharnés à demeurer en paix. Au mérite personnel qu'il déploya , se joignit une circonstance qui donna à son administration un lustre particulier. Les Grands Jours furent , pendant sa durée , tenus à Poitiers sous la présidence d'Achille de Harlay, depuis premier président au parlement de Paris. Quelques vers latins de Sainte-Marthe témoignent des sentiments que cette juridiction extraordinaire excitait dans la masse des citoyens; on voit que ces envoyés de la justice royale , très-redoutés de ceux que leur conscience tenait en éveil, étaient accueillis par les autres avec un vif et joyeux empressement :
Salvete, astriei proceres, utque omiiie fausto Pictonicae diiduui optati succedite tenae. Aspicite lit longo procédant agmine cives, Ut popiili festis vos ol)via tinba salutet Plausibus et Isetiim clamorem ad sidéra tollat....
On n'en sera pas surpris : ils venaient, au nom du prince, prendre la défense du faible contre la violence du fort ^ ; et leur présence , comme celle des anciens héros de la fable, suffisait, ajoute le poète, pour mettre en fuite les
1. La médaille frappée en l'iionneur des Grands Jours de Clermont , que les picpiants Mémoires de Flécliler nous font connaître , est de nature k l'attester, en même temps qu'elle prouve la popularité de cette juridiction extraordinaire. On y lit cette inscription : Salus provlnciarum , repressa potentiorum mtdacia.
( li ) Harpyes. Aussi les Grands Jours étaient-ils , dans les villes de province, le signal des divertissements et des jeux : les beaux esprits surtout se donnaient carrière. Ce qui rend célèbre la session de 1579, c'est la multitude des petites pièces, composées sur une puce, dont on trouvera le recueil dans les gros in-folio de Pasquier*. Singulier spectacle , que de voir ces graves personnages , jurisconsultes, magistrats, politiques, administrateurs, s'escrimer à l'envi pour tirer d'un si mince sujet ( une puce aperçue sur le fichu d'une jeune personne) mille plaisanteries malicieuses. Ne dirait-on pas une société oisive qui ne cherche qu'à tromper ses loisirs? Et c'étaient d'illustres représentants du xvi^ siècle, chargés des intérêts les plus importants , livrés aux plus sérieuses études, qui , par l'effet même de leur candeur, n'avaient besoin, pour retremper leurs forces, que de passe-temps frivoles : hommes capables d'héroïsme, quand il fallait agir; et, dans le repos, enfants que tout amusait !
Sainte-Marthe prit sa part, comme on sait, de ce badinage poétique, ainsi que le poitevin Brisson, et de Harlay, dont il devint l'ami. De ces trois hommes éminents, deux étaient destinés à mourir comblés d'honneurs et de jours; ce furent ceux qui ne cessèrent de lutter, au risque de leur vie , contre l'anarchie et le triomphe des mauvaises passions : le troisième, arrêté au milieu de sa carrière, devait périr d'une mort misérable; ce fut celui
1 . Sainte-MarlUe a lionoré plusieurs fois par ses vers ce curieux scrutateur de nos anciennes annales, qui a tracé dans ses Lettres une liistoire presque complète de son temps, comme ses Recherches oflVent le tableau de Thistoire et de la constitution du pays dans le passé. L'un des sonnets de Sainte-Marthe commence notamment ainsi :
Pasquier, que nous tenons un Mercure en bien dire En droit une Thcinls, en vers un Délien....
( 12 ) qui , dans un moment d'ambition ou de faiblesse , mendia une vaine popularité*.
En sortant de ses fonctions de maire , Sainte-Marthe , qui, pour mieux les remplir, s'était démis de son ancienne charge de contrôleur des finances , fut nommé par le prince, reconnaissant de ses bons services, trésorier de France dans le Poitou , ensuite président des trésoriers. Même en l'absence de ce dernier titre , sou mérite exceptionnel avait fait de lui le chef réel de ce corps, l'un des premiers de l'État. Ce fut donc par un juste hommage , dû à sa supériorité plus qu'à son rang , que ses collègues le choisirent en diverses rencontres pour leur représentant : une de ces occasions l'honora aux yeux du pays entier. Henri III , que le caprice faisait trop souvent agir, avait brusquement supprimé la plupart de ces fonctionnaires : deux seulement étaient maintenus dans chaque généralité. Tous ces ofiîciers n'imaginèrent pas d'autre moyen de parer le coup , que de députer Scévole à la cour pour être l'organe de leurs remontrances. Il se rendit donc près du roi , qui ne refusa pas de l'entendre, mais lui commanda, au moment où il prenait la parole, de s'exprimer en peu de mots. Tout autre eût été troublé par cet ordre inattendu , qui semblait annoncer que la volonté royale ne fléchirait pas. Sainte-Marthe, avec autant de présence d'esprit que de résolution , abandonna le plan qu'il avait formé ; et, comme animé par la difiiculté même, il fit si bien valoir, dans une improvisation nerveuse et concise , les raisons qu'il tira de l'équité et de l'intérêt public , que ses arguments développés n'auraient pu guère avoir plus de relief et de vigueur. Frappé de cette vive et
1. Voj.,à ce sujet, un travail de M. Nicias Gaillard sur Brisson ; Mémoires de lu Société des antiquaires de VOuest, t. I, p. 406.
( 13 ) soudaine éloquence, Henri IK, qui s'y connaissait*, témoigna, au rapport d'un contemporain, «qu'il n'avait jamais pris tel plaisir à ouïr parler que par sa bouche; » et se déclarant vaincu , « parce qu'il n'y avait pas d'édit , ajouta-t-il , qui pût tenir contre une langue si bien disante,» il accorda à Sainte-Marthe, outre beaucoup d'éloges, la plus brillante récompense qu'il eût ambitionnée , le rétablissement des fonctionnaires dont il avait embrassé la causée
Pour s'expliquer ce triomphe oratoire et plusieurs autres du même genre qu'il obtint, on songera qu'il n'excellait pas seulement à manier la langue de son temps et l'arme du raisonnement avec énergie et adresse : il réunissait, à ce que l'on assure ^ tous les avantages extérieurs qui donnent du crédit à la parole , un air gracieux et imposant, une voix souple et sonore, un geste facile et expressif, enfln cet ensemble de qualités précieuses que les anciens ont résumées par le mot d'action. Son organe ajoutait à la solidité et à l'agrément de son discours ; sa mémoire toujours prête ne laissait jamais l'auditeur en suspens. Surtout il possédait cet art de toucher les cœurs, sans lequel la conviction même, produite dans les esprits , est le plus souvent insuflisante. Quelques années après il offrit de ce talent une nouvelle
1. Saiule-MailliC a loue, cumiue tous les contemporains, la voix distrie de ce prince, an sujet de laquelle on peut consulter particulièienient V Histoire universelle, do d'Aubigné, t. I, 1. III, cliap. 5.
2. Voy. sur ce discours, prononcé en 1584, la note C, repoitée à la fin de l'Ëfudo.
3. Un contemporain, l'ontanns, célèbre plulolcgue allemand, a dit, dans un éloge de Sainte-Martbe : » Elucebat in ejus ore singularis suavilas ; pronuntiabat niiris iilecebris; in omni gestu motiique corporis regnabat aclio ; obtinebat canorum illud ilexu et moileratione vocis... Tclix et ad niiraculun) lirma niemoria. »
( 14) preuve. C'était en 1587, au temps de nos guerres intestines , que d'Aubigné , historien et poëte , a retracées avec de si hardies et si terribles couleurs. Le favori de Henri HT, Joyeuse, duc, pair et amiral, le cœur enflé de sa haute fortune, était passé aux portes de Loudun , à la tète des troupes du roi qu'il commandait et conduisait en Guyenne. Gravement oiîensé par les habitants, il entra aussitôt dans leurs murs; et, avide de vengeance , animé par ses propres officiers, il se préparait, malgré les prières tardives qui s'efforçaient de le désarmer, à traiter Loudun en cité rebelle, si cette ville n'eût appelé Sainte-Marthe auprès d'elle pour fléchir par son intervention le vainqueur irrité. Celui-ci accourut , se présenta à Joyeuse , et, par la séduction de son langage autant que par l'ascendant de sa réputation , il réussit non sans peine à faire tomber de ses mains l'épée qui menaçait ses compatriotes. Grâce à lui, Loudun fut sauvé de la ruine ou tout au moins du pillage.
Le xvi* siècle imitait volontiers l'antiquité dont il avait retenu plus d'une vertu. Par une réminiscence classique, la municipalité de Loudun déféra à Sainte- Marthe le titre dont la reconnaissance du sénat de Rome avait jadis honoré Cicéron :
lîoma patrcm patr'iœ Ciceronem libéra dixit '.
Sainte-Marthe , romain par le langage et par le cœur, fut proclamé de même X^père de la patrie; et cet hommage était mérité, puisqu'il avait toujours été le protecteur et la gloire de sa ville natale. Par un autre souvenir antique , des panégyristes de Sainte-Marthe , en mentionnant ce service éminent qu'il rendit à ses concitoyens, l'ont comparé à Pindare dont le nom sauva,
!, Jii vénal, Satires, VIII, 9.44.
( 15 ) dans Thèbes embrasée, sa postérité et sa maison. A ce sujet, le curé Urbain Grandier, lorsqu'il rappelait dans la suite que, « comme un ange gardien de son pays, il avait d'une main oflicieuse détourné le coup fatal qui le menaçait, » s'écriait avec enthousiasme : « 0 toi , peuple de Loudun , autant de fois que tu verras le lierre rampant sur tes vieilles murailles, autant tu devras concevoir une religieuse souvenance de celui qui te les a conservées I »
Les discordes civiles qui ravageaient alors la France ne devaient pas lui fournir cette seule occasion de se distinguer*. Funeste à la réputation de beaucoup d'autres, la Ligne, qui fit fléchir tant de consciences, montra combien l'élévation du cœur était chez Sainte-Marthe au niveau de celle de l'esprit. En ouvrant une nouvelle carrière à ses talents, elle mit surtout en relief son inal» térable loyauté et son attachement opiniâtre à la cause royale. C'est que dans le roi de France Sainte-Marthe n'envisageait pas la personne du faible et ridicule Henri III, mais le représentant héréditaire de la loi, base de l'ordre et de la liberté.
Il était à Paris dans la journée des Barricades^; et la vue du duc de Guise, courtisant l'émeute déchaînée, le confirma dans son dévouement à la monarchie. Il en donna, non sans péril, d'éclatants témoignages, en
1. Ces dissensions, a ditSaintc-Maitlic lui-même, avaient surtout éclaté depuis (\ue
Solio infelix siicccssit .iTito Caroliis el flctii prajsngo rrgia tinxU Sceptra puer, ri'gnl ausplciis lugiibribiis iisus.
l.es contemporains ont, en effet, remaniué (jue, lors([u'on sacra le jeune roi Charles IX, il se prit à pleurer, au moment où on lui mit la couronne sur la tùlc, en disant qu'elle lui faisait mal.
2. 19. mai 1588 ; voy. le récit détaillé de cette journée dans les Lettres de Tasquier, XII, 4, et le drame très-connu de M. Vitet.
( 16 ) luttant contre les pouvoirs que la violence avait créés. Député aux états de Blois , il déploya dans cette assemblée les sentiments fidèles qui l'animaient; et sa courageuse éloquence opposa une digue aux desseins téméraires qui s'agitaient autour de lui. Il se signala notamment en défendant les prérogatives de la couromie et en ne permettant pas qu'on la privât de ses appuis. Les ennemis du souverain, très-nombreux dans le tiers état, voulaient, afin de miner les fondements de son influence, supprimer en grande partie les officiers de finances, alliés et soutiens naturels du trône. On comptait par là , en sacrifiant les plus affectionnés au l)rince , intimider le zèle de tous ; et , comme d'habitude , on mettait en avant l'intérêt du peuple dont tant de charges , disait-on , dévoraient la substance. Résister à cette proposition qui avait pour elle l'assentiment de la multitude, ce n'était pas seulement braver fimpopularité; c'était, dans la lutte acharnée des partis contraires, courir risque de la vie \ Sainte-Marthe, sans se laisser intimider, protesta au nom de trois cents de ses collègues ; en outre, ce qui était plus diftîcile, il prit la parole pour montrer ce que les espérances de soulagement fondées sur cette suppression avaient d'illusoire , et ce qu'elle aurait en réalité de préjudiciable pour le service public. Dans un discours plein de netteté et de sens, il réfuta les arguments de ses adversaires^, et, dévoilant les raisons véritables cachées sous les prétextes spécieux , il fit triompher la cause de ceux qu'on n'avait
1 . Voy. Niceron , Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la république des lettres, t. VIII, p. 12. Cf. de TUoii, Histoire universelle, 1. XCIII, t. X, p. 437 de la traduction française, Londres, 10-4°, 1734.