Essais. III
( 21 ) n'eut garde de trouver trop long celui qu'il lui adressa. On rapporte même qu'en le voyant s'avancer pour le complimenter au nom du corps de ville, ce prince, dont l'esprit n'était pas moins aiguisé que l'épée , invita tout haut les seigneurs dont se formait son cortège a à prêter l'oreille pour entendre l'homme le mieux disant de son royaume. »
Sainte-Marthe, qui avait joui jusque-là d'une excellente santé , ne laissait pas cependant de s'apercevoir qu'il commençait à vieillir. C'est ce que peu après il écrivait à Scaliger% sans que d'ailleurs il eût, disait-il, beaucoup à se plaindre de la vieillesse , qui ne lui avait causé d'autre incommodité que de l'affaiblir, quoiqu'il vînt d'atteindre soixante-dix ans'^. Vers ce moment aussi, un poète qui n'est pas oublié, Vauquelin de laFresnaye, le fondateur de la satire en France, né la même année que Sainte-Marthe comme de Harlay et d'Ossat, lui adressait ces vers où il rappelait, non sans charme, leur amitié de jeunesse et l'avertissait de songer à la retraite :
Scévole, mon même âge, au sortir de renfance (Ou bien peu s'en fallait) , nous eûmes connaissance. Sur le Clain , l'un de l'autre; et, de pas innocents, La Muse nous guidait sur les plaisants accents
De ses douces chansons
Depuis, Dieu le voulant, par chemins tout contraires
Nous avons manié du monde les alTaires :
Mais je m'en veux aller, retirer je me veux.
Pour vivre en l'innocence où nous vivions touç deux
1. Dans deux lettres de 1604 : voy. les Épitres françaises fHéet, II, 77, et III, 78.
2. Toutefois, à cet âge, il fut attaqué d'une assez grave maladie dont le souvenir subsiste dans une ode latine que Sainte- Marthe reconnaissant adressa , après sa guérison , « ad medicos academiae pictaviensis. »
( 22 ; En noire prenaier âge; et surtout je désire Qu'à faire comme moi mes compagnons j'attire...
Néanmoins Sainte-Marthe ne suivit pas alors les avis de Vauquelin : il voulait revoir ce Paris si cher aux gens de lettres, et qu'Érasme, Montaigne et Juste Lipse avaient célébré dès cette époque avec un si affectueux enthousiasme; il s'y rendit encore une fois. Son but principal était de se retrouver avec ses anciens, ses nombreux amis : car presque tous les hommes éminents de son siècle s'honoraient de ce nom^ A ceux que nous avons déjà cités il faut ajouter le chancelier de France Chiverny; de Beaune, archevêque de Bourges; le président et depuis garde des sceaux du Vair; Claude Faucon, premier président du parlement de Rouen ; François Viète, le plus grand géomètre de son temps; le savant Casaubon ; le poète Bertaut , et en général ceux qui cultivaient les muses; Auguste de Thou, qui avait jadis soumis à son jugement les trois premiers livres de son Histoire, et qui avait reçu de lui des encouragements mérités; le cardinal du Perron, qui lui apprenait que le pape faisait de ses œuvres, placées parmi les livres favoris de sa bibliothèque, l'estime la plus particulière. Au comble de la renommée, et désarmant l'envie par la bienveillance de son caractère, Sainte-Marthe recueillit dans la capitale bien d'autres témoignages de sympathie et d'admiration.
Ce fut seulement quelques années après ce voyage, que, presque octogénaire, il se ressouvint des conseils du compagnon de son enfance. Touché, comme
1, C'est ce qu'on peut voir par les lettres qui nous restent de lui, et plus encore par celles qui lui sont adressées. Il en sera question , à la lin de l'Étude , dans la note D.
( 23 ) le remarque un de ses historiens*, de l'amour du sol natal , il ne songea plus qu'à y passer en paix ses derniers jours ^. «En effet, non moins que Cicéron, pour avoir gouverné la république romaine, n'avait jamais mis Arpinum en oubli , jamais ses charges et ses honneurs n'avaient effacé Loudun de sa mémoire'. » Dans cette ville, et dans la maison de ses pères, il devait vivre enfin pour lui , tout entier aux plaisirs de la famille et de l'étude; car il se renfermait de préférence , comme Montaigne vieillissant, dans sa librairie , où il se félicitait «de passer sou temps le plus doucement qu'il lui était possible, ne cessant de tirer de ses livres, bien qu'il ne les gouvernât pas très-sérieusement, quelque bonne pièce. » Toutefois cette obscurité domestique ne le déroba point à la gloire. On raconte qu'attirés par sa réputation, plusieurs princes et seigneurs, dans cet âge d'enthousiasme, venaient lui rendre leurs hommages, et se retiraient contents d'avoir vénéré , dans la personne de ce noble vieillard , l'une des illustrations du xvie siècle. Les étrangers se montraient aussi empressés de le visiter que les Français ; et quelques jours avant sa mort , il fut salué dans sa demeure par le prince de Galles, ^ depuis Charles I'^'"^ qui recueillit, suivant Pontanus, les '' accents de la voix du cygne. Ce jeune prince avait puisé