Paroles d'Urbain Grandier
(24 ) une haute idée de Sainte-Marthe dans les entretiens de Jacques pr son père, fort ami de la controverse et des vers , qui faisait le plus grand cas de notre poëte.
Après cinq ou six jours de maladie , à quatre-vingtsept ans passés, Sainte-Marthe s'éteignit le 29 mars 1623. Mêlé aux affaires publiques pendant un demisiècle environ , il avait honorablement traversé le règne de sept monarques; et en mourant, toujours dévoué de cœur à la royauté qu'il n'avait cessé de défendre , il s'applaudissait d'avoir vu Louis XTII prouver par son courage, à la tête de ses armées, qu'il était le digne héritier de Henri le Grand. La fin d'une carrière si bien remplie ne pouvait manquer d'être douce et calme. Elle présenta ce caractère de piété touchante que nous avons eu l'occasion, à plusieurs reprises, d'admirer dans les hommes illustres de cette époque. Mentionnons seulement une circonstance curieuse qui marqua ses derniers moments. Comme il était tombé dans un évanouissement profond, Urbain Grandier, qui l'assistait, n'imagina pas de meilleur moyen , pour l'en réveiller, que de murmurer à sou oreille quelques-uns des vers religieux qu'autrefois Sainte-Marthe lui-même avait composés : le malade, à ce son connu, rouvrit les yeux; et ce fut à la faveur de ce retour à la vie que l'extrémeonction put lui être donnée.
Au milieu d'une période agitée et calamiteuse , il avait cependant su vivre heureux. C'est que dans les âmes d'élite dont ce temps s'enorgueillit résidait comme une force supérieure de réaction, qui les protégeait contre les événements, en les isolant pour ainsi dire de leur atteinte : par là, elles se maintenaient calmes dans la tempête*. Grâce à cette paix intérieure, Sainte-
1. Ainsi Montaigne « remerciait la fortune de l'avoir fait vivre
Marthe supporta , sans faiblir, le poids des fatigues et des adversités; il conserva dans l'âge le plus avancé la santé du corps et de l'esprit. La surdité fut presque le seul inconvénient qu'il ressentit , si l'on peut donner ce nom à une infirmité « fatalement destinée aux grands poètes, » dont on se réjouissait ou dont on affectait alors d'être atteint, pour ressembler en quelque chose à Ronsard*. La vieillesse parut du reste à son égard, ou l'a déjà montré, s'être dépouillée de toutes ses rigueurs : elle le laissa jouir jusqu'au bout de ce que la vie a d'agréable et d'utile. Son intelligence, notamment, était demeurée si nette et si ferme que trois mois avant de mourir, comme il s'était fait lire un traité du médecin Renaudot sur le soin des pauvres"^, il improvisa ces quatre vers, où il exprimait, avec le goût du bel esprit particulier à ce temps, son jugement sur cet ouvrage :
Non raulta est reliquo fides libello ; Nam me pagina prima jam fefellit, Dum libnim puto panperum tcneie, Et nunquam reperi ante ditiorem.
De cette saillie on se plaît à rapprocher une grave et pieuse apostrophe, empruntée aune pièce qui, presque
dans un siècle fameux par ses malheurs, puisque, dans la confusion où l'on était depuis trente ans, tout homme né français, se voyant à ciiaque heure sur l'entier renversement de sa fortune, devait tenir son courage fourni de provisions plus fortes et plus vigoureuses : » Essais, III, 12.
1. Voy. Y Hymne à la surdité de Joachim du Bellay. Cf. les Essais de Montaigne, III , 7.
2. Celui-ci était, suivant l'expression même de Sçévole, « curae pauperum lotiiis Gallia; prapfectus. •>
-( 26 ) à la veille de son dernier jour, témoignait de l'élévation habituelle de ses pensées :
Dieu, fais que ton amour me réchauffe le cœur! Autant que de mon sang la chaleur diminue. Daigne de mon esprit augmenter la vigueur ' !
Pour achever de faire connaître Sainte-Marthe, il faut rappeler le portrait que LaRochemaillet^, son biographe, nous a laissé de lui au physique et au moral. 11 avait les cheveux châtains (mais il fut chauve assez tôt), le nez bien fait, l'air franc et ouvert, le maintien digne et modeste, l'œil plein de vivacité et de feu, le front large , le visage vermeil , la physionomie douce et riante ; sa taille était médiocre , mais dégagée : en un mot, tout annonçait dans son extérieur une nature saine , riche et vigoureuse ^ Son humeur était égale et facile : d'un commerce sûr, qui n'excluait pas une pointe de malice
1 . On cite encore de Sainte- Marthe des vers latins où , parvenu à quatre-vingt-sept ans, il faisait ainsi ses adieux aux Muses
SI mea principibus placult populoque Thalia ,
Implevit partes jam satis illa suas...
Ipse egn nunc muta et lauro suspensa virent!
-Sternum hic Musls plectra lyramque dico.
7.. Celui-ci nous apprend que pendant sa jeunes.se il avait vu Sainte-Marthe à Paris, Cf. Pontanus, qui, dans l'éloge de ce dernier, a dit : « Statura commoda, et , ut ait de virtute Seneca , nec major nec minor. Vuitus vel in ipso siientio facundus et quamdani altitudinem prae se feiens; os piobum et pudens; augusta fions, ingenua, non obducta, non nubila; caput magnum, laudabile, honestum. »
3. Il y a de lui, à la Bibliothèque impériale, plusieurs portraits qui le représentent à différents âges (voy. la Liste de portraits des François illustres, dans la Bibliothèque du P. Lelong, édit. Fontette, t. IV, p. 258). On en remarquera un aussi dans l'ouvrage de Perrault sur les Hommes illustres de la France, 1696, in-folio; t. I, p. 49.
( 27 ) enjouée , cette veine toute gauloise , il aimait le monde et le cultivait; a sa maison, fréquentée de la plus noble compagnie, était une école où l'on apprenait également les règles de bien vivre et de bien dire. » Les vertus les plus solides accompagnaient en effet les qualités qui le rendaient cher à la société; sa frugalité et sa modération étaient à toute épreuve; il avait une grande probité, des mœurs irréprochables, et se montrait pour les autres aussi indulgent qu'il était sévère pour lui-même; étranger à l'intérêt personnel , obligeant pour ses amis et secourable pour les pauvres, il servait Dieu avec une sincérité éloignée de toute ostentation : la paix de la conscience et l'honneur lui semblaient fort au-dessus des richesses. Nous ajouterons que par une inclination heureuse , dont il faut rapporter en partie le mérite à son bon sens , il avait échappé à ce goût des nouveautés religieuses qui troubla toute cette époque : tandis que beaucoup de seigneurs et de beaux esprits hantaient, par opposition et par mode, les abords du protestantisme ou se piquaient d'incrédulité, il conserva avec une foi naïve les croyances de ses pères, a Je ne veux, » a-t-il dit dans ses poésies françaises,
Égarer mes pensées
Aux damnables erreurs des têtes insensées, Qui, par un fou désir de vouloir tout savoir, Aux humaines raisons se laissent décevoir, Et qui, pour se vouloir trop assurer des causes , Se trouvent à la fin douter de toutes choses. Je veux persévérer constant en notre foi....
Convaincu, mais sans intolérance, ce qui était alors trop rare, Sainte-Marthe était donc soumis à l'Église comme au roi; et il en tirait gloire : un jour que Duplessis-Mornay , l'étant venu voir, l'interrogeait d'une manière insidieuse qui marquait sur ses opinions quelque
( 28 ] doute, il s'en offensa et témoigna «qu'autant celui-ci lui faisait honneur en le visitant, autant lui ferait-il injure, s'il l'estimait autre que catholique ^ » Sa conduite fut toujours conforme à cette profession de foi^; et jusque dans la dernière année de sa vie, la faiblesse de ses jambes ne lui permettant plus de marcher, il s'était fait porter dans l'église pour y prendre part à la sainte communion avec les autres fidèles.
Les larmes des habitants de Loudun , dont il avait été le bienfaiteur, furent le plus bel ornement de sa pompe funéraire. Aucun hommage ne manqua d'ailleurs à sa mémoire. Dans la principale église de sa ville natale, où il fut inhumé', à Saint-Pierre, le fameux Urbain
1. On remarquera cependant que Loudun était, au dire de Varillas, « la plus zélée des villes de France pour le calvinisme, après celle de La Rociielle, »
2. Voici quatre vers latins où il avait, fort jeune, consigné ses opinions :
Quldqiiid enlra veterum pia patrura Ecclesla sentit,
Cujus ego ia saucto nascor alorque sinu , Hoc ut mente fero, vitaque amplector in omnl,
Sic volo et in scriptis usque nitere mels.
3. Malheureusement la pierre tumulairc de Sainte-Marthe, oii une inscription était gravée, semble ne plus exister : du moins, on ignore dans le pays ce qu'elle est devenue. Voici ce que contient à ce sujet, dans le Journal de l'arrondissement de Loudun , un article de M. Arnault-Poirier, du 1" juillet 1844, qui a paru sous le titre de Saint-Pierre du Marché : « J'ai vu, au pavé de la chapelle de Saint-Louis, une dalle qui recouvrait le corps de Gaucher ou Scévole de Sainte-Marthe; mais, dans l'opération d'un nouveau pavage, on a enlevé cette dalle qui maintenant est perdue, malgré l'inscription qu'elle portait et qui indiquait assez qu'on devait la conserver. » La chapelle de Saint-Louis se trouve, en effet, dans l'église de Saint-Pierre. Quant à l'inscription, elle est en latin et a été insérée par Dreux du Radier dans le t. V de sa Bibliothèque du Poitou, p. 180. D'une assez giande étendue, elle rappelle, avec les vertus et les talents de Sainte-Marthe, le» charges qu'il remplit et ses principales actions.
( 29 ) Grandier, son curé, qui l'avait vu mourir entre ses bras et lui avait administré les derniers sacrements, prononça une oraison funèbre en son honneur. C'est un monument curieux de cette éloquence du temps, pleine de traits d'esprit et de jeux de mots , qui préludait par la re- / cherche et l'effort à la grandeur simple et naturelle du siècle de Louis XIV. Une autre oraison funèbre de Sainte- Marthe, qui a été imprimée comme la précédente, est celle du conseiller et médecin du roi , Théophraste Renaudot, qui, pour le dire en passant, devait fonder la Gazette de France peu d'années après*; elle fut prononcée, ainsi que l'annonce le titre, au Palais-de-Justice de Loudun, en présence des officiers et des notables de la cité^ Mais ce ne furent pas les seuls morceaux composés à l'éloge de celui qui avait déjà été si souvent loué de son vivant. Il était alors d'usage , l'historien de Thou nous l'apprend dans ses MémoiresS de célébrer en prose
1. En 1631. L'origine du mot mérite d'être constatée ; gazette (gazzetta) était le nom d'une petite monnaie italienne, et ce nom avait été donné à une feuille publique déjà fondée à Venise, en raison même du prix qu'elle coûtait. D'Aubigné , t. 111 de son Histoire, liv. V, cbap. 14, parle de don Sébastien qui, en 1578, ' se retira à Venise, n'ajant avec lui qu'une seule gazette, pièce
de monnaie valant trois liards de France. » — Quant à Théophraste Renaudot, G. Colletet l'appelle « grand maître des bureaux établis par nos rois pour les gazettes et nouvelles historiques du temps, « ([u'il conduit, ajoute-t-il , « avec autant d'esprit que de prudence. -■• M"" de Sévigiié, dans une de ses lettres (14 juillet 1655), parle du " gazetier Renaudot : » c'était le fils de Théophraste.
2. Ces deux oraisons funèbres ont paru en 1629, Paris, in-é". Celle de Grandier fut prononcée le 11 septembre 1623; celle de Renaudot l'avait été le 5 avril de la môme année. On trouvera quelques fragments de l'une et de l'autre dans la note A placée à la fin de l'Étude.
3. De VUa sua, lib. II; cf. id., lih. V. — D'Aurat était, dans ce cas, le maître du chœur; c'est ce qu'atteste Sainte-Marthe lui-même : <■ Nullus in tota Gallia paulo nobilior e vivis excède-
{ 30 ) OU en vers la mort de ceux que l'on avait, aimés. De là ces Tombeaux, sortes de recueils plus ou moins volumineux, où chacun venait apporter son tribut à la douleur commune, en français, en grec, parfois en hébreu, mais principalement en latin. Le Tombeau de Scévole ne contient pas moins de 27 4 pages in-4o*. On y trouve des discours, des odes, des élégies, des sonnets, des épigrammes, etc. Entre les noms des auteurs, on remarque ceux de Maynard, l'un des disciples distingués de Malherbe, de Grotius, Heinsius, Richelet, Brodeau, et de la plupart des nutres littérateurs en vogue à cette époque. Les meilleures pièces sont celles de Guillaume Colletet , fort supérieur à son fils , et de INicolas Bourbon , qui mérita, en qualité d'excellent poète latin, de siéger dans l'Académie française qui venait de naître. La première est une pastorale en vers français^ la seconde une épitre en hexamètres latins. Et certes, étranger à tout sentiment de rivalité envieuse , Sainte-Marthe méritait bien de trouver tant de panégyristes , après avoir été lui-même le panégyriste empressé de ses contemporains : c'est ce qu'achèvera de montrer le morceau suivant consacré à l'examen de ses ouvrages.
bat, qiiin ab Aurati lugubribus tamœnis , taiiquam prœficis, solennes funeii qucstus et laciimae suflicerentur. »
1. V. C. ScaevoliB Saminartliani , quœstoris Francise, Tumulus, Paris, 1630.
2. " Peu de jours après la mort de ce grand liomuie , dit Colletet lui-même {Histoire des poêles français) , je rendis à sa mémoire, dans un poëme pastoral de près de six cents vers que les maîtres de l'art n'ont pas désapprouvé, les justes liommages qui lui étaient dus. " Ce sont deux pasteurs, Daplmis et Ménalque, qui déplorent à l'envi la mort de Scévole, après une courte préface où Colletet a soin de s'excuser « de mêler les accords de sa petite musette aux trompettes éclatantes de tant de beaux esprits. » Pour plus de détails à ce sujet, on nous permettra, au reste, de renvoyer à notre travail spécial sur Colletet (P. Dupont, 1849).
Ouvrages de Sainte-Marthe.
Les œuvres de Sainte-Marthe , comme celles des écrivains du XYie siècle en général , sont devenues rares : on les lit peu et on ne les rencontre guère davantage. Il paraîtra utile, par ce motif, non-seulement d'en porter un jugement sommaire, mais encore d'entrer assez dans leur détail, pour engager les curieux à les étudier plus à loisir.
Elles consistent dans des poésies latines et françaises très-multipliées et de genres très-différents, auxquelles se joint un ouvrage en prose, d'un grand intérêt littéraire, les Éloges des contemporains illustres de Sainte-Marthe. Ces travaux ont rempli sa vie entière ou plutôt les intervalles de loisir que les affaires publiques lui ont laissés. Dès sa dix-septième année, comme on l'a dit, il débutait dans les lettres ; et à quatre-vingts ans il écrivait quelques pages nerveuses et animées en l'honneur de l'un de ses plus anciens amis , Etienne Pasquier.
Comme il ne serait guère possible de fixer la date de chacune des pièces que renferment ses œuvres, on se bornera à établir entre elles trois divisions, et à considérer tour à tour dans Sainte-Marthe le poëte latin , le poëte français, enfin le prosateur.
C'est au premier de ces titres que notre écrivain a été le plus admiré dans son siècle et demeure encore le plus connu aujourd'hui*. Deux livres à.'Odes, autant de
1. On lit dans Hallam , Histoire de la littérature de l'Europe , t. H, p. 247 de la traduction française : « H. Estienne fut le premier, selon Maitlaire, qni mit Buclianan à la tète de tous les! poètes latins modernes; mais j'avoue que Sainte-Marthe ne me paraît pas inférieur à Buclianan. >• — Du vivant de Sainte-Marthe, Gruter ayant publié, sous le nom de Ramitius G/icrjw (anagramme
( 32 ) Sylves ainsi que à^Épigrammes, un livre à' Élégies et un autre de Chants sacrés, en dernier lieu la Pœdotrophie, tel est, dans ce genre, l'ensemble de ses conopositions latines.
La poésie lyrique était, à l'époque de Ronsard, cultivée avec moins de succès que de vogue. En s'engageant sur les pas d'Horace et de Stace , Sainte-Marthe montre , lui aussi d'ordinaire , plus d'habileté pratique que d'inspiration réelle; mais, si le souffle d'air et de feu, qui transporte l'imagination dans un monde idéal, lui fait trop souvent défaut, il possède ses modèles et les imite plus d'une fois avec bonheur. Dédiées à l'historien de Thou, ces pièces, dont le mètre est capricieusement varié*, nous rappellent surtout des faits mémorables et des personnages distingués du temps. l*armi ces derniers on remarque Antoine de Baïf, Jacques d'Espeisses, Joseph Scaliger, Pierre Pithou, l'abbé de Tiron Desportes, le cardinal du Perron, le duc de Joyeuse et Henri de Montpensier, qui fut l'un des protecteurs de Sainte-Marthe et qu'il salue en sa qualité de prince de sang, d'après l'opinion accréditée par la Franciade , du nom de petit-fils d'Hector ^ :
O flos Hectoiidum , sidère piilclirior....
deJanus Gruteius), un recueil des plus belles poésies latines composées par des Français (Deliciœ poetœiim gallorum, 3 vol.. in-16, 1G09), y inséra toutes celles de notre auteur, à peu près sans exception.
1. L'auteur en prévient le lecteur : « Pro instituta vatibus iicentia hinc inde numéros lege nulla coUigens... »