‹ Étude sur TaciteChapitre 1 sur 3 · TRADUCTION LIBRE DE I/AGRICOLA · texte numérisé non relu

TRADUCTION LIBRE DE I/AGRICOLA

I. Les siècles tour à tour appellent l'attention de la postérité sur les actes et le caractère de leurs grands hommes ; tribut que l'antiquité consacrait au mérite, et que ne lui a même pas dénié de nos jours la froideur contemporaine ; chaque fois qu'on la vu grandi, ennobli par la lutte, rester vainqueur de deux maux inhérents à toute société petite ou grande, l'ignorance de ce qui est bien et l'envie. Mais chez nos devanciers , c'était d'instinct qu'oq travaillait, et dans un plus grand jour, à devenir digne de mémoire. Alors, point d'éminent esprit qui ne voulut, à part toute induction d'intérêt où de complaisance, au seul prix d'accomplir un de* voir, contribuer de son tqlent à l'immortalité d'un

beau nom. Souvent même on se constituait historien pour son propre compte, n'attachant pas l'idée de présomption à lacté d'une confiance qu'on sentait légitime. Témoin Rutilius et Scaurus que leur temps n'en a moins crus, ni moins considérés. Tant il est vrai que la vertu est mieux comprise où «a semence est plus féconde 1 Pour moi, simple narrateur de la vie d'un homme qui n'est plus, où serait le besoin d'une apologie , si je n'allais parcourir toute une période de terreur, d'hostilité acharnée aux vertus ?

II. L'histoire nous apprend que Rusticus et Sénécion payèrent de leur tête l'éloge de Thraséas, d'Helvidius, et que les œuvres n'ont pas trouvé grâce plus que les auteurs. Ordre exprès fut donné aux triumvirs de brûler au Comitium et au Forum les plus nobles monuments du génie. On croyait apparemment étouffer dans cette flamme là voix du peuple romain, la liberté du sénat, la conscience de l'univers entier. C'était peu ; on expulsa quiconque propageait une doctrine. philosophique. Plus de culte, d'enseignement du beau qui ne fut proscrit. Il y avait parti pris d'en finir avec tout ce qu'il y a d'honnête. Nous avons donné, certes ! un insigne exemple de patience . On aura vu l'extrême limite atteinte, par les pères . dans la liberté, par les fils dans la servitude. L'espionnage avait rompu le commun échange de la pensée et, avec la parole,

on eût aussi perdu la mémoire, si l'oubli était l'acte- de la volonté comme le silence.

III. Enfin nous respirons. De l'ère fortunée de Nerva, s'inaugure l'union de deux choses jusqu'alors incompatibles, pouvoir d'un seul et liberté. Sousîrajan, de jour en jour, on sent moins la main d'un maître. Le bien-être espéré, anticipé déjà par la confiance publique, nous l'avons en substance à cette heure, en réalité. Mais quoi ! le mal agit sur notre imparfaite nature toujours plus rapidement que le remède. La vie, dans ce corps si lent à croître, s'anéantit d'un coup. De même, en fait d'intelligence, de talent, on a bien plus tôt comprimé que redonné Vessor. L'inaction de l'esprit lui devient douce habitude; au désœuvrement dont il s'indignait , il en arrive à se complaire. Et si l'inertie a duré quinze ans (quinze ans sur l'existence humaine ! ) qu'attendre après d'une génération, décimée d'ailleurs par tant de causes fortuites, et dont le plus généreux sang a coulé par les fureurs du prince? Rares débris du désastre commun, survivants, autant dire, de nous-mêmes, c'est quand les jeunes ont vieilli, quand les vieillards vont cesser de vivre, que nous nous réveillons de cette léthargie de nos plus belles années. N'importe, et dût ne sortir de nous que l'informe essai d'un génie sans culture, évoquer le souvenir des temps d'oppression, c'est témoigner de la félicité présente. Du

moins verra- t-on dans cet hommage, rendu par un gendre à la mémoire d'Âgricola, l'inspiration d'une piété filiale. Ce sera son mérite ou son excuse.

IV. La famille d'Agricola eut pour berceau Tantique et florissante colonie de Fréjus. Ses aïeuls paternel et maternel avaient été intendants impériaux, souche de noblesse équestre. Julius Grécinus, son père, parvint aux honneurs du sénat, et s'y distingua comme orateur et comme philosophe; double titre à la haine de Caligula. Désigné pour accuser Silanus, il refusa et périt. Un rare modèle de chasteté, Julia Procilla, fut la mère dont la tendresse intelligente ne cessa d'entourer l'enfant et le jeune homme des soins d'une éducation pure autant qu'élevée. Marseille, cet heureux composé de la politesse grecque et de l'austérité provinciale, le vit faire ses premiers pas et terminer ses études. Ainsi concourut l'influence du premier séjour avec une excellente nature à le préserver plus tard de dangereux exemples. J'ai souvenir qu'il avouait oomplaisamment s'être engoué, tout jeune, à tel point de la philosophie, que le caractère de Romain, desénateur, un jour en eût pu souffrir, et que le goût déjà se tournait en passion, en fièvre, sans la judicieuse intervention de sa mère. C'était bien là, jusque dans son excès, l'aspiration d'une jeune âme, enthousiaste du beau, vers une forme sublime et transcendante de la gloire! L'âge vint et calma

la fougue; la raison prit le dessus* Désormais H sut garder (dernier mot de la sagesse !) jusque dans le bien, la mesure.

V. Agricola fit ses premières armes en Bretagne sous Suétonius Paullinus, supérieur strict, esprit circonspect, qui d'abord le distingua, et se plut à l'étudier dans Vintimité de la tente. C'est qu'Agricola prenait au sérieux une profession austère, où la jeunesse souvent ne voit qu'un privilège de désordre. Nommé tribun militaire, titre acquis avant l'expérience, au lieu de s'en prévaloir dans le sens d'abus, comme prétexte d'absences et de dissipation, il s'appliqua d'autant plus à connaître à fond la province, à rendre son nom connu dans l'armée, prenant conseil des habiles, exemple des vaillants ; lui-même, sans bravade et sans peur, ne briguant, ne déclinant aucun péril et, faisant toujours de son mieux, toujours inquiet de ne pas faire assez bien . Quel était, à ce moment, l'aspect de notre possession, plus que jamais ébranlée et précaire? Vétérans massacrés, colonie incendiée, communication* entre lescorpsinterceptées. L'enjeu du combat, alors, c'était la vie; la victoire, plus tard. Un autre, en cette crise, eut la suprême direction. A la conduite, aux talents du chef, l'honneur de la conquête ressaisie. Mais oette campagne du moins, pour le jeune Agricola, fut une étude pratique et tout à la fois un stimulant de l'instinct militaire. La gloire en-

trevue décida sa vocation pour le métier des armes. Vocation funeste aux temps où qui s'élève porte ombrage, où le péril est le même à marquer par 1$ bien que par le mal.

VI. Agricola revint à Rome solliciter les magis* tratures. Il y prit pour femme Domitia Décidiana dans une illustre famille ; ajoutant par cette alliance à ses titres personnels, la consistance et le crédit nécessaires au succès de l'ambition. Leur union offrit d'ailleurs ce rare exemple d'abnégation et de tendresse mutuelle : un couple également jaloux de se diminuer l'un devant l'autre. On porte d'au-? tant plus haut la valeur d'une épouse accompli* que, trompé dans son attente, on rougirait plus dç son choix. Le sort, qui fit échoir à Agricola la questure d'Asie, lui donna pour proconsul Salvius Titianus; double danger de corruption dont il sortit à son honneur. Et que de pièges à la pureté dans cette opulente et voluptueuse province, où les vices d'un proconsul, qui les avait tous, promettaient un entier retour aux complaisances du questeur!

Une fille lui naquit en Asie, joie de ce jour, et consolation de l'avenir ; un fils, son premier enfant, allait sous peu lui être enlevé. Sa questure terminée, Agricola se tint à l'écart jusqu'à son élection comme tribun du peuple. Encore garda-t-il le silence toute l'année de son tribunat. C'était bien comprendre l'époque. Sous Néron, s'annuler était

sagesse. Même réserve et même soin de s'effacer étant préteur; il n'eut que le titre sans la judicature. Restaient les jeux publics, rôle d'apparat, de re~ présentation dispendieuse. Il y sut tenir un milieu juste entre profusion et parcimonie ; d'un moindre, faste ne recueillant pas moins d'honneur. Galba,, plus tard, le chargea d'une enquête sur la spoliation des temples. Conduite avec autant d'intelligence que de zèle, elle ne laissa plus même trace; des attentats d'aucun sacrilège, autre que Néron. VII. L'année d'après le frappa cruellement dans, ses affections et dans sa fortune, La flotte indisciplinée d'Othon, courant au hasard les mers, s'abat un jour à main armée sur la côte d'Intéméliutn, en Ligurie, signalant sa présence, entre mille excès, par le meurtre de la mère d' Agricola, qui y. vivait sur ses terres. Le pillage de la maison e( d'une grande partie du domaine mit le comble à cette atrocité, provoquée uniquement par l'appât du gain. Agricola, qu'un pieux devoir appelait auprès de la victime, apprit en chemin que Vespasien se portait prétendant à l'empire, et n'hésita pas à se déclarer pour lui. .Mutien,, au début du nouveau règne, eut à Rome un instant l'autorité et l'entière direction des affaires. Domitien, fort jeune encore à cet .avènement de sa famille, semblait n'en revendiquer que le droit de tout se permettre. . ; 4 De Mutien, Agricola reçut la mission d'opérer

les levées. Il s'y montra ferme et intègre, et immédiatement fut appelé au commandement de la vingtième légion. Le sarment s'y était fait attendre ; on L la supposait travaillée sous main par le chef révoqué ; milice, d'ailleurs, ayant conscience de sa force, et d'attitude à faire pâlir toute autorité déléguée, même consulaire. C'était peu assurément pour lui imposer d'un simple lieutenant prétorien, intimidé, sinon complice. Le successeur semblait donc choisi comme redresseur de torts. Agricola aima mieux passer (délicatesse bien rare!) pour avoir trouvé une troupe dans le devoir que pour l'y avoir fait rentrer.

. VIII. Vectius Bolanus gouvernait alors, etd'une trop faible main, cette fière province de Bretagne. Agricola dut s'étudier à détendre sa propre vigueur, à régler son élan sur cette timidité d'allure. Mais il avait cet art de complaire et rester digne, de concilier le devoir d'obéissance avec l'honneur de l'homme de guerre. Enfin le pouvoir échut aux mains du consulaire Pétilius Cérialis, et la valeur eut jour à faire ses preuves. Cérialis n'associait quiconque, à première vue, qu'aux fatigues et aux dangers. Nul d'emblée avec lui ne prenait part à la gloire. Agricola fut souvent mis à l'essai , n'arriva que graduellement, et chaque fois par le succès, des commandements inférieurs aux missions de haute confiance. Jamais il n'en prit occasion de se faire

valoir, reportant toujours/ comme s'il n eût que prêté son bras, l'avantage obtenu à la pensée supérieure* Le plus brillant fait d'armes en passant par son récit laissait l'envie désarmée; sa gloire n'y perdait rien. *

IX. La discipline était raffermie dans la vingtième légion; Àgricola fut successivement promu par Vespasien au patriciat, et au gouvernement de l'Aquitaine ; province de premier ordre et gage d'un consulat d'avance conféré par le cboix intime du prince. Le commun préjugé refuse au guerrier l'esprit des affaires. C'est que la justice des camps, souveraine, sommaire, executive surtout, n'est pas en effet la meilleure école de cette pratique déliée requise en matière civile. Mais, fort de son sens natif devant l'acquis des jurisconsultes, Agricola se montrait exempt d'hésitation comme d'erreur. Son attitude était tout autre dans l'exercice du devoir qu'aux instants de loisir. Siégeant sur son tribunal ou dans les conseils provinciaux, il ne laissait voir dans ses traits qu'attention rigide et gravité réfléchie. Armant même sa voix d'accents de dureté ; au fond, le plus souvent tout indulgence. Hors des fonctions, plus de masque officiel. Nulle trace en lui du sourcil froncé, du roide maintien, de l'âpreté fiscale. Et c'était son rare privilège de ne rien perdre en autorité par l'aménité des formes, non plus qu'en affection par leur austérité. Dire

d'un tel homme qu'il était probe et désintéressé, serait faire ombre à ses autres vertus. Jusqu'en cette poursuite de la réputation, où fléchissent trop souvent les principes, jamais on ne le vit dévier d'une ligne de stoïque réserve et de candeur. Avec lui point de ces questions de préséance entre collègues , d'attributions avec les intendants; luttes mesquines où grandit peu le vainqueur, et dont le vaincu sort amoindri.

Sa troisième année de gouvernement n'était pas expirée, que l'espoir du consulat le ramenait à Rome, où déjà l'opinion lui décernait la Bretagne pour province. C'était le proclamer digne d'une promotion non demandée. Le bruit public n'est pas toujours erreur; il arrive aussi qu'il a dicté le choix. J'étais bien jeune au moment où, consul élu, Àgricola me promit sa fille, alors enfant de si haute espérance. Notre hymen , conclu dès l'expiration de l'année consulaire, fut aussitôt suivi de l'investiture du gouvernement. On y joignit le pontificat.

X. Je ne songe pas assurément, après tant d'écrits publiés, et sur le climat, et sur la population de la Bretagne, à entrer avec leurs auteurs en lutte d'ékn quenceou d'esprit d'observation. Mais sans doute il appartient au contemporain de la conquête définitive de venir substituer l'autorité aux conjectures où jusqu'alors s'est débattu le talent*

De toutes les îles connues des Romains, la Bre-*

tagne est la plus considérable. Son sol, à l'orient, s'étend vers la Germanie, à l'occident, vers l'Espagne, au midi, vers la Gaule, d'où ses côtes sont même visibles. Aucune terre, au nord, ne fait facç à ses rives battues par une mer sans fin. Nos deux plus éloquents historiens, Tite Live, dans le siècle dernier, Fabius Rus ticus, plus près de notre époque, s'accordent à en comparer le contour à celui d'un bouclier oblong, ou d'une hache à double tranchant; et avec raison, laissant à part la Calédonie ; mais c'est à tort qu'on a depuis étendu l'assimilation à l'île en* tière. L'ensemble, comprenant cette annexe énorme qui s'allonge au nord, en zone de plus en plus ré- Irécie vers la mer, a plutôt l'apparence d'un coin, Une flotte romaine, explorant la première ces plages ignorées, nous apprit que la Bretagne est une île. La même expédition découvrit et conquit les Orcades ; de loin entrevoyant Thulé au travers d'un rideau de neige et de brume épaisse, ku delà, dit-on, plus rien qu'une mer inerte, immobile sous la rame et que ride à peine le vent. J'explique ce phénomène par l'absence de terres et de montagnes, principes de la formation des tempêtes, et par la densité résultant pour cette immense nappe d'eau de tant de profondeur unie à une telle étendue; Sans reproduire ici les théories, d'ailleurs rebattues, sur cet Océan et ses variations périodiques, j'insiste sur ce point que la mer revendique en ces

parages une domination illimitée; qu'on l'y voit, s'ouvrant accès au cœur mêmedu pays, en découper profondément le sol au lieu de se briser au rivage ; promener ses vagues au loin , jusqu'à l'en tour des coteaux, des montagnes, et partout s'installer comme en son lit.

XI. Les premiers habitants de la Bretagne étaientils enfants du sol ou émigrés d'autres contrées? Question obscure comme toute origine barbare. Les signes extérieurs, accusant diversité de race, ouvrent un champ vaste à l'hypothèse. On peut voir dans les tresses rousses des Calédoniens la preuve d'une affinité germanique. La presque uniformité chez les Silures (t) d'un teint basané, d'une chevelure crépue, leur position géographique à l'égard de l'Espagne, autorisent la tradition qui les fait descendre d'une colonie d'Ibères. Enfin, les tribus voisines des Gaulois ont avec eux plus d'un rapport de mœurs et de physionomie. Faut- il y voir l'empreinte non encore effacée d'une même nationalité primitive , ou seulement l'influence d'un climat commun aux régions correspondantes du littoral des deux pays? Les probabilités sont, à tout prendre, pour une ancienne occupation par les Gaulois de ce territoire à leur portée. Des deux côtés mêmes rites religieux, procédant des mêmes

(1) Pays de Galles.

superstitions, à peu près même idiome, empresse* ment pareil à courir au danger absent, à s'y dérober s'il vient s'offrir. Le Breton est plus fier; la paix n'a pas eu le temps de l'amollir. Mais la Gaule n'a-telle pas eu son heure martiale? Sa trempe s'est rouillée au repos. Courage et liberté chez elle ont fait défaut un même jour. Où la soumission est ancienne en Bretagne, le sang n'a pas moins dégénéré. On est ailleurs ce qu'étaient les Gaulois jadis.

XII. L'infanterie est le nerf de la milice bretonne. Quelques tribus pourtant ont des chars de guerre. Au plus noble les rênes ; ses clients le couvrent et combattent. Soumis naguère à des rois, le pays n'est plus qu'un sol morcelé en fractions divergentes, où chaque chef a ses adhérents qu'il. entraine. Rien n'a plus aidé à l'assujettissement de cesr belliqueuses peuplades qu'un tel défaut de concert. Rarement voit-on contre un danger. jusqu'à trois tribus réunies. Toujours résistance partielle, aboutissant au désastre commun.

La pluie et les brouillards attristent constamment le ciel de la Bretagne, mais ses hivers sont sans rigueurs. Le jour y est long plus que dans nos climats, la nuit claire et, par sa brièveté vers la région boréale, n'est en réalité qu'une intermittence de lumière à peine sensible. On prétend même dans le pays qu'on y jouirait, sans les nuages, de la pré-* sence continue du soleil; le coucher de l'astre et

son lever n'offrant à l'œil, en effet, qu'une alternative d'éclipsé et de réapparition presque instantanée. C'est que, par suite de sa dépression à cette extrémité, la terre ne projette point d'ombre, ce qui empêche la nuit d'arriver jusqu'au ciel et jusqu'aux étoiles. Toute plante, hormis les espèces confinées par essence, comme la vigne et l'olivier, sous les chaudes températures, s'acclimate en Bretagne et y prospère. La végétation y est prompte, la maturité tardive; double effet d'une même cause, l'excessive humidité du sol et de l'atmosphère. La terre y renferme de l'or, de l'argent et d'autres richesses minérales, prime offerte à la victoire. La mer engendre aussi des perles, mais d'une eau terne et plombée. On dit que cette imperfection tient au mode de les recueillir. Dans la mer Rouge, le coquillage est arraché vif du rocher; on le ramasse en Bretagne où le flot le rejette. Je croirais, moi, plus volontiers la nature en défaut que notre avarice.

XIII. Le Breton, d'assez bonne grâce, accepte lés tributs, le recrutement, toute la condition de vaincu, à l'outrage près; là, sa patience est à bout . 11 en est à s'avouer sujet; esclave, pas encore. L'expédition de Jules César, triomphante apparition des armes romaines, en donnant une chaude alarme au pays, en refoulant ses forces assez loin des côtes, ne fit que montrer le chemin à la conquête. La guerre civile survient. Lutte acharnée entre les grands

pour la suprématie ; mais plus d'entreprise armée, si ce n'est contre la chose publique. La Bretagne est mise en oubli, y reste longtemps , même après le retour du calme. Inaction censée politique, chez Auguste ; respect de ses traditions chez Tibère. On tient pour constant que Caligula, sans cesse passant de l'engouement au dégoût, un même jour s'éprit et se lassa de la fantaisie d'une descente. Boutade nouvelle ou retour sérieux sur cette campagne de Germanie si dispendieuse en pure perte. Mais à Claude l'honneur du premier pas vers la possession durable. L'expédition cette fois réunit des forces suffisantes, tant légions qu'auxiliaires, et il y associa le génie de Vespasien. Ce fut l'aurore d'une éclatante fortune; peuples soumis, rois captifs. Vespasien se révélait à l'univers.

XIV. Nos premiers lieutenants consulaires en Bretagne furent successivement Àulus Plotius et Ostorius Scapula, hommes de guerre éminents tous deux. Peu à peu, la partie voisine de l'empire se transforma sous eux en province romaine. Une colonie de vétérans se fonda. Le roi Cogidunus, gratifié d'un accroissement de territoire, y trouva lé prix d'une fidélité dont il a fait preuve encore de nos jours. Politique chez nous traditionnelle : faire instrument de servitude, même des rois. Troisième lieutenant, Didius Gallus ne réu3sit qu'à maintenir les limites, affectant, par un ou deux forts jetés au

delà, un simulacre de progrès. Vinrent ensuite Véranius, mort dans Tannée; puis Suétonius Paullinus, deux ans victorieux. Ce dernier subjugua plusieurs tribus, garnissant de forteresses le terrain conquis. Mais tandis qu'il court cbàtier les insulaires de Mona, fauteurs obstinés de rébellions, ses derrières, qu'il croyait bien assurés, soudain sont envahis.

XV. L'absence du pouvoir redouté laisse te champ libre à protester contre la servitude. Incessamment communiqués, comparés, les griefs s'enveniment, l'irritation gagne et bientôt éclate, a Que « sert la patience? disait-on. Un roi jadis, aujour* « d'hui deux. — Au général il faut le sang, àl'inten- <c dant la substance. Accord ou discorde entre eux, « toujours même oppression pour nous; — violence, « .outrage toujours avec les centurions de l'un f « comme avec les recors de l'autre. — Rien n'é- « chappe à cette cupidité, à cette luxure. — Quand « on se bat, au plus brave les dépouilles. — Mais que « des lâches, en pleine paix, qu'ennemi jamais ne « vit en face, vous viennent chasser du foyer, vous et enlèvent vos enfants, vous enrôlent vous-mêmes! « On ne sait donc plus mourir pour son pays ? — « Qu'est-ce que ces bandes d'outre-mer, si les « Bretons une fois voulaient bien se compter ? — Les « Germains se sont comptés; ils sont libres, — et, « des deux parts, qu'a-t-on pour barrière Peux un « fleuve, nous l'Océan. — Nous combattons, nous,.

ce pour une patrie, une épouse, une famille. Le « mobile chez les Romains n'est que lubricité, ava- « rice* — Voulons-nous les voir fuir aujourd'hui, « comme autrefois leur divin Jules? Ayons du cœur, « comme nos pères, et pour un ou deux échecs, « ne croyons pas tout perdu. — Il n'est que l'excès « du malheur à donner audace et constance. — « Voyez! les dieux ont enfin pris en pitié la Erece tagne. Le Romain et son armée sont prisonniers « dans une autre île. — On peut déjà s'entendre, et « c'était le plus difficile. — Délibérer ? là serait le ce péril; — agir est plus sûr. »

XVI. Ainsi remué, tout ce peuple court aux armes, et guidé par Boadicée, femme du sang royal, (il prend ses chefs sans acception de sexe), fait main basse sur nos postes isolés, force nos garnisons , emporte même la colonie, foyer de la servitude. Rien n'y fut épargné des horreurs où l'ivresse de la rage et du succès peut pousser des barbares. C'en était fait delà province si Paullinus, au premier bruit, ne fût vite accouru. Un seul combat remit les masses sous le joug, Mais un certain nombre ou plus compromis, ou moins confiant au pardon du vainqueur, s'obstinait à ne pas désarmer. Paullinus en effet, admirable à tant d'égards, laissait trop voir en lui, même envers qui . s'humiliait, le vengeur de sa propre querelle. Cette roideur amena son remplacement par PétroniusTurpilianus, esprit

plus conciliant, sans levain d'aigreur personnelle, partant plus accessible au repentir. Pétronius , qui sut pacifier sans oser plus, transmit le pouvoir à Tréhellius Maximus, personnage indolent, d'aptitude et d'humeur a/iJ;*militaires, et qui ne dut qu'à la douceur de son administration de conserver intacte la province. Les barbares commençaient à s'apprivoiser aux séductions de nos vices. La guerre civile, renaissant , offrit de plus à l'inertie un prétexte légitime. Mais, dans l'oisiveté du camp, l'esprit d'aventure fermentait aux dépens de la discipline. Une sédition militaire éclata, et Trébellius n'évita la mort qu'en se cachant. Il reparut, mais avili; de l'autorité ne retenant que l'ombre. On eût dit un contrat, où d'accord, le chef, les soldats, auraient stipulé, celui-là sa vie, ceux-ci l'impunité. Le sang du moins ne coula pas dans cette révolte. Vint ensuite Vectius Bolanus. La guerre civile durait toujours, et il n'était pas homme à retremper l'armée. Même défaillance d'autorité , progrès nuls , milice insubordonnée. Seulement Bolanus, inoffensif par nature et n'ayant rien à faire oublier, à défaut d'ascendant obtenait sympathie.

XVII. Mais lorsque Vespasien, mattre enfin du reste du monde, étendit la main sur la Bretagne, l'ennemi qui dès lors n'eut plus affaire qu'à des généraux et des armées d'élite, vit tomber ses illusions. Ce fut le tour de la peur, quand Pétilius

Cérialis, reportant les hostilités chez les Brigantes, tribu la plus puissante de l'île, s'en vint de succès en succès, chèrement achetés parfois, imposer le joug ou étendre le ravage à la majeure partie de la contrée. Sa succession, pour tout autre écrasante, fut glorieusement recueillie par Jutius Frontinus, grand homme autant qu'on lui permit de l'être, et dompteur à la fois de l'énergique race silure et de l'âpre nature auxiliaire d'une sauvage opiniâtreté. XVIII. C'est après tant de vicissitudes dans l'étal du pays et le sort de nos armes, qu'Agricola, vers le milieu de l'été, abordait en Bretagne. Il trouvait l'armée tout au loisir, à la sécurité ; l'ennemi, l'œil au guet, prêt à tirer avantage de cette quiétude, Tout récemment , un parti de cavalerie, s'aventurant sur les terres ordoviques, avait été presque anéanti. Grande émotion dans la province ! C'était le signal, affirmaient les plus ardents. Le plus grand nombre opinait pour attendre et voir venir le général nouveau. Chez nous, la saison presque au terme, l'armée éparse et tenant pour acquis le repos d'un reste d'année ; partout obstacle, inertie, présage d'échec, en cas de prise d'armes immédiate. Un seul plan s'offrait donc à chaque esprit. : temporiser, renforçant au besoin les défenses; attendre à couvert le danger. « Allons au devant, » dit Agricola. Il emprunte à chaque légion son contingent de cavaliers appuyé d'un détachement d'auxi-

liaires, va droit à l'ennemi, qui se prévaut de l'avantage des hauteurs, et l'attaque à l'instant. Luimêrtie en tête, il gravit le mont avec sa troupe , dont le courage s'exalte de l'exemple donné par son chef. La peuplade presque entière est détruite sur le lieu. Tout d'une haleine, et plein de cette idée qu'il faut brusquer la fortune, que succès entraine succès, il tourne vers Mona, dont, comme il est dit plus haut, Paullinus, à la veille de s'en rendre maître, avait dû précipiter son retour. La pensée était soudaine ; aucun apprêt de descente. La volonté, le génie, vont suppléer à tout . Au signal donné, une élite d'auxiliaires, familiers avec les flots et, par usage national, rompus à fendre les courants, à diriger tout armés un cheval au milieu des vagues, en un clin d'oeil a mis bas son bagage et pris pied sur l'autre bord. L'élan fut si prompt qu'il prévint tout effort des insulaires. Ils s'étaient figuré une flotte, une marée, un débarquement, et n'opposaient que la stupeur à cette invasion à la nage. La paix fut implorée, Tile rendue, et Àgricola porté d'enthousiasme au faite de la gloire. N'avait-il pas, en effet, noblement inauguré son entrée en charge, donnant aux périls, aux travaux guerriers, ces premiers instants du pouvoir avant lui sacrifiés à la représentation, à l'intrigue? Agricola n'en éprouva pas même une satisfaction d'amour-propre. Contenir des vaincus, ce n'était pas pour lui guerre et vie-

toire. Ce beau succès n'eut pas sa dépêche au laurier. Mais l'opinion, s'il en disait peu, suppléait à ses réticences : a presque muet sur un tel début, quel fonds faisait-il donc sur l'avenir? »

XIX. C'était, du reste, une conviction chez Agricola * conviction née de l'étude du peuple breton et des leçons du passé, qu'à le vaincre on gagnait peu, tant qu'on ne faisait que l'opprimer ensuite. Pour en finir avec la rébellion, il s'attacha surtout à l'extirper en germe. Il commença par réformer son intérieur, sa maison ; tâche non moins ardue au commun des hommes que le gouvernement d'une province. Plus d'affranchis, plus d'esclaves s'ingérant dans la politique et l'administration. 11 n'appela même à cet ordre de services aucun sujet tiré des rangs de l'armée, qu'en dehors de toute influence, ou de son propre entourage, ou des chefs militaires ; de quelque instance que fussent appuyées et recommandations et démarches. C'était dans la conduite du soldat qu'il allait chercher les garanties de la gestion du fonctionnaire. Il voulait par luimême, non tout faire, mais tout voir; indulgent ou sévère à propos, et souvent désarmé par le seul repentir. Il disait que le pouvoir contre l'abus, a mieux à faire que réprimer, « bien choisir. » Tout en élevant la quotité des tributs en argent et en grains, il en allégea le poids par une répartition plus équitable, et surtout par le soin de couper court à tou-

tes ces manœuvres de la rapacité subalterne, plus irritantes que l'impôt même. L'amère dérision, par exemple, de tenir le débiteur en suspens devant son grenier fermé d'office, tant que, de guerre lasse, il en vint à acheter pour se libérer la simple disposition de sa denrée ; et ces réquisitions combinées de sorte, qu'à chaque cité fût assigné l'appro* visionneraient, non d'un quartier voisin ou à portée , mais de telle division de l'armée respectivement la moins accessible ou la plus lointaine. Capricieuses aggravations des charges communes, toujours en vue de l'intérêt privé.

XX. Ce gouvernement d'une année , vainqueur déjà de tant d'abus, réhabilitait en Bretagne le nom de paix devenu, par la connivence ou l'incapacité des administrations précédentes, plus gros de calamités que celui de guerre même. Mais l'été reparaît. Agricola rappelle autour de lui l'armée. Dans les marches, il a toujours un mot, d'éloge pour le bon soldat, de blâme pour le traineur. Lui-même, il assure les campements, sonde les gués, explore les profondeurs des forêts. Plus de repos pour l'ennemi, que des courses répétées tiennent en des transes perpétuelles. Mais, où la terreur a frappé, incontinent se laisse entrevoir une douce lueur de paix désarmant les colères et les résolutions les plus hostiles ; tactique habile et partout efficace. On vit plus d'une tribu, de la prétention de ne traiter qu'en

égale, descendre jusqu'à livrer des otages; hfiep plus, jusqu'à souffrir l'érection de certaines forteresses , savamment distribuées, et comme frein des vaincus , et comme menace à tout ce qui n'avait pas encore senti le poids de nos armes.

XXI. Agricola mit l'hiver suivant à profit par les innovations les plus intelligentes. A l'instinct guerrier né de la dispersion des cités, de la rudesse des mœurs, il sut opposer le besoin de jouissances, suite des habitudes d'aise et de loisir» Conseils, exhortations, secours d'argent, tout fut mis en œuvre pour provoquer des constructions de temples, de marchés, d'habitations commodes. Exaltant l'ambition chez les uns, gourmandant l'inertie chez les autres, il obtint de l'émulation plus que n'eût arraché la contrainte. Son grand moyen fut d'amener à nos formes d'éducation la jeune noblesse indigène ; se déclarant, en fait d'aptitude aux progrès, pour la vivacité d'esprit bretonne contre l'application soutenue des Gaulois. Si bien qu'or* voulut s'élever jusqu'à l'éloquence dans cette même langue latine qu'on avait dédaigné de parler. On en vijjt à l'adoption de nos modes ; la toge prit faveur. Un à un s'insinuaient ainsi les raffinements de notre mollesse, le goût de nos portiques, de no? bains, le luxe de nos tables. Ces hommes simples appelaient civilisation tous ces gages de leur servitude.

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