‹ Étude sur TaciteChapitre 2 sur 3 · XXII. Une troisième campagne révéla des peu · texte numérisé non relu

XXII. Une troisième campagne révéla des peu

pies nouveaux. La dévastation avait atteint Testuaire de l'embouchure duTaùs(i). L'ennemi terrifié n'osait même inquiéter l'armée, bien qu'elle eût cruellement souffert de la violence des tempêtes. On put donc à loisir s'asseoir et se retrancher. Or, nul, de l'avis des hommes de l'art, n'eut plus éminemment qu'Agricola l'intelligence de la guerre défensive; et l'on disait sans exemple qu'un point militaire choisi et fortifié par lui eût été pris, rendu ou délaissé. Reconnaissances fréquentes, subsistances assurées pour un an de blocus, tout était calculé pour garantir efficacement nos gardes avancées contre les chances de l'hivernage. Chaque poste se suffisait à lui-même. Toute insulte s'y venait briser. Quels mécomptes pour un ennemi habitué à ressaisir en morte saison l'avantage perdu dans la campagne, et qui se voyait contenu l'hiver après avoir été battu l'été! Le chef, au reste, ne s'appropriait rien des services rendus en sous-ordre. Centurion, préfet, tous rencontraient en lui un témoin du mérité aussi éclairé que fidèle. On lui a reproché quelque âpreté dans la réprimande. C'est que, facile au bon serviteur, il ne savait s'astreindre à ménager le mauvais. Mais ses colères étaient sans rancunes. Rien de sinistre dans sa réserve ou son silence. Rudoyer lui semblait plus honnête que haïr.

(1) Le Tay.

XXIII. Il consacra la quatrième année à consolider après avoir conquis. L'empire eût pu s'arrêter aux limites propres de la Bretagne, s'il était des bornes à la puissance de nos armes, à la gloire du nom romain. En effet, les deux courants de la Glotte (i) et de la Bodotrie (a), violemment refoulés par l'irruption opposée des deux mers, ont creusé là d'un effort commun une large tranchée, interrompue seulement par une langue de terre où l'on s'empressa de s'établir sûrement. Point de golfe en deçà dont nous ne fussions maîtres. L'ennemi semblait relégua dans une autre île.

XXIV. La cinquième année, Agricola se hasarda sur une mer vierge et, par une suite de combats heureux, subjugua des contrées encore inconnues. Il voulut aussi fortement occuper la partie du littoral breton qui fait face à l'Hibernie, mais dans une pensée d'accroissement plutôt que de défense. Intermédiaire naturel entre la Bretagne et l'Espagne, qu'elle relierait facilement par mer avec la Gaule, l'Hibernie semble appelée à devenir le centre d'un immense commerce embrassant les plus importantes possessions de l'empire. Elle est, en superficie, plus considérable qu'aucune île de nos mers, inférieure toutefois à la Bretagne, dont elle diffère peu par le sol, le climat, les mœurs et les habi-

(1) La Clyde.

(2) Le Forth.

tudes sociales. Ses ports, ses points de relâche, sont aujourd'hui mieux connus par de plus fréquentes relations de négoce. Agricola, qui, sous couleur d'amitié, retenait près de sa personne un des petits rois hiberniens, chassé de chez lui par une faction, s'y ménageait de la sorte un appui politique. Il a souvent affirmé devant moi qu'il suffirait d'une légion et de quelques auxiliaires pour réduire l'Hibernie et en rester maîtres ; et que, du même coup, on assurait notre domination sur la Bretagne elle-même; ne laissant désormais pour horizon que les armes romaines à des yeux sevrés du spectacle de la liberté.

XXV. L'été d'après (sixième année de son gouvernement), Agricola entreprit une reconnaissance des contrées au nord de la Bodotrie, et, comme un soulèvement pouvait lui jeter toute leur population sur les bras, et rendre éventuellement désastreuse la voie de terre, il y fit concourir ses forces navales par une exploration des côtes. Associée cette fois aux opérations de l'armée, la flotte s'avançait, majestueusement obéissante aux mouvements des corps. La guerre, transformée, devenait terrestre à la fois et maritime. Le même camp montra plus d'une fois, dans une hilarité qu'entretenait l'abondance, un pêle-mêle animé de fantassins, de cavaliers, de marins, tous exaltant à l'envi leurs hautsfaits, leurs rudes épreuves; assauts de militaire

jactance, où s'évoquaient tour à tour, et les terreurs des mystérieuses forêts, l'audacieuse ascension des rochers des montagnes, et cette image saisissante : un navire aux prises avec la tempête et les Jlots. Toujours l'homme en mortel conflit, avec l'homme en un champ de bataille, avec les éléments sur une mer en courroux. La flotte surtout, au dire des prisonniers, était pour les Bretons un objet d'épouvante. Leur mer n'aurait plus de secrets. Vaincus, où trouver refuge? L'appel aux armes retentit dans toute la Calédonie, et soudain une ligue surgit, formidable en réalité, plus encore par la rumeur amplifiant toujours ce qu'on craint. Une ou deux surprises, tentées sur différents points de nos lignes, se grossirent aux yeux de la peur du préjugé favorable à qui frappe le premier coup. Déjà circulait le conseil moins prudent que pusillanime de se replier derrière la Bo do trie, « retraite volontaire qui nous en sauverait une forcée. » A l'instant même, on informe Agricola que l'ennemi se montre de plusieurs côtés. Plus nombreux, manœuvrant en connaissance du terrain, les barbares peuvent l'envelopper, Il partage lui-même ses forces en trois colonnes et s'avance résolument.

XXVI. Mais cet ordre de marche, éventé bientôt, fait changer aux Calédoniens leur plan d'attaque. Ils se concentrent, et de nuit vont en masse se ruer sur notre plus faible légion, la huitième. Sur-

prises et égorgées, les sentinelles livrent tout le poste endormi ou dans le trouble du réveil. Le sang déjà coule au milieu du camp, lorsque Agricola»qui, prévenu de ce coup de main, en suivait les auteurs à la trace, lance brusquement sur leurs derrières tous ses chevaux et sa plus leste infanterie. Tout son monde à la fois pousse alors le cri de guerre, et déjà l'aigle romaine étincelle aux premiers feux du jour naissant. Le cœur manque aux Calédoniens sous cette double et soudaine étreinte. Pour la légion, qui se sent renaître, ce n'est plus la vie à défendre, c'est l'honneur à reconquérir. Elle résistait à peine ; elle attaque à son tour. Affreuse mêlée au débouché des portes, et déroute finale des Bretons ; chacun des partis romains se piquant de montrer à l'autre, celui-là, de quel prix était son secours, celui-ci, qu'aisément il eût pu s'en passer. Sans leurs bois et leurs marais qui nous dérobèrent les fuyards, la guerre finissait là d'un coup. XXVII. Un triomphe aussi disputé n'en avait que plus d'éclat. L'ardeur du soldat ne connaissait plus de bornes. « Il fallait se faire jour à travers cette Calédonie, et, là seulement cesser de combattre et de vaincre, où l'île elle-même finit. » Les- plus timides jusque-là, notamment les prudents conseillers de la veille, se montraient depuis l'événement, les plus aventureux de langage. Étrange bizarrerie de nos jugements! A la guerre, tous ont part au

succès ; un seul répond des revers. L'arrogance bretonne, au surplus, ne baissa pas pour cet affront : « Ils avaient cédé cette fois, non pas au courage, mais à la fortune, mais au génie d'un homme.» I^es barbares n'en continuèrent pas moins à mettre sur pied toute leur population valide et, femmes et enfants une fois en lieux surs, à cimenter, suivant leurs rites sacrés, par des sacrifices, une confédération de toutes les tribus. Toute hostilité cesse. Des deux parts retraite; mais animositéplus que jamais. XX VI IL Un trait d'audace inouï mérite à part une mention entre les événements de cette campagne. Il venait d'arriver au camp une cohorte d'Usipiens, récemment levée en Germanie et, par mesure disciplinaire, on y avait distribué dans chaque manipule, un certain nombre de vieux soldats pour l'instruction et pour l'exemple. Les recrues, un jour, massacrent centurions et instructeurs, et s'emparent de trois navires , contraignant les pilotes à prendre le gouvernail. L'évasion d'un de ces marins rend suspects les deux autres. On s'en défait également. Et voilà ces déserteurs en mer sous les yeux mêmes de l'armée, curieusement attentive au mystère de leurs évolutions. Poussés au hasard sur divers points de la côte, souvent aux prises avec les habitants qui défendent leurs foyers, ici vainqueurs, plus loin chassés, ils en vinrent, les vivres manquant, à se dévorer entre eux. Les plus

faibles servirent les premiers de pâture. Puis on eut recours au sort. Ils firent ainsi le tour de la Bretagne, perdant successivement leurs vaisseaux par ignorance des manœuvres, et finalement capturés, partie par lesSuèves, partie par les Frisons qui ne virent en eux que des pirates. Vendus et revendus comme esclaves, quelques-uns, par les chances du commerce, passèrent de main en main jusque dans nos contrées, objets de vogue un instant grâce à cette étrange série d'aventures.

Au retour de Tété, Agricola fut encore frappé d'un malheur domestique : la mort d'un fils âgé d'un an. Sans se roidir contre l'affliction avec cette fastueuse impassibilité des hommes forts, ni se laisser aller à la défaillance de l'âme, ou à ces éclats qu'on ne pardonne qu'aux femmes, il chercha dans la guerre une diversion à la douleur.

XXIX. Comme prélude aux hostilités, la flotte va porter le pillage tantôt sur un point, tantôt sur un autre. L'effroi se multipliait par l'incertitude. Tout à coup, devançant ses bagages , et renforcé d'un corps indigène éprouvé par une longue soumission, il arrive au mont Grampius occupé déjà par les Calédoniens, rien moins qu'abattus par leur récente défaite. Du hasard d'un combat allait sortir pour euxvengeance ou servitude, et, pleins d'espoir,ils embrassaient l'alternative. Une communauté d'efforts . (ils l'avaient enfin compris) était l'unique chance du

salut commun. Leur réunion dépassait en nombre trente mille, et tout ce que le pays comptait déjeunasse mûre pour la guerre, ou de vieillesses vertes encore et vigoureuses, la grossissait incessamment. Là, plus d'un guerrier, fameux par ses exploits, en étalait avec orgueil les glorieux insignes. Un chef éminent par sa valeur et par sa noblesse, Galgacus, harangue en ces mots la multitude frémissant du désir d'en venir aux mains. :

XXX. «Plus j'envisage, et les phases de cette guerre, « et la crise où la voilà parvenue, plus ma confiance « s'affermit dans ce généreux concours de cœurs « et de bras, gage assuré de délivrance pour l'île « entière. Pas un de nous n'a connu le joug. Der- « rière nous la terre manque. Aucun refuge dans « la mer que nous ferme la flotte romaine. Com» « battre est donc, et ce que l'honneur conseille, et « l'unique recours de la peur. La Bretagne jus- « qu'ici, contre les hasards de la lutte, avait une « réserve en nous son élite, gardée à ce titre dans « son sanctuaire et, à cette distance de la rive op- « primée, conservant même ses yeux purs du court tact de la servitude. Arrière-garde du monde et « de la liberté, outre un juste renom de courage, « nous opposions le prestige du lointain, de l'in- « connu. Mais voilà que l'espace est franchi jusce qu'à nous. Plus de terres au delà, des rochers, a des flots. Devant nous les Romains. Croyez-vous

« par l'humilité, la soumission, désarmer de tels « adversaires? Ravisseurs du monde entier, nil'O- 1 « rient n'a suffi, ni l'Occident à les assouvir. La « terre leur fait défaut; ils fouillent les mers. A « l'ennemi Tiche se prend leur avidité; à l'ennemi « pauvre leur fureur de conquêtes. Convoitise à «. qui tout est proie, le dénûment comme l'opu- « lence ! Dans leur langue, spoliation, rapt, exter- « minât ion, sont d'autres mots pour empire; où « ils ont fait le désert, ils proclament la paix.

« XXXI. Les enfants, les parents, ce qu'on a de « plus cher par la loi de nature, leur recrutement « s'en empare et les envoie mourir ailleurs. Qu'une « épouse, une sœur ait échappé au brutal soldat, <x c'est, en pleine paix, un hôte, un ami qui la « souille. Ils épuisent nos biens par leurs tributs, v nos greniers par leurs réquisitions; nos corps « mêmes, nos bras, ils les usent à percer des forêts, ce à combler des marécages ; toujours prodiguant « les coups, les injures. L'esclave, du moins, qui « l'achète le nourrit. La Bretagne, chaque jour, et « se rachète d'un maître et le nourrit après ran- « çon. Nouveau serviteur au logis, souffre-douleurs « pour les autres. Mais, de nous, dernière recrue « dans cette vieille domesticité du monde, et recrue « improtltable, que vouloir de nous? s'en défaire? « Où sont les guérets, chez nous, où sont les mines, « où sont les ports à exploiter par nos sueurs? Nos

« âpres, nos fières vertus, est-ce de quoi trouver «e grâce devant la tyrannie ? ces retraites impéné- « trahies sous la sauvegarde du mystère, est-ce de a quoi la rassurer? Non! Race dévouée, n'espérons « qu'en notre courage ; la gloire ou la vie sauve « sont pour nous au même prix. Eh quoi! les Trice nobantes ont pu, n'ayant pour chef qu'une « femme, incendier une colonie, forcer des camps « retranchés. Ils étaient libres enfin, n'eût été l'é- « tourdissement du triomphe ! Et nous ne saurions, « nous, nation indomptée, intacte, nous chez qui a la liberté n'est pas de la veille, montrer aux Roec mains tout à l'heure, sur quels hommes la Caléor donie encore fonde l'espoir de son salut?

« XXXII. Ces Romains , les croyez-vous donc « aussi terribles à la guerre qu'ils sont insolents « dans la paix? Cette armée, toute sa force est dans « nos discordes', à nos fautes elle doit sa gloire; « faisceau monstrueux de vingt peuples divers, que « lesuccèsunit, que lemoindre revers va dissoudre 1 « Ces Germains, ces Gaulois, ces Bretons surtout « que j'aperçois (j'en rougis !) là-bas en trop grand « nombre, est-ce affection chez eux, tant de sang «r prodigué pour une domination étrangère, et par « eux-mêmes repoussée plus longtemps encore que « subie? Non, c'est contrainte, c'est peur; gages « d'union bien suspects! Rompez ce faible lien; qui « cesse de craindre, commence de haïr. Tout ce qui

« fait vaincre est de notre côté. Les Romains n'pnt « pas là d'époijses qui les enflamment, de parents « qui leur fassent honte de fuir. Sans patrie, ou « sans patrie commune, cette poignée d'hommes, « jetée au miliei* de nos forêts, promène autour a d'elle d'inquiets regards. Tout lui est nouveau, « le ciel, la terre, la mer. Lps dieux nous les livrent a pieds et poings liés. Ne voijs laiçfez pas imposer a par l'éclat de ces armes. Est-ce que l'or ou l'pr- « gent tuent, empêchent d'être tué? Eh! jusqu'au « milieu de ces rangs, des bras amis nous attencc dent. Ije Breton, dans notre cause, recpnpfut la « sienne .Le Gaulois va se rappeler son antique in* « dépendance. Le Germain désertera . Voyez les « Usipiens naguère. Que pourriez~voup craindre « encore? Des forteresses dégarnies? des colonies « d'invalides? des municipes que minent le malaise « et la discorde., sourde protestation contre un a pouvoir oppresseur? Ici vous voyez un chef, une « armée. Derrière , vous attendent les exactions» « le labeur des mines, la servitude et ses douleurs* « Partagerez- vous ces souffrances? En serez- vous <c les vengeurs? Le fer en va décider. Un jnpt en- « core : au plus fort de la mêlée , ayez toujours « présent, en souvenir, en perspective, et ce que « furent vos pères et ce qui menace vps enfants. » XXXlll. Ce discours produit un enthousiasme dont témoigne l'explosion tonnante d'un chant bar-

bare, et déjà Ton voyait ondoyer la masse et briller en avant les armes des plus hardis. Nos rangs aussi commençaient à se former. Agricola, pour accroître l'ardeur des siens, impatiente déjà, et à peine contenue dans la ligne de défense, leur adresse ces mots :

a Compagnons, voici la huitième année que par « la vertu du nom de Rome et sous les auspices de « l'empire, votre discipline et votre valeur chaque « jour avancent d'un pas la conquête de la Bre- «< tagne. Dans ce nombre infini d'expéditions, de « combats, partout vous avez fait preuve d'hé- « rolsme devant l'ennemi, d'indomptable énergie « contre la nature. Nous n'avons, certes, à nous « plaindre, ni moi de vous, ni vous de moi. Chef « et soldats, vainqueurs d'obstacles infranchissaa blés à nos devanciers, nous touchons l'extrême « limite de la Bretagne. Nous n'en sommes plus a aux notions vagues, aux conjectures. Nos pieds « en foulent le sol ; nos aigles y sont plantées. La « Bretagne est connue, la Bretagne est à nous. Que « de fois, dans ces rudes marches à travers les maa rais, les fleuves , les montagnes, ai -je entendu « mes braves s'écrier : Quand donc joindrons-nous « l'ennemi? A quand la bataille? L'ennemi, vous « le tenez acculé dans son repaire. La bataille , « l'heure en est venue. Voilà tant de vœux exaucés « et le champ libre au courage. Mais, songez-y :

« maîtres de tout, à condition de vaincre; vain- « eus aussi, vous avez tout contre vous. Ces longs « espaces parcourus, ces noires forêts affrontées, « ces perfides lagunes bravées, immortel honneur « de votre marche en avant; autant de désas- « très menaçant votre retraite. Mieux que nous « l'ennemi connaît le pays et peut se prévaloir de « ses ressources. Mais n'avons-nous pas des bras, « des armes ? Avec cela on a le reste. Quant à moi, « j'ai pris mon parti. Fuir ne sauverait pas plus le « général que l'armée, et plutôt mort glorieuse que a vie sans honneur. Or ici, gloire et sûreté secon- « fondent. Après tout, il est beau de tomber là où « manque la nature, ou le monde finit.

<c XXXIV. En présence d'un ennemi nouveau « pour vous, d'une tactique encore inconnue, je a vous citerais ce qu'en pareils cas ont souvent ac- « compli nos armées. Mais non ; c'est à vos propres « souvenirs que je m'adresse, au témoignage de vos « yeux. Ne sont-ce pas là ces mêmes rôdeurs de l'an « dernier, nocturnes assaillants d'une légion isolée, « et qu'a terrifiés votre seul cri de guerre? les a plus fuyards de tous les Bretons; aussi sont-ils « les derniers en vie. Les mêmes forêts nourrissent, « et l'animal courageux qui ne cède qu'à la force, a et le timide gibier que le chasseur dissipe au « seul bruit de ses pas. De même ici, tout ce qui « avait du cœur en Bretagne a mordu la poussière;

« ce qui reste n'est qu'un ramas de lâches, de trem- « Meurs. S'ils sont là devant vous, ce n'est pas « qu'ils fassent tête, c'est qu'ils n'ont plus où fuir; « leur halte est forcée ; reculer n'est plus possible. « Oui, là vous attendent les lauriers de la plus dé - « cisive des victoires. Couronnez par un beau jour « tout un demi -siècle de campagnes. Que la patrie « enfin reporte à chacun ses œuvres ; à d'autres « les causes et la durée des révoltes, à vous leur ex- « tinctibn. »

XXXV. Agrtcola parlait encore, et déjà l'ardeur, un instant comprimée, éclatait de toutes parts. Un transport d'allégresse accueille ses derniers mots, et soudain l'on court aux armes ; l'élan est donné. Le général en profite pour hâter ses dispositions. 11 place au centre l'infanterie auxiliaire forte de huit mille hommes, et jette sur les ailes ses trois mille cavaliers; laissant les légions en réserve au pied des retranchements. C'était éventuellement rehausser le prix de la victoire, obtenue pure de sang, romain , et se ménager en cas de revers une ressource décisive. L'infanterie bretonne, occupant en force le pied des hauteurs et fastueusement échelonnée jusqu'au faite, offrait de la base au sommet le plus splendîde aspect et le plus terrible. Dans la plaine , la cavalerie et les chars armés de faux sillonnaient avec fracas l'espace libre entre les deux armées. Visihlement, le nombre était contre

nous. Agricola, craignant de voir ses lignes débordées et circonvenues, crut devoir les étendre au risque de s'affaiblir. De tous côtés on lui crie d'engager les légions; il ne s'en montre que plus confiant , plus dédaigneux du péril, et , renvoyant même son cheval, il va se placer à pied en avant des enseignes,

XXXVI. D'abord on se battit de loin. Aussi agiles qu'intrépides, les barbares, tirant le meilleur parti de leurs énormes sabres et de leurs boucliers exigus, esquivaient du corps ou détournaient nos traits, tout en nous eii renvoyant une grêle. Mais Agricola commande à trois cohortes de Bataves et à deux de Tongriens d'engager l'action avec l'épée. C'était l'arme familière de cette troupe exercée de longue main et, d'effet, la plus propre à déconcerter les Bretons, si mal servis par ces targes dimimir tives et ces démesurés glaives sans pointe, dans la lutte d'homme à homme et corps à corps. Aussi les Bataves multipliant les coups, heurtant , meurtrissant leur adversaire du bouclier au visage, eurent bientôt renversé la première ligne opposée, et déjà gravissaient le mont dans le même ordre; quand les deux autres cohortes, à leur tour, abordent l'ennemi; chacun, frappant au plus près, néglige d'achever, souvent de blesser; tant on se presse de vaincre. Les Bretons font alors donner leur cavalerie entremêlée de chars de guerre. Ce choc combiné

mit quelque trouble dans nos rangs» mais s'amortit bientôt devant la brusque déclivité du terrain et Tordre profond des cohortes. Contraste étrange avec ses allures propres, que l'effort désespéré de cette masse de chevaux, se dressant* s'évertûaiit à tenir pied contre des pentes dé montagnes* et toujours refoulée par son seul poids. Çà et là fuyait, bondissait un char vide, un cheval effaré, heurtant, croisant tout au hasard devant eux.

XXXVIL Cependant le gros des Bretons qui couronnait les hauteurs, immobile d'abord comme en dédain de notre petit nombre, s'ébraftle soudain, menaçant d'enfermer lfes cohortes victorieuses. Mais c'était un danger prévu. L'élan de quatre escadrons, jusque-là tenus en réserve, arrêta court l'ennemi dont l'emportement ne fit que rendre ses pertes plus graves. Sa manœuvre était déconcertée; on s'en servit contre lui-même. Toute la cavalerie de nos ailes, tournant le flanc des Bretons, vint les prendre à revers. Une scène de sublimé horreur alors se déroula sur toute la face du champ de bataille. Les vainqueurs acharnés à pouirsùivre et à tuer, égorgeabt même leurs prisonniers polir en faire d'autres. Les vaincus, au gré d'impulsions diverses, ici fuyant en masses armées devant desgroupes moins nombreux ; là s'offran t d'eux- mêmes isoléfc et comme nus à nos coups, en hommes qui courent au-devant de la mort. Un sol jonché d'armes, de cadavres, de

membres épars; du sang à flots. Par intervalles, il y eut chez les derniers des retours d'indignation et d'énergie. L'approche de leurs forêts les rallia, et ceux des nôtres qu'une ardeur de poursuite en* traînait sur ce terrain inconnu allaient se trouver compromis. Mais Agricola, présent partout, fit battre aussitôt les bois par les cohortes réservées de son infanterie légère, en les appuyant de cavaliers à pied et montés, ceux-là devant pénétrer avec elles dans les fourrés, ceux-ci se déployer concurremment dans les clairières. Cet ensemble de précautions suffit à prévenir l'échec qu'un excès de confiance allait amener. Les Bretons, au surplus, ne virent pas plutôt les rangs reformés et la poursuite reprise avec ordre, qu'ils recommencèrent à fuir, non plus en nombre et par troupes, mais dispersés à dessein et s'évitant l'un l'autre, pour gagner plus sûrement quelque refuge écarté. La lassitude et la nuit mirent fin au carnage. Les Calédoniens avaient dix mille hommes hors du combat; nous n'en avions perdu que trois cent soixante. De ce nombre était le préfet Àulus Atticus qu'une ardeur de jeune homme et la fougue de son cheval avaient emporté seul au milieu des rangs ennemis.

XXXVIII . Au camp des vainqueurs, riche butin, nuit de fête; du côté des vaincus dispersion à l'aventure. Hommes, femmes, erraient pêle-mêle, confondant leurs lamentations, enlevant leurs

blessés, appelant en aide ceux qu'avait épargnés le fer. On désertait sa maison, et de rage on y mettait le feu. Ce n'étaient que retraites aussitôt délaissées que choisies, conférences entamées et rompues, explosions d'attendrissement ou de fureur à la vue d'objets chéris. La pitié, chez plus d'un, s'exalta sans doute jusqu'à égorger sa compagne et sa jeune famille.' Le jour naissant vint étaler les résultats de la victoire; morne silence, collines désertes, ruines fumantes dans le lointain ; d'habitants, nulle trace. Des partis envoyés dans tous les sens ne purent reconnaître aucune direction commune à la fuite, ni signaler de ralliement sur aucun point. Déjà la saison marquait un prochain terme aux opérations militaires. Agricola résolut donc de se retirer sur le territoire des Horestes dont la foi lui était garantie par des otages ; assignant aux forces de mer une reconnaissance des côtes septentrionales de l'île. L'armement de la flotte était respectable, et l'effroi la précédait. Lui-même, à petites journées > ramena dans leurs, cantonnements son infanterie et sa cavalerie ; lenteur calculée pour prolonger sur les esprits l'impression toute récente de la conquête. La flotte, dans le même temps, après une navigation des plus heureuses, rentrait au port de Trutule, point de départ de son excursion.

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