‹ Étude sur TaciteChapitre 3 sur 3 · XXXIX. Le rapport de ces événements, bien que · texte numérisé non relu

XXXIX. Le rapport de ces événements, bien que

conçu dans les plus simples termes, porta le trouble au cœur de Domitien dont l'habituelle dissimulation n'en laissa rien paraître. Il ne s'abusait pas sur cette parodie de triomphe, où Rome entière l'avait vu traîner en pompe à sa suite une troupe d'esclaves ramassés à tant par tête , et travestis d'ajustement et de coiffure en autant de captifs germains. Et voilà qu'on annonce une victoire réelle, éclatante ! Ennemis tués par milliers! Retentissement immense ! Un nom privé (odieuse obsession de sa pensée 1) allait primer le nom du prince. Que lui servait la tribune rendue muette? Toute supériorité d'intelligence abattue? Un homme était là qui personnifiait la gloire militaire. Toute autre suprématie, passe encore; mais celle des armes...! prérogative impériale par essence...! En proie à ce tourment d'esprit, et plus que jamais absorbé dans sa solitude, symptôme chez lui de méditations sinistces, il en ajourne toutefois l'issue. L'auréole de gloire avec le temps va pâlir ; la faveur de l'armée va s'user; et Agricola dans sa main tient encore la Bretagne.

XL. Il ne lui fit pas moins décerner par le sénat les insignes de triomphateur, la statue couronnée de laurier, toutes les indemnités du triomphe. Le décret, splendidement rédigé, laissait déplus entrevoir l'expectative du gouvernement de la Syrie, alors vacant par la mort du consulaire Attilius Ru-

fus, et toujours l'apanage des plus illustres noms. Suivant un bruit assez accrédite, Donatien en avait même expédié le brevet par un de ses plus intimes affranchis, sous formelle injonction de ne le délivrer qu'en Bretagne. Si bien que le messager, se croisant dans le détroit avec le vaisseau qui ramenait Agricole, ne ravaitpasmême hélé. Le fait, s'il est controuvé , cadre du moins avec les allures du prince. Agricola cependant avait remis à son successeur la Bretagne domptée et tranquille. Pour prévenir une manifestation populaire, et ôterà son retour tout air de solennité, il se déroba même à l'empressement de ses amis. Ce fut de nuit qu'il rentra dans la ville, et de nuit (par ordre en cela) qu'il se rendit au palais. Accueilli d'une froide et muette accolade, il reste ensuite confondu dans la foule des courtisans. L'éclat d'un renom guerrier blesse les yeux d'un prince sans gloire. Agricola voulut dérober le sien sous l'ombre de vertus tout opposées; renchérissant sur ses habitudes de retraite, sur son ordinaire simplicité de manières et de langage, n'ayant jamais qu'un ami pour tout cor* tége en public, et tantôt l'un, tantôt l'autre. De tels dehors, pour qui mesurait l'homme à la représentation, faisaient de sa renommée une énigme. Très-peu en trouvaient le mot.

XLI. Vingt fois depuis son retour Agricola fut près de Domitien accusé dans l'ombre ; autant de

fois absous sans avoir comparu. La politique, les ressentiments privés n'étaient pour rien dans ces attaques. Agricola n'avait contre lui que la présomption trop fondée de la haiue instinctive du prince pour toute vertu, sa propre gloire et la pire espèce d'ennemi, l'ennemi qui loue. Tels événements se déroulèrent d'ailleurs qui ne lui laissèrent même plus la sauvegarde du silence. La Mœsie, la Dacie, la Germanie, la Pannonie, devenues par l'imprévoyance ou la lâcheté des chefs militaires, autant de tombeaux pour nos armées. Toutes ces cohortes, officiers et soldats, prisonnières ou détruites. La sûreté même de l'empire à ce point compromise, que sa ligne de défense reculait -de la rive frontière jusqu'au sein de nos cantonnements inté* rieurs, et de nos provinces. Dans cette succession de désastres, quand chaque retour d'année ramenait un nouveau tribut de catastrophes publiques et de deuils privés, comment le nom d' Agricola n'eûtil pas été dans toutes les bouches? On opposait hautement ce ferme et brillant courage, ce bel ensemble de vertus guerrières à l'impéritie ou à la pusillanimité des autres. Les oreilles de Domitien avaient l'écho de ces rumeurs ; car ses affranchis, les uns par zèle, par attachement sincère ; les autres par calcul de perversité, par noirceur d'âme, travaillaient comme de concert à pousser à bout cette homicide jalousie. Ainsi Agricola, tant par son

mérite même, que par l'indiscrétion ou la méchanceté d'autrui, se voyait fatalement poussé vers l'éclat et le précipice.

XLH. Arrive l'année où le sort allait disposer du proconsulat d'Asie et d'Afrique. Le meurtre récent de Civica était pour les prétendants une leçon ; c'était un précédent pour le prince. Des confidents de l'intime pensée du pouvoir viennent, soi-disant de leur chef, sonder Agricola sur sa candidature. On débute par des allusions aux douceurs du repos et delà retraite ; puis s'insinuent les offres d'entremise pour faire agréer un refus. Le masque tombe enfin ; on passe au conseil direct, et du conseil à la menace. Bref, on entraîne Agricola devant l'empereur. Surprise hautaine de Domitien aux premiers mots d'excuse ; il semble enfin céder aux instances et se laisse remercier sans rougir. L'usage autorisait la concession des honoraires de proconsul en dédommagement du titre. Domitien l'avait lui-même consacré. Il y dérogea cette fois; soit que, chez lui, l'orgueil retînt une faveur non sollicitée, soit que la conscience suggérât qu'elle serait interprétée comme prix d'un désistement. Il est dans l'humaine nature de haïr quand on a fait tort. La haine, si prompte chez Domitien, toujours concentrée et d'autant plus implacable, semblait mollir toutefois devant la sereine modestie, l'attitude simple et calme d' Agricola ; si différentes de cette jactance de liberté

qui provoque le supplice en vue de la renommée 1 Disons-le donc aux admirateurs de l'héroïsme rebelle : on peut être un grand homme sous un méchant prince. Une vie de soumission légitime et de nobles services rendus au pays, vaut bien le stérile faste d'une belle mort.

XL1II. Désespoir profond pour sa famille, cala* mité pour ses amis , la sienne affligea même les étrangers, les inconnus. La nouvelle fit affluer à son logis et les oisifs et les plus occupés, et long* temps fut tout l'entretien du foyer et de la rue. Nul chez qui l'impression n'en fût triste, et non de celles qu'un moment efface. La conviction générale d'un empoisonnement rendait encore l'émotion plus poignante. Que le fait soit constant, je n'oserais l'affirmer. On a remarqué, durant la maladie, une fréquence plus qu'officielle de ces visites déléguées par l'étiquette impériale aux médecins et affranchis du palais. Était-ce sollicitude? était-ce inquisition? H est d'ailleurs avéré qu'au jour suprême , des relais de courriers, de moment en moment, donnaient avis à Domitién de chaque phase de l'agonie; et nul n'attribuait à l'affection cette impatience d'une triste certitude. Un vif semblant de douleur toutefois apparut dans ses traits dès l'instant qu'elle fut acquise. Plus de crainte, plus de haine! Ou, cette physionomie cachait mieux là joie que la peur. On sait qu'à la lecture du testament qui l'ap-

pelait au partage de la succession avec la meilleure des épouses et la plus tendre des filles, il se montra ravi de son legs comme d'un honneur, d'un témoignage éclatant d'estime. Étrange illusion d'un esprit faussé par la flatterie ! Il ne voyait pas qu'un bon père ne fait son héritier qu'un mauvais prince.

XUV. Agricola était né le 3 des Ides de juin (18), sous Caligula, consul alors pour la troisième fois. Il mourut le 6 des calendes de septembre (a3 août), sous le consulat de Colléga et de Priscus, dans sa 56 e année (i). Au cas où la postérité serait curieuse de détails sur sa personne : sa taille, sans être grande, était au-dessus de la moyenne; sa physionomie plutôt heureuse qu'imposante. Dans l'homme de bien qu'elle annonçait, on aimait à découvrir un grand homme. Quoique enlevé dans la force de l'âge, il a fourni une longue carrière de gloire. Les vrais biens que donne la vertu, il en fut comblé. Décoré des honneurs du consulat et du triomphe, que lui restait-il à attendre du sort? Il avait peu d'ailleurs le goût des richesses, et sa fortune était

(1) Il y a contradiction dans cette chronologie. Entre le troisième consulat de Caligula et celui de Colléga et de Priscus, il ne s'est écoulé que 63 ans, suivant les fastes consulaires; le premier correspondant à Fan 40, et le second à Tan 93 de l'ère chrétienne. L'erreur est dans le chiffre de l'âge ; car on ne saurait admettre que Tacite se fût trompé sur une indication de consulat, seule manière de dater des Romains. Agricola serait donc mort dans sa 54 e année.

au niveau de son rang. On peut donc, en définitive, le proclamer heureux, puisqu'il est mort devançant sa femme et sa fille, en pleine possession de ses dignités et de sa renommée, n'ayant connu le regret d'aucun proche, d'aucun ami; bien plus, échappant lui-même à l'avenir. S'il ne lui fut donné, en effet, de jouir des beaux jours de notre époque, de voir ce règne admirable de Trajan, qu'il anticipait de ses vœux, dont l'espoir se peignait si vif dans ses confidences, du moins n'a-t-il pas vu, en cela dédommagé d'une fin prématurée, cette funeste période où s'acharnait la rage de Domitien, sans relâche et sans trêve, à ne rien laisser debout dans l'État.

XLV. Agricola n'a pas vu le siège mis devant le Sénat, ni le massacre confus de tant de consulaires, ni la fuite ou le bannissement de tant de nobles Romaines. Alors, se comptaient par une seule encore les victoires judiciaires de Métius Car us; Mes* salinus ne rugissait qu'aux échos de Villa-Albane ; Bébius Massa n'en était qu'au rôle d'accusé. Encore un jour, et nos mains traînaient Helvidius au cachot, et, sous nos yeux, Rusticus allait à la mort, Mauricus en exil, et nous étions baignés du pur sang de Sénécion. Néron, du moins, détournait le regard; il ordonnait le meurtre, il ne s'en rendait pas le témoin. Avec Domitien, on avait de surcroit le supplice de le voir, d'être vu de lui ; de lui, guet-

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tant un soupir, notant le degré de pâleur chez ses victimes, de ce front abrité sous sa rougeur permanente contre toute surprise de la pudeur. O doublement heureux Àgricola, et par la gloire de ta vie, et par Tà-propos de ta mort! Tu la reçus, disent les témoins de ta dernière heure, avec constance, et comme joyeux d'assurer par elle à ton prince un forfait de moins. Mais pour moi, pour ta fille, à notre immense regret s'ajoute encore la désolante idée de n'avoir pu te donner nos soins, soutenir ta défaillance, te couver de nos yeux, te couvrir de nos baisers. Nous aurions du moins recueilli ta pensée ; peut-être de ces mots qui se gravent au fond des cœurs. Cette amertume n'est que pour nous. O cruauté de l'absence! Mort pour nous deux, déjà depuis quatre ans ! Sans doute, ô le meilleur des pères! la religieuse tendresse d'une épouse a comblé la mesure des honneurs dus à la cendre. Mais tes obsèques n'ont pas eu tout leur tribut de larmes. Ton œil mourant a dû le dire : quelque chose te manquait.

XL VI. S'il est pour les mânes vertueux un asile suprême ; si, comme les sages en chérissent l'idée, une grande âme survit à sa dépouille mortelle, repose en paix, 6 Agricola! et nous élevant, nous ta famille, au-dessus de vains regrets, de lamentations efféminées, rappelle-nous à la contemplation de tes vertus, qui veulent mieux que des pleurs

et des cris de deuil. L'admiration, au lieu d'éloges éphémères et, en tant qu'accessible à nos efforts, l'imitation, voilà le seul digne hommage que l'amour des tiens puisse t'offrir. Jl est encore un culte de ta mémoire que je recommande h la piété de ta femme et de ta f\\\e. Quelles attachent à garder empreint dans leur pensée, fout ce qu'a fait, tout ce qu'a dit un mari, un père e\ f plutôt encore queses traits, l'image de son génie et de son âme. Non que je veuille exclure les effigies de la personne que l'on extrait du marbre et du bronze; mais ces simulacres de l'humanité sont comme elle fragiles, périssables. La ressemblance de l'âme est immortelle, et ne s'obtient ni delà matière inçfte, ni de la main d'un artiste; on ne la reproduit qrç'en soi. Tout ce que nous avons aimé, admiré en Agri* cola subsiste, et subsistera, yivante tradition, dans la pensée des générations futures. Une foi^e de noms de l'antiquité doit un jour disparaître, abîmée dans l'oubli. Le nom d'Agricola se redira d'âge en âge à toujours.

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