‹ Étude sur TurgotChapitre 22 sur 22 · OUVRAGES I · texte numérisé non relu

OUVRAGES I

On voit combien Tui^ol était pénétré de respect pour la liberté individuelle, pourlevrm droit privé, qui n'oublie point ce qui est dû au droit public. Mais il veut que ce dernier droit soit ce qu'il doit être, c'est-à-dire protecteur et non oppresseur du droit privé. Il n'admet pas que le législateur ait la faculté de légiférer suivant son bon plaisir; qu'il soit peuple ou prince, il est soumis dans ses actes à une loi supérieure qu'il n'a point faite, qui s'impose à lui comme règle, et qui le condamne s'il la méconnait.

C'est ainsi, par exemple, que toute entrave inutile ou nuisible qui serait apportée par une loi au légitime exercice de la liberté, serait un acte de tyrannie et partant condamnable. C'est le cas, selon lui, de la loi de l'Etat de Pensylva-

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nie qui exige le serment religieux pourenlrer au Corps législatif. II reprend, au nom du même principe, plusieurs autres vices des premières constitutions américaines, au nombre desquels il mettait la dualité des Chambres et la dénéga* tion du droit électoral au clergé. 11 voulait que l'Etat ne vit dans les membres du clergé que des citoyens; ou du moins il n'entendait pas qu'ils fussent privés d'aucun droit politique : « Lii, dit-il, où l'incompétence absolue du gouvernement sur la confiance des individus est établie, l'ecclésiastique, au milieu de l'Assemblée nationale, n'est qu'un citoyen lorsqu'il y est admis ; il redevient ecclésiastique lorsqu'on l'en exclut. »

Ces quelques critiques des institutions de l'Amérique anglaise ne l'empêchent point d'admirer ce peuple nouveau et d'en pressentir les brillantes destinées ; il avait prévu son indépendance à l'égard de la métropole et l'immense

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avantage qui devwt s'ensuivre : « Il est impossible, dît-il, de ne pas faire des vœux, pour que ce peuple parvienne à toute la prospérité dont il est susceptible. Il est l'espérance du genre humain. Il en peut devenir le modèle. »

On sait déjà que si Turgot inclinait au sensationisme de Locke et de Coadillac, il n'était pas moins religieux que ces deux grands maîtres, et qu'il n'avait rien de commun avec les matérialistes du temps. II en parlait même, comme on peut le voir par sa correspondance avec ses amis Gaillard, Condorcet, Morellet, de manière à ne laisser aucun doute sur le mépris et le dégoût que lui inspiraient de pareilles doctrines.

Il suffit, au surplus, de lire son article Existence dans l'Encyclopédie, pour s'assurer qu'il y

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avait dans l'esprit de l'auteur tout autre chose qu'un empirisme exclusif. Cet article est un morceau de métaphysique comme notre dix-huitième siècle français n'en offre peut-être pas un second. C'est là encore qu'en réfutant l'idéalisme de Berkeley, il donne la main à Kant sur ce point. Il ne partage pas, du reste, l'avis de Descartes qui fait de l'étendue l'essence des corps. 11 n'admet pas davantage avec Leibniz que l'étendue corporelle soit composée de monades. Il reste donc sans réponse à la question de la nature essentielle, intime du corps : preuve qu'il savait ignorer et qu'il était fidèle à sa maxime, plus fidèle même que Malebranche, à qui il l'avait prise. Mais on peut douter et cependant incliner pour une solution plutôt que pour une autre. Or, dans le cas présent, il semblerait donner la préférence à. Leibniz : nouvelle preuve qu'il était bien éloigné du matérialisme contemporain.

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Une des parties de la philosophie d'une exécution peut-être plus difficile encore que la métaphysique, à moins que toutes deux ne soient également impossibles à l'esprit humain, c'est la philosophie de l'histoire. C'est à ce rude problème que s'attaque cependant le génie naissant de Turgot. C'est de toutes ses esquisses la plus avancée. Nous ne croyons même pas qu'il y ait de l'exagération ou de l'impropriété dans les termes à dire que cette esquisse est déjà un chef-d'œuvre, tant elle témoigne d'étendue dans les conceptions, de justesse de vues, de profondeur dans les conséquences. Nous voulons parler de ses Discours en Sorbonne et des matières qui s'y rattachent, de la Géographie politique, des Plans de deux discours sur l'histoire tmiver-

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selle, des Pensées et Fragments qui devaient y entrer.

Dans le premier discours, l'orateur s'attache à montrer les bienfaits de la religion chrétienne en ne l'envisageant même qu'à un point de vue purement terrestre. Il motive ainsi par l'his toire le mot célèbre de Montesquieu : « Chose admirable I la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie,, fait encore notre bonheur en celle-ci ! » Turgot voyant le christianisme en lui-même, dans son esprit, l'avait en grande vénération. Ce n'est pas lui qui, dans une philosophie de l'histoire, aurait pu en oublier ou en méconnaître la grande et salutaire influence. Mais il savait aussi ce que l'ignorance et les passions humaines en peuvent faire.

il concevait l'humanité comme une personne destinée à grandir, à se développer indéfmiment. Elle a eu incontestablement son enfance

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et sa jeunesse; mais, à la différence de l'individu, elle ne doit avoir ni décadence ni mort; elle ne doit connaître qu'une maturité d'une grandeur, d'une durée indéfinies, parce qu'elle est virtuellement éternelle. La civilisation pourra pâlir, s'éteindre même en apparence sur quelque point du globe ; mais elle renaîtra et se développera sur d'autres. Rien du grand patrimoine qui la compose ne périra désormais : c'est un héritage assuré aux générations futures, qui trouveront là même le moyen de l'accroître et de le faire passer agrandi à celles qui devront venir après elles. Sans doute, les erreurs et les faux préjugés se transmettront avec les vérités; mais la liberté de penser est comme le vent, sans cesse agité, qui doit sans cesse mettre en évidence et faire rejeter les impuretés que la faiblesse et les passions humaines mêlent toujours au bon grain de la vérité.

Le cadre de l'histoire, tel que le conçoit Tui>

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got, est pris de l'histoire elle-même, mais de riiistoire entière, c'est-à-dire de l'humanité envisagée sous tous ses aspects possibles, dans toutes ses races, sur tous les points du globe, avec ses aptitudes et ses tendances diverses. Ce qui était le tout pour Bossuet, n'est donc plus qu'une partie dans ce plan nouveau et bien autrement vaste. Assurément, la marche de l'humanité s'effectue sous la conduite secrète d'une impulsion mystérieuse et divine ; mais le philosophe n'a point la prétention de la connaître autrement que par l'histoire, par l'observation. C'est de la même manière ou par la science humaine encore qu'il en déterminera la direction, le but idéal, et qu'il en assignera les stades, qu'il reconnaîtra ceux qui ont été parcourus, et qu'il assignera ceux qui sont encore k franchir. Il n'y a rien d'hypothétique, de mystique et Id'arbitraire dans celte manière de concevoir 'humanité, marchant à sa destinée sous la main

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cachée de la Providence. Il n'y a là aucune prétention contestable ou sujette à s'égarer, de connaître d'une manière surnaturelle les voies cachées, les desseins mystérieux qui président au gouvernement divin du monde. La science est ici toute humaine encore ; et, pour être plus modeste, elle n'en est que plus sûre. En d'autres termes, c'est de la science avec ses qualités comme avec ses défauts possibles ; ce n'est point de l'inspiration avec l'infaillibilité qu'elle réclame et dont elle se flatte, mais qu'elle n'est pas toujours sûre d'obtenir.

Avec cette modestie qui va jusqu'à confesser la possibilité de l'erreur, alors même qu'il s'agit de connaître les lois divines ou providentielles qui régissent les destinées humaines, Turgot ne

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pouvait manquer d'avoir pour maxime la tolérance. Il savait trop ce qu'avaient coûté à la France les guerres de religion, ce que coûtaient encore à l'humanité et à la justice les horribles sentences dictées par le fanatisme à certains parlements , ce que les dissensions du molinisme et du jansénisme apportaient également de trouble et d'aigreur dans les esprits, pour ne pas comprendre tous les avantages attachés à l'esprit de paix et de support en matière religieuse. De quel droit d'ailleurs la société civile, l'Etat, le gouvernement qui le représente, pourraient-ils se mêler aux querelles religieuses, y prendre couleur, se faire sectaire? Son rôle obligé n'est-il pas, au contraire, de protéger toutes les consciences, tous les droits, sans prendre en cela d'autre conseil que celui qui lui est dicté par le principe même de l'égalité des consciences devant la loi commune, loi qui ne peut être que celle de la liberté des croyan-

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ces et des cultes, tant que ces cultes et ces croyances sont absolument compatibles avec l'ordre extérieur des sociétés humaines?

Telle aussi fut l'idée qui inspira ses Lettres sw la tolérance, dans son Conciliateur. S'il admet encore une religion d'Etat, au moins en principe, il veut que le législateur l'examine et la choisisse en partant de l'intérêt public, de la liberté à garantir aux citoyens. Par là môme se trouverait exclue toute religion qui serait hostile h. cette libert(3. Mais il est bien plus simple, plus sûr, plus libéral encore de n'avoir aucune religion d'Etat, d'autant plus — Turgot n'a pas de peine à le reconnaître — que le prince peut aisément se tromper dans le choix d'une religion d'Etat. Il ne peut guùre manquer d'opter pour celle qu'il professe comme homme. Et comment, d'ailleurs, si sa religion était celle de la grande majorité dos citoyens, pourrait-il faire autrement que de s'y tenir? S'il tentait d'en

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sortir comme prince, de donner à l'Etat une autre religion, il serait inévitablement traité d'apostat, d'ennemi des institutions, et, s'il était assez puissant pour se maintenir au pouvoir malgré la réprobation générale, il ne le serait jamais assez pour empêcher de grands troubles publics et pour échapper au poignard du fanatisme.

Le ConcUiateur se compose de deux lettres.

Dans la première, l'auteur repousse, contre son correspondant, et par des raisons décisives, l'intolérance civile. Dans la seconde, i! montre, par de nombreuses et graves autorités religieuses, que la tolérance civile est entièrement conforme à l'esprit et même à la lettre du christianisme. Ces idées conduisent naturellement celui qui les professe, s'il raisonne — et Turgot est dans ce cas, — à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, à la distinction entre la sépulture civile et la sépulture ecclésiastique, etc., etc.

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Il ne s'agit jusqu'ici que du respect extérieur des doctrines, et non de leur vérité ou de leur fausseté intrinsèque. Envisagée à ce dernier point de vue, la tolérance peut n'être plus possible, pas plus qu'il n'est possible de ne pas trouver faux ce qui parait tel, et de le condamner en conséquence. C'est ce qu'on appelle l'intolérance doctrinale, par opposition à l'intolérance civile. Autant celle-ci est possible et nécessaire, autant celle-là est impraticable et condamnable, II faudrait être sceptique ou indifférent au vrai et au faux pour ne pas prendre partie, intérieurement au moins, pour ou contre une proposition, suivant qu'elle semblerait vraie ou fausse, surtout si elle était de nature à emporter des conséquences pratiques de la plus

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haute gravité. Tel parut à. Turgot le cas où s'étaient placés tes censeurs du Bélisaire de Marmontel.

Nous venons de donner une idée des ouvrages de Turbot; les chapilres précédents nous ont fait connaître l'administration et l'homme.

Si des facultés extraordinaires, des connaissances peu communes, une application infatigable aux travaux de la pensée et aux affaires, une volonté constante et forte pour le bien, pour l'honnête et le juste, suffisent à faire un grand homme et un grand citoyen nul plus qu'Anne-Robert-Jacques Turgot ne mérite cette double couronne. Cette grande intelligence, inspirée par un noble cœur, s'éteignit le 20 mars 1781, à l'Age de cinquante-quatre ans.

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