‹ Étude Sur Une Affection De La Peau Mycosis FongoïdeChapitre 20 sur 22 · OBSERVATION HE · texte numérisé non relu

OBSERVATION HE

(Bazin, Leçons tuioriques et cliniques sur les affections cutanées artificielles, p. 375.)

Charles-Nicolas Herbette, ägé de 60 ans, tailleur à Abbeville, entré le 10 juillet 1860. Le malade est d’une constitution forte, d’un tempérament sanguin ; il n’a jamais eu de maladie grave. L'affection qui l’amène à l'hôpital est, sans contredit, l’une des plus extraordinaires qui puissent se présenter à l'observation du médecin.

Cette affection date de trois ans environ. Son siége est à la partie postérieure du tronc, du côté gauche. Elle commença, dit-il, par des lames rouges, au nombre de deux à trois, vertica-

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lement étendues, larges de deux travers de doigt, légèrement saillantes, dès leur début, au-dessus du niveau de la peau. Ces lames rouges étaient accompagnées de picotements, de démangeaisons, et lardements, pour nous servir de son expression. Après avoir persisté pendant tout l'été de 1857, elles s’éteignirent et disparurent pendant l'hiver, mais d’une manière incomplète. et en laissant un peu de rougeur. En mars suivant, tout reparaît, et avec plus d'intensité; les raies rouges se dessinent plus nettement, leur saillie est plus manifeste; elles se gonflent sur certains points, et des solutions de continuité s’établissent, qui bientôt se recouvrent de croûtes ; les douleurs ont une vivacité et une persistance qu’elles n'avaient pas l’année précédente. Cependant le retour de l'hiver provoque encore une diminution considérable de tous les sympiômes, mais l'amendement est moins complet, et la lésion, après avoir, pour ainsi dire, sommeillé tout l'hiver, reprend son activité et sa marche envahissante en 1859 ; la tuméfaction atteint un degré considérable; des croûtes se forment, qui, en tombant, laissent à nu des surfaces ulcérées d’une grande étendue. Le médecin traitant, après d’inutiles tentatives, et désespérantid’enrayer le mal, adresse le malade à M. Hecquet, qui institue aussitôt une ‘médicalion mercurielle: un mieux se manifeste, et l'affection reste stationnaire pendant l'hiver de 1859. Puis enfin, en mars 1860, tout recommence, et le malade est adressé à M. Bazin.

L'affection est située à la partie postérieure et latérale gauche du tronc, dont elle occupe une grande étendue : en haut, elle est limitée par l’épine de l’omoplate, et descend presque, par sa partie inférieure, jusqu’à la crête de l'os des îles. Elle est constituée par un nombre considérable de tumeurs très-volumineuses, agglomérées et fusionnées à leur base, séparées par des anfractuosités profondes, et couvertes, par endroits. d'une enveloppe crustacée noirâtre ; au-dessous des croûtes sont des surfaces ulcérées, baignées, et comme macérées dans le pus. Les Lumeurs en question sont arrondies, orbiculaires, d'un rouge obscur, et rappellent parfaitement les tomates par leur forme et leur coloration ; elles offrent au doigt qui les presse une résistance élastique et, dans quelques points, une véritable fluctuation. La tuméficuon qu'elles déterminent, assez peu prononcée au Voisinage de lomoplate, va croissant en bas et en dehors, et acquiert son plus baut développement à la partie inférieure, où

l’on trouve une série d’éminences qui s'élèvent brusquement et à pic de plusieurs centimètres au-dessus du niveau de la peau. Les ulcérations ont un aspect sale et blafard, et fouraissent un ichor d’une fétidité insupportable : ce n’est ni l’odeur de la gangrène, ni celle du pus croupissant, mais une odeur sui generis, el qu’on ne saurait comparer à aucune autre.

De cet assemblage de tumeurs, de croûtes et d’ulcérations résulte une lésion d’un aspect étrange et vraiment caractéristique ; le malade la compare assez poétiquement aux flots de la mer, expression qui ne manque pas de justesse, si l’on songe à la ra= pidité avec laquelle ces énormes tumeurs s’élèlèvent ou s’affaissent, et à l'apparence ondulée qu’elles présentent,

La pression est douloureuse principalement en bas, où le gonflement est assez considérable pour apporter de la gêne dans les mouvements du bras gauche qui est forcément écarté du tronc. La douleur spontanée a pris depuis peu le caractère d’élancements.

M. Bazin, en présence de cette singulière affection, n’hésite pas à porter son diagnostic: c’est le myrosis fongoïdes d'Albert, M. Bazin en a vu deux cas, tous deux terminés par la mort; aussi son pronostic est-il fort grave.

Ce n’est point un cancer, car celui-ci a une autre marche, un aspect tout différent; on ne le voit jamais rétrograder et disparaître dans l’espace de quelques Jours pour reparaître ensuite avec une égale rapidité ; sa consistance est moins uniforme, trèsdure et comme cartilagineuse en certains points, d’une mollesse fluctuante dans d'autres; ses ulcères sont durs, calleux et relevés à leurs bords, profondément excavés à leur fond, et jamais le pus n’exhale cette odeur fétide et répoussante dont nous avons parlé. — Le tableau de la lésion démontre surabondamment qu’elle n’est pas de nature syphilitique. Le malade ne présente rien d’ailleurs dans ses antécédents qui puisse faire penser un seul instant à la syphilis.

Il y a quatre ou cinq aus, dit-il, il fut atteint au cuir chevelu en avant et à gauche, d’une lésion tout à fait semblable à celle qu'il porte en ce moment sur le tronc. Cette lésion persista deux ou trois mois ; elle se recouvrait de croûtes qui, en se détachant, laissaient à nu des surfaces rouges et exulcérées. On ne trouve aujourd’hui aucune trace de cette affection, pas même la plus légère alopécie.

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19 juillet 1860. Pendant les huit premiers jours, le malade n'est soumis à aucune espèce de traitement et l’affection reste stationnaire.

Le 19. Applications de cataplasmes sur les uleères pour les déterger : pansement an coaltar saponiné ; sous l'influence de ce topique, l'odeur fétide disparaît complétement. M. Bazin preserit le sirop de biiodure à petites doses et le suspend deux Jours après.

Le-21. Le malade se plaint d’un léger malaise; il a de l’inappétence, de la courbature, de la fièvre, et les tumeurs ont sensiblement diminué de volume. Un vomitif est donné pour combattre ces symptômes d'embarras gastrique.

Le 22, on constate un érysipèle qui, parti des limites du mycosis, s'étend irrégulièrement aux environs dans une étendue assez considérable. Le malade est très-souffrant, mais les tumeurs ont encore assez notablement diminué. — Pansement simple au linge cératé.

Les jours suivants, l’érysipèle fait des progrès, et, en même temps, les excroissances si volumineuses que nous avons décrites, s’affaissent et diminuent presque à vue d'œil, si bien que, dans l’espace de huit jours, elles ont complétement disparu ; là où elles existaient, on ne trouve plus qu’une surface plane, exulcérée par places, ailleurs flétrie et recouverte d’un enduit blanchâtre. L’érysipèle s’éteignit peu à peu sans médication.

M. Bazin n'ose se prononcer sur la cause de cette disparition rapide du mycosis ; il n’ose en faire honneur ni au traitement ni à l’érysipèle agissant comme révulsif; mais il tend à attribuer ce phénomène à la nature de l'affection elle-même, comme semblent le prouver les commémoratifs.

Cependant les ulcérations subsistèrent longtemps encore après l’affaissement des tumeurs fongoidiques, comme si la peau, sur les points envahis par les productions morbides, fût devenue incapable de subvenir aux frais de la réparation. Ces ulcères, trèssuperficiels, d’une teinte livide ou blafarde, fournissaient un liquide séreux, inodure, qui consistait en croûtes molles, peu

"épaisses; on eût dit qu’une lésion eezémateuse fût venue s'enter sur l'affection première pour en éterniser la durée. Toutefois, vers la fin du mois d'août, on ne trouvait plus que quelques points exulcérés, et le malade put sortir de l'hôpital à peu près

complétement guéri. Mais M. Bazin prédit que cette guérison n’était qu'illusoire et temporaire, et que le malade reviendrait avec des accidents plus violents encore.

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