OBSERVATION V
(Guérard, Du Mycusis fongoïde généralisé, etc., p. 3.)
Mayeux (Thérèse), âgée de 42 ans, entrée le 10 août 1861 à l'hôpital Saint-Louis, service de M. Hardy, transférée le 15 septembre 1862, à la salle Sainte-Foy, service de M, Bazin.
L’affection dont cette malade est atteinte remonte à près de douze années, jusqu’à l’âge de 28 ans, nous dit-elle, sa santé s'était conservée aussi bonne que possible; ce fut alors qu'elle quitta la Flandre, son pays natal, pour venir à Paris. Le brusque changement d’habitudes et de milieu, n’a-t-il pas contribué, dans une certaine mesure, à détermiver l'explosion du mal dont elle souffre aujourd'hui? La chose est possible et même assez vraissemblable, Bientôt, en effet, commença pour cette femine un état maladif, qui se traduisit à son début par des troubles de la menstruation, devenue irrégulière et insuffisante, et par un malaise général accompagné de faiblesse, de douleur vague dans les membres, et de phénomènes nerveux variés, parfois suivis de perte de connaissance. Puis, ces différents symptômes se dissipèrent en partie, et toute l’affection morbide parut dès lors se concentrer sur la peau, où elle devait produire les singulières altérations dont la description va suivre.
. Il serait fort difficile de préciser, d’après le récit de la malade, comment et sous quelle forme primitive a débuté son affection cutanée. Toutefois, un fait ressort de ses réponses, à savoir que la lésion, actuellement sous nos yeux, n’a pas offert à l’origine et pendant la meilleure partie de son cours, tous les caractères que nous lui trouvons aujourd’hui : des modifications profondes, lentes ou rapides, des transformations complètes se sont opérées sur des points divers, soit que des éléments anciens aient disparu sans retour, soit que de nouveaux éléments soient venus s'ajouter à l’éruption, et en changer l'aspect et la nature,
La lésion paraît s'être présentée à son début (au tronc), sous la forme de plaques rouges irrégulières, disséminées, ne faisant aucune saillie, s’accompagnant de démangeaisons. Ces plaques envahireut en se multipliant presque toute la surface du corps. La durée de chacune d'elles était plus ou moins longue; mais d’autres plaques ne tardèrent pas à apparaître, et l'on peut dire bue jamais, depuis l’époque de l'invasion, la peau n’a recouvré toute son intégrité première.
Pendant cinq ou six ans, on ne put constater que des modifications passagères dans les caractères et le degré de l’éruptiov,
contre laquelle vinrent échouer toutes les tentatives de médicacation, sans qu'elle en fût le moins du monde influencée. C’est
alors (il y a dix ans) qu'un phénomène singulier commença à se
manifester. Sur différents points, la peau prit une teinte plus rouge et devint le siége d'un travail particulier, d'une sorte de bourgeonnement de sa couche papillaire, qui s’éleva sp forme d'excroissances variables. De même que les plaques qui avaient préludé de si loin à leur apparition, ces tumeurs n’épargnèrent aucune région du corps; de tout point semblables à celles que nous avons actuellement sous les yeux, elles ont été beaucoup plus multipliées, et plus d’une réyion en était couverte, sur laquelle il n’en reste plus que de légers vestiges cicatriciels.
Les autres antécédents de la malade et ceux de sa famille ne nous ont offert qu’obscurité et incertitude, Mariée à l’âge de 20 ans, elle fit deux fausses couches, l’une de3 et l’autre de 4 mois; mais aucun enfant ne naquit de cette union. La constitution est bonne, son tempérament lymphatico-sanguin, ayec prédominance marquée de l'élément nerveux. Elle a beaucoup maigri depuis quelques années, Les règles, irrégulières et insuffisantes au début, ont cessé de paraître il y a cinq à six mois. Elle ne porte aucune trace de scrofule, et n’a jamais rien eu qui puisse faire penser à la syphilis,
Son père mourut à 5{ ans, d’une maladie de langueur, à la suite d'un chagrin profond causé par la perte de deux de ses enfants. La malade, qui n'avait alors que 8 ans, ne peut s'expliquer sur la nature du mal auquel il a succombé.
La mère est morte à 52 ans, par suite d’uu refroidissement à l’époque de ses règles. Il est impossible, comme on le voit, de baser un jugement quelconque sur d'aussi vagues renseignements.
Etat actuel. — Je vais d’abord décrire l’éruption dans son ensemble, puis je passerai successivement en revue les différentes régions, signalant à propos de chacune d’elles les particularités qui me paraîtront dignes d'êtres notées.
Deux formes éruptives bien tranchées constituent l'affection : des tumeurs et des laques.
Les plaques forment en quelque sorte le fond de l’éruption., Elles sont rouges, irrégulières, de dimensions très-variables, dures et rugueuses au toucher, semées de fissures et d’aspérités papillaires et recouvertes çà et là de petites croûtes et de c'ébris épidermiques. Mélange de lichen et d’eczéma, cette lésion resta pendant longtemps le seul symptôme observé à la peau : elle est aujourd’hui disséminée sur la surface tépumentaire, où elle pro-
voque des démangeaisons et des picotements d'une grande intensité.
Les tumeurs se sont développées sur les plaques ou dans leurs intervalles. Le volume de ces excroissances varie dans des limites assez étendues depuis les dimensions d’une simple verrue jusqu’à celles relativement énormes d’une petite noix ou même d’un œuf de poule ; dans ce dernier cas, elles résultent habituellement de la fusion de plusieurs tumeurs en une masse multilobée. Leur forme n’offre rien de fixe : quelques-unes sont arrondies, hémisphériques, tandis que d’autres sont tellement irrégulières qu’elles échappent à toute comparaison. Il en est qui sont simples, solitaires, d’autres sont agglomérées, confluentes, lobulées. Les unes s’implantent par une large base qui se continue sans transition bien nette avec les téguments voisins; d’autres sont supportées par une sorte de pédicule et s’élargissent à leur partie libre sous la forme d'un gros champignon induré. Leur coloration est rougeätre ou d’un rouge siolacé. Leur consistance est dure, complétement dépourvue d’élasticité. La plupart sont exulcérées sur un certzin nombre de points, et ces ulcères, toujours très-super-
ficiels, ont un aspect terne el blafard; ils n’ont aucune tendance
à s'étendre en profondeur et ne font, en quelque sorte, qu'effleurer Ja surface du derme. La sécrétion qui s'opère à leur surface est peu abondante, à peu près inodore, et ne paraît pas suscepüble de donner naissance à des croûtes bien caractérisées.
Les plaques lichénoïdes sont accompaguées d'un prurit intense: la malade y éprouve en outre des picotements et des élancements spontanés. Or, il m'a paru que les tumeurs fongoidiques ne participaient que faiblement à ces diverses sensations morbides : la faculté de percevoir la douleur y est même devenue très-obscure.
Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur les diverses régions. C’est sur la main et l’avant-bras du côté droit que l’éruption se moutre dans toute l'évidence des caractères qui la distinguent. La main est très-déformée : sa face dorsale est couverte de plaques indurées et de tumeurs fongueuses plus où moins ulcérées; les doigts eux-mêmes sont hérissés de volumineuses saillies.….… Au milieu de la paume de la main existe un groupe rongeàtre multilobé creusé de sillous, ulcéré par places et entouré de petites tumeurs satellites qui semblent s'être détachées de la base.
Mêmes altérations au poignet, à l’avant-bras et au coude; encore très-prononcées sur ce dernier point, elles vonten diminuant à mesure qu’on remonte du côté du tronc.
Jusqu'ici nous n’avons eu qu’à reproduire les traits de notre description générale: or cette région (avant-bras et main du côté droit) présente en outre, depuis un ou deux septénaires, un phénomène que nous ne retrouverons pas sur les autres parties du Corps; c'est une sorte de poussée aiguë, un état particulier d’éréthisme avec rougeur vive et tuméfaction considérable de la peau. Cet état, que nous n’oserions dire purement inflammatoire, bieu qu'il ait la plupart des caractères de l'inflammation, s’accompague de douleurs extrêmement vives et qui s’exaspèrent à la plus légère pression où même à la simple exposition au contact de l'air.
À la main gauche, le pouce a doublé de volume par le fait d’une tumeur située à son bord interne. De petites excroissances rou… geâtres, à sommet dépouillé d'épiderme, sont disséminées sur le dos de cette main, sur le poignet et l’avant-bras du même côté,
La face, aujourd’hui Presque normale, nous offre un très-srand intérêt au point de vue de lésions dont elle a été le siége. I ya un an à peine, des tumeurs énormes hérissaient le front, les joues, le menton, déformaient le nez, les oreilles, et la malade ainsi défigurée était méconnaissable. ….
La région cervicale est occupée, dans une grande étendue, par une large plaque d'aspect lichénoïde qui se termine en arrière et à gauche par une tumeur de moyenne dimension.
Le trone, les épaules, les fesses, les cuisses n’offrent rien de bien particulier; on y retrouve mêlées confusément les deux ordres de lésions, mais en général beaucoup moins développées qu'aux membres supérieurs. Or, il n'est pas une seule de ces parties qui n'ait à un moment donné présenté l'éruption à un haut degré d'intensité,
Les traitements antérieurs par Parsenic, l’iodure de potassium, les bains de toute espèce, etc., ont échoué contre cette affection , il en a été de même des préparations alcalines employées par M. Bazin, et qui déterminèrent rapidement de l'intolérance du côté de l’estomac.