‹ Étude sur VauvenarguesChapitre 1 sur 6 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Quiconque soumet au jugement d'un tribunal spécial, en même lemps qu'à celui du public, une œuvre soif scientifique soit littéraire, est doublement obligé d'indiquer le point de vue auquel il s'est placé, et les sources où il a puisé , pour accomplir son travail. Tel est l'objet des lignes suivantes.

Pendant un long séjour, en qualité d'inspecteur d'académie, à Aix en Provence (1851-1855), — séjour dont je conserve d'agréables souvenirs , — mon affection , d'une date dôjà ancienne, pour Vauvenargues, s'accrut naturellement dans la ville qui jouit de l'honneur d'avoir vu naître ce grand moraliste. L'Académie française, on ne l'a pas oublié, mit son éloge au concours en 1854. Comme bien d'autres, j'eus alors Tenvie de traiter un si beau sujet. Malheureusement les occupations de ma charge, considérablement augmentées par la loi du 14 juin de la même année, me laissèrent à peine le loisir d'amasser des matériaux. Plus tard (décembre 1857), un congé de disponibilité m'ayant permis de réaliser un de ces rêves que

rimaginalion et le cœur n'abandonnent jamais entière ment, même quand la raison est forcée d'en Taire le sacrifice, je revins à Vauvenargues. Seulement, au lieu d'un discours académique, j'avais en perspective une thèse pour le doctoral ès-lettres. Commencée avec l'année 1858, poursuivie, tout l'hiver et le printemps, sans autre distraction que les soins parallèlement donnés aux recherches d'une thèse latine, cette tâche resta, durant quatre longs mois , interrompue par de vives souiïrances •morales et physiques; enfin, reprise vers la mi-septembre, elle est aujourd'hui, Dieu merci, terminée.

J'ai voulu entrer aussi avant qu'il me serait possible dans l'intelligence et le caractère de Vauvenargues, comme on entre dans l'âme d'un ami qui vous est de beaucoup supérieur, mais qui, néanmoins, demeure votre ami, et que vous avez par conséquent le droit de juger, à la fois avec toute la sympathie de votre cœur et toute l'indépendance de votre esprit.

Peut-être trouvera-l-on mon admiration trop enthousiaste. Il y aurait de l'impertinence à répondre par la maxime de mon auteur : c C'est un grand signe de » médiocrité de louer toujours médiocrement. » J'aime mieux ne point me défendre contre ce reproche, surtout si l'enthousiasme est maintenant aussi rare que beaucoup de gens, à la vérité fort désintéressés dans la question, le prétendent. Les choses rares sont toujours plus ou. moins précieuses, ne fût-ce qu'à titre de singularité. Mais je ne suis pas, grâces à Dieu, de ces caractères chagrins qui pensent qu'une faculté humaine puisse ainsi tout-àcoup disparaître. Si elle avait d'ailleurs réellement déserté le cœur de mes compatriotes de Tâgc mûr, je sais

bien où je la retrouverais, ne pouvant me résoudre à croire que la France, affligée d'un deuil bien autrement lamentable que celui d'Athènes au temps de Périclès, ait perdu son printemps *. Je me rappelle, à celte occasion , avoir lu, il y a hélas! longtemps, en Allemagne, (j'étais jeune alors) une de ces pages qui laissent d'ineffaçables impressions, parce que, ayant remué, dans un instant béni du ciel, tout ce qu'il y a, chez nous, de plus intime, elles font dës-lors, en quelque sorte, partie de notre existence intellectuelle et morale. C'était un passade de la Philosophie de la vie de Frédéric Schlegel, précisément sur l'enthousiasme, considéré dans l'unité de son principe et la variété de ses manifestations. Après avoir passé en revue l'enthousiasme patriotique, qui est dévouement au pays, l'enthousiasme poétique ou artistique, qui est inspiration, obsession d'un noble sentiment ou d'une belle idée, l'enthousiasme de l'esprit de découverte, qui est amour du progrès de l'humanité, Tauteur arrive à cette mélancolie vague, mêlée d'ardente inquiétude, que les Allemands ont appelé d'un seul mot (5^Aiisucht), intraduisible, dans notre langue, par un terme complètement analogue. Voici comment il s'exprime :

Chez les jeunes gens doués d'heureuses dispositions et placés dans une sphère de libre développement , on trouve , en général , un certain souffle d'ardent et vague désir {die Sehnsucht), et c'est, précisément, dans cette douce mélancolie, unie toutefois à l'agréable sentiment d'une vie florissante et luxuriante , qui s'ignore à moitié elle-même , que repose le charme des impressions éprouvées par les personnes de l'âge mûr, au spectacle rétrospectif et paisible de leur jeune âge. Or, nous avons ici , pour distinguer l'exaltation pure de celle

* Thucydide.

qui ne l'est pas , un symptôme infaillible : Tardent et vague désir étant le précurseur d*un amour encore non développé , il ne reste qu'à savoir de quelle nature est cet amour. Si donc. h l'heure de l'éveil des passions, l'exaltation juvénile se jette, se matérialise dans les réalités grossières, elle n'est pas vraie, elle n'est pas bonne, mais simplement physique et sensuelle. Que si , au contraire , la première fougue apaisée , l'ardent et vague désir persiste, devenant de jour en jour plus profond ; si nulle félicité humaine ne l'a rassasié, nul malheur terrestre n(î l'a énervé; si , au milieu des luttes de la vie et de la tempôte du monde, comme un œil avide de lumière, il cherche, dans les cieux, par dessus les flots obscurs et agités, l'étoile de l'éternel espoir, oh ! alors c'est l'aspiration légitime, dirigée vers ce qui est divin et ayant elle-même une divine origine. De cette racine s'élève et fleurit tout ce qu'il y a de grand et de beau dans le domaine de l'intelligence. L'amour de la science spirituelle, la compréhension de la vie intérieure, c'est-à-dire la philosophie, n'a pas d'autre source; et, à cet égard, on pourrait l'appeler, avec une égale justesse, la doctrine de l'ardent et vague désir. Souvent aussi l'exaltation juvénile est vraie, ou du moins sert de base première à l'autre plus élevée , bien qu'elle n*ait pas encore atteint le même développement ni subi l'épuration de l'expérience. J'ajouterai une observation. Ce bel enthousiasme de la jeunesse , une imagination féconde, une Ame aimante, sont les dons supérieurs de la généreuse nature, ou plutôt de l'esprit divin qui règne en elle et au-dessus d'elle. Ils forment , au-dedans de nous , comme le jardin en fleurs d'une existence cachée ; et, de même que le premier homme fut placé dans i'Éden , non pas simplement pour y goûter une jouissance oisive, mais, ainsi qu'il en avait reçu Tordre , pour lé cultiver et le surveiller, de môme il arrive encore souvent, aujourd'hui, lorsque cette grande loi du travail et de la vigilance n'est pas observée , que l'intérieur des hommes les mieux doués, des natures les plus riches, ressemble à un paradis perdu *.

Dieu me garde de sourire de dédain, de pitié surtout, ' Philosophie des Lebens, p. 47.

comme font tant d'honames qui se croient sages et ne soat que dévastés, en présence des élans, des transports d'und âme neuve, épanouie à la vie du cœur, de rist^ligence et de Timagination I je les ai eonnus, ces y transfiol'ts, ces élans fortunés, je crois les conoatlre en- , corieyfeoe les blasphémerai jamais. Il y a, dans les instincts généreux et jusque dans les exubérantes illusions de la jeunesse, quelque chose, au fond, de plus vrai, de plils sûr que tous les froids calculs de la raison exacte. N'esiNie pas de ce foyer brûlant quejaiilissent les étincelles, les flamfiies du sentiment et de la pensée, les afifeetions, les inspirations, les résolutions héroïques, ce qui donne à Texistence terrestre quelque couleur, quelque saveur, quelque charme , en un mot, tout ce qui nous rapproche de rhomme avant sa chute, promenant sur la création, à peîae éclose, et jeune et belle comme lui, un regard enchanté ? Trop tôt» hélas ! le souffle glacé du monde réel terpifa ces riantes images ^ trop tôt, le choc des passions % et d^ intérêts contraires amortira cette noble ardeur ; mais, bonté divine 1 au milieu des mensonges, des lâchetés, des trahisons, des bassesses incalculables de Tégoïsme parvenu à Tâge mûr, que deviendrait l'humanité, si elle a était incessamment avivée, rafratchie, {Hurifiée par le torren^t des générations nouvelles ? Laissez donc le jeune hommie suivre, en .paix, les tressaillements, les ravissements de son âge, pourvu qu'une volonté droite Téçarte des abîmes (et elle Ten écartera) ; pourvu que, chez lui, Tamour du vrai, du beau s'unisse à Tamour du bien. « Mon fils, garde, avec une entière vigilance, ton cœur, » CAR c'est de lui QUE PROCÈDE LA VIE )) (Provcrbes de Salomon, IV, 25).

Tant qu il vécul, Vauvenargues aima les jeunes gens, il s'occupe d'eux, avec une sollicitude tendre et pour ainsi dire paternelle dans la plupart de ses écrits, spécialement dans les Discours sur la gloire, dans les Conseils à un jeune homme , dans les Dialogues , les Caractères et les Maximes. « Les jeunes gens , dit-il, par exemple, )) sont trés-sensibles et trés-confianls ^ mais la vivacité de » leurs passions les distrait et les rend volages » (Introduction A LA connaissance DE l'eSPRIT HUMAIN, p. 40).

Il dit encore en parlant d'eux : « Les plaisirs, qui fuient )) la dissipation et les Tolies, ne leur laissent qu'une vaine )) ombre et une fausse image de leurs charmes. »

Quand.une fois on a atteint Tâge mûr, ce triste milieu de l'existence humaine; lorsque le monde moral prend, à nos regards, un autre aspect, souvent bien sombre, et que le monde extérieur ne produit plus, sur nos sens refroidis, les impressions fraîches des vertes années , alors il y a toujours profit pour Pâme à se mettre en communauté d'émotions avec les jeunes gens d'une nature heureuse. <( Le matin de la vie, comme celui du jour, est plein » de pureté, d'images et d'harmonies «. » Voilà ce que Vauvenargues sentit avec enthousiasme, ce qu'il a exprimé dans une foule de pensées vives et charmantes ; voilà aussi pourquoi, tout en exerçant une irrésistible attraction sur tous ceux qui ont gardé quelque sens, quelque amour de l'idéal, il est plus spécialement le moraliste, l'écrivain de la jeunesse.

Aussi doit-on estimer, comme un service considérable rendu à notre temps, qui a si grand besoin de courants

* Chateaubriand.

d'idées pures el forles, pour refouler les immondices du roman et du ihéâtre contemporains, cette magnifique édition, à tous égards excellente, publiée, en 1857, par M. D. L. Gilbert, le digne lauréat de TAcadémie. Jusqu'alors on ne possédait pas Vauvenargues entier ; il avait même été altéré dans des parties essentielles. Dire tout ce que le nouvel éditeur a restitué ou complété avec une intelligence et un dévouement admirables , serait un travail à part, un travail de longue haleine. Mais j'acquitterai ici ma dette personnelle en transcrivant Témouvante péroraison de son beau discours :

Vauvenargues a compté sur le cœur ; le cœur lui en a gardé reconnaissance. Sa gloire , il ne Ta pas connue ; elle n'a pas été cette ovation bruyante , et sujette parfois à d*amers retours, que composent les voix de tout un peuple, et qui fait le soudain retentissement du nom et des œuvres; elle ressemble à ce murmure de l'estime , plus discret mais plus sûr peut-être , qui , se perpétuant d'âge en âge , récompense les beaux génies inspirés par de belles âmes. Telle sera la part réservée à ce jeune homme attachant entre tous les autres , aimable en sa gravité , à la fois calme et passionné , et qui n'aura pas rêvé en vain l'immortalité ; car le moraliste aura laissé une trace profonde , l'écrivain des pages durables , et l'homme un grand exemple de courage et de résignation. La gloire de Vauvenargues , c'est la plus touchante de toutes les gloires : c'est le respect tendre , c'est l'admiration recueillie , on est tenté de dire que c'est l'amitié des bons esprits et des bons cœurs.

Il me reste encore à remercier publiquement ceux qui, de prés ou de loin, ont bien voulu m'aider dans mon travail : MM.Rouard bibliothécaire, et Mouan sous-bibliothécaire à Aix ] Martini, inspecleur des écoles primaires du département des Bouches-du-Rhône^ de Ribbe, avocat du

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barreau d'Aix ^ Jalabert, professeur de droit, préoMemmeal à Aik, actuellement à Grenoble ; Weiss, bibliothécaire , et Gastao, sous-bibliotfaécaire à Besançon ; Postansque, professeur d'histoire au Lycée impérial de cette dernière ville. Entre autres secours, je dois notamment à M. Rouard la communication d'un exemplaire de i-édition princeps des œuvres de Vauvenargues, spr teqml il a transcrit lui-même tout ce qui se trouve dans Texeoiplaire annoté par Voltaire. J'ai emprunté à l'ouvrage de M.deRibbe intitulé : Pàsgalis, élude mr h fin delà êomê^ tilution provençale, une grande partie des matériaux de mon premier chapitre. Mes obligations envers M. Postansque sont d'une nature particulière : elles se résument dans ces conseils, dans ces indications si utiles q^e l'on reçoit, pour ainsi dire chaque jour» d'uq bomiae plein de goût et de sollicitude, à qui l^on s'est confié, à qui, cependant , on désobéit parfois, en courant tous les hasards, toMS les risques de l'indépendance. A Iji^, co^o^ à yae autre personne qu'il ne «OAvÀendrail pas de ikhrmer, je dis joyeusement, mais humblement, avec le poète :

Queste mie carte in lieta fronte accogli , Che quasi in voto a te sacrale i* porto *.

* Jiruêékm délivrée.

Besançon , mardi 2 noyembre 1858.

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