SUR LES
PAR LE D-^ J. ROCHAHD
DIRECTEUR DU SERVICE DE SAMÉ DR LA MARINE AD PORT DE liREST.
Les maladies endémiques offrent aux médecins de la marine un intérêt tout particulier, ils sont appelés à lutter contre elles pendant tout le cours de leur carrière, et les voient sévir dans nos colonies et dans nos stations intertropicales avec une intensité telle qu'elles absorbent presque exclusivement leur attention ; au retour de leurs campagnes, ils les retrouvent, sous la forme chronique, dans les hôpitaux de nos ports. Elles constituent, en un mot, le fond de leur pratique habituelle et le sujet de prédilection de leurs études et de leurs travaux. Leurs observations ont puissamment contribué à éclairer l'histoire des
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grandes endémies; rélud(! clinique de ces aCfections, si répandues et si meurtrières, laisse aujourd'hui ptu de chose à désirer; mais aucun d'entre eux n'a tenté de soumettre à un travail d'ensemble le groupe nosologique auquel elles appartiennent, personne ne s'est attaché à le définir d'une manière précise, à en fixer les limites, à le soumettre à une classification raisonnée.
Ce point do nosographie a cependant pour nous une importance spéciale et sort du domaine de la théorie. Appelés chaque jour à éclairer l'administration sur le caractère (\''endémicité de telle ou telle affection, il nous est indispensable d'avoir, à cet égard, des idées bien arrêtées, afin de pouvoir nous prononcer en connaissance de cause sur des questions que nous tranchons sans appel, et d'où dépend le sort des familles que les hommes confiés à nos soins laissent derrière eux lorsqu'ils viennent à succomber.
C'est afin de combler cette lacune, que nous avons entrepris le travail qui va suivre-, et nous sommes assez convaincu de son utdité pour n'avoir reculé ni devant l'aridité de la tâche, ni devant ses difficultés. Lorsqu'on cherche à débrouiller le chaos des maladies endémiques el qu'on se livre aux recherches bibliographiques que comporte un pareil sujet, on est surpris de l'insouciance avec laquelle il a été traité jusqu'ici. « Les maladies endémiques, dit Ferrus, ont peu fixé l'attention des observateurs ; la raison on est sans doute dans la difficulté de leur étude. La recherche des causes exigerait à elle seule de grands travaux, etl'app'ication des faits, une sagacité qu'on trouve rarement, même chez les hommes les plus éclairés *. » Il eût été plus juste d'accuser l'insuffisance des documents dont on disposait alors. Cet obstacle a longtemps retardé la solution des problèmes qui ont trait à la géographie médicale. Les connaissances qu'elle exige sont d'acquisition loute récente. Elles laissent sans doute encore beaucoup à désirer; cependant, depuis un demi-siècle la pathologie exotique a été l'objet d'assez de recherches et de travaux intéressants pour qu'on puisse les utiliser au profit de la question qui nous occupe. Aucun auteur, avons-nous dit, n'a encore voulu se charger de cette tâche. Boudin, dont nous apprécions, plus que personne, l'érudition
1 f'errtis, Dictionnaire de médecine ou Répertoire (jénéral des sciences médicales. Article Endémie, t. III, p. 511. Paris, 1859.
ÉTUDE SYNTlIÉTfQUE SUU LES MALADIES ENDÉMIQUES. 5
et l'esprit d'initiative, a reculé devant la difficulté qu'elle présentait; il a consacré, dans son Traité de géographie médicale \ nn livre tout entier aux maladies endémiques, mais sans chercher à en tracer le cadre. Il s'est borné à passer en revue, dans soixante-six chapitres, toutes les affections qui lui ont paru présenter un rapport plus ou moins éloigné avec le titre do son ouvrage. Il y a fait entrer les infirmités et les vices de conformation, et, pour s'épargner la peine de créer une classification, il a adopté l'ordre alphabétique. On voit figurer côte à côte, dans cf^t étrange dictionnaire, le cancer, le choléra et la claudication, l'acrodynie et l'aliénation mentale, la faiblesse de constitution et la fièvre jaune, l'hépatite et les hernies, la peste et la phthisie pulmonaire, la suette et la surdi-mutité , etc. On y trouve décriles des maladies qui n'en sont pas, et qui n'ont été introduites dans le cadre nosologique que par des erreurs d'observation, d'autres qui ne sont que des symptômes ou d'insignifiantes variétés de maladies déjà connues. Il s'est contenté de reproduire, à leur égard, ce qu'en ont dit les auteurs qui les ont inventées, sans un mot de critique, sans formuler une opinion sur les questions litigieuses. M. Lévy lui-même ne s'est pas laissé tenter par un sujet qui rentrait si naturellement dans le cadre de ses études favorites, et que l'étendue de ses connaissances, son jugement si droit et si sûr lui auraient permis d'élucider, comme d l'a fait pour tant d'autres. Dans la dernière édition de son Traité d'hygiène^, à l'article Endémies, il se borne à reproduire son premier travail, avec quelques additions sans importance ; il se contente, à l'exemple de Finke, de Schnûrrer, de Virey, de Ferrus, deDelaberge et Monneret, d'énumérer, en suivant l'ordre géographique, les maladies qui passent pour les plus fréquentes en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique. Cette méthode peut convenir dans un traité de topographie médicale; mais, quand il s'agit de circonscrire un groupe pathologique, elle a l'inconvénient de tout confondre, elle ne permet pas de séparer les maladies endémiques de celles qui ne le sont pas; elle a l'inconvénient plus grave de leur assigner des limites trop absolues et souvent arbitraires. Les grandes en-
* J. Ch. Boudin, Traité de géographie et de statistique médicale et des mafadies endémiques, liv. V, t. II, p. "iOô. Paiis, 1857.
- Michel Lévy, Traité d'hygiène publique et privée, t. II, p. 555. 5= édition. Paris, I8G9,
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démies sont éparscs dans le monde entier; pour en présenter le tableau, en passant d'une contrée à l'autre, il faut se résoudre à des répétitions sans nombre, ou tomber dans de graves erreurs. 11 est donc indispensable d'entrer dans une autre voie et de chercher ailleurs les bases d'une classification plus pratique. C'est le parti que nous avons pris, sans nous en dissimuler les difficultés.
Tous les groupes nosologiques sont artificiels; les caractères qui les distinguent n'ont pas la fixité de ceux qu'on prend pour base en zoologie. Les classifications elles mêmes ne sont que des moyens de faciliter l'élude; il ne faut pas leur demander une rigueur que ne comporte pas leur objet, et mieux vaut encore en adopter d'imparfaites que de laisser indéfiniment dans le vague des questions qu'il est possible d'élucider. Ces réserves faites, nous allons nous efforcer d'abord de préciser nettement le caractère fondamental des maladies endémiques et d'éliminer de leur cadre toutes celles qui ne le présentent pas. Nous tâcherons ensuite de classer d'après leurs affinités naturelles les affections que nous croirons devoir maintenir dans ce groupe; nous nous livrerons, enfin, à l'étude de chacune des classes que nous aurons établies, en nous bornant à envisager les espèces morbides au point de vue nosographique, le seul qui concerne notre sujet.
L'expression de maladies endémiques offre un sens assez précis pour tout le monde. Dérivée de deux mots grecs (év, dans, et oYi[j.oç, peuple), elle n'a pas été détournée de son acception étymologique, un peu vague, il est vrai, et s'applique aux maladies qui appartiennent en propre à certains pays et y sont entretenues par des causes locales permanentes, mais susceptibles d'acquérir par moments un surcroît d'activité. Elles diffèrent des maladies épidémiques en ce qu'elles ont droit de domicile dans la région qu'elles occupent, tandis que les épidémies ne font qu'y passer; elles se distinguent des maladies sporadiques ou disséminées en ce que celles-ci n'attaquent que des individus isolés et se montrent indifféremment en tout temps et en tout lieu. Il ne suffit donc pas, pour ranger une individualité morbide dans le groupe des endémies, qu'elle soit plus fréquente dans un pays que dans un autre; sans cela, il faudrait y englober la pathologie tout entière, et c'est, à peu de chose près, ce qu'ont fait les auteurs qui sont partis de l'ordre géo-
graphique ; il faut, de plus, qu'elle ait sa raison d'être dans les conditions spéciales de la région oîi elle sévit. Ces conditions tiennent le plus souvent au sol, aux émanations qui s'en dégagent, aux êtres organisés qu'il nourrit. Presque toutes les endémies sont ou des maladies miasmati(iues, ou des empoisonnements, ou des affections parasitaires, mais elles ont ce lien commun qu'elles sont toujours inhérenles à la localité. Ce caractère est plus important que la circonscription géographique, car, ainsi que nous le verrons bientôt, il est peu de maladies endémiques qu'on ne retrouve, à de grandes distances et dans des contrées essentiellement dilfércntes de situation et de climat. Cette permanence dans les causes entraîne l'uniformité dans les phénomènes. Les maladies endémiques présentent, dans leurs retours périodiques, dans leur topographie et jusque dans leurs symptômes, une régularité que n'ont pas les autres, et qui les distingue' des maladies spoiadiques, dont la variabilité forme le caractère essentiel. Liées le plus souvent à des influences météorologiques, celles-ci sont mobiles comme l'atmosphère dont elles dépendent; elles frappent au hasard, sans acception de temps ni de lieu, sans qu'on puisse saisir d'enchaînement régulier entre leur manifestation et leur cause. Les maladies épidémiqucs en dilfèrent également par la soudaineté de leur explosion, la rapidité de leurs progrès et l'étendue de leurs ravages. Elles éclatent à l'improviste, s'étendent de proche en proche, passent sur les populations qu'elles déciment, et disparaissent sans qu'on puisse prévoir ni conjurer leur retour.
Les endémies ont un fOjCr constant dont elles ne franchissent qu'exceptionnellement les limites; quelques épidémies ont aussi leur point de départ habituel, mais elles l'abandonnent pour irradier dans tous les sens, en suivant la direction des courants humains, et à la faveur d'une transmissibilité incontestable.
Ces principes admis, si nous en faisons l'application à la longue liste des maladies endémiques admises par les auteurs que nous avons cités, nous serons conduit à en éliminer d'abord les affections qu'on trouve partout, sans qu'on puisse attribuer leur degré de fréquence relative à des causes locales particulières. Telles sont : la pneumonie, le rhumatisme, hplilhisie, la scrofule, le diabète, V albuminurie, la folie, Vhijstérie, Vhy-
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jmchondrie, le spleen^ le suicide, elc. Nous en rctiancherous également les maladies à migrations lointaines, telles que la^èvre jawie, h jjeste et le choléra '. Elles ont sans doute un point tle départ à peu près constant, une sorte de foyer endémique, miiisil n'est pas permanent; mais leur caractère dominant est l'épidémicité, et elles le conservent môme dans le lieu où elles prennent naissance. Enfm, nous eu ferons disparaître à leur tour la plupart de ces affections exotiques auxquelles nous avons fait précédemment allusion, et dont tous les auteurs reproduisent les noms barbares sans se demander ce qu'il y a derrière. Avant de leur assigner une place dans le cadre nosologique, il faut attendre que la science soit fixée à leur égar I par des observations plus concluantes, et, dans le doute, mieux vaut y laisser i-ubsister quelques lacui es que d'y introduire une erreur.
II. Ainsi limité, le cadre des endémies est encore Irop vaste, et surtout troji peu homogène, pour qu'on puisse l'étudier en bloc. A part le caractère fondamental que nous lui avons assigné, ces maladies n'ont entre elles aucun lien commun. Des individualités morbides aussi dissemblables que les fièvres intermittentes, le béri-béri, la pellagre, le goître, le dragonueau, la lèpre, le bouton d'Alep, ou V ophthdmie purulente, ne se prêtent à aucune vue d'ensemble. Etiologie, symptômes, pronostic, prophylaxie, tout diffère, et les auteurs qui ont voulu les englober quand même dans une description commune auraient dû s'apercevoir que les traits généraux qu'ils leur assignaient ne s'appliquaient (|u'au plus petit nombre d'entre elles. Pour éviter de tomber dans cet inconvénient, il faut donc les classer d'après leurs affinités naturelles, et, bien que l'ctiologie soit l'élément le plus problématique, dans l'histoire des maladies, c'est cependant la seule base rationnelle sur laquelle on puisse s'appuyer.
Presque toutes les maladies endémiques, avons-nous dit, ont leur point de départ dans le milieu ambiant; les unes sont produites par des miasmes dont l'air est le véhicule et l'appareil respiratoire la voie d'absorption ; d'autres proviennent d'une nourriture insuffisante ou exclusive, de principes toxiques con-
' La lièvre jaune el la peste n'en renlrcnl pas moins dans la clause des ma ladics qui contèrent aux veuves le dvoit à une pension, conforniénienl aux dispositions de la lui du \S avril 1851.
ÉUUÛE SY.NTIIÉTIQUE SUl\ LES .MALADIES ElNDÉMlQUliS, 7
lenus dans les aliments ou dans les boissons et introduites dans l'économie par l'absorption digestive. Un certain nombre sont d'origine parasitaire^ quelques-unes de nature virulente. On y trouve enfin des affections qui se rapprochent des précédentes par leurs symptômes, sans qu'il soit encore permis de les rattacher aux mêmes causes et sans qu'on puisse leur en assigner d'autres.
En partant de cet ordre d'idées, on peut donc les diviser en cinq classes :
P CLASSE. Maladies endémiques d'origine miasmatique. IP — Maladies endémiques causées par un vice de V alimentation.
IIP — Maladies endémiques d'origine parasitaire. VS" — Maladies endémiques de nature virulente. ye ^ Maladies endémiques dont la cause est encore inconnue.
T'^ classe. — maladies endémiques d'origine miasmatique.
L'air atmosphérique est l'agent le plus puissant de la transmission des maladies. Son action est incessante et soustraite à l'empire de la volonté. Quelque délétère que soit le milieu que l'homme habite, il est forcé, sous peine d'asphyxie immédiate, de respirer cet air contaminé, dont l'influence est d'autant plus dangereuse qu'elle échappe à ses sens, que l'absorption pulmonaire est extrêmement active et qu'elle porte directement l'agent toxique dans le torrent circulatoire. Aussi les maladies miasmatiques sont-elles les plus meurtrières de toutes. C'est à cette catégorie qu'appartiennent les grandes épidémies et la classe la plus importante des maladies endémiques, celle qu'on a toujours en vue dans les descri[>tions générales et par laquelle nous allons commencer. Elle renferme :
1° Uintoxication paludéenne, comprenant les fièvres intermittentes de tous les types, les fièvres rémittentes et pseudocotitimies, les fièvres pernicieuses de toutes les formes, la rémittente bilieuse des pays chauds, la fièvre ictéro-hémorrhagique^ la cachexie paludéenne avec les engorgements viscéraux et les hydropisies qui l'accompagnent. C'est à elle que se rapportent toutes ces pyrexics désignées sous le nom de fièvre des polders^
de malaria, de fièvre des jungles, du Scinde, de Gnzerat, de Myzore, du Bengale, du Deccan, etc., etc. C'est, de toutes les endémies, la plus commune et la mieux connue. Rien n'est obscur dans son histoire. L'étiologie est incontestée, la relation de cause à effet évidente. Si la nature de l'agent toxique nous échappe encore, nous connaissons les conditions dans lesquelles i'- se produit, l'étendue de sa s| hère d'action, la manière dont il pénèlre dans l'organisme et les accidents qu'il amène. La prophylaxie est certaine et n'a de limite que dans la puissance des moyens dont nous disposons pour faire disparaître ses foyers endémiques. Enfin le spécifique est trouvé. Son elficacité est telle qu'il sert de pierre de touche au diagnostic et qu'il a donné son nom au groupe de maladies qu'il a le pouvoir de guérir. On les désigne sous le nom de fièvres à quinquina pour les distinguer d'autres pyrexies analogues qui échappent à son action.
Etroitement liée à l'existence de ses foyers de production, Y endémie paludéenne ne franchit jamais leurs linjites. Elle y acquiert parfois un surcroît d'activité sous l'influence de causes occasionnelles, telles que les inondations, les débordements des fleuves, des jjluies abondantes succédant à de longues sécheresses, une élévation exceptionnelle de température, mais on ne la voit jamais se répandre au loin, comme les maladies épidémiques, parce que le principe infectieux qui l'a fait naître n'est pas de nature à se reproduire au sein de l'organisme, parce qu'il n'est pas transmissible.
Ce caractère de premier ordre les sépare d'un groupe de maladies qui s'en rapprochent à certains égards et qu'on a l'habitude de ranger parmi les maladies endémiques. Nous voulons parler de ces fléaux essentiellement migrateurs, dont la peste, le choléra et la fièvre jaune nous offrent les exemples les plus saillants. La peste passe pour endémique en Orient, le choléra dans l'Inde, la fièvre jaune au fond du golfe du Mexique. C'est en effet de là que partent les épidémies; mais quand on examine avec attention la manière dont elles y prennent naissance, on reconnaît que leur explosion s'opère avec une soudaineté et une violence qui contrastent avec les allures plus régulières des endémies et qu'elles n'ont pas ce caractère de permanence qui dislingue essentiellement celles-ci.
La fièvre janne est plus fréquente au iMexique que partout
ailleurs, mais elle n'y règne pas en tout temps. Les statistiques du docteur Bouffier lui ont prouve que même dans cette ville qui passe à juste titre pour son tliéâlre de prédilection, elle procède par bouffées épidémiques que séparent des intervalles de calme parfait. Ces rémissions sont souvent de courte durée, mais elles sont toujours très-apprrciables, et notre collègue en cite deux qui se sont prolongées, Tune pendant 52 mois et l'autre pendant 55.
« En somme, dit-il, à la Yera-Cruz comme aux petites Antilles, il s'écoule parfois des années entières sans qu'on obserxe un seul cas de vomito ; l'endémicité n'y existe donc pas dans l'acception propre du mot^ » Telle est aussi notre opinion.
La peste nous paraît dans le même cas. S'il était possible de reconstituer son passé avec la même exactitude, de remonter la série des siècles jusqu'au grand débordement de 542, qui dura 52 ans et'fit plus de cent millions de victimes, nous sommes convaincu qu'on retrouverait les mêmes rémissions, les mômes alternatives d'apaisement et de recrudescence, les mêmes disparitions momentanées suivies de retours imprévus. A défaut d'une observation de treize cents ans, l'expérience des temps modernes vient à l'appui de l'opinion que nous défendons. La peste a reculé devant la civilisation, comme elle avait marcbé à la suite de la barbarie. Tons ses prétendus foyers d'endémicité ont disparu les uns a|ircs les autres; il n'en reste plus un seul aujourd'liui. Cependant, on la voit encore se montrer de temps en temps sous la forme épidémique, même dans des contrées où elle n'a jamais eu de foyer, où elle n'a jamais pénétré que par voie d'importation.
Enfin, le choléra est également une maladie épidémique par excellence. On en observe sans doute quelques cas dans l'Inde à peu près en tout temps; mais, san^ vouloir établir, à l'exemple d'Anglada, une dilférence radicale entre ce choléra sporadique et celui qui vient de temps en temps ravager nos contrées, il est permis de penser que ce dernier n'est pas une extension de l'autre. S'il en était ainsi, sa marche serait bien différente. On le verrait d'abord redoubler d'intensité dans son foyer endémique, y multiplier le nombre de ses victimes, puis se répandre,
' Bouffier, Considérations sur les épidémies de ficurc jaune et les maladies de la Vera-Cruz, pendant la première moitié du dix-neuvième siècle. — In Archives de médecine navale, t, III, p. 522.
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comme un vase trop plein, sur les régions voisines, el s'étendre de proche en proche sur le monde tout entier. Ce n'est jamais ainsi que les choses se passent. Lorsqu'une grande épidémie vient à naître, son explosion est soudaine, son intensité effrayante dès le début. Ce n'est pas dans un grand centre de population, dans un foyer endémique qu'elle éclate, c'est le plus souvent dans un de ces lieux déserts où la superstition fait affluera époques fixes des millions de pèlerins accourus de tous les points de l'Asie, Les grandes fourmilières de l'Inde se déplacent et convergent sur un même point. L'encombrement insensé qui en résulte, la malpropreté, l'insouciance de ces populations, l'oubli le plus absolu des lois les plus élémentaires de l'hygiène, tout concourt à la fois pour créer instantanément un foyer d'infection d'une intensité incomparable. C'est alors que le choléra s'allume et qu'il éclate dans toute sa violence, sans menace, sans phénomènes précurseurs, sans gradation. En quelques jours, les victimes se comptent par milliers; la foule se disperse, elle emporte la maladie avec elle, la répand partout sur son passage, et le monde est ravagé. Rien n'existait auparavant dans ce désert où elle a pris naissance, rien ne l'arrêtera plus désormais. Le principe qui l'a fait naître s'est-il développé spontanément sous l'influence de toutes ces causes, l'étincelle qui alluma cet incendie a-t-elle été apj)ortée du dehors par quelque pèlerin contaminé? C'est une question que nous ne voulons pas aborder, nous avons eu seulement pour but de faire ressortir le caractère si franchement épidémique du choléra, de signaler les dilférenccs qui séparent cesgrandesmaladies nomades des endémies et de justifier le parti que nous avons pris en les rejetant de notre cadre.
2" La (lysenterie et Vhépatite nous paraissent au contraire devoir y prendre place à côté de l'intoxication paludéenne, dont dont elles sont les compagnes habituelles. Ces maladies se rencontrent, il est vrai, à l'état sporadique, dans tous les pays à température élevée. Sous la zone torride tout entière, dans les localités les plus salubres, on observe en tout temps des flux intestinaux constitués par des mucosités sanguinolentes, mais cette affection catarrhale, qui est pour les pays chauds ce que la bronchite est pour les pays froids, qui reconnaît les mêmes causes et présente le même caractère de bénignité, n'a de com- Hiun (lue ces symptômes extérieurs avec la redoutable endémie
ÉTUDE SYNTHETIQUE SUR LES MALADIES ENDEMIQUES. il
dysentérique que nous avons en vue et qu'on regarde, ajuste litre, eomme la [tins meurtrière des maladies aiguës.
L'hépatite aiguë se retrouve également dans toutes lesrégions où une élévation considérable de température exagère l'activité fonctionnelle du foie en diminuant celle de l'appareil respiratoire; elle peut même se terminer par suppuration et exposer le malade aux conséquences redoutables d'un vaste abcès intra-abdominal, mais elle se distingue encore par la franchise de ses allures de cette hépatite spécifique à marche insidieuse qu'on vdit éclore à côté de la dysenterie, dans les contrées insalubres de la zonetorride. Nous partageons donc, à l'égard de ces deux maladies, l'opinion de cenx de nos collègues qui en ont fait une étude spéciale. Nous n'hésitons pas à les considérer avec Dutr&ulau * comme des maladies infectieuses, à les ranger avec Delioux de Savignac ^ parmi les intoxications, et c'est à ce titre que nous les avons comprises dans le groupe des endémies d'origine miasmatique.
Plus meurtrières que les épidémies elles-mêmes parce qu'elles frappent en tout temps, les maladies de cette classe dominent la pathologie des pays chauds; elles sont le fléau des régions torrides. C'est là qu'on les voit régner de concert, se succéder, se compliquer et déterminer, par leur action simultanée ou successive, cette redoutable cachexie dont les Européens, à leur retour des colonies, conservent si longtemps l'empreinte. Ces liens de parenté sont tellement étroits qu'ils semblent dénoter une origine commune et qu'ils ont fait naître, dans l'es|)rit de toute une génération médicale, la pensée de les rattacher à une même cause et de les considérer comme des manifestations diverses de l'empoisonnement paludéen. Cette doctrine nous est venue de l'Algérie, à la suite delà réaction quis'y est produite contre les exagérations du système de Broussais. C'est dans les ouvrages de Boudin^qu'on la trouve le plus nettement formulée. Pour lui, toutes les. maladies des pays chauds, les fièvres de tous les types, la dysenter'ie, l'hépatite, le choléra, la peste, la fièvro jaune ne sont que des formes variées, que des degrés divers de l'intoxication pi^oduite par le miasme des marais. Absorbé par
' A.-l'\ DulroLilaii, Trailc des jnaladics des Eriropcens, dans les paijs cliaiuls. [léyioiis tropicales). 2"= éitiliori, p. 565. Paris, 1868.
- Delioux de Savignac, Trailc de la diji^enlerie, p. 304. Paiis, '1863. ' J.-Cli.-M. Boudin, Traité des fièvres intermittentes. Paris, 184^.
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la muqueuse pulmonaire et porté directement dans le torrent circulatoire, il agit d'abord sur le sang, dont il détruit l'élément globulaire, et sur la rate dont il détermine le gonflement. La fièvre qui s'allume alors n'est autre chose que la réaction de l'organisme contre le poison qu'il s'efforce d'éliminer ; la durée, la violence de l'accès est en raison directe de l'intensité de l'intoxication ; plus elle est énergique et plus le type se rapproche du continu. C'est sous la zone torride, où l'élévation extrême de la température décuple son activité, que les fièvres rémittentes et pseudo-continues s'observent de préféience, que les accès pernicieux se montrent sous leurs formes les plus redoutables. Ceux-ci Fervent de transition entre les fièvres palustres et celles qu'on a improprement désignées sous le nom de typhus. La fièvre icléro-hémorrhayique esl un degré intermédiaire entre la rémittente bilieuse cih fièvre jaune, dont elle reproduit presque tous les symptômes. L'accès pernicieux choiériforme ressemble à s'y méprendre à une attaque de choléra. La différence n'est plus qu'une affaire de dose, et lorsque celle-ci est trop considérable, la mort arrive, comme dans les empoisonnements froids, sans que la réaction ait pu se produire. L'hépatite et la dysenterie s'expliquent également par l'élimination de l'agent toxique, dont l'action se porte alors sur les appareils qui en sont chargés et détermine tantôt l'inflammation ulcérative ou même la gangrène du gros intestin, tantôt l'inflammation et la suppuration du foie.
Cette doctrine d'une simplicité séduisante ne faisait que substituer une exagération à une autre, toutefois elle contenait un assez grand fond de vérité pour se faire accepter; surtout elle donnait en thérapeutique des résultats si satisfaisants, lorsqu'on les comparait aux désastres produits parla médication antiphlogistique, qu'elle ne tarda pas à se répandre. Pendant de longues années, elle a servi de guide à nos confrères des colonies, et le sulfate de quinine a été considéré comme la panacée de toutes les maladies des pays chauds. Dutroulau a élé un des premiers à réagir contre cette théorie exclusive ; elle ne compte plus aujourd'hui que de rares partisans. Nous avons déjà fait ressortir la différence qui sépare les fièvres palustres cantonnées dans leurs foyers d'endémicité et dont l'élément infectieux n'est pas transmissible, de ces fléaux nomades qui éclatent en dehors de toute influence marcmmatique, qui une fois nés se suffisent
ÉTUDE SYINTHÉT[Ql'E SUP. LES MALADIES ENDÉMIQUES. 13
à eux-mêmes et portent avec eux, dans leurs migrations, les éléments de leur reproduction ; nous ne croyons pas davantage à la nature palustre de la dysenterie et de riiépalite.II est inutile de faire ressortir tout ce qu'il y a de forcé dans l'explication que nous avons exposée, d'insister sur les différences qui séparent ces affections, au point de vue de la symptomatologie et des lésions anatomiques, d'opposer la chloro-anémie paludéenne, avec sa bouffissure, ses infiltrations séreuses, au marasme dysentérique, à la cachexie hépatique; leur distribution géographique suffit pour prouver qu'il n'y a pas entre elles une communauté d'origine. La dysenterie et l'hépatite s'observent dans des localités oij on ne trouve pas de marais, où il ne règne pas de fièvres intermittentes; cellcs-cisévissent, au contraire, avec la plus grande intensité, dans des régions où la dysenterie et l'hépatite sont à peu près inconnues. L'intoxication paludéenne est la maladie endémique la plusrépandue à la surface du globe. Son domaine géographique s'étend depuis le 60""^ degré de latitude nord, jusqu'au 35"'*" degré de latitude sud. Ses foyers sont disséminés sur toute cette immense zone et, bien que la civilisation en fasse chaque jour disparaître quelques-uns, il n'est pas de contrée comprise entre ces limites qui n'en renferme un certain nombre. La dysenterie est moins commune; les régions où elle règne d'une manière constante sont resserrées dans un plus petit espace. L'hépatite est plus rare encore et le nombre de ses victimes beaucoup plus restreint.
Ces maladies se distinguent encore par un autre caractère qui n'est pas sans importance à notre point de vue. Les fiièvres intermittentes et l'hépatite ne sortent jamais de leurs foyers d'endémicité, la dysenterie au contraire éclate souvent en dehors de leur influence. Elle se montre parfois à l'état épidémique, dans les camps, les villes assiégées, à bord des navires à la mer, dans les campagnes en temps de disette, où il se crée alors, de toutes pièces, un foyer d'infection analogue à celui qui engendre les épidémies. La dysenterie se comporte comme elle et revêt aussi le caractère contagieux. Elle peut donc être tour à tour, et suivant les circonstances, sporadique, endémique ou épidémique ; elle nous fournit une preuve de la difficulté avec la(|uelle les maladies se prêtent à la régularité des classifications nosologiques.
Des différences aussi capitales nous paraissent suffire pour
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repousser une communauté d'origine; mais, ce point une fois arlmis, la solution du problème ctiologique n'en devient que plus difficile. Comment se fait-il que des affections également infeclieusos puissent se développer isolément on se montrer réunies suivant les régions oi!i on les observe? Ce fait doit trouver son explication dans la constitution même des foyers endémiques. Ils ne sont évidemment pas de même nature. Les eaux qui les alimentent, le terrain qui les supporte, la flore qui les couvre, tout diffère suivant les lieux, et c'est dans l'analyse de ces éléments qu'on devra trouver un jour l'explication de leur action difféiente. En attendant que la science soit en mesure de la fournir, on ne peut faire que des suppositions, et voici celle qui nous paraît la plus plausible. Les fièvres paludéennes apparaissent partout où des débris végétaux se décomposent dans des eaux stagnantes sous une température suffisamment élevée ; c'est là ce qui explique l'immense étendue de leur domaine géographique. La dysenterie au contraire semble plus particulièrement produite par des émanations animales ; c'est du moins incontestable lorsqu'on la voit naître dans les camps, les prisons, les villes assiégées, à bord des navires. D'un autre côté, les points du globe où l'intoxication paludéenne règne spule sont en général des terrains d'alluvion sillonnés de cours d'eau, des terres basses couvertes de grandes herbes, des savanes que les eaux n'abandonnent jamais, tandis que les contrées où les fièvres intermittentes, la dysenterie et l'hépatite sévissent à la fois sont pour la plupart des | ays à saisons nettement tranchées, où les pluies périodiques et les inondations qu'elles amènent sont suivies de longs mois d'une sécheresse absolue. N'est-il pas permis de penser que, si les fièvres intermittentes régnent seules dans le premier cas, c'est qu'il ne se dégage de ces terrains toujours noyés et couverts de plantes que des miasmes de nature végétale, tandis que dans le second les émanations qui infectent l'air sont le produit complexe de toutes les décompositions organiques qui s'opèrent lorsque les eaux se retirent, et que les myriades d'animaux et de végétaux qu'elles avaient fait naître, au sein de ces vastes marais, meurent et se putréfient à la fois dans une vase fétide, sous les rayons du soleil des tropiques?
En somme, et quelque valeur qu'on puisse attacher à cette interprétation, les faits qui précèdent suffiront, nous l'espérons,
pour justifier la place que nous avons assignée dans notre cadre à ces maladies que leur fréquence et leur gravité devait y placer au premier rang.
Pour en finir avec ce groupe, il nous reste à parler encore d'une maladie que tous les auteurs s'accordent à y faire entrer.
5° La suettemiliaire, ou suelte des Picards, disent Monneret et Flcury\ a pris domicile en France, vers 1718, pour y rester endémique dans certaines contrées. Elle envahit, à cette époque, la Picardie et la Normandie et, depuis lors, elle y a fait de fréquentes apparitions. On l'a observée également dans l'Orléanais, le Soissonnais, le Bourbonnais, en Auvergne, en Alsace, en Provence et dans le Languedoc. Elle paraît même s'être fixée dans cette dernière province. « Pour ne parler que de notre zone méridionale, dit Anglada, les occasions de l'observer, qui se renouvellent assez souvent depuis quelques années, montrent qu'elle s'y-est établie en permanence, abstraction faite de ses reprises épidémiques qui éveillent de lemps à autre les préoccupations plus sérieuses des médecins. Elle paraît trouver dans le département de l'Hérault, des conditions favorables à son développement. Depuis 1864, certains arrondissements subissent l'influence d'une constitution slationnaire (jui y perpétue cette maladie, à des degrés divers d'extension et de gravité^. » Devant de pareilles assertions, il est impossible de ne pas comprendre la suelte dans le cadre des maladies qui font l'objet de cet article. Nous ferons remarquer toutefois que, même dans les pays où elle a élu domicile, c'est sous la forme épidémique qu'elle se montre presque toujours. Depuis l'époque de son apparition sur le sol français, on n'y compte pas moins de 50 invasions, dont 17 pour la Picardie et la Normandie seulement, pendant lecours du dix-huitième siècle, et 7 depuis le commencement de celui-ci.
Sa cause déterminante n'est pas connue. Les médecins qui ont été témoins de ces nombreuses épidémies en ont vainement cherché l'explication dans les qualités du sol et de l'atmosphère, dans l'hygiène particulière des populations envahies, dans les conditions d'âge, de sexe et de tempérament. Cette étude ne leur a rien appris de positif. Rayer a cependant re-
' Coin])endimn de médecine pratique, l. Vif, p. 589. Paris, 1846. - Charles Anglada, Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles , p. 494. Paris, 18C9.
marque, dans le^' déparlements de l'Oise et de Scine-et-Oise, on 1821, que la maladie débutait toujours par les \illages entourés d'eaux putrides et stagnantes, qu'elle suivait dans sa progression l'inclinaison du sol et la direction des vents, et qu'elle se cantonnait exclusivement dans les vallées à fond tourbeux. Ces considérations l'ont conduit à l'attribuer à l'air vicié * . Les auteurs du Comfendium de médecine la rangent dans la classe des fièvres, à côté de la variole, de la rougeole et de la scarlatine. C'est en effet la place qui semble le mieux lui convenir et c'est à ce titre que nous l'avons rangée parmi les maladies endémiques de nature infectieuse.
L'importance de cette première classe justifiera sans doute rétendue des considérations auxquelles nous nous sommes livré à son égard. Les autres sont loin d'offrir le même intérêt et surtout de se prêter aussi naturellement à des vues d'ensemble, aussi serons-nous forcé de les étudier avec plus de détail ; nous ne les envisagerons toutefois que sous les deux points de vue qui rentrent directement dans le plan de notre travail, la sphère d'endémicité et l'étiologie dans ses rapports avec la classification que nous avons adoptée.
Il** classe. MALADIES ENDÉMIQUES CAUSÉES PAR UN VICE
DE l'alimentation.
Apres l'air atmosphérique, les aliments et les boissons sont la cause la plus fréquente des affections endémiques • il est donc naturel de placer les intoxications alimentaires immédiatement après les intoxications miasmatiques. Elle n'ont pourtant ni la même gravité, ni la même*conslance ; leur marche est aussi moins rapide. Personne, ainsi que nous l'avons dit, ne peut se soustraire à l'influence de l'air vicié, tandis qu'il est possible de se prémunir contre les dangers de l'aliraentalion. Lorsqu'une des maladies qu'elle cause règne dans une localité, tous ses habitants n'y sont pas également exposés. Le degré d'aisance, les professions, les précautions prises ont ici l'influence la plus marquée et peuvent créer de véritables immunités. Souvent le mal n'atteint qu'une classe en particulier. Son développement est plus lent; il consiste plutô dans une
1 Rayer, Hisloire de l épidémie de suelte miliaire qui a régné en 1821 dans les déparlcmcnls de l'Oise et de Seinc-et-Oise. Paris, 1822.
ETUDE SYNTHETIQUE SUP. LllS MALADIES ENDEMIQUES. 17
détérioration lente de l'organisme que dans un empoisonnement aigu. Ces conditions rendent l'étiologie plus difficile. La relation de cause à effet n'est pas aussi évidente, et lorsqu'on aborde cette étude, on sent la nécessité de se montrer moins affirmatif. Aussi sommes-nous loin de présenter comme des vérités démontrées les opinions que nous allons émettre au sujet de plusieurs de ces affections. Il est une règle qui nous a toujours servi de guide dans l'interprétation de ces problèmes étiologiques, et que nous devons énoncer tout d'abord: Toute maladie à caractères bien trancbés, se présentant en tous lieux et chez tous les individus, avec la même expression et les mêmes symptômes , doit reconnaître une cause unique et spéciale comme les effets qu'elle produit. Lorsque la science est réduite, pour l'expliquer, à frapper à toutes les portes, à invoquer à la fois toutes' ces influences banales qui défrayent l'étiologie de tant d'affections dilférentes, on peut tenir pour certain qu'elle fait fausse route, que la cause véritable lui échappe et qu'il faut la chercher en dehors de ces lieux communs. Quand une fois on Ta trouvée, son évidence frappe lous les yeux et la science a fait un grand pas de plus. Notre époque s'honore déjà de nombreuses découvertes de ce genre et la classe des endémies parasitaires nous en olfrira plus d'un exemple : malheureusement le mode d'investigation qui a permis de les réaliser ne peut pas s'appliquer à la solution de tous les problèmes ; mais si l'observation clinique et l'induction ne fournissent pas des résultats aussi palpables, elles peuvent le plus souvent conduire à une somme suffisante de probabilités pour qu'on puisse s'en contenter en réservant les droits de l'avenir. Nous avons cru devoir faire ces réserves avant d'aborder le terrain difficile sur lequel nous allons marcher.
Les endémies causées par un vice de l'alimentation peuvent se diviser en trois catégories: 1° Les unes sont dues à son insuffisance, à l'absence de certains éléments indispensables à la nutrition, quelquefois à l'usage d'une dicte exclusive. Le scorbut et le béribéri nous en offriront des exemples. 2° D'autres sont produites par un principe toxique inhérent à l'aliment principal de la population sur laquelle elles sévissent. Uergotisme et la pellagre en sont les types les mieux accentués. 5" Quelques-unes enfin résultent de l'ingestion habituelle d'un poison qui se mêle aux aliments ou aux boissons. A celles-là
J. RoCHAIiD. 2
18 J. ROGIIARD.
se rapportent un certain nombre de maladies que nous ratlachcrons à Vintoxication saturnine.
I. Le chiffre de la population d'un pays se règle sur celui de sa production alimentaire. Lorsc^ue celle-ci décroît par suite de l'insuffisance ou de la mauvaise qualité des récoltes, le nombre des décès s'élève, celui des naissances s'abaisse. Cette influence dépopulatrice pèse particulièrement sur les classes pauvres. Personne aujourd'hui ne meurt littéralement de faim, mais tout le monde souffre et les faibles succombent. S'il ne s'agit que d'une disette et que d'autres fléaux ne viennent pas s'y mêler, le déficit est prévu à l'avance, l'importation se charge de le combler et, dans tous les cas, il n'en résulte pas de maladie particulière. Il n'en était pas ainsi à l'époque 011 les différents peuples, où les différentes provinces d'un même État étaient séparées par des barrières administratives et par tout un système de prohibitions, où l'isolement des populations était entretenu par l'absence de relations commerciales et de voies de communication. Quand la récolte venait à manquer sur un point, ce n'était plus une disette, c'était la famine avec toutes ses horreurs. Les habitants des campagnes, après avoir consommé leurs faibles réserves, en étaient réduits à se nourrir, comme leurs bestiaux, de racines, de chardons, d'orties, à manger l'herbe des prairies, l'écorce des arbrisseaux, à se repaître en un mot de fout ce qui pouvait assouvir leur faim. Mais il arrivait un moment où ces tristes ressources s'épuisaient à leur tour ; alors une épouvantable mortalité venait donner la mesure du désastre. 11 est encore des points du globe où de jiareils faits se reproduisent de temps en temps; c'est ce qui est arrivé en 1832 dans le pays des Khalkhas. Tout y périt: les animaux, quand ils eurent dévoré les maigres pelouses des montagnes, les hommes, quand ils eurent mangé les dernières racines extraites de la terre.
L'étude de ces fléaux n'est pas de notre ressort ; elle appartient à l'histoire de l'hygiène et, si nous les avons mentionnés, c'est qu'ils peuvent jeter quelque jour sur la solution dos problèmes étiologiques que nous allons aborder. Toutes les fois que l'observation médicale a pu se porter sur les malheureuses victimes de ces famines historiques, elle a constaté les mêmes effets. Cette nourritureexclusivement végétale et qui ne convient qu'aux herbivores produit d'abord chez l'homme un état de
ÉlUDE SYNTHÉTIQUE SUR LKS MALADIES ENDÉMIQUES. 19
f'aiblcssi^ et d'anémie qui aboutit rapidement à une diathèse séreuse générale, accompagnée d'œdèmc, d'infiltration des extrémités, d'épanchements dans les cavités splancliniques. C'est l'appauvrissement radical du sang par défaut de matériaux réparateurs et nous aurons hienlôt l'occasion de faire ressortir les analogies qu'il présente avec les altérations qu'on voit se produire dans le couis des maladies que nous avons prises pour type de cet ordre d'endémies.
d" Le scorbut, comme la |)lupart des maladies populaires, s'éteint peu à peu, à mesure que le bien-être pénètre dans les masses ; mais, au dix-septième siècle, il avait pris des proportions telles, qu'il semblait devoir envahir toute la pathologie. Les médecins le voyaient partout. Il n'est peut-être pas aujourd'hui, disait Dolée, un seul homme qui en soit exempt. Cet engouement pour une maladie qu'on croyait nouvelle n'est pas le seul exemple des aberrations auxqnelles peut conduire une idée préconçue; mais, en faisant la part des exagérations, il prouve du moins qu'à cette époque le scorbut élait assez commun pour imprimer son cachet ta toutes les maladies régnantes. C'était, du reste, le temps des grandes explorations maritimes, et cette peste de la mer, comme l'appelle Lind, décimait les équipages et compromettait le succès des expéditions lointaines. Il sévissait également à terre, dans les camjjs, les villes assiégées, les prisons et les monastères ; il se répandait même parfois, à l'état épidémique,sur des contrées entières. Aujourd'hui, nous le voyons encore de temps en temps apparaître à bord de nos navires, mais sous une forme tellement atténuée, qu'elle ne peut plus nous rappeler le passé. Pour l'observer à terre, il faut aller le chercher dans le Nord. 11 règne à l'état endémique depuis les régions polaires jusqu'au 55* ou 60'^ degré de latitude. On le rencontre, sous cet aspect, parmi les populalions pauvres des bords de la mer du Nord et cle la Baltique, en Irlande, en Suède, en Norwége et en Russie, dans les gouvernements de l'Ouest, du Nord, plus spécialement dans celui d'Olonelz. Il se place au premier rang des causes de décès, à côté de la dysenterie et des maladies de poitrine, chez les Samoièdes, qui habitent le littoral de la mer Blanche et de l'océan Glacial.
Cette localisation géographique semblerait indiquer cpie le froid et l'humidité en sont les causes principales, et les ravages qu'il a faits de tout temps sur les navire-; qui fréquentent les
mers polaires viennent encore confirmer celte manière de voir. Ce ne sont pourtant là que des circonstances adjuvantes ; la véritable cause, celle à laquelle il faut toujours remonter, réside dans l'insuffisance de l'alimentation, et surtout dans le manque de végétaux frais. Les pauvres pêcheurs des fiords de la Norwége, les habitants des côtes du Finmark et de l'océan Glacial ne vivent que du produit de leur chasse et de leur pèche, et, pendant une partie de Tannée, ils ne mangent que du poisson salé, de la \iande fumée ou desséchée ; les végétaux leur font complètement défaut : ceux que produit cette terre glacée ne sont pas comestibles, ce sont des mousses, des lichens croissant à refirret sur un sol aride, au bord des grands marais tourbeux dont le pays est couvert. Si le scorbut est plus fréquent dans es campagnes d'exploration aux mers polaires, cela tient surtout à ce que les équipages sont complètement privés de vivres frais, souvent pendant des années entières.
Ce vice de l'alimentation constitue la cause réelle du scorbut. Le froid, l'humidité, l'atmosphère viciée du bord, l'ennui, la tristesse, inséparables de ces longues campagnes, ont sans doute une grande influence sur sa marche et en aggravent notablement les effets, mais ils ne suffisent pas pour le produire ; ce fait est aujourd'hui passé à l'état de vérité démontrée. On a vu maintes fois la maladie se développer à bord de navires placés dans les meilleures conditions hygiéniques, mais privés de vivres frais depuis plusieurs mois. Nous l'avons vunous-même, en 1842, éclater d'une manière assez inquiétante à bord d'un bâtiment dont nous étions le chirurgien-major, dans des conditions qui ne laissaient pas de place au doute. Nous naviguions depuis deux ans entre les tropiques, le navire était inondé de lumière, balayé par la brise dans toutes ses parties ; aucune cause de tristesse ne régnait à bord. Mais nous étions depuis longtemps à la mer, et la nourriture de l'équipage se composait exclusivement de vivres altérés par un long séjour dans la cale et par l'action constante d'une température élevée. La maladie commençait à prendre des proportions menaçantes, lorsque nous arrivâmes à la Réunion, où d'abondantes distributions de viande fraîche, de fruits et de légumes vefts en firent promplement justice. Le fait du vaisseau le Castiglione, cité par Léon*, et re-
' A. Léon, Coiifribu/ions à l'éliologic (lu scorbut. — \n Archives de médecine navale, t. IX, p. 290.
produit par M. Lévy et par A. Molard dans leurs traités d'hygiène, est encore plus probant, parce qu'il constitue une double expérience, en sens inverse, sur deux catégories différentes d'individus. Des observations analogues ont été faites, pendant la campagne de Crimée, à bord des navires mouillés dans la mer Noire et dans les rangs de nos soldats sous les murs de Sébastopol. Scrive, Jacquol, Baudens, attribuent tous l'apparition du scorbut à l'influence d'une alimentation trop uniforme et au manque de végétaux frais. C'est également l'opinion de Le Roy de Méricourt. L'altération spéciale du sang qui détermine cette maladie n'est pas, dit-il, due, comme on Ta cru, à l'usage des salaL-ons. Elles n'ont qu'une influence négative. Ce n'est pas parce qu'elle est imprégnée de chlorure de sodium que la viande ainsi conserYée est nuisible, c'est parce qu'elle abandonne à la saumure une partie de ses principes nutritifs et que l'ébullition lui enlève le reste. La viande fraîche même ne suffit pas pour prévenir 1(! scorbut; on l'a vu survenir à bord de navires qui en étaient suffisamment pourvus. L'absence de fruits et de légumes à l'état frais en est donc la cause principale et leur usage constitue le meilleur des antiscorbutiques. Il y a plus d'un siècle que Bachslrom est arrivé à cette conclusion et les observations plus récentes en ont démontré l'exactitude '.
Si delà constatation du fait, nous remontons à son inteiprétation, nous la trouvons formulée de la manière la plus satisfaisante dans le Traité dlujgiène navale Je Fonssagrives. «La nutrition, dit le savant professeur de Montpellier, souffre toujours, de quelques ressources alimentaires qu'elle dispose par ailleurs, si ces aliments sont soustraits depuis longtemps à l'influeiice de la vie. Il y a dans le sang qui vient de vivre, comme dans la sève qui vient de circuler, une puissance analeptique et restauratrice que rien ne remplace. Viandes et végétaux récents sont les deux antidotes du scorbut. Son apparition est imminente toutes les fois qu'ils manquent depuis longtemps; qu'on le remarque bien, en effet, du moment que la vie a abandonné une substance organique alimentaire, la chimie y a pris sa place; ses opérations moléculaires s'y font d'une manière sourde, occulte, lente mais réelle, et produisent des changements que la santé apprécie à merveille, bien a\ant cette grossière limite de la putréfaction
' Le lioy de Méiicourl. Annolalions à la 5= édilioii du Guide du médecin pra^ ticien, de Valleix, art. xu, Scorbut, p. 552.
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commençante qui frappe seule nos sens. Les conserves les plus parfaites sont dans ce cas ; leur état chimique n'est pas celui des aliments frais et la nutrition s'en aperçoit vite. Là est la part qu'il faut faire aux aliments dans la production du scorbut. Une nourriture insuffisante mais fraîche engendrera l'ancmie; une nourriture suffisante mais en voie de décomposition chimique lente ^ engendrera le scorbut ^ »
Cette dernière distinction nous paraît fondamentale, et c'est pour arriver à l'établir que nous avons parlé d'abord de la cachexie aqueuse qu'amène la famine et qui nous présente cette anémie, cet appauvrissement du sang dans sa plus redoutable expression. Elle va nous servir également à expliquer le mode de production d'une autre maladie qui présente avec le scorbut une telle analogie que certains auteurs les considèrent comme de simples variétés d'une seule et même espèce morbide.
Le béribérij beriberia{ljoniR}s); Barbiers (Lind); Ballismus (Swediaur); hijdrops osthmalinis (Rogers, \S08);siinchlonus beriberia (MasonGood, '1822); Marine asthma (11. J. Caster, 1847); mijelopathia tropica, scorbutica (van 0. de Meyer, 1863)% est une de ces maladies exotiques sur le compte desquelles la science n'a été fixée que depuis un petit nombre d'années. Jusqu'à l'époque où Fonssagrives et Le Roy de Méricourt s'en sont occupés, son histoire n'était guère mieux connue que celle de la pinta, du senki, de la veriiga et d'une foule d'autres affections problématiques dont nous parlerons à la fin de ce travail et que nous avons été obligé d'éliminer de notre cadre faute de renseignements suffisants pour les y faire entrer. Les médecins anglais qui exercent dans l'Inde avaient eu seuls l'occasion de l'observer et leurs descriptions obscures et ne concordant pas enire elles n'étaient pas suffisantes pour faire cesser la confusion qui régnait à son sujet. Nos savants confrères sont parvenus, à l'aide d'une analyse sévère et en contrôlant les uns à l'aide des autres les documents inconq^lets qu'ils avaient à leur disposition, à tracer une histoire complète de cette affection énigmalique. Leur important mémoire ^ a servi de point de départ à
' J.-B. Fonssagrives, Traité d'hygiène navale. Paris, 185!).
^ Voir pour riiisloii(|Uiî et l'éluili^ clinique de colle maladie, l'ailiclo Ucribrri, par Le Roy de Mcricouri, dans le Dicfionnaire cncij(lopciIi(jue des sciences médicales, t. IX, p 129.
'' Fonsjacrives et Le Roy de Mériçoml, Mémoire sin la caraclérisatioii noso-
ÉTUDE SYNTlIÉTIQLi'E SUR LES MALADIES ENDEMIQUES. 23
toutes les recherches ultérieures. Depuis cette époque, les médecins de la marine française attachés à l'immigration indienne ont eu l'occasion de l'observer, à plusieurs reprises, sous la forme épidémique, au sein des convois d'émigrants qu'ils transportaient aux Antilleri. De leur côté, 'es médecins de ces colonies et ceux de l'Amérique du Sud, éclairés par les travaux de nos confrères, n'ont pas tardé à reconnaître le béribéri dans quelques affections particulières aux populations noires de nos pays et notamment dans celle qu'on désigne à Cuba sous le nom de maladie des sucreries. Enfin, depuis quelques années, les médecins hollandais appelés à l'observer dans les possessions néerlandaises des Indes orientales ont publié sur cette intéressante maladie des travaux qui ont été reproduils ou analysés dans ce recueil. Nous renverrons le lecteur à ces publications diverses pour tout ce qui concerne l'élude clinique du béribéri; nous ne fious en occuperons qu'au i^ioint de vue nosologique, en nous bornant à rechercher s'il doil êlre rangé parmi les maladies endémiques et s'il y a lieu de le classer parmi celles qui reconnaissent pour cause un vice de l'alimentation.
Le premier point est le plus contesté. Avant l'apparition des travaux que nous avons indiqués, le caractère endémique du béribéri n'était mis en doute par personne. Le béribéri, disaient en 1861 Fonssagrives et Le Roy de Méricourt, ert une maladie qui appartient exclusivement au littoral de l'Inde. Trois ans plus tard, van Overbeck de Meijer exprimait encore la même opinion et lui assignait pour limites : au nord, la Chine et le Japon; au sud, l'île de la Réunion ; à l'ouest, la mer Rouge; à l'est, l'île de la Nouvelle-Guinée ^ Il était en cela d'accord avec tous ses collègues de l'armée et de la marine hollandaise, ainsi qu'avec les médecins anglais. Depuis lors, on l'a, comme nous l'avons dit, observé à la mer, aux Antilles, à Bahia, à la côte d'Afrique, en Chine, au Japon, dans la Malaisie; il n'est donc plus possible de le parquer dans une zone géographique infranchissable. Il est certain, d'une autre part, que, s'il est incompa-
logique de la maladie connue vulgairement dans l'Inde sous le nom de béribéri. — In Archives générales de médecine. Sepi;embre, 1861.
' Van Overbeck de Meijer le Béribéri, description d'après les observations connues de nos jours et surtout d'après les rapports officiels des officiers de santé de la marine néerlandaise. — lu Gencesh Tijd. v.d- Zeemagt. 5° année, n" 1, p. 1, 1804.
2i i. ROCHARD.
rablpmenl plus fréquent chez les Indiens, il n'épargne aucune race d'une manière absolue. On le rencontre chez des métis, chez des nègres, aux Antilles comnie au Gabon, et chez les indigènes des contrées de TAsie que nous venons d'énumérer. Il est également démontré qu'aucune condition climatérique n'est absolument indispens;^ble à sa production, mais on peut en dire autant de la plupart des maladies que nous avons passées en revue et notamment du scorbut qui nous a occupé en dernier lieu. S'il fallait pour assigner le caractère endémique à une maladie qu'elle répondît à des conditions aussi exclusives, on n'en trouverait guère qui satisfît à ce programme. Le béribéri est incomparablement plus commun dans l'Inde que partout ailleurs ; il y rencontre au plus haut degré les conditions de sa production dans la débilité native, la paresse innée des indigènes, dans leur alimentation insuffisante surtout, et l'action énervante du climat vient s'y joindre encore; il réunit donc les deux caractères que nous avons indiqués dans notre définition; nous sommes par conséquent autorisé à le maintenir au rang des maladies endémiques.
Quant à l'étiologie, elle n'est douteuse pour personne. Tous les auteurs sont d'accord pour l'attribuer à l'insuffisance de l'alimentation. Le docteur Praeger, dans le mémoire qu'il vient de publier dans ce recueil ', démontre de la manière la plus péremptoire qu'il provient d'un appauvri>sementdu sang, que c'est une maladie d'inanition causée par l'absence totale ou partielle de certains éléments de la nutrition dans le régime quotidien et par la monotonie de la ration alimentaire. « Chez les indigènes, dit-il, le bilan d'assimilation et de désassimilation s'équilibre à peine. Dès que le travail augmente un peu, et que la débauche se met de la partie, ou que la nourriture fait un peu défaut, aussitôt le déficit se manifeste. »
Dans un travail que nous avons publié sur ce sujet, il y a cinq ans ^, nous avons été conduit à adopter une opinion analogue, mais un peu trop absolue et à attribuer le béribéri à l'usage presque exclusif du riz dans l'alimentation des Indiens. Nous faisions remarquer qu'à bord des navires affectés à l'iramigra-
* Hecherches sur la nature du béribéri, par L. F. Praeger, médecin do 1" classe de la marine néerlandaise. — In Archives de médecine navale, i. XIV, p. 578.
- Article IJéiibéri, du Nouveau dictionnaire de médecine et de ihirurgie pratiques, t IV, p 772 Paris, 1860,
tion, nos confrères l'avaient surtout vu se manifester à la (in des traversées, alors que les provisions fraîches et les condiments étaient épuisés et que les passagers étaient réduits à la ration de riz; qu'il épargnait ceux qui, par suite de leurs fonctions à bord, de leurs relations avec Tétat-major et l'équipage, ou par, leur prévoyance au départ, étaient à même d'ajouter quelque chose h ce régime; qu'enfin dans llnde, les gens de caste, à qui leur religion interdit toute nourriture animale, y étaient plus exposés que les parias, qui ne s'imposent pas une semblable réserve. Nous reconnaissons très-volontiers que cette manière de voir est trop radicale et que le béribéri peut se montrer toutes les fois que l'alimentation est insuffisante, sans que l'usage du riz en soit la condition indispensable ; nous peisistons cependant à penser que l'emploi de cette céréale la moins nutritive de toutes, celles qui contient le moins de principes azotés et le plus de îécule, doit contribuer puissamment à sa production sur une si large échelle dans les pays où elle forme la base de l'alimentation. LeD''Praeger le reconnaît du reste comme nous, mais il est un autre point à l'égard duquel nous ne pouvons pas nous ranger à sonopinion. Le béribéri, dit-il, n'(st qu'une variété du scorbut \ Cette manière de voira été soutenue avant lui par van der Kerft, Carsten, Reiche, Idenburg, Morehead et Steibel, mais aucun d'eux ne l'a soutenue avec la même insistance. Son mémoire tout entier semble avoir pour objet de démontrer cette identité que nous nesaurions admettre. Rien n'e.^t plus difficile, du reste, que de s'entendre sur la valeur de ces mots, espèce^ variété si précis en histoire naturelle, si vagues quand on les transporte sur le terrain de la pathologie. Les analogies, les différences sont les mêmes pour tout le monde, mais chacun les apprécie à sa manière et se décide suivant les tendances de son esprit. Pour nous, sans méconnaître le lien étiologique qui les unit, nous ne pouvons nous résoudre à confondre deux maladies qui se ressemblent si peu. Ce qui frappe surtout dans le scorbut, ce sont les extravasations sanguines se produisant sous formes de pétéchies, d'ecchymoses, d'épanchements dans le tissu cellulaire, d'hémorrhagies par toutes les voies; ce qui domine dans le béribéri, ce sont les suffusions séreuses, l'anasarque, les épanchenienls. Chez les scorbutiques,
' L.-F. Pfaeger, loc. cit., p. 585
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la mort arrive lentement, pas à jias ; le malade s'éteint sans lutte et sans crise; dans le béribéri, c'est tout le contraire; la marcbe en est rapide; l'orlhopnée, l'anxiété épigastrique se prononcent parfois d'une manière soudaine, et la scène se termine par un accès de suffocation que Praeger attribue à la paralysie suraiguë des nerfs pneumogastriques. Les lésions cadavériques ne présentent pas plus de ressemblances. Il nous parait donc impossible de considérer des états pathologiques si différents comme de simples variétés d'une seule et même maladie.
La similitude étiologique est du reste beaucoup moins prononcée que ne le pense Praeger. Le scorbut se produit, nous l'avons démontré, lorsque les vivres frais, les végétaux surtout, viennent à manquer. L'alimentation est encore assez variée; elle se compose d'éléments suffisamment azotes, mais depuis longtemps privés de vie; chez les Indiens atteints de béribéri, c'est l'inverse. Les végétaux frais ne leur font certainement pas défaut, ce sont les aliments réparateurs; leur nourriture est insuflisaiite. Ce n'est pas la qualité des matériaux, c'est la cjuantité qui leur manque. C'est à l'inanition qu'ils succombent. Dans le scorbut, l'altération du sang porte principalement sur la fibrine, et ce sont les ex'.ravasations sanguines qui se montrent; dans le béribéri, l'appauvrissement porte à la fois sur tous les éléments solides et ce sont des épanchements séreux qu'on observe. Si nous tenions à rapprocher cette dernière maladie de celles qu'on observe sous nos latitudes, nous serions plutôt tenté de l'assimiler à ce mal de famine dont nous avons parlé précédemment, et dans lequel des causes identiques amènent des résultats d'une ressemblance frappante.
Il nous reste un dernier point à élucider. Le béribéri et l'affection décrite sous le nom de barbiers ne sont-ils qu'une seule et même maladie? Ces deux dénominations ont été considérées pendant deux siècles comme synonymes; il paraît même certain que ce n'est que le même mot altéré dans son orthographe par les différentes prononciations des peuples qui ont fréciuenté l'Inde. Plus tard, lorsque l'attention s'est portée d'une manière plus sérieuse sur les maladies de ce pays, les médecins anglais, Rogers et Marshall en particulier, en ont fait deux espèces distinctes, en considérant le béribéri comme une hydropisie à marche rapide déterminée par une altération du sang, en réservant le nom de barbiers à une affection paralytique, sorte de
ÉTUDE SYMHÉTIQIJE SUR LES MALADIES ENDEMIQUES. 27
myélite ascendante, moins bien décrite du reste et incomplètement étudiée. Cette opinion était généralement répandue, quand Fonssagrives et Le Roy de Méricourt publièrent leur mémoire, et nous l'adoptâmes comme eux. Des observations plus complètes nous ont porté à l'abandonner. Il est gcnéralement reconnu aujourd'bui que cette dislmction n'était basée que sur quelques différences dans l'expression symptomatique. La maladie qui nous occupe ]iré.'enle, dans son évolution, deux ordres de phénomènes dont l'intensité varie suivant les circonstances. Dans la majorité des cas, ce sont les épatichen.entsel les sui'fusions séreuses qui prédominent; mais dans quelques épidémies et dans certaines localités, ce sont les (roubles de la molililé et de la sensibilité dus, suivant Praeger, à l'atrophie de la moelle épinière, qui l'empoi tent , et c'est alors que la maladie ressemble à une m\élite ascendante se terminant brusquement par la paralysie suraiguë des nerfs j)neumogastriques. C'est là ce qui a conduit à admettre deux espèces morbides dislincles. Au fond, c'est toujours la même maladie conduisant au même lésuitat et la prédominance d'un groupe de symptômes n'autorise pas une séparation à laquelle tout le monde semble renoncer aujourd'hui.
IL Rien que l'espèce humaine soit omnivore, c'est le règne végétal que lui fournit partout sa principale nourriture. Les féculents en forment la base et les céréales y jouent le principal rôle. Quand elles sont de mauvaise qualité, il en résulte, soit de simples indispositions, comme celles qui proviennent du mélange de l'ivraie ou de la raphauclle, sjjit de véritables maladies, quand le grain lui-même est attaqué par un parasite de nature toxique. Tel est le cas de la pellagre et de i'ergotisme. De ces deux maladies, la première est essentiellement endémique ; l'autre, quoique sévissant plus spécialenienL dans certaines contrées y affecte plutôt le caractère épidéraique.
1" La pellcKjre n'est guère connue que depuis un siècle. C'est en 1741 qu'elle a, pour la première fois, appelé l'attention des médecins du Milanais. Le nord de l'Italie est son théâtre de prédilection. Très-rare au sud de lApennin, elle est très-commune en Piémont et en Lombardie, Elle règne également dans le midi de la France et cependant elle n'y a été reconnue qu'en J8'29, époque à laquelle le D'' Hameau en signala la fréquence (liez, les habitants de la Teste-de-Buch. De[)uis on l'a retrouvée
28 J. ROCIIARD.
dans tout le pays compris entre l'embouchure de la Gironde et celle de l'Adour, et depuis la Garonne jusqu'à l'Océan. Sa zone d'endémicilé paraît limitée par le 42"^ et le 46'"'^ degré de latitude ; cependant, en 1867, le D'' Prétendcris Typaidos l'a observée à Corfou, par o9°o8'.
Son étiologie a été l'objet de discussions extrêmement vives et la science n'a été définilivement fixée à son égard que depuis un petit nombre d'années. Lorsqu'elle commença à se multiplier sur le sol de la Lombardie, les médecins téiiioins de ses ravages ne surent à quelle cause l'attribuer. Les uns, imbus des doctiines humorales de leur temps invoquèrent une acrimonie parlicuUùre de la lymjihe constituant un virus SMi (jeneris ; d'autres, confondant la maladie avec un de ses symptômes, la mirent sur le compte de l'insolation ; les mieux avisés, remarquant qu'elle ne sévissait que sur les classes pauvres, l'attribuèrent aux mauvaises conditions hygiéniques et en | articulier à la déplorable alimentation des pauvres habitants de la Lombardie. C'est de là que lui vint le nom de mal de misère que lui donna Vaccari. Zanctii accusait le pain non fermenté, Guerreschi l'abus du sel marin ; enfin Mazzari, dans un important mémoire publié à Yenise en 1815 ^, fit faire un pas de plus à la question et mit le doigt sur la véritable cause, en attribuant la pellagre à l'usage du maïs qui forme la base de l'alimentation des campagnes. Cette opinion, attaquée avec force par Aglietti, Ruggieri et Belotti, ne fut pas généralement admise, et dans presque tous les ouvrages publiés pendant les trente années qui suivirent, on voit encore figurer cet ensemble de causes banales sur la valeur desquelles nous nous sommes déjà expliqué.
En 1845, l'extension delà pellagre dans le midi de la France vint de nouveau préoccuper les esprits. Les conseils dhygiène, les sociétés savantes s'en émuient, les travaux se multiplièrent et, dans cette même année, Balardini en Italie et Th. Roussel en France vinrent donner à l'opinion de Mazzari l'appui d'arguments à peu près sans réplique. Ils prouvèrent que la maladie n'est endémique que dans les pays où on cultive le maïs, qu'elle suit les progrès de cette culture et qu'elle est d'autant plus in-
* i). Jlarzai'i. Sagr/io nied, polUico sulla pcllagra o scorbuto italicmo. Venise, 1815, in--i". — DcUa pcllagra c délia maniera de caLirparla in Ilalia. Venise I8iy, iu-4°.
tense que le blé de Turquie sert d'une manière plus exclusive à l'alimenfalion. Ils démontrèrent en môme temps que ce n'est pas au maïs lui même que la pellagre est duc, mais à l'existence d'une maladie dont il est affecté dans les années pluvieuses, lorsque le grain ne peut parvenir à sa maturité. Cette maladie provient d'un champignon parasite, le sporisorhim maydis qui se développe sous l'épisperme et se mélange nécessairement à la farine au moment de la moulure. Si la pellagre ne dépasse pas les limites géographiques que nous lui avons assignées, c'est qu'au sud de cette zone, le maïs atteint toujours sa maturité, et qu'au nord ce n'est plus qu'une plante fourragère à peine employée dans l'alimentation. Certaines populations s'en préservent en ayant la précaution de faire passer le grain au four avant de le faire moudre et de détruire ainsi le parasite toxique, qui ne résiste pas à une haute température. Enfin, si l'on observe quelques^cas de pellagre sporadique dans des lieux où le maïs n'entre pas dans la consommation, ne pourrait-on pas l'attribuer, avec Bouchut, à un champignon qu'il a découvert sur des grains de blé avariés, qui présente avec celui du maïs la plus grande analogie et qu'il a proposé de nommer, pour celte raison, sporisorimn tritici?
Malgré l'étendue et la précision de leurs recherches, Bellardi et Th. Roussel ne parvinrent pas à convaincre tout le monde ; ils rencontrèrent même en France une opposition des plus vives de la part de Billod et surtout de Landouzy. Aussi, en 1860, l'Académie des sciences mit la question au concours pour 1864. La lutte se reproduisit, plus vive et plus passionnée que jamais entre les partisans et les adversaires du zéïsme, mais enfin l'Académie se prononça et, sur le rapport de Rayer; elle décerna le prix à l'ouvrage de Th. Roussel ^ (séance du 6 février 1865) en donnant ainsi sa sanction à l'opinion qu'il avait soutenue avec un si remarquable talent. L'Académie de médecine vient d'exprimer une opinion analogue en accordant, sur la proposition de Bouillaud, un encouragement à Costallal, prmr ses travaux sur la pellagre et le zèle persévérant qu'il a déployé pour faire prévaloir Vinpience étiologiqiie du mais altéré sur le développement de cette maladie (séance du 50 novembre 1869). La question est donc aujourd'hui tranchée et nous sommes au-
* Th. Roussel. Traité de la pellagre el des pseudo-pellagres (ouvrage couronné par l'Institut de France). Un volume in-8°. Paris, 186G.
torisé à ranger, avec Grisolle, la pellagre parmi les maladies endémiques ducs à une intoxication alimenlaire, en la plaçant comme lui à côté de l'ergolisme.
L'enquête dont la pellagre a été l'objet n'a pas eu seulement pour résultat de lixer la science sur sou éliologîe, elle a permis de plus de lui rattacher des maladies dont la nalure avait élé méconnue jusqu'alors. Telles sont :
A. La Eosa des Asturies ou mal de la rose.
Cette maladie découverte chez les pauvres habitants des environs d'Oviédo, par don Gaspar Casai, vers l'année 1750% fut signalée pour la première fois, aux médecins français, en 1 755, par Thiéry, qui avait suivi à Madrid le duc de Duras -. Malgré les différences légères qu'on constate entre la description qu'il nous en a laissée et les symplômes de la pellagre, on ne peut méconnaître l'identité des deux maladies. Thiéry parle bien, il est vrai, de croûtes épaisses, de cicatrices affreuses que la lèpre des Asturies laisse après elle, mais il est permis de croire à un peu d'exagération dans son récit, et d'ailleurs l'éruption pellagrcuse s'accompagne aussi parfois de pustules et de croûtes. Ce caractère ne suffirait pas, du reste, pour justifier la séparation que Jansen, Gherardini, et plus tard Alibert ont voulu établir entre les deux maladies : aujourd'hui tout le monde les regarde comme identiques. Le mal de la rose peut donc être considéré comme la première invasion de la pellagre, puisque les observations faites en Espagne ont précédé de dix ans celles des médecins du Milanais.
B. La malmlie de Melada. Cette affection décrite par Stulli ^ paraît bornée à quelques familles d'un village de la petite île dont elle porte le nom et qui est située dans le golfe de Venise. Elle présente exactement les mêmes symptômes que celles que nous venons de passer en revue et reconnaîtvraisemblablement la même cause.
2° V ergotisme passe pour endémique en Sologne. C'est en effet la province de France où on l'observe le plus fréquemment surtout dans les villages de Salbris, Selle, Saint Denis, Nançay,
' Don Gaspai' Casai, Historianaliiral del principado de Asturias.
- Thiéry, Observations de 2:)]iysiqi(e et de médecine faites en différents lieux de l Espagne. Piiris, 1791, in-8°.
5 Slulli, Lettre sur îtne espèce de ninladie cutanée [Bnliolin des sciences ele Fciussac, XXI; p. OO.)
Teille, Souesme, Marsilly, Tremblevif, mais on l'a vu régner également en Tourainc, en Picardie, (iansFAunis, l'Angonmois, l'Artois, îe Dauphiné, la Savoie et la Haute-Savoie; il n'est guère de partie de la France où il ne se soit montré. Les classes pauvres de la Russie, de la Pologne et de la Suède, où le seigle se cultive en grand, en sont aussi fréquemment affectées. L'ergolisme, disent les auteurs du Coynpenduimde médecine\ paraît être une maladie purement endémique ; on la voit sévir dans les pays marécageux, lorsque la saison a été humide et malsaine, dans les temps de guerre, de disette, où la nécessité contraint les malheureux à se nourrir de farines de mauvaise qualité. C'est, en effet, dans ces conditions que l'ergot se développe sur le grain du seigle, et comme elles sont essentiellement transitoires, c'est sous la forme épidémique quela maladie se montre le plus souvent. A, Ilirsch donne la date de 151 épidémies qui ont sévi en Europe, de 591 jusqu'en 1856. La France seule en a compté 41 '\
L eriïot du seicfle, considéré d'aboid comme une dégénèrescence du grain lui-même, puis comme un champignon parasite, et désigné à ce titre par Léveillé sous le nom de sphacelia segetum, se rencontre aussi, mais beaucoup plus rarement, sur le blé, l'ori^e, l'avoine et le maïs. Les auteurs ont décrit deux formes d'ergotismele gnngréneux et le convulsif. L'étiologie de la première n'est plus mise en question aujourd'hui. Les expériences sur les animaux, la corrélation qu'il a toujours été possible d'établir entre l'ajqîarilion du champignon sur le seigle et l'explosion delà maladie ne permettent pas de douter que l'une ne soit le résultat de l'autre. Les propriétés hémostali(pies de l'ergot l'expliquent du reste d'une manière satisfaisante. On comprend qu'en augmentant la plasticité du sang, il puisse favoriser sa coagulation dans les capillaires des extrémités et par suite en déterminer le sphacèle. C'est par un mécanisme analogue que se produit la gangrène sénile, qui ressemble à s'y méprendre à celle que détermine l'ergot; seulement, dans le premier cas, c'est l'altération des vaisseaux qui
* Delaberge et Monncrel, article Ergotismc du Compcndium de médecine jrratique, t. 111, p. 450.
^ A. Ilirscl), Handbuch dcr /nsloiùschgcogrnp/iischcn Palhologle. Eilangen, 1800, 2 vol.1n-8.°.
en est lî cause, et dans le second, c'est celle du sang qui eu devient le point de départ.
La nature de l'ergotisme convulsif ne nous paraît pas aussi démontrée. 11 nous répugne d'admettre que des états pathologiques aussi différents soient produits par un même agent toxique. Ces deux formes ne se montrent presque jamais ensemble ; on ne cite qu'une seule épidémie dans laquelle leurs symptômes se soient trouvés confondus chez les mêmes malades. C'est celle qui régna à Lille en 1749, et dont Boucher nous a laissé la description. Dans les expériences sur les animaux, on n'a jamais vu se produire l'état convulsif. Ozanam attribue la forme gangreneuse à l'ergot de seigle et la forme convulsive au mélange avec le blé de Vivraie enivrante (lolium lemulentum L. ) et de la raphanelle (raphaïuis raphanislrum L.), mais l'ivraie ne détermine que des phénomènes passagers et sans gravité, de la céphalalgie, des vertiges, des tintements d'oreille, une gêne momentanée de la déglutition, et il y a loin de là aux douleurs atroces, aux convulsions horribles qu'on trouve signalées dans toutes les épidémies; quanta la raphanelle, à laquelle Linné attribuait la maladie convulsive qui ravagea la Suède en 1746, il est bien reconnu aujourd'hui que cette crucifère n'est pas plus un poison pour l'homme que pour les animaux. L'histoire de l'ergotisme convulsif est, du reste, beaucoup plus obscure (|ue celle de l'ergotisme gangreneux ; il en est de même de ses rapports avec Vacrodijnie et les grandes épidémies du moyen âge, dont nous n'avons pas à nous occuper.
Pour terminer l'étude de cette classe d'endémies, il nous reste à parler encore de deux maladies que nous croyons devoir y faire entrer, quoique la science ne soit pas aussi bien fixée sur leur étiologie.
5° Le goitre et le crétinisme, auxquels nous faisons allusion, ont entre eux les connexions les plus étroites. On les rencontre dans les mêmes localités, on les observe réunis chez les mêmes individus et ce ne peut pasêtre un simple fait de coïncidence. Dans les pays où ces deux affections sont endémiques, sur 100 crétins, 70 sont porteurs de goitres. Fodéré, Ferrus, Niepce, Fabre (de Meironnes), Bouchardat, M. Lévy, les considèrent comme deux expressions différentes d'une seule et même diathèse. Pour eux, le crétinisme est le dernier terme de l'affection dont le
goitre est le premier. Limier^ les regarde comme distinctes; cependant il reconnaît qu'elles peuvent être produites par les mêmes causes. Ces causes, que l'hygiène publique aurait un si grand intérêt à préciser, ne sont pas encore établies d'une manière certaine. Il est peu de sujets cependant qui aient été l'objet de recherches aussi persévérantes et aussi bien dirigées. Les médecins et les chimistes s'y sont livrés avec une ardeur égale, et si leurs efforts ne les ont pas encore conduits à la découverte incontestable de la vérité, ils leur ont permis du moins d'en approcher d'assez près pour permettre d'espérer une solution procbaine.
Parmi les causes qui ont été invoquées, il en est qu'on ne peut regarder que comme des circonstances adjuvantes. La misère, l'insalubrité des habitations, l'insuffisance de l'alimentation, un mode vicieux d'éducation pour les enfants sont de ce nomlire. Il suffit, pour en faire la part, de rappeler que, d'après le rapport de la commission sarde, les deux tiers des crétins appartiennent aux classes aisées '\ L'air épais, confiné, humide, des vallées profondes, obscures, soustraites par leur direction à l'influence des courants atmosphériques peutjouer un rôle semblable, mais il ne saurait donner naissance à cette maladie spéciale, puisqu'on la retrouve également sur le versant des montagnes et dans des plaines ouvertes à tous les vents, comme la vallée du Rhin aux environs de Strasbourg. Nous n'incriminerons pas davantage le miasme paludéen; nous avons déjà exprimé notre manière de voir au sujet de ce protée pathologique qui fait naître, au gré des théories, le choléra sur les bords du Gange, la peste dans le delta du Nil, la fièvre jaune dans le golfe du Mexique, la dysenterie et l'hépatite au Sénégal, le goître et le crétinisme dans les vallées Alpines; ces dernières affections ne sont évidemment pas des maladies infectieuses. Elles tiennent à un vice delà nutrition, elles doivent avoir leur point de départ dans les aliments ou dans les boissons, et la mauvaise qualité des eaux potables en est l'explication la plus probable. C'est aussi celle qui réunit aujourd'hui le plus de suffrages. Il reste à déterminer, il est vrai, le principe au-
1 Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Article Crétin Crétinisme. Paris, 186".), t. X, p. 203.
- Relazione de la commiss. por lo siud. de! cret. in Lonibardia Miiano 186i.
J. ROCHARD, j
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quel est due celte action malfaisante. On a d'abord accusé les eaux crues, désoxygénées, qui proviennent de la fonte des neiges, mais on n'a pas tardé à faire observer que le goitre se rencontrait sous la zone torride et qu'il était inconnu dans les régions polaires, où on ne boit que de la neige ou de la glace fondue. On en a alors cherché la cause dans la constitution du sol et dans les principes minéraux ou organiques qu'il abandonne aux eaux qui le traversent et qui alimentent les sources et les rivières. Les tourbières, les terrains calcaires, gypseux, argileux, ceux qui contiennent des pyrites de fer ou de cuivre, les terrains magnésiens surtout, ont été tour à tour incriminés. L'opinion de Chatin, qui attribue, la production de ces deux affections à l'absence de l'iode dans les eaux est une de celles qui rendent le compte le plus satisfaisant des faits obseivés et qui compte le plus d'adhérents^ Nous ne pouvons pas discuter ici la valeur de toutes ces théories ; elles ne sont pas du reste complètement incompatibles. Il ne répugne pas d'admettre que le goitre et le crétinisme reconnaissent pour cause déterminante l'usage habituel de certaines eaux contenant un principe organique ou minéral dont les éléments sont empruntés aux terrains qu'elles traversent et dont l'iode prévient ou neutrahse les effets. Ce n'est assurément pas là un fait démontré, mais il nous paraît réunir en sa faveur assez de probabilités pour justifier la place que nous avons avons assignée à ces maladies, dans le cadre des endémies.
m. Les maladies produites par l'ingestion habituelle d'un agent toxique mêlé aux aliments ou aux boissons sont de véritables empoisonnements à marche lente. Elles ne devraient par conséquent pas, aux termes de notre définition, figurer dans le groupe des endémies. Les influences locales n'y sont pour rien, elles sont indépendantes du climat et du sol, elles tiennent à des circonstances qu'on peut faire naître à volonté de même qu'on peut les prévenir. Ce sont le plus souvent des maladies professionnelles qui se rattachent à l'étude des métiers insalubres , mais, dans le nombre, il s'en rencontre quelquesunes sur l'étiologie desquelles tous les médecins ne sont pas d'accord et que les auteurs continuent à classer parmi les maladies endémiques. Telles sont les affections connues sous le nom de
* Ad. Chatin, Recherches sur les eaux potables. Bulletin de V Académie de médecine. 1805.
ÉTUDE SYMHÉTIQUE SUÎ\ LES MALADIES ENDÉMIQUES. 55
colique du Poitou, de Normandie, du Devonshire, de Madrid, de Java, de Surinam, cle colique végétale, de colique sèche ou endémique des pays chauds. Bien qu'on incline généralement aujourd'hui à les considérer comme des conséquences d'une intoxication saturnine, la science n'est pas assez complètement fixée à leur égard pour que nous puissions les passer sous silence.
Toutes ces affections ont entre elles la plus grande ressemblance, pour ne pas dire la plus complète identité, et les différents noms qu'elles portent tiennent à ce que les médecins qui les observaient pour la première fois se bornaient, dans l'impossibilité d'en préciser la nature, à les désigner sous le nom du pays oîi elles leur étaient apparues. La plus grande divergence d'opinion se retrouve dans leurs écrits, au sujet de la cause qui les fait naître. Citois, qui a décrit le premier, en 1816, la colique du Poitou (culica Pictonum) l'attribuait à la constitution de l'atmosphère. Sydenham partageait cette opinion reproduite depuis à l'occasion de la colique de Madrid, par Thierry et par Larrey, et que nous retrouverons également dans l'histoire de la colique endémique des pays chauds. D'autres la mettaient sur le compte d'un vice de l'alimentation. Huxham, qui l'obseiva en 1724, un siècle après Citois, dans le Devonshire^, Bonté, qui l'éludia en basse Normantlie, accusaient l'abus et la mauvaise qualité du cidre. En Espagne, on incriminait les vins acides, l'usage immodéré des fruits verts, des boissons glacées ; cependant, dès le commencement du dix-huitième siècle, Zeller et Weismann avaient appelé l'attention sur les accidents qui résultent de l'emploi de la litharge pour donner aux vins acides une saveur douce et agréable; de Haën^ et Starck avaient fait la part de l'influence saturnine, en admettant deux espèces de coliques, l'une causée par le plomb, l'autre par quelque vice diathésique de nature scorbutique, rhumatismale ou goutteuse. Lepecq de la Clôture, en décrivant la colique épidémique qui régna à Rouen, dans l'été de 1770,
* H. Citois, de f^ovo et populari apud Pictones dolore colico bilioso dialriba. Poitiers, 1616.
^ Huxliam. Histoire et traitement d'une colique épidémique qui régna en 1724 dans le Devonshire. Iii Essai sur différentes espèces de fièvres. 1 vol. in-S", traduit de l'anglais, p 455. Paris, 1768.
^De Haën. Disserlalio de colica Pictonum^ La Haye, 1745.
7i'hcsile pas à l'altribucr à la funeste liabilude qu'avaient les marchands de cidre de le clarifier et d'en accélérer la fermentation avec la céruse oulalitharge^ A la mêmecpoque, Backer démontrait par des expériences directes faites de concert avec un habile chimiste, le docteur Saunders, que la colique du Devonshire n'était qu'un empoisonnement saturnin ; Luzuriaga^ attribuait également la colique de Madrid à l'usage d'eaux amenées dans des tuyaux de conduite revêtus doxydc de plomb. Depuis cette époque, des recherches plus complètes sont venues confirmer cette opinion, et cependant on la trouve encore contestée dans les ouvrages les plus récents. Le sort de ces affections s'est trouvéliéduresteà celui de la colique endémique des pays chauds. Elle a donné lieu aux mêmes interprétations et aux mêmes dissidences. Les médecins de la marine appelés à la traiter sur tous les points de son domaine géographique ont fait naturellement tous les frais d'une controverse cà laquelle ils étaient seuls intéressés.
Il y a vingt ans, pas un d'entre eux ne mettait en doute l'existence indépendante de la colique végétale-, ainsi qu'on l'appelait alors. On n'élait pas habitué, comme aujourd'hui, à remonter à la source de l'intoxication saturnine dans toutes les professions, à poursuivre le plomb sous toutes ses formes et à le découvrir en quantités infinitésimales, on n'aurait pas eu la pensée d'aller rechercher cet agent toxique, dans la poussière de cristal, dans la poudre d'émail par exemple. Nos confrères avaient analysé le vin et l'eau de leurs navires, et n'y avaient rien trouvé de suspect ; ils voyaient la maladie se développer d'une manière presque fatale dans les régions intertropicales et dans certains parages en particulier, tandis qu'elle épargnait les équipages sous les latitudes plus élevées ; ils la voyaient éclore dans des conditions qui paraissaient exclure toute possibilité d'intoxication, ils trouvaient par conséquent logique de repousser une explication contre laquelle les faits semblaient protester. Les uns l'attribuaient à l'élévation de la température et aux refroidissements qu'elle provoque, d'autres y voyaient
' Le Pecqde la Clôture, Observations sur les maladies épidémiques. Paris, 177G, . in-4°, p. 7i. — Collection d' observations sur les maladies et constitutions épidémiques. Rouen, 1778, in-4°, l'" partie, p. 47 ,^.
2 J. M. Ruiz Luzuriaga, Dissert. méd. sobre el colico de Madrid. — Madrid, 1790, in-8°.
ETUDE SYNTHETIQUE SUR LES MUADIES ENDEMIQUES. 37
une forme particulière d'intoxication miasmatique favorisée par l'élat d'anémie qu'amène si rapidement le séjour des régions intertropicales. E. Raoul fut le premier à déserter l'opinion générale. Il avait été à même d'étudier la colique endémique, à la Nouvelle-Zélande et à la côle occidentale d'Afrique, et la maladie lui avait offert les mêmes caractères dans ces régions si différentes de latitude et de climat. Frappé de sa ressemblance avec la colique saturnine, il en vint à penser que l'identité de symptômes impliquait l'identité de causes et, devenu professeur de matière médicale à l'Ecole de médecine navale de Brest, il n'hésita pas à comprendre la colique endémique des pays chauds dans l'étude des accidents toxiques dus à l'action des préparations saturnines. L'exposé de ses idées, que la mort ne lui permit pas de défendre, ne dépassa pas le cercle de son auditoire. Elles ne convainquirent personne et ne firent que provoquer une réaction en sens inverse. La doctrine opposée s'appuyant sur l'autorité de Fonssagrives', de Dutroulau et d'une foule d'autres p$rmi lesquels nous devons nous compter, semblait définitivement établie, lorsque A. Lefèvre, directeur du service de santé au port de Brest, vint de nouveau la remettre en question et lui porter le plus rude coup qu'elle eût encore reçu. Jamais la colique sèche n'avait été l'objet d'une enquête aussi sérieuse. Après avoir soumis au plus sévère contrôle toutes les assertions émises et tous les documents publiés, A. Lefèvre, auquel sa haute position dans la marine rendait toutes les investigations faciles, étendit ses informations à tous les ports militaires, à toutes les colonies, à toutes les stations navales; il multiplia les analyses elles expériences et en vint à démontrer qu'il existait à bord de nombreuses causes d'intoxication saturnine méconnues par ses prédécesseurs, qu'elles s'étaient multipliées avec l'extension de la marine à vapeur et surtout à la suite de l'adoption des cuisines dislillatoires. Il prouva qu'il était logique de faire intervenir cette explication dans la pkqjart des épidémies de colique sèche, que si l'action d'une haute température favorisait son explosion, elle n'était pas indispensable pour la produire et qu'on l'avait observée ailleurs qu'entre les tropiques. Les preuves accumulées
' J.-B. Fonssagrivcs. Mémoire pour servir à l histoire de la eolique nerveuse cndcrnique des paijs chauds, in Gazette hebdomadaire de médecine de Paris. •1857.
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dans SCS écrits* par cet éminent observateur ont fini par porter la conviction dans l'esprit de presque tous ses adversaires, et les mesures préventives dont il a provoqué l'adoption n'ont pas tardé à porter leurs fruits. Aujourd'hui les cas de colique endémique des pays chauds sont beaucoup plus rares dans nos différentes stations qu'elles ne l'étaient auparavant. Ce résultat, qui a achevé de nous convaincre est à nos yeux la plus belle récompense qu'un médecin puisse retirer de ses travaux.
Si l'étiologie saturnine des affections diverses que nous venons de passer en revue finit par se faire accepter dé tout le monde et que l'accord s'établisse sur celte importante question, il faudra les faire disparaître du cadre des maladies endémiques pour les rattacher à celui des maladies professionnelles, mais, en attendant que la science soit définitivement fixée, nous avons cru devoir leur conserver, au moins à titre provisoire, la place qu'elles ont occupée jusqu'ici.
Troisième classe. — MaLADIES ENIÉMIQUES d'orIGINE PARASITAIKE.
Les maladies dues au parasitisme sont le type des endémies. Elles sont extrêmement multipliées, leur nombre s'est notablement accru depuis que le microscope est venu projeter sa lumière sur ces points obscurs de la pathologie. Les migrations des entozoaires, les transformations qu'ils subissent en passant d'une espèce à l'autre, la découverte des parasites végétaux dans les maladies cutanées, sont autant de conquêtes faites par l'observation rigoureuse dans le domaine de l'inconnu. Elles permettent d'en pressentir de nouvelles, et peut-être un jour sera-t-il possible de rattacher à des causes analogues la production de la plupart des maladies contagieuses et de soulever le voile qui couvre encore leur étiologie. Mais, tout en réservant les droits de l'avenir, il ne faut pas élever des hypothèses à l'état de faits démontrés, et nous ne comprendrons, dans le groupe des endémies dont nous allons nous occuper, que celles dont la nature ne peut plus laisser aucun doute.
* A. I.efèvre, Recherches sjir les causes de la colique sèche observée sur les navires de guerre français, particulièrement dans les régions équatoriales et sur les moyens d'en prévenir le développement. Taris, 1859, ln-8°. — Lettre à M. Dutroufau un le même sujet. In Galette hebdomadaire. Paris, 1860.
ÉTUDE SYNTIIÉIIQUE SUR LtS MALADIES ENDÉMIQUES. 53
Dans ce nombre, tes unes sont produites par des entozoaires, .les autres psiv des par asiles eut (mes.
I. Parmi les entozoaires, ceux dont l'étude se rapporte à notre sujet sont :
1° Le tasnia, dont on connaît deux espèces, le taenia solium ou ta3nia à longs anneaux et le tienia lata ou bothriocéphale.
Chacun d'entre eux a son domaine géograplii([ue particulier, sur lequel il règne à l'exclusion de l'autre; les limites sont parfois marquées par une rivière ou par un tlouve. C'est ainsi que, dans l'est de l'Europe, le bothriocéphale se montre en Russie, en Pologne et s'arrête à la Vistule, tandis que, sur la rive gauche, on ne trouve plus que le lœnia solium. Cette ligne de démarcalion est si nettement tranchée, qu'au dire de Wagner, il est arrivé plus d'une lois à Siebold de deviner la provenance de ses malades d'après l'espèce de la3nia dont ils étaient affectés. On cite partout le fait curieux de cet orfèvre de Genève, qui, après avoir expulsé un bothriocéphale dans son pays, où il est endémique, vint se fixer à Vienne, et y rendit au bout de deux ans un tsenia solium.
Cette espèce est beaucoup plus répandue que l'autre. On la rencontre en Italie, en Grèce, en Portugal, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre et en France. L'Afrique, dit Boudin, constitue pour elle un immense foyer d'endémicité qui commencedans les Etats Barbaresques et se termine au cap de Bonne- Espérance. Cependant, d'après Pruner, on ne le rencontre pas en Egypte ; en revanche, l'Abyssinie est peut-être le pays du monde oii il est le plus répandu. Il n'y épargne ni l'âge ni le sexe. Les indigènes qui n'en sont pas atteints constituent une véritable exception. Ils le conservent toute leur vie, et ne cherchent même pas à s'en débarrasser complètement, malgré la quantité considérable de végétaux anthelminlhiques qui croissent autour d'eux. Les étrangers qui arrivent dans le pays, lui payent un tribut inévitable. Aubert, Petit, d'Abbadie, Let'ebvre en ont été atteints dans leurs explorations scientifiques. Lefebvrc * attribue sa production à l'usage des eaux, les Abyssins accusent le pain de tef, et Aubert la viande crue dont ils se nourrissent et qu'ils désignent sous le nom de brondou. Il prétend que les musulmans et les Européens, qui n'en font pas
' Lefcbvrc, Petit et Qu. Dillon, Voyage en Abyssmic, de 1839 à 1845.
usage, se trouvent préservés du tsenia. Cette cause nous parait la plus probable et celle qui cadre le mieux avec le mode d'évolution de ces helminthes cpic les travaux de van Bencden et de Kiichenmeister nous ont fait connaître. Le lœnia solium est également endémique dans nos i)ossossions d'Afrique. D'après les statistiques de Boudin, il y est vingt-trois fois plus fréquent qu'en France. On l'observe également en Arabie, en Syrie, et notamment aux environs d'Alep. Il est commun aux Indes orientales d'après van Leent, et surtout à Sumatra, oii le docteur Hcymaun l'a rencontré dans les montagnes comme sur le l'ittoral. On l'observe aussi dans l'Amérique du Nord et au Brésil.
Le domaine géographique du botliriocéphale est beaucoup moins étendu. On ne l£ trouve guère qu'en Bus>ie, en Suède, en Pologne, en Belgique et surtout en Suisse, où il est tellement répandu qu'à Genève, suivant Odier, le quart des habitants en est atteint. Il est cependant probable qu'il existe encore dans d'autres parties du globe, et plus particulièrement dans l'Inde. Ce qui porterait à le croire, c'est que, sur cinq cas cités par Mérat, deux avaient été recueillis à Calcutta, et que Balfour affirme avoir souvent constaté le botliriocéphale à Londres sur des orphelins militaires venus de Ceylan. Ce point de géographie médicale appelle du reste de nouvelles recherches. — Nous ne dirons rien du mode de développement du tœnia, des transformations qu'il subit, de la façon dont il s'introduit dans l'organisme, parce que ces détails ne rentrent pas dans le plan que nous nous sommes tracé.
2° La maladie hijdatique des Islandais. — Il n'est pas de point du globe où les hydatides soient aussi répandues qu'en Islande. Les statistiques régulièrement dressées par ordre du gouvernement danois établissent que cette affection, assez rare dans le reste de l'Europe, attaque actuellement et depuis un grand nombre d'années, le septième de la population islandaise: c'est également la proportion que fixent Schleisner, Thorstensen et le docteur Hjaltelin^ Elle y est donc bien véritablement endémique. Contrairement à la spedalskhed, dont
' P. -A. Schleissner, l'Islande examinée sous le rapport médical. Copenhague, 1849, traduit par L.-L. Livin, revu par Robert. — J. Tliorslenseii, Tractatus de morhis in hlandia frequcntissiinis [Mémoires de l'Académie de médecine, t. VIII.) — lijallelin, Note sur le traitement des hydatides en Islande. In Archives de médecine navale, I. XII, p. 331.
nous parlerons plus tard, elle est beaucoup plus fréquente dans 1 intérieur de l'île que sur les côtes. Egalement commune chez les deux sexes, elle atteint son maximun de développement entre trente et quarante ans chez l'homme, entre quarante et cinquante ans chez la femme. Sa nature parasitaire est incontestable. Elle Psl due à la présence d'échinocoques, qui ont été retrouvés dans les kystes hydati(]ues par tous les observateurs et notamment par le professeur Eschricht, (de Copenhague). Ces hydalides peuvent se développer sur tous les points de l'économie; leur siège de |ircdilection est le foie; on les y rencontre deux fois sur trois, et beaucoup plus souvent dans le lobe droit que dans le lobe gauche; les poumons en présenlent dans un sixième des cas; on en trouve aussi, mais plus rarement, dans les reins, la raie, la plèvre, le péritoine, la tuniqiie vaginale, et même dans le ti^su cellulaire sous-cutané. La marche de la maladie, son mode de terminaison senties mêmes qu'en Europe, et nous n'avons pas à nous en occuper. Nous ne dirions rien non plus de leur voie d'introduction dans l'organisme, ni de leur mode de développement, s'ils étaient aussi bien établis que pour le taînia, et s'ils ne présentaient pas quelques particularités spéciales à l'Islande.
Les médecins de ce pays ne sont pas d'accord au sujet de l'origine des hydalides. Les plus âgés croient encore à leur génération spontanée et admettent à cet égard l'opinion de Cruveilhier. Hjaltelin, médecin en chef à Reykjavik est de ce nombre. Il considère la maladie conmie héréditaire et cite les nombreuses observations recueillies par ,1. Skaptason, et qui viennent à l'appui de cette manière de voir, qui est également celle des docteurs Skuli, Thoravensen et Hjalmassen. Les autres sont convaincus que les germes de ces entozoaircs viennent du dehors, et pénètrent dans l'économie avec les aliments. En Islande, les hydalides sont aussi fréiiuentes chez les animaux que chez l'homme. H est extrêmement commun d'en rencontrer sur ceux que l'on ouvre; les moutons en particulier en sont très-souvent affectes, et il n'est pas rare de voir chez eux le kyste se rompre et évacuer son contenu à travers les parois abdominales. Comme ils sont très répandus dans le pays, on trouve à chaque instant de ces hydatides dans les champs qu'ils fréquentent, au milieu des mousses comestibles, de l'oseille et du cochlearia sauvage, dont les Islandais sont très-avides, et
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qu'ils mangent crus. D'autres accusent l'usage du skyr, mélange de lait et de poisson qu'ils conservent pendant très-longtemps dans des tonneaux, et dont la fermentation peut engendrer des parasites : enfin le docteur Jacolot, médecin de l'^'^ classe de la marine, à l'excellente thèse duquel nous empruntons une partie de ces détails \ fait observer qu'on ne s'est pas assez préoccupé du rôle du poisson dans la production de la maladie liydalique, qu'il forme la base de l'alimentation des Islandais, et que van Benedcn a trouvé dans cette classe de vertébrés un grand nombre d'ciitozoaires à l'élat de scolex. N'esl-il pas possible d'admetlre, dit-il, que ces scolex, introduits dans le tube digestif des Islandais, au lieu d'y subir les transformations successives nécessaires pour arriver à l'état parfait, y restent à l'état d'échinocoques et se répandent dans Técoiuimie pour y vivre et se multiplier par bourgeonnement? Cet arrcl de développement ne pourrait-il pas tenir à ce que les helminthes provenant du poisson no trouvent pas dans le tube digestif de l'homme les conditions nécessaires à leur évolution complète? Noire confrère ne propose cette explication que comme une hypothèse, mais quelle que soit l'opinion qu'on se fasse sur leur mode de reproduction, il nous paraît hors de doute que leurs germes viennent du dehors et pénètrent par les voies digestives.
5° Le distome (VÉgypte. — Les maladies des voies urinaires, et notamment le catarrhe vésical et la cystite calculeuse , sont extrêmement répandus en Egypte. Peu d'habitants, dit Boudin, semblent posséder les organes uiinaires à l'état normal, Prosper Alpin avait déjà signalé ce fait, mais sans remonter à sa cause ^, Trois médecins allemands établis au Caire, Griesinger ^, Bilharz et A. Reyer sont parvenus à la découvrir et à expliquer en même temps les particularités que présentent ces affections si communes chez les indigènes, qu'au dire de ces observateurs, la moitié des Fellahs et des Copies en sont atteints. Elles sont dues à la présence d'un entozoaire de la classe des nématoïdes, le distomum hxmatohmm^ qui n'avait pas encore été décrit. Les auteurs l'ont retrouvé dans les trois quarts des cas de catarrhe vésical qu'ils ont été appelés à observer. Les
A.-A.-M. Jacolot, Relation médicale de la campagne de la corvelle l'Artcmiie en Islande, 1857. Thèses de Paris, 1851. 2 Prosper Alpin, de Mcdicina jEgyptioriwi. Venise, 1 91 •' Gricsinger,. Maladies de V Egypte Stutlgart, 1855.
ÉTUDE SYINTHÉTIQUE SUR LES MALADIES ElNDÈMIQUtS. 45
individus aiiullcs se rencontrent dans le système de la veine porte et dans les plexus veineux du rectum et de la vessie, les œufs dans le paremhyme du foie, entre les tuniques de l'intestin grêle, mais surtout et en quantité énorme, dans le tissu cellulaire sous-muqueux, dans l'épaisseur de la muqueuse de la vesssie, des uretères, des vésicules séminales et du rectum, ainsi qu'à la surface de cette muqueuse. Ils y sont enveloppés de mucus purulent ou de concrétions sanguines, parfois recouverts d'acide urique ou d'oxalate de chaux. A. Reyer a trouve, dans un ancien calcul de sa collection, une masse considérable d'œufs de distome ; il en a également rencontré de vivants dans la vessie. Le nombre de ces enlozoaires est en rapport constant avec l'état des organes et l'intensité de la lésion. On peut suivre pas à pas l'évolution parallèle du distome et de la maladie qu'il détermine; il est donc impossible de ne pas y voir une relation de cause à effet, et on pourrait désigner cette affection sous le nom de qistile vermmeuse endémique de VÉgypte. Les phases diverses que parcourt le distome ont été bien étudiées par les médecins qui l'ont découvert, son mode de reproduction est bien connu, et les occasions de l'observer sont fréquentes; quant à sa cause première, on ne peut encore faire que des suppositions, mais il est probable qu'elle ne fait pas exception à la règle générale. Pour nous qui ne devons nous en occuper qu'à un seul point de vue, il nous suffit d'avoir établi qu'il existait en Egypte une maladie endémique particulière, et qu'elle élait due à la présence d un entozoaire.
4° Le mal-cœur ou mal d'estomac des nègres. — Cette affection, qu'on désigne aussi sous le nom de cachexie africaine, d'opilation, d'anémie intestinale, dliypohémie intertropicale, de chlorose d'Egypte, a été observée pour la première fois aux Antilles françaises, par le père Labat, et décrite par Pouppé Desportes ^ Elle a élé depuis cette époque, l'objet d'importants travaux dont on trouve l'énumération dans un excellent mémoire inséré par Fonssagrives et Le Roy de Méricourt dans les Archives de médecine r.avale ^ Ce n'est toutefois que depuis une dizaine d'années qu'on est bien fixé sur sa nature, et c'est
' Pouppé Desporlcs. Histoire des maladies de Saint-Domingue. Paris, Il 70. ^ Fonssagrives et Le Roy de Méricourt. Du mal-cœur ou mal d'estomac des jièyres. ]n Archives de médecine navale, 18tii, t. I, p. 362.
4i .1. P.OCHARD.
oncore au docteur Gricsinger que revient l'honneur d'en avoir découvert la cause.
Le mal-cœur est propre aux pays chauds et aux races colorées. L'Afrique en est le principal foyer; on le rencontre surtout à la côté occidentale, à Sierra-Leone et à la côte d'Or. Il est relativement rare au Sénégal, et n'a pas été signalé au cap de Bonne- Espérance, ni à la côte Orientale, mais nous sommes encore bien mal renseignés sur les maladies de celte région si peu fi'éqiientée, et comme les médecins de la marine observent souvent le mal-cœur à Mayotte, il est probable qu'il existe également sur la côte voisine. Enfin d'après Gricsinger, il est tellement répandu en Egypte, qu'on l'y rencontre dans toutes les classes de la société, chez les habitants de la campagne comme dans les villes, et qu'il atteint au moins le quart de la population. On l'observe également dans d'autres parties du globe, mais exclusivement chez des individus appartenant à la race noire, et il est permis de supposer qu'il y a été importé par la traite. C'est ainsi qu'il est commun chez les nègres et les mulâtres aux Antilles, et notamment à la Martinique, à Saint-Thomas, et à la Dominique; à Cayenne,à Paramaribo, dans les provinces intertropicales du Brésil, de Bio, à Bahia.
Les médecins s'accordaient à considérer celte maladie comme une névrose particulière de l'estomac, comme une forme d'anémie déterminée par les privations, les fatigues, les passions morales dépressives, une alimentation vicieuse ou insuffisante. Les propriétaires d'esclaves s'attachaient surtout à empêcher les malades de satisfaire le penchant irrésistible qui les porte à ingérer les substances les plus rcfraclaires à Tac! ion digeslive, telles que le plâtre, la craie, les cendres de tabac, la terre de pipe, etc., et Rufz de Lavison ^ dit avoir reîrouvé, sur quelques habitations, les masques en fer-blanc cadenassés par derrière, qu'on appliquait aux malheureux atteints de cette singulière dépravation du goût. On était bien loin de supposer que l'épuisement dans lequel ils étaient plongés tenait à la présence d'un entozoaire, lorsque Gricsinger, qui avait été frappé de la fréquence de la chlorose égyptienne, eut l'occasion de faire l'autopsie d'un sujet mort de celte maladie, et trouva l'intestin grêle rempli de sang et couvert d innombrables taches ecchy-
Rulz de Lavison, Chronologie dos maladies de la ville de Saint-Pierre [Marluiujiie. [Archiccsde )ncdeci)ie narale. Paris, 18G9.)
ÉTUDE SYiNTllETIQUE SL'H LES MALADIES ENDEMIQUES. 45
moliqucs auxquelles adhéraient une quantité considérable de pelils vers qu'il reconnut appartenir h cette espèce de némaloïdes découverte par Dubini à Milan, en 1858, et décrite sous le nom d'anhjlostome dnodéiial. Il n'hésila pas à attribuer la chlorose égyptienne à la présence de cet entozoaire. De nouvelles observations sont venues depuis confirmer celte opinion. En 1866, Grenet, chef du service de santé à Mayotlc, eut l'occasion de traiter plusieurs noirs de race Makoua atteints de cachexie africaine, et à la mort de l'un d'eux, il trouva le duodénum et le jéjunum remplis de caillots et de mucosités sanguinolentes, couverts d'un piqueté rouge et parsemés de petits vers longs de 5 à 10 milliinctrcs, qui lui offrirent tous les caractères assignés par Griesingerà Vankylostou e duodénal. Au mois de janvier de l'année suivante, il rencontra un second cas exactement semblable ; l'observation fut adressée comme la première aux Archives de médecine navcde et accompagnée de l'envoi d'une portion du jéjunum conservée dans l'alcool. Leroy de Méricourty trouva une quantité considérable d'ankylostomes longs de 9 à 15 millimètres, sur lesquels il put constater au microscope tous les caractères assignes par Davainc à ce nématoïde. A la même époque, Wucherer publiait, dans la Gazette médicale de Bahia, lerésultat de ses recherches sur cette maladie. Comme Griesinger et Grenet, il avait retrouvé l'ankylostome duodénal dans le tube digestif de tous les sujets qu'il avait autopsiés, et il arrivait a conclure que l'anémie profonde à laquelle ils avaient succombé était la conséquence de la soustraction constante du sang effectuée par ces parasites attachés comme des sangsues à la muqueuse de l'intestin grêle. Dans le cours de la même année, Riou-Kcrangal, médecin en chef à la Guyane française, signalait, dans son rapport officiel, des faits tout aussi concluants. «Nous avons pu, dit-il, constater sur une vaste échelle la présence de ces helminthes dans le tube digestif des sujets morts d'anémie. Nous les avons trouvés chez les Indiens coolies, les Arabes, les Chinois et surtout chez les Européens.
Des observations aussi concordantes faites sur des sujets de races diverses, et sur des points du globe si éloignés les uns des autres, nous paraissent décisives. Elles suffisent à nos yeux pour établir d'une manière définitive la nature de la cachexie africaine, et pour justifier la place que nous lui avons assignée dans notre cadre.
5" La trichinose. — Celte maladie est celle dont la nature jiarasitaire a été le plus récemment découverte, et comme la science a fait connaître en même temps les moyens de la prévenir, c'est assurément un des services les plus signalés qu'elle ait rendus de nos jours à l'iiygicne, un des plus beaux titres de gloire que le microscope soit en droit de revendiquer ^ La trichinose a très-probablement existé de tout temps. Des maladies épidémiques, sur la nature desquelles on n'a jamais été fixé, doivent vraisemblement lui être lapportées. Tel est peut-être le cas de celle qui a régné à Paris en 4828 et 1829. Restée à l'état d'énigme, et désignée en désespoir de cause par un de ses symptômes, l'acrodynie, dans laquelle les uns ont cru reconnaître l'ergolisme, et les aulres la pellagre, présente avec la trichinose une telle analogie de symptômes qu'il est permis de supposer, avec Le Roy deMéricourt, qui a le premier établi ce rapprochement ^, qu'elles ne constituent qu'une seule et même maladie. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'elle a régné à l'état épidémique, en Allemagne, longtemps avant répo(iue 011 on a pu lui assigner une cause. On la confondait alors avec d'autres maladies et le plus souvent avec la fièvre typhoïde. L'attention était cependant fixée sur les trichines depuis une vingtaine d'années. En 1852, Hilton, médecin de l'hôpital Guy, à Londres, les avait découvertes chez un malade mort d'une affection cancéreuse, mais il les avait prises pour de très-petits cyslicerques. D'autres médecins anglais firent des observations analogues, et arrivèrent à reconnaître la nature du parasite qu'ils avaient sous les yeux, mais sans pouvoir remonter à son mode de production. En 1840, on comptait déjà 24 cas publiés de cette singulière affection. C'est alors que les savants allemands s'en émurent et commencèrent une série de recherches qui ne devaient produire leurs fruits que vingt ans plus tard. 11 était déjà très-probable que les trichines musculaires ne représentaient que la première phase de développement d'un ver nématoïde, et qu'elles obéissaient dans leur évolution ultérieure à la théorie générale des générations alternantes; mais pour par-
* Voy. pour lliistoire de la trichinose :
Lascgue, de l'Etat actuel de la science sur les trichines de l'homme {Archives générales de médecine. Décembre 1862.)
Fritz, les Trichines et la trichinose (Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie Année 1860, pages 151, 148, 226, 242, 274, 506.)
^ Voy. Archives de médecine navale, t. IV, p. 451.
ÉTUDE SYNTHÉTIQUE SUn LES MALADIES ENDÉMIQUES. 47
venir à le constater, il fallait les trouver dans le tube digcstil'. C'est dans ce but que Leuckart et Kuchenmeister * instituèrent leurs expériences, dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer, mais qui eurent pour résultat de faire mieux connaître l'organisation et le mode de reproduction des trichines, d'établir d'une manière positive qu'elles ne pouvaient représenter en aucune manière la première phase du développement d'un des cntozoaires déjà connus, et qu'elles constituaient une espèce à part, le Trkhina spiralis, de l'ordre des nématoïdes. Il restait un dernier pas à faire; il fallait saisir chez l'homme les trichines à leur période d'immigration, il fallait démontrer qu'il en emprunte les germes aux animaux dont il fait sa nourriture. C'est à Zenker que revient le mérite de cette découverte. Au mois de janvier 1860, il trouva sur le cadavre d'une jeune fille morte à l'hôpital de Dresde, à la suite d'une affection qu'on avait prise pour une fièvre typhoïde, de jeunes trichines dans la plupart des muscles striés de l'économie, et, dans le jéjunum, des trichines mâles et femelles ayant acquis leur développement complet. En allant aux renseignements, il constata la présence de ces entozoaires dans un jambon provenant d'un porc tué quelque temps avant dans la maison qu'habitait la malade, et dont la chair avait déterminé des accidents chez tous ceux qui en avaient mangé. Ce fait, reproduit dans tous les journaux de médecine, eut en Alk magne un immense retentissement. De tous les côtés affluèrent les observations isolées, les relations d'épidémies, les travaux relatifs aux transformations du nouveau parasite, dont l'histoire fut bientôt complète. Il fut reconnu qu'il s'introduit dans le corps de l'homme par les voies digestives, qu'il provient exclusivement de l'usage de la viande de porc chargée de trichines, que ces animaux l'empruntent trèsprobablement aux cadavres des rats, des chats, des hérissons, des fouines abandonnés sur les fumiers ou dans les. champs, et qui en sont eux-mêmes infectés, sans qu'on ait pu jusqu'à ce jour en reconnaître la cause. Ces faits étranges ne tardèrent pas à éveiller l'attention des gens du monde; l'apparition d'une maladie nouvelle, aussi effrayante par ?on origine que par ses résultats, porta la terreur dans toutes les classes de la société; les gouvernements s'en émurent, ils ordonnèrent des enquêtes,
* Leuckart, Untei suc/iungen ûher Trichiiiaspiralis. Virchow's Arch'w, t. VIII, p. 350 et 535.
48 J. ROGIIARD.
pnblicrent des règlemenls de police, des inslriiclions pour les médecins cantonaux et pour les cxperls. Quelques années après, les mêmes craintes se produisirent en France, bien qu'on n'en eût pas encore observé un seul cas sur la rive gauche du Rhin, Aujourd'hui, cette émotion s'est apaisée, les précautions prises ont porté leurs fruits, mais les faits acquis <à la science restent comme un avertissement pour l'avenir. De 1860 h 1865, en Allemagne seulement, on ne compte pas moins de 40 épidémies ayant sévi dans plus de oO localités différentes. La plus meurtrière a été celle de lîelderskdjcn. D'après les renseignements fournis par le professeur Lebert (de.DrosIau) % on y a observé 400 malades et enregistré 100 décès sur une population de 2000 âmes environ. La dernière est toute récente; elle a eu lieu à la fin de 1869, à Schonebcck. Hanion, qui en a communiqué la relation à la Société médicale de Vienne, émet l'opinion que la trichinose est devenue endémique en Allemagne. Les statistiques les plus modestes portent à 2000 au moins les cas de trichinose qui se sont produits en Allemagne pendant ces cinq années. C'est du reste le seul pays où elle se soit montrée sous la forme épidémique. En France, ainsi que nous l'avons dit, on n'en a pas signalé un seul cas dans les villes ni dans les campagnes, dans l'armée ni dans la marine. Il en est de même en Belgique. Les faits signalés dans la province de Liège ont été reconnus- cou trouvés. On en a bien observé quelques-uns en Angleterre, en Amérique et même dans l'Inde, mais à l'état de cas isolés. La trichinose reste donc jusqu'ici confinée en Allemagne, et bien qu'elle s'y soit presque toujours produite sous forme épidémique, on peut la mettre au rang des endémies, au même titre que Fergotisme et la suelte, dont nous nous avons parlé précédemment. 11 résulte du rapport adressé en 18(i6 à l'administration, par MM. Reynal etDelpech-, qu'elle y existe depuis de longues années, qu'on en trouve des traces certaines à partir de 1845, que chaque année on en observe quelques cas dansla plupart des hôpitaux des grandes villes, et que, dans les autopsies de sujets morts à la suite d'autres maladies, on rencontre très-fréquemment des trichinoses anciennes guéries parl'enkys-
1 Lebert, Lettre sur les trichines [Bullelin de V Académie de tnéclecine, t. XXXI).
- Delpecli, Les Trichines et la trichinose chez l'iiommc et chez les animaux, rap. port lu à l'Académie de médecine, le 16 mai li!>G\. [Annales d hygiène pnOliqne et de médecine légale, 2" série, 1 800.)
temenl des parasites. La proportion est de 4 à 6 pour 100 autopsies à Leipzig, d'aprèsWagner. Sa fréquence en Allemagne tient d'une part, à ce que l'usage de la viande de porc y est très-répandu, surtout parmi les classes ouvrières, qui la mangent le plus souvent à l'état cru, ou après une cuisson tout à fait insuffisante pour faire périr les trichines, et que, de l'autre, ce parasite est assez commun chez les porcs de ce pays. Sur 40,000 de ces animaux abattus en moins de deux ans, on en a trouvé 31 infectés. Cette proportion paraîtra considérable si l'on songe qu'il a suffi d'un seul porc trichine pour causer la terrible épidémie d'Heldersleben dont nous avons parlé et qui fit périr un vingtième delà population.
H. Les parasites cutané^soni loin d'avoir en pathologie la même importance que les cjUozoaires. Ils sont de deux sortes : les uns appartiennent au règne animal et portent le nom d'epizoaires^ par opposition à ceux qui nous ont précédemment occupés, les autres appartiennent au règne végétal, et sont désignés habituellement sous celui à'épiphytes, bien que ce mot, pris dans son sens étymologique, ne doive s'appliquer qu'aux parasites qui vivent sur les plantes.
A. Parmi les épizoaires, ]e dragonneau et la chique sont les seules qui nous paraissent appartenir à notre sujet. Nous n'y ferons pas entrer la gale, parce qu'elle se rencontre partout où la misère, la malpropreté et l'incurie favorisent sa propagation, parce que l'acarus qui la produit n'a aucun rapport avec le sol, qu'il vit, se re|)roduit et meurt sous l'épiderme ou à sa surface. La gale, dit Rayer, n'est ni endémique, ni épidémique. On l'observe dans tous les climats, dans toutes les saisons, à tous les âges et dans toutes les conditions de la vie. C'est donc à tort que les auteurs la font figurer parmi les maladies endémiques de la Bretagne. Elle est encore assez répandue dans quelques-unes des plus pauvres communes du Morbihan et du Finistère, mais cela tient aux conditions que nous avons indiquées plus haut, et d'ailleurs elle y devient de plus en plus rare. Quant à Vichthyose et aux dartres, qu'on range aussi dans cette catégorie, nous pouvons affirmer qu'elles ne sont pas plus communes en Bretagne que partout ailleurs.
1" Le dragonneau, ver de Médine, ver de Guinée (filaria Medinensis) de l'ordre des nématoïdes, ne se rencontre guère que dans les régions intertropicales. On le trouve surtout en
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Afrique et plus particiilièrenient à la côte occidentale; dans la Séncganibie, sur les bords du Sénégal, à Podor, à Bakel, à Galam, dans le golfe de Guinée, à Sierra Leone. Il est inconnu dans le pays d'Axim, dans le Dahomey et dans la majeure partie du Soudan ; cependant Richardson l'a rencontré dans le S.-O. du Cordofan, à Tumale, et Bertherand le dit endémique à Tuggurt^ Clot-Bey, Bruce, Pruner, Fischer s'accordent à déclarer qu'il ne naît pas en Egypte, qu'on ne l'observe que depuis la conquête de Sennaar et du Cordofan, et qu'il y a été importé par des noirs de ces contrées. Il n'existe pas en Abyssinie, au dire de Guérault, et les médecins de la marine ne le signalent pas non plus dans leurs rapports sur les maladies du Gabon. Il est assez commun en Arabie et très-répandu dans l'Inde. D'après les statistiques de Morehead, il a! teint 5 individus sur 100 dans la présidence de Bombay ; il a pu en relever 2,927 cas sur les registres des hôpitaux de cette province %Mac Gregor rapporte que 200 soldats d'un régiment anglais y furent atteints de dragonneau, au changement de mousson, au moment où on commençait à le rencontrer chez les indigènes. Dans la division nord du Deccan, la proportion s'élève à 5 pour 100. Il n'est pas endémique dans l'archipel Indien; on ne l'y observe jamais chez les naturels. Il a été importé à Java par des noirs venus de Saint-Gorges d'Elmina (côte de Guinée), mais il ne s'est pas répandu dans la population» On le rencontre au Brésil, à la Guyane, aux Antilles, et particulièrement à Curaçao, où le quart de la population en est affecté, au dire deBremser. 11 est possible qu'il ait été importé dans ces parties de l'Amérique par les esclaves venus de la côte d'Afrique.
Le dragonneau est connu depuis les temps les plus reculés, puisque 200 ans avant J. C, Agatharchide de Cnide en signalait déjà la présence chez les habitanis des bords de la mer Rouge. Cependant son étude n'est pas encore aussi complète que celle des parasites de nos climats ; quelques points de son histoire restent encore obscurs. Il paraît certain que ses embryons se développent et vivent dans les eaux stagnantes et dans la vase
1 Berllicrand , E. L. Hygiène et médecine des Arabes. Paris, ISSà, in-8° , p. 426.
- Morehead. On Drucunculus mlheUh lighl Draijoons [Transact.of the med. and phy.tic. Soc. of Bombay. 1855). — Clinical Researc/ies on disease of India. London, 1850.
(]es marais. Sa fréquence après les granxies pluies et chez les individus qui vivent sur le bord des rivières, semble le démontrer. On n'a pu reconnaître encore d'une manière positive son mode de pénétration dans l'organisme. Quelques auteurs pensent qu'il s'y iniroduit par les voies digcstives, que ses embryons sont avalés avec les eaux non filtrées, qu'il fait effort pour s'échapper à une certaine époque de sa vie, afin de faire sa ponte au dehors, et que c'est alors qu'on le trouve dans le tissu cellulaire. C'est l'opinion de Motard, mais elle nous paraît inadmissible. On n'a jamais trouvé le dragonneau ailleurs que dans le tissu cellulaire, et c'est presque exclusivement aux membres inférieurs qu'on le rencontre. Sur 172 cas relevés par Gregor, il siégeait : 424 fois aux pieds, 35 fois aux jambes, et 11 fois aux cuisses. On ne le voit presque jamais que chez les gens qui marchent pieds nus. Il est donc infiniment probable que les larves de dragonneau s'attachent à la peau, s'introduisent, grâce à leur extrême ténuité, dans le conduit excréteur d'une glande sudoripare ou dans la gaîne d'un poil, s'y développent lentement, et finissent par traverser le derme pour pénétrer dans le tissu cellulaire. Cette évolution, d'après Davaine, peut durer de deux mois à trois ans. Nous ne mentionnerons que pour mémoire la singulière opinion émise, sous forme de doute il est vrai, par Littré et Robin, et d'après laquelle le trichina spiralis ne serait que la larve du fîlaire de Médine '.Il suffit pour en faire justice, de rappeler que l'évolution des tri chines a été suivie dans toutes ses phases, qu'il a été reconnu qu'elles ne pouvaient se rapporter à aucune des espèces antérieurement connues, que le domaine géographique de ces deux nématoïdes est séparé par une distance de près de 400 lieues, et que le dragonneau est aussi inconnu en Allemagne que les trichines à la côte d'Afrique, dans les Antilles et dans l'Indoustan. 2° La chique^ ou puce pénétrante, pulex penetrans de Linnée) , désignée au Brésil sous le nom de Tunga, de Jatecuba, de Migo7\ appelée par les Mexicains Tu ou Tungay (puce méchante), el par les Portugais Bichosdos pes, est un insecte du genre pulex, et de l'ordre des aphaniptères ; c'est du moins la place que lui assigne G. Bonnet% médecin de première classe
1 LiUré et Robin, Dictionnaire de médecine. Paris, 1865. - G. Bonnet. Mémoire sur la puce pénétrante ou chique [Archives de médecine navale, t. VIII, pnges If), 81, '258).
52 J. RÛCHARD.
de la marine, l'auteur du travail le plus complet qui ait paru sur ce sujet. La chique est, comme le dragonneau, un produit des régions torridcs : on la rencontre exclusivement dans la zone intertropicale des deux Amériques, au Brésil et enfin au Paraguay. Si l'on s'en rapporte aux assertions de Skripitzin, reproduites par Hirsch, elle serait aussi endémique à la côte occidentale d'Afrique, sur celle de Mozambique et dans l'intérieur du continent africain;" mais cet observateur a évidemment dû se tromper, car nous n'avons pu" trouver aucune mention de cette maladie dans les nombreux mémoires de ceux de nos confrères qui ont été attachés à la colonie du Sénégal, aux postes du haut' du fleuve et aux comptoirs de la côte d'Or et du Gabon. Des officiers, des médecins, ayant passé de longues années à la côte et dans le haut du fleuve, dans des rapports de chaque jour avec les indigènes, nous ont affirmé que la cbique y était inconnue. Les documents relatifs à Madagascar et à Mayotte sont également muets à cet égard, et nous n'avons pag eu occasion de l'observer à Nossi-Bé. Son domaine géographique reste donc borné à lapartie de l'Amérique que nous avons indiquée. Elle ne semble pas susceptible de s'acclimater dans les pays froids ; cependant G, Bonnet cite un fait qui permet de conserver quelques doutes à cet égard.
La nature du terrain ne semble pas avoir d'influence marquée sur son développement. Comme tous les insectes de ce genre, elle recherche les lieux habités où régnent la malpropreté et la misère, les vieilles huttes, les carbets abandonnés, les rez-de-chaussée des maisons mal tenues, les écuries, les étables à porcs particulièrement. Elle s'attaque à toutes les races sans distinction d'âge ni de sexe et n'épargne pas les animaux domestiques. Nous ne pouvons pas passer en revue la série d'accidents qu'elle détermine, les ulcères de mauvaise nature qu'elle provoque et qu'elle entrelient, les complications graves qui surgissent souvent, et parmi lesquelles la gangrène figure au premier rang. Ces détails spéciaux ainsi que ceux qui ont trait à l'histoire naturelle, ont été traités avec un remarquable talent par M. G. Bonnet dans le travail que nous avons cité et auquel nous avons emprunté la plupart des détails qui précèdent.
B. Les parasites cutanés d'origine végétale sont tous des cryptogames. Leur découverte encore récente a éclairé d'un
jour tout nouveau l'étude des affections du cuir chevelu, mais la plupart de celles-ci ne sont pas des maladies endémiques. La plique polonaise est la seule qui nous paraisse mériter ce nom.
1" La Plique (de 7:)véx£tv, mêler, entortiller) est également désignée sous le nom de trichoma, d'affection trichomatique, de plie. C'est une maladie du système pileux caractérisée par l'agglutination, le feutrage de la chevelure qui prend un développement énorme et se divise en touffes, en queues, en lanières de l'aspect le plus bizarre. Elle s'accompagne le plus souvent d'un suintement visqueux et fétide du cuir chevelu. Sa nature a donné lieu aux opinions les plus contradictoires, jusqu'à la découverte du tnjcophyton qui lui donne naissance. Les uns, comme Gascet Davikson, en niaient l'existence en tant (jue maladie particulière. Ce feutrage, cette agglutination n'étaient à leurs yeux que le résultat de la malpropreté, du défaut de soin, de l'habitude de porter les cheveux longs et de les couvrir de bonnets fourrés. Les autres la Considéraient comme le symptôme local d'une diathèse analogue à la syphilis, à la scrofule, au scorbut, au rhumatisme et à la goutte ; ils admettaient une diathèse trichomatique, un virus coltonique. Il est inutile aujourd'hui <le discuter ces opinions, puisqu'on sait à quoi s'en tenir sur la cause de la maladie. En 1845, Guensburg découvrit le mycoderme ou trichomaphyto de la plique polonaise, espèce du genre tricophyton voisine du tricophyton tonsurans de l'herpès tonsurant et de la mentagre. Cette découverte la fît ranger définitivement dans la classe déjà nombreuse des maladies parasitaires du cuir chevelu, à côte des différentes variétés de teigne, mais tandis que celles-ci sont disséminées à peu près partout sans offrir dans aucune contrée, un caractère de fréquence susceptible de fixer l'attention, la plique au contraire a un domaine géographique bien limité. On la rencontre sur le territoire de l'ancienne Pologne dopuis la Vistule jusque dans les monts Carpathes; elle est surtout très-répandue dans le grand-duché de Posen et en Lithuanie, où elle affecte plus particulièrement les districts de Luck et de Einsk. Elle règne également dans la Galicie, la Wolhynie, l'Ukraine; elle a été observée à l'état sporadique en Silésie, en Bohème en Souabe, en Prusse, en Saxe et même, suivant Metzlar, dans l'île de Ceylan. En somme, c'est une maladie endémique de la Pologne, ain^^i que l'indique son nom, Elle y est si ré-
5i J. ROCllAM».
pandue que, dans les gouvernements de Cracovie, deSandoniir et dans le duché de Sérésie, on la retrouvait, au commencement du siècle, chez les paysans, les mendiants et les juifs, dans la proportion de 2 à 3 sur 10 ; chez les nobles et chez les riches, dans celle de 2 sur 30 ou 40^ En 1844, Szokalski est arrivé, à l'aide de calculs très-approximatifs, il est vrai, à établir que le nombre des cas de plique pour la Pologne toute entière devait osciller entre 110,000 et 150,000. On ne sait pas d'une manière précise à quelle époque elle y est apparue. Quelques auteurs prétendent qu'elle y a été importée de l'Oiicnt, à la suite de la troisième invasion des Tartares,et qu'elle y est connue depuis 1285, mais le premier document scientifique un peu sérieux que l'on [jossède à son égard, date de 1599, époque à laquelle Laurent Starnigel, recteur de la faculté de Zamosk, consulta la faculté de Padoue au sujet d'une maladie nouvelle (Frank.).
2° Lepied'vie Madura. Nous croyons devoir ranger, en dernier lieu, dans cet ordre de maladies endémiques, une affection particulière à certaines contrées de l'Inde, et sur laquelle les médecins de l'armée anglaise ont appelé l'attention depuis une trentaine d'années. On la désigne sous le nom de pied de Madura, de pied de Gochin, de Goutlon-Mahdi, de Péricae (gros pied), de Anaycae (pied d'éléphant), de Kirinagrah, etc. Aces dénominations qui n'ont aucune signitication, Collas a préféré Y expressiondedégénération endémique des os du pied -et Carter, qui en a fait connaître la véritable nature, l'a nommé maladie du fongus de Vlnde '". Son domaine géographique s'étend depuis la pointe sud de i'Indoustan, jusqu'au nord du Pandjâb ; il est compris entre le 10^ et le 33"^ degré de latitude nord, et mesure près de 600 lieues dans ce sens. C'est dans la présidence de Madras que cette affection est le plus répandue, et notamment dans les environs de Madras et de Pondichéry, à Madura (province de Carnatic),à|Bellary (province deBalaghaut), à Cochin, à Cuddapah. On l'a observé également àBicanir (province d'Adjmir), à Bahawalpur, sur les frontières du Pandjàb,
* Lafontaine, Traité de la plique polonaise , in-8\ Paris, 1808.
- Collas, Leçon sur la dégénération endémique des os du pied. Pondichéry,
•» Vandyke Carier, The Fuugus diseaseof Indici. Bombay, .1861.
à Ilissar (province deDelhi), à Sirsa, à Jhelum dans lePandjàb, et enfin à Kiitch, à Kattywar et à Guzerat.
Cette maladie n'a guère été observée jusqu'ici que sur les natifs, et particulièrement sur les Hindous. Parmi les cas signalés dans les diflerents mémoires, on ne compte qu'un musulman. On la rencontre chez des individus de toutes les castes, mais ceux qui portent des chaussures, comme les Européens, en paraissent à l'abri. Elle attaque presque exclusivement les pieds, et jamais les deux pieds à la fois. Ce n'est que dans des cas extrêmement rares qu'elle s'observe aux articulations de la main. Sa marche est excessivement lente, cl jamais on n'a encore eu l'occasion de l'étudier à une époque voisine de son début. Les malades ne réclament le plus souvent les secours de l'art qu'au bout de plusieurs aimées, alors que le pied ne présente plus qu'une masse informe, d'une dureté ligneuse, couverte d'aspérités, criblée de trajets fistuleux, par lesquels la sonde pénètre jusque dans la substance des os. Les ouvertures llonnent issue à un liquide sanieux, jaunâtre, fétide, dans lequel nagent de nombreux corpuscules de forme irrégulière, dont la couleur varie du noir au gris, et qu'on rencontre également réunis en masses ovoïdes au milieu des tissus profondément altérés dans leur texture et devenus méconnaissables. Ces corpuscules constituent l'élément histologique spécial à la maladie. Carter, à l'aide du microscope, en a reconnu la nature et leur a assigné le caractère épiphytique. Presque à la même époque, Biddie arrivait au même résultat. La nature du parasite n'est pas encore bien déterminée. Biddie le range dans le genre oïdium j Carter pense qu'il appartient à celui des î?i?/a:o sporees.M.i. Berkeley partage cette opinion et propose de nommer ce champignon C/iio?wp/ie Carteri. Nous devons ajouter toutefois que Ch. Robin, qui fait autorité en pareille matière, a observé ces granulations sur un pied envoyé de P.ondichéry par Collas, et que nous avons eu l'occasion de voir nous-même. Cet éminent micrographe n'y a reconnu que des cellules d'épithélium prismatique, déposées en couches concentriques , et accompagnées d'une matière amorphe finement grenue et de gouttes graisseuses. Il peut donc encore rester quelques doutes sur la nature épiphytique du pied de Madura, toutefois, elle nous paraît assez probable pour justifier son admission dans le cadre des endémies parasitaires.
56 J. ROCIIAUD.
i\'^ Classe. — Maladies endémiques de nature virulente.
Parmi les affections spécifiques et contagieuses qui reconnaissent pour cause l'action d'un virus, il n'en est qu'un petit nombre qui offrent le caractère de l'endémicité. Nous rangerons dans ce nombre :
I. Maladies syphiloïdes . — A l'exemple de Rayer, nous désignerons sous ce nom ces formes dégénérées de la syphilis, particulières à certaines contrées, et qui ont été décrites comme des maladies spéciales par les auteurs qui les ont étudiées pour la première fois, et qui en ont méconnu le véritable caractère. Des observations plus complètes, des renseignements plus précis nous permettent aujourd'hui de débrouiller ce chaos et de faire cesser une confusion d'autant plus regrettable, qu'en fait d'affections syphilitiques, l'étiologie implique le traitement.
La syphilis n'est pas nue maladie endémique. Depuis la grande épidémie du quinzième siècle, elle a pénétré dans toutes les contrées du globe, et il n'est peut-être pas de maladie qui soit aussi universellement répandue. En Europe, où de bonne heure on a su la traiter d'une manière convenable, elle a notablement perdu de sa gravité primitive; nous n'avons plus sous les yeux qu'une forme mitigée de la redoutable affection qui s'y est implantée il y a quatre cents ans, mais, chezlespeuplesmoinséclairés, qui ne l'ont connue que plus tard, chez lesquels elle est abandonnée à elle-même ou hvrée à l'empirisme le plus inintelligent, où la misère et la malpropreté lui viennent en aide, elle a conservé toute son intensité première, et les médecins des régions intertropicales sont chaque jour témoins des épouvantables désordres (]u'elle produit encore chez les individus appartenant aux races colorées. Dans certaines localités, elle semble s'être combinée avec d'autres maladies, et notamment avec la lèpre et la scrofule, pour donner naissance à ces affections hybrides, dont nous allons nous occuper. Si l'on veut en bien apprécier les caractères, il ne faut pas les comparer à la syphilis que nous avons aujourd'hui sous les yeux; il faut, comme l'a bien compris Rollet, dans un travail remarquable, auquel nous ferons de nombreux emprunts % se reporter à l'époque de son invasion.
* J. Uollel, Recherches sur plusieurs maladies de la peau réputées rares ou exotiques, qu'il convient de rattacher à la syphilis [Archives générales de médecine, 18(31, 5" sciie, t. X.VI1, pagos 5, 2», 279).
étud:: synthétique sur les maladies endémiques. 57
On letrouve alors une analogie de symplomcs qui ne laisse plus de doutes dans l'esprit.
Dans le groupe des maladies sypliiloïdes, il en est qui méritent à peine ce nom, tant leur identité avec la syphilis est évidente; il on est d'autres qui, sous l'influence du climat, delà race, et peut-être de cette alliance patliologicjue dont nous parlions tout à l'heure, ont revêtu quelques caractères spéciaux qui ont rendu la méprise plus facile.
A. Nous rangerons dans la première catégorie : 1" Le scherlievo ou maladie de Flmne. Cette affection éclata tout à coup en 1800, dans le village de ce nom, voisin de la ville de Fiume, sous la forme d'une épidémie assez intense pour appeler l'attention du gouvernement. Elle se répandit les années suivantes dans les provinces de Buccari, de Viccodol et de Fuccini. Les observalions de Cambicri ', qui la décrivit à l'époque de son apparition, celles des médecins qui l'ont étudiée depuis, ne permettent pas de douter qu'ils aient eu affaire à une épidémie de syphilis, d'une gravité et d'une rapidité d'évolution exceptionnelles. Nous en dirons autant de la suivante, qui apparut quelques années auparavant dans une localité voisine, et qui paraît éteinte depuis 1814.
2" La falcadine {syphilis falcadina) a tiré son nom du petit village de Falcado, dans la province de Bellune, limitrophe du Tyrol, où elle fut introduite en 17SG par une mendiante, et observée [)ar le médecin italien Zecchinelli. Contagieuse au plus haut degré comme la précédente, aussi grave, aussi rapide dans sa marche, elle a été souvent confondue, dans le pays, avec des cas de scorbut, de cancer, de favus, et surtout avec la gale qui y est extrêmement répandue. C'est là ce qui a causé la confusion, qui a longtemps régné à son égard.
3° Le sibbeiis d'Ecosse est une maladie particulière à la région occidentale de ce pays, et surtout aux provinces de Galloway et d'Airshire. Elle y règne depuis la fin du dix-septième siècle, et les soldats de Cromwell sont accusés de l'y avoir importée. Gilchrist en a parlé le premier en 1765, et John Bell l'a décrite d'une manière très-complète. Elle attaque surtout les enfants qui la transmettent à leurs nourrices, et présente
* Cambicri, Sloria délia maladia di Sclierlicvo , Annali universali di inedicina, vol. Xil, liisc. 34-55, otlub. novembre 181!) ; lasc. 3L>, dicenibre, p. 275 Analyse dan^ le Journal général de médecine et de chirurgie {, XLII, p. 1.
58 J. ROCIIARD.
pour symptôme particulier une excroissance fongueuse de couleur cuivrée, qui lui a valu son nom de sibbens, et qui l'a fait désigner également sous celui de yaws-, à cause de sa ressemblance avec le pian dont nous parlerons bientôt. Le mercuie en est le seul remède spécifique. Tous les médecins qui l'ont observé, et notamment Swediaur et Wills la rapportent à la syphilis. Alibertl'a rangée dans le groupe des dermatoses véroleuses sous le nom de mycosis syphiloïde en même temps que le scherlievo, Rayer dans celui des syphiloïdes.
4" Le biittoii scurvy d'Irlande, se rapproche du sibbeus d'Ecosse par son domaine géographique, et par le symptôme qui lui a valu son nom. Observé par Autenrieth, en 1823, décrit en 1827 par Wallace, sous le^nom de morula, il a été étudié depuis par Corrigan, Osbrcy, Faye, Petterson, Wade et Kelly. On ne sait rien de son origine; on ignore à quelle époque il s'est manifesté en Irlande. On n'est pas mieux fixé sur sa nature. Les auteurs que nous venons de citer s'accordent à le considérer comme étranger au scorbut; le nom âebutton scurvy est donc essentiellement impropre. Wallace et Corrigan le regardent comme l'analogue du frambœsia. Les descriptions qu'ils en ont données se rapportent plutôt à des accidents secondaires de syphilis et à des cas de rupia.
5° Le mal de la baie de Saint-Paul, désigné dans le pays sous le nom bizarre de maladie des éboulements, et par Sorel, sous celui de mal de chicot, appai'ut dans la baie de Saint-Paul, entre 1770 et 1780, et s'y répandit si rapidement, qu'en 1785 on comptait au Canada 5800 personnes qui en étaient atteintes. La maladie étudiée pour la première fois par Beaumont, chirurgien français établi à Québec, et que le gouverneur envoya sur les lieux, offrait la même gravité de symptômes, la même rapidité d'évolution que les affections précédentes, et n'était comme elle qu'une épidémie de syphilis. « Tout bien considéré, dit Swediaur, celte maladie contagieuse du Canada et le sibbens d'Ecosse, me paraissent présenter l'image identique de la vérole du quinzième siècle. » C'est, en effet, ce qui ressort des descriptions que les auteurs nous en ont laissées. Ces mêmes caractères se retrouvent du reste dans toutes ces épidémies locales de syphilis au dix-huitième siècle, et notamment dans celles dont il nous reste à pailer, et que nous n'aurions pas men-
* Rayer, Traité des maladies de lu peau, 2"= cditiou 1855.
lioniiées, en raison de leur peu de durée, si nous ne les trouvions pas indiquées partout comme dos maladies endémiques. Telles sont :
6° Le pian de Nérac. Joseph Raulin, docteur en médecine et médecin ordinaire de la ville de Nérac, en la province de Guienne, a décrit sous ce nom très-impropre, une épidémie de syphilis infantile, propagée des enfants aux nourrices et réciproquement, et qui se manifesta à Nérac, au mois de juin 1 752.
1" Le mal de Sainte-Euphémie qui apparut dans la localité dont il porte le nom, au mois de mai 1827, n'éliit également qu'une petite épidémie de syphilis. La maladie avait été communiquée directement à une cinquantaine de femmes au moment de l'accouchement, par une sage-femme atteinte de chancre à l'index droit. Celles-ci l'avaient transmise à leurs enfants et à leurs maris, et, en quatre mois, il y eut, à Sainte-Euphémie, plus de 80 personnes contaminées. Il est véritablement inutile d'insister sur un fait aussi clairet aussi peu important.
8" La. maladie de Chavamie Lure^ observée en 1820, offre encore moins d'intérêt. Elle n'atteignit guère qu'une trentaine de personnes, ne sortit pas du cercle d'un petit nombre de familles, et ne dura pas plus de deux ans.
9 La maladie de Briinn, en Moravie, s'est encore dissipée plus rapidement. Eclose dans le courant de 1578, elle avait disparu au printemps suivant. En l'espace de quelques mois, elle avait atteint près de 200 personnes. La seule particularité intéressante de son histoire est son mode de propagation. Elle s'était montrée chez les premiers malades à la suite d'applications de ventouses scarifiées, faites sans doute avec un instrument contaminé, et ils l'avaient communiquée aux autres parles voies ordinaires de la contagion si active à celte époque. Ce n'est pas seulement au seizième siècle, qu'on a eu l'occasion d'observer des faits d'inoculation syphilitique par des instruments de chirurgie.
B. Les maladies auxquelles le nom de syphiloïdes s'applique à plus juste titre sont :
1" La Radesyye. Il règne en Norwége deux maladies endémiques, la Spedalskhed ei la Radesyge, qui ont été confondues jusqu'en 1847 , époque à laquelle Boëck et Danielssen les ont définitivement séparées^ Grâce aux remarquables travaux de ces
' Danielssen et Boëtk, Traite de la SpetUilsklied ou éléphantiasis des Grecs.
GO J. HOGIIARD.
deux médecins, on sait aujourd'hui que la spedalsklied n'est autre chose que la lèpre tuberculeuse, et que la radesyge en est complètement distincte. Cette dernière a éclaté en Norvvége vers 1710, et en Suède vers 1787. Elle y règne depuis à l'état endémique, particulièrement dans les trois arrondissements de Tjorn, Oroust et Lahne, oii elle atteint, d'après les calculs de Kjerulf, environ 1 habitant sur 5,000. En Norwége, le nombre en serait plus considérable et s'élèverait à 1 sur 1500 habitants. On la retrouve également, mais sous un autre nom, dans le Jutland, dans le Holstein, suivant le docteur van Deurs, et en Eslhonie, d'après Erdmann.
La plupart des médecins danois et norwégiens de notre époque la regardent comme une syphilis modifiée par le climat. Telle est notamment l'opinion des docteurs Hjort, Kjerulf et Magnus Huss, qui l'ont étudiée et décrite avec le plus grand soin dans ces derniers temps, le premier en Norwége, les deux autres en Suède, et qui la rangent dans la classe de ces affections indéterminées qu'on désigne sous le nom de pseudosyphilis ou de syphiloides . Cette manière de voir est aussi celle du docteur Boëck, qui, après avoir, en 1844, soutenu, au congrès des naturalistes de Christiania, que la radesyge était une maladie particulière bien distincte de la syphilis, a depuis reconnu son erreur, et propose de supprimer le nom de radesyge des cadres îiosologiques K
2° Le Pion d'Ajnérique, le Yaws d'' Afrique^ le Frambœsia de la plupart des dermatologistes, le Bobas du Brésil, le Gallao de Guinée, ne constituent qu'une seule et même maladie, et pour nous comme pour Rollet, c'est encore la syphilis ; mais ici les avis ont été plus partagés. Hunter qui s'y connaissait, regardait les deux maladies comme distinctes. C'était aussi l'opinion de Rayer, bien qu'il ait rangé le pian parmi les syphiloïdcs ; elle a été défendue depuis par Paulet, Sigaud, Gibcrt, Gintrac et les auteurs du Compcndium de médecine. Dazille, Alibert, Rochoux, Rollet, au contraire, le regardent comme une syphilis modifiée par le climat et la race. Les médecins de la marine, qui ont l'occasion de l'observer chaque jour dans les différentes contrées où i! règne à l'état endémique, partagent tous cette manière de voir. C'était celle de Bonjean, médecin en chef de nos
' Boëck, Trai(c de la radesyge. l'urib cl Clirislania, 1800,
établissements de l'Inde ; c'est encore celle du docteur Iluillet, médecin principal et auteur d'un excellent travail sur les maladies de ce pays^ A Mayolte, ou le pian est très-commun, la même opinion s'est accrédité parmi nos confrères. Grenet, que nous avons déjà cité à propos de Y ankylostome duodénal, l'exprime de la manière la plus Formelle. C'est, dit-il, un produit secondaire de la syphilis, identique aux plaques muqueuses, aux pustules plates, contagieux comme elles, et justiciable comme elles du traitement mercuriel, dont l'efficacité est aussi constante que rapide ^ Le docteur Silliau m'a affirmé avoir vu, sous son influence, des guérisons s'opérer en moins d'un mois. On observe les mômes récidives après un traitement insuffisant. On voit souvent sur le même sujet des accidents syphilitiques incontestables, coïncidant avec des tubercules de pian. Il n'est pas rare aux Comores de rencontrer le pian chez des enfants nés de parents syphilitiques, la syphilis constitutionnelle chez des hommes dont les femmes sont atteintes de pian, et réciproquement. Cette maladie paraît spéciale aux races colorées. On la rencontre à la côte occidentale d'Afrique, depuis la rive gauche du Sénégal jusqu'au cap Négro. Le frambœsia s'observe à la côte de Coromaudel, mnis il n'y attaque que les Indiens, d'après Huillet. Il est commun aux Moluques, où comme nous le verrons, on lui donne un nom spécial. Van Leent en a vu quelques cas à Sumatra, chez des enfants indigènes de race pure ^. Il existe à la côte de Mozambique, une maladie qu'on désigne dans îe pays sous le nom de bubas, et qui n'est autre chose que le pian. Le docteur PintoRoquete de la marine portugaise en a aussi constaté la nature syphilitique. Elle est, comme nous venons de le dire, très-commune aux Comores; on la retrouve dans le sud des États-Unis, aux Antilles, à la Guyane, dans presque toute l'Amérique méridionale, et notamment sur la côte de l'Amérique centrale et du Brésil. On doit également rattacher à cette maladie: A. Le Bouton iVAmhoïne, endémique dans l'Archipel des
* Iluillet, Hygiène des blancs, des mixtes et des Indiens à Pondic/iéry. Pondichéry, 1867.
^ A.-L. -Z. Grenet, Souvenirs médicanx de qucdre années à Mayottc, Thèse, Montpellier, 1800.
^ Van Leent, Les possessions néerlandaises des Indes orientales [Arch. de méd. nav., année 1867 et suivantes),
Moluques. Il a été décrit pour la première fois par Bonlius, qui avait déjà reconnu son analogie avec la maladie vénérienne {admodum similis morbo venereo)^. La seule différence qu'il ait constatée, c'est que la maladie dont il parle peut se transmettre en dehors de tout rapport sexuel. Nous nous sommes déjà prononcé sur la valeur de ce caractère. Rayer, qui s'est borné à reproduire la description latine de Bonlius, ajoute cependant : « Cette maladie ressemble beaucoup au Sclierlievo, qui lui-même paraît devoir être rattaché à la syphilis ^ » Des recherches plus récentes ont prouvé que le bouton d'Amboine n'était autre chose que le framboesia dont nous venons de démontrer la nature .syphilitique.
Il atteint plus particulièrement, d'après van Leent, les individus de race nègre ou malaise, et les métis provenant du mélange de ces races ou de leur croisement avec des Européens. Ceux-ci ne sont pas toujours épargnés. Les cas les plus fréquents et les plus graves s'observent chez les enfants indigènes, depuis la naissance jusqu'à l'âge de 10 à 12 ans. Le Bouton d'Ambonie est contagieux, inoculable et surtout transmissible par voie d'hérédité. Ses récidives sont fréquentes. On le voit souvent uni à des affections analogues telles que le j)soriasis, l'ichthyose, la lèpre et les graves désordres qu'il occasionne sont parfois suivis de mort ^.
B. Le Tonga de la Nouvelle-Calédonie, décrit pour la première fois par de Rochas \ Il est tellement répandu dans cette colonie, qu'il n'y épargne qu'un petit nombre d'indigènes. 11 existe aussi , d'après le dire de notre confrère, à Tonga-Tabou, aux Wallis et aux îles Fidji. Il s'observe également sur les deux sexes et à tous les âges de la vie, mais beaucoup plus souvent chez les enfants, où il se manifeste sur toutes les parties du corps, à la face, au pourtour de l'anus, aux organes génitaux, à la commissure des doigts, tandis que les adultes ne le présentent habituellement qu'aux pieds et aux mains. Cette maladie, dit de Rochas, est une espèce de frambœsia plus voi-
* Bontius, Medicina Indoriim. In-4'', Lugduni Balavorum, 1718.
- Rayer, Traité théorique et pratique des maladies de la peau, t. III, p. 806, 2' édition. Paris, 1835.
^ Van Leent, Les possessions néerlandaises des Indes orientales. {Archives de médecine navale, 1870, t. XIII, p. 15.)
'^ Le Rocliap, Essai sur lat opographie hy(/iénique et médicale de la Nouvelle- Calédonie. Tiièse fie doclornt, f'ari?, 1SC0.
sine de l'yaws que de toute autre forme, et la description trèscomplète qu'il en donne, démontre, en effet, son identité parfaite avec celle dont nous venons de parler.
II. Maladies charbonneuses. — Les affections charbonneuses chez l'homme se présentent sous deux formes : la pustule maligne et Vœdème malin. La première est infiniment plus fréquente que la seconde. Quant à la fièvre charbonneuse essentielle , au charbon symptomatique d'une affection charbonneuse spontanée, leur existence n'est pas prouvée.
La pustule maligne, signalée par tous les auteurs comme une affection endémique de la Bourgogne, s'observe aussi, mais plus rarement dans la Franche-Comté, la Champagne, la Brie, la Lorraine, l'Alsace, la Provence, le Boussillon et la Beauce, tandis qu'elle est inconnue en Normandie, en Bretagne, dans la Flandre, l'Artois, le Limousin, la Sologne, le Nivernais et l'Auvergne. C'est une maladie contagieuse et virulente, presque toujours transmise à l'homme par des animaux atteints d'affections charbonneuses. Ces deux points sont les seuls qui se rapportent à notre sujet.
Le Malvat du Languedoc, décrit par Ozanam comme une maladie endémique, dans cette province et surtout aux environs de Castres, n'est que la pustule maligne à laquelle les habitants du pays ont donné ce singulier nom.
III. Vophthalmie purulente est une maladie endémique bien autrement intéressante que celles qui précèdent. L'Egypte paraît en avoir été le berceau. Elle y est connue de temps immémorial, et toutes les fois qu'elle a fait invasion en Europe, c'est à la suite d'événements qui ont multiplié ses relations avec le Levant. Les guerres qui ont si souvent désolé l'Egypte en ont été l'occasion la plus fréquente. Il est permis de supposer que les armées romaines qui la répandirent dans toute l'Europe occidentale, à l'époque des conquêtes de César, en avaient puisé le germe sur les bords du Nil. On la vit reparaître en France à l'époque des Croisades. Saint-Louis, au retour de sa première expédition en terre sainte, ramena comme on le sait à Paris trois cents chevaliers aveugles, pour lesquels il fonda l'hôpital des Quinze-Vingts. L'expédition française de 1798, fut le point de départ d'une explosion nouvelle. Elle se montra dans les rangs de notre armée dès la fin de l'an VI, et après la bataille du 50 ventôse, an IX, presque tous les soldats campés
Oi J. P.OCIIARD.
sur les bords du lac Maréotis, en furent atleinls. En deux mois et demi, dit Larrey\ on observa, dans les hôpitaux, plus de 5,000 cas d'oplithalmie. Les Anglais ne furent pas plus épargnés. A leur retour, en 1805, ils répandirent la maladie sur leur passage ; on la vit éclater à Malte, en Sicile, à Gibraltar, en Espagne et en Portugal. L'année suivante, elle s'étendit à toutes les divisions de l'armée britannique, et le nombre des aveugles s'y éleva à plus de 5,000. En 1815, quand toutes les armées de l'Europe se furent rencontrées dans les champs de Leipzig, l'ophthalmie se transmit de l'une à l'autre; elles la rapportèrent dans leurs pays, et la Prusse, l'Autriche, la Pologne, la Russie, la Suède et la Belgique la virent apparaître à leur tour. Elle existe encore à l'état endémique dans cette dernière contrée, mais on n'est pas d'accord sur l'époque à laquelle elle s'y est implantée. Les uns la font remonter au treizième siècle , époque à laquelle les Belges eurent de fréquentes relations avec l'Egypte ; Desmarres croit que c'est à la suite de la bataille de Waterloo qu'elle y a pris racine. Il est probable que c'est aussi l'Egypte qui l'a transmise aux régions voisines de l'Asie et de l'Afrique , oii nous la retrouverons bientôt, mais, nulle part, elle ne sévit avec autant d'intensité que sur les bords du Nil. Prosper Alpin, qui en a donné la première description complète, la considérait comme un fléau aussi grand que la peste. Dans l'élé, ditil, sur cent personnes, cinquante au moins en sont atteintes. Volney, Pariset, ont émis des évaluations analogues. Elle est plus répandue sur le littoral que dans l'intérieur, et le Caire paraît être sa ville de prédilection. Elle (igure également au nombre des maladies les plus communes dans la régence de Tripoli. Là, comme en Egypte, toutes les variétés de blépharite, de kératite, se rencontrent cà chaque pas. On n'y voit que des borgnes, des aveugles et des gens porteurs de bandeaux. L'ophthalmie purulente se rencontre également dans l'intérieur de l'Afrique, surtout dans les régions arides, et plus spécialement dans le Damerghou. A Kano la cécité est si commune qu'on a assigné aux aveugles un quarlier spécial.
Elle est moins répandue en Asie, cependant on l'observe en
* D. Lnrrey, Belation historique et c/iirurgicale de Vexpédition de Vannée d'Orient. Paris, 1805.
ÉTUbE SViSTHETIQUE &\}[{ LES MALADIES EiNDEMiQUES. (15
Syrie, où elle règne à toutes les époques de l'année, mais principalement auv mois d'août et de septembre. Elle est irèscommune dans le Turkestan, l'Afghanistan, le Pandjâb el dans tontes les provinces de la Chine. Au Japon, elle se montre à peu près tous les ans sous la forme épidémique, pendant la saison des chaleurs. « Quand on arrive dans cette contrée, dit le docteur Besombes*, on est effrayé du nombre d'aveugles et de borgnes que renferme la population. On est étonné d'entendre dans les rues d'Yokohama, de Nagazaky, de Yédo, une série de sifflets qui se croisent en tous sens; ce sont des aveugles qui annoncent de cette manière leur présence, et invitent les passants à s'écarter de leur chemin. » La frégate la Sémiramis, sur laquelle était embarqué ce confrère, en a compté 170 cas sur 5'20 hommes d'équipage. Le Diipleix en avait une douzaine à son bord, et les trois quarts de l'équipage d'une coi vetle anglaise de la même station, en étaient atteints. Elle est fréquente aux lies Orientales, d'après \j\n Leent.
L'ophthalmie purulente s'observe également en Amérique, mais sous la forme épidémique, et dans les pays à esclaves seulement. Elle y était autrefois importée par les négriers, à bord desquels elle faisait souvent d'affreux ravages : Boudin cite le fait d'un navire affecté à ce hideux trafic, et qui, parti de la côte d'Afrique avec 22" hommes d'équipage et 160 noirs, n'avait plus en arrivante la Guadeloupe, qu'un seul homme en état de le conduire. Depuis trois siècles, dit Sigaud, l'ophthalmie africaine n'a pas cessé de régner sur tous les points en contact avec les négriers. Us l'ont fréquemment importée au Brésil, et lorsqu'elle s'y déclare, elle débute toujours par les établissements publics, et notamment par ceux qui renferment beaucoup d'enfants, comme la maison des orphelines et l'hospice des enfants trouvés de Rio-Janeiro. Elle se répand de là dans la ville et les campagnes^.
Quelque opinion qu'on adopte au sujet de son origine et de ses migrations, il est certain que, dans tous les climats et à toutes les époques elle a toujours présenté les mêmes caractères. Vophthahnie cV Egypte, Vophthalmie asiatique, Vophtlialmie belge, Vophthalmie des armées, des casernes, etc., ne sont
' A. Besomhes, De rophthalime piiruleitte spontanée. Tlièse de Montpellier
* J.-F.-X. Sigaud, Du Climat et des maladies du Brésil. Paris, 184i.
J. ROCHARI). 5
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qu'une seule et même maladie, et cette identité de symplômes est une preuve de sa spécificité. Sa nature virulente et contagieuse est aujourd'hui reconnue par tout le monde. On peut la suivre à la trace, lorsqu'elle marche avec les armées, lorsqu'elle traverse l'Atlantique à bord des navires qui se livrent à la traite. Les faits de propagation isolée sont en Belgique d'observation journalière: on y voit des soldats congédiés la rapporter dans leurs villages et la communiquer à tous les membres de leur famille ; enfin, des expériences faites sur les animaux et même sur l'homme, ont démontré de la façon la plus incontestable, l'extrême virulence du muco-pus qui en est le produit. 11 est donc inutile de revenir sur celte question jugée.
\'' Classe. — Maladies endémiques dont la cal'se est