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CHAPITRE IV

Le doipaine de la police de sûreté est illimité : tous ce qui touche à la défense des personnes ou des propriétés lui appartient. La police politique a des détracteurs; la police de sûreté n'en a point; elle n'excite de plaintes que quand elle n'atteint pas son but, et ceux qui pensent que le gouvernement ne doit prendre aucune mesure contre les actes qui menacent sa sûreté trouvent très bonnes toutes celles qui tendent à défendre leur bourse ou leur existence.

La police de sûreté est présente partout où se font de grands rassemblements, dans les théâtres, dans les fêtes, dansJes promenades où se presse la foule. L'émeute et la sédition la' font apparaître sans délai : partout elle a pour éclaireurs ses agents, et pour force suprême la garde municipale, et au besoin toutes les troupes d'une garnison nombreuse. C'est elle qui assure l'exécution des lois et. des ordonnances relatives à la surveillance des personnes, qui délivre des passeports aux voyageurs, des permis de séjour ou des livrets à ceux que la loi assujettit à cette mesure d'ordre, qui vise les passeports des étrangers, les cartes de sûreté exigées dans quelques situations spéciales, les permissions ou congés accordés à des militaires, qui visite les hôtels garnis et en suit le mouvement. Selon les circonstances, elle se montre tolérante ou rigoureuse dans son action; toujours, elle

s'attache avec un soin constant à n'imposer anx citoyens aucune gêne inutile.

A ces mesures générales elle joint des précautions spéciales dans certains cas déterminés : un aliéné se livre à des actes de violence, il est enfermé; un enfant a été abandonné sur la voie publique, il est placé dans un hospide; un citoyen a disparu, des recherches sont faites pour le retrouver ; une mort subite et imprévue inquiète le public, les hommes de l'art en constatent la cause; la flamme dévore une maison, les pompiers accourent étouffer l'incendie; les professions dangereuses sont réglementées; certaines armes prohibées, ceux qui les vendent soumis à des injonctions particulières ; les maisons d'aliénés, celles où les enfants sont placés en sevrage visitées, tenues à des formalités nombreuses; des secours sont organisés, des instructions répandues pour rendre à la vie les noyés et les asphyxiés : partout où l'existence d'un homme est en péril, la police apporte une lumière, une précaution, un secours.

Cette protection ne s'arrête point aux personnes. Si des loteries et des maisons de jeu clandestines se substituent aux établissements officiels, que le Gouvernement de Juillet a eu la gloire de supprimer, des agents adroits les surprennent et les livrent aux tribunaux. Si des jeux de hasard sur la voie publique tendent leurs embûches à l'innocent pécule de l'ouvrier, la main du sergent de ville les disperse et saisit le cupide banquier. Les brocanteurs, les revendeurs, ces proxénètes du vol, obligés de rendre compte de tous les actes de leur commerce, vivent sous le poids d'une complicité toujours suspendue sur leur tête.

Mais les services de la police de sûreté éclatent spécialement dans sa lutte infatigable, habile, courageuse, contre les classes perdues de la société, qui semblent en guerre déclarée avec ses institutions et ses mœurs.

Il est au fond de la population de toutes les grandes villes un ramassis de misérables qui vivent en dehors des lois, n'ayant pour règle que leur cupidité, pour moyens que le crime, pour dieu que leurs passions. Le vol est leur ressource, la plus infâme débauche leur volupté, la prison ou Véchafaud leur inévitable fin. Tous les jours, devant les tribunaux, ils épouvantent l'auditoire moins encore par leurs méfaits que par l'insolence de leur langage et le cynisme de leurs gestes. Certains quartiers, certaines rues, certaines maisons, les reçoivent habituellement; d'affreux repaires sont le théâtre de leurs orgies ; des logeurs leur louent des bouges malpropres où ils passent les nuits pêle-mêle ; si cette ressource leur échappe, ils fuient dans la campagne et trouvent dans les carrières un sinistre asile, ou bien ils errent dans les rues, évitant la patrouille qui les poursuit, épiant l'habitant désheuré qui leur livrera sa bourse. Ils se sont fait une langue à part, déjà vieille, que Cartouche parlait, et qui s'enseigne , dans les bagnes et s'y transmet d'une génération à l'autre. C'est ainsi que vivent pour la plupart les forçats évadés et les libérés qui ont rompu leur ban, tous ceux enfin dont la vie est une perpétuelle violation des lois; ils se connaissent entre eux, se soutiennent, se concertent et préparent ensemble les attaques nocturnes, les escalades, les brigandages dont ils vivent. Cette détestable industrie se répartit selon les

capacités diverses : le crime a ses spécialités et suit la règle économique de la division du travail. Toutes les variétés du vol, la filouterie, Fescroquerie, l'attentat avec violence, fournissent leur contingent. Les uns sont chargés de découvrir les occasionsMu larcin, les autres de l'exécuter ; l'intelligence et la force se partagent les rôles. Certains exploits sont préparés de longue main, étudiés, combinés avec un soin redoutable et des précautions effrayantes. Des receleurs accrédités tiennent toujours allumés des fourneaux sur lesquels l'or et l'argent non monnayés, la vaisselle, les bijoux, sont immédiatement rais au creuset et convertis en lingots ; ils possèdent dans leurs rangs des serruriers pour fabriquer les fausses clefs, des cochers de voitures publiques pour opérer les transports, des faussaires pour contrefaire les écritures ; ils envoient leurs affidés reconnaître la disposition des appartements, prendre l'empreinte des serrures, compter les membres de la famille, étudier ses habitudes ; ils provoquent des attroupements sur la voie publique, soit qu'ils y engagent une dispute, soit qu'ils y établissent un chanteur ou une troupe de saltimbanques , et la curiosité sans défiance leur paie son tribut. L'étranger crédule tombe dans leurs filets; le caissier sans expérience voit son sac d'argent s'échapper avec le voleur qui le lui ravit; la voiture chargée de marchandises, si son guide la quitte un seul instant, est aussitôt dévalisée. L'étalage extérieur de la boutique leur est une proie toujours offerte. Au foyer des théâtres, aux sermons des prédicateurs en vogue, dans les promenades publiques, partout où le beau monde se rassemble, se trouve quelqu'un des leurs, vêtu avec goût et luxe, affi-

chant des maaières distinguées, se mêlant à la foule avec aisance, et bientôt montres, lorgnettes et bijoux ont disparu entre ses mains; des femmes jeunes et brillantes entrent dans les magasins, se font montrer cent objets précieux et glissent avec adresse les plus riches sous leur élégante pèlerine. On ne saurait dépeindre la fécondité de leurs ruses, l'audace de leurs projets, Téner^ie de leurs moyens d'exécution : ils forment une vaste conspiration, organisée sur tous les points, contre quiconque possède quelque chose, et qui n'est déconcertée par aucune difficulté, contenue par aucun frein, effrayée par aucun danger.

C'est à la combattre, à la réduire à l'impuissance, que se consacre la police de sûreté, et elle y déploie un zèle, une habileté, un courage dignes des plus grands éloges. Elle comprend aussi des agents publics et des agents secrets ; les premiers surveilleut les voleurs sans se joindre à eux ; les seconds s'en approchent davantage, et sans jamais, en aucune façon, de loin ni de près , tremper dans leurs méfaits , il les rencontrent, les connaissent personnellement, et peuvent avec exactitude révéler le caractère , les menées de ces misérables, sauvages égarés au milieu de la civilisation, et qui pourraient se rire de nos lois, si la société n'avait point à son service des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et des bouches pour redire les secrets de leur perversité. Les agents de la police savent leur signalement et les suivent obstinément dès qu'ils les trouvent en campagne; ils se mêlent à leur tour au public pour le protéger ; ils saisissent la main encore nantie de l'objet volé, et le rendent au

passant surpris et charmé d'une vigilance publique qui garde sa bourse mieux que lui-même; il les suivent dans Fhôtel où les attire une riche proie, dans Fescalier obscur qui conduit au logis solitaire d*UD pauvre ouvrier au travail, ou bien il les attendent au dehors et s'emparent à la fois du voleur, de ses instruments et du fruit de ses rapines. Quand un receleur est connu, ils prennent possession de sa maison; sans se montrer, ils en ouvrent la porte à ses clients éhontés, et ceux-ci, au lieu du complice qui leur donnera le prix du butin, trouvent l'agent de la force publique qui les prend au collet. Sur le récit des circonstances d'un vol, ils pourront en dire l'auteur : il y a quelques années, les médailles de la Bibliothèque nationale ayant été soustraites, les agents, à la vue des procédés employés, désignèrent l'homme qui, plus tard, se déclara lui-même coupable. À défaut de ce signe spécial, un instinct merveilleux les guide; le moindre indice les éclaire : le papier qui a bourré l'arme à feu, un instrument oublié, la trace des pas, les souvenirs des voisins, les produits du crime retrouvés, des dépenses excessives sans ressources justifiées, un mot échappé dans la colère ou l'ivresse, rien n'est négligé ; toutes les mémoires sont interrogées, les circonstances constatées , les informations recueillies. A certaines époques, les logis publics mal famés, les cabarets infects de la populace, sont tout à coup fouillés, pendant la nuit, tous à la fois, à l'improviste, parles brigades de la police de sûreté; des patrouilles nombreuses entourent les carrières de la banlieue, en ferment les issues, en explorent les profondeurs. Ces expéditions mettent sous la main de l'autorité une foule de repris

de justice, de forçats, de misérables sans ressources, sans papiers, sans moyens d'existence : les évadés sont renvoyés au bagne ou dans les maisons centrales, les libéra I)Oursuivis judiciairement pour rupture de ban, les gens sans asile pour vagabondage , et Paris peut reposer plus tranquille, délivré, au moins pour quelque temps, de la présence de ces hôtes faméliques et désespérés. La nuit, les agents de sûreté se répandent dans les rues et par petits groupes, bien armés, bien résolus; ils parcourent les lieux les plus déserts, les plus propres à tenter Faudace des malfaiteurs; ils se glissent dans Fombre, sans bruit, se blotissent le long des maisons, arrêtent l'individu qu'ils trouvent porteur de paquets suspects ou même embarrassé dans sa contenance, et jugent d'après ses réponses s'ils doivent le laisser continuer sa marche?, le reconduire au domicile qu'il s'est donné, ou le mettre en lieu sûr. La garde municipale leur prête assistance pour ces courses nocturnes, et des patrouilles, ou les pas n'ont point de bruit et l'uniforme point d'éclat, saisissent aussi et les individus prêts à commettre un crime et ceux qui emportent dans les ténèbres les produits délateurs du crime déjà commis. Ainsi, les défenseurs de l'ordre et du repos public riva- Usent d'activité, de persévérance et d'adresse avec les familiers du crime ; la reconnaissance des honnêtes gens récompense leurs efforts, la force sociale les soutient, le sentiment du droit les relève, les anime et assure leur succès.

Le premier soin de tout malfaiteur arrêté est de cacher son nom et d'empêcher que son identité ne soit consta-

tée ; la police de sûreté a des agents dont la mémoire impitoyable retrouve les traits de tous ceux qu'ils ont une fois aperçus; ils appliquent, avec une exactitude qui n'est jamais en défaut, tous les signalements publiés par l'autorité administrative. Les archives de la préfecture de police contiennent en outre, sous le titre de sommiers judiciaires, l'état, toujours au courant, de tous les individus condamnés par les juridictions criminelles ou correctionnelles des départements. Plus de 800,000 noms y sont inscrits, et chacun est suivi de la liste complète de tous les jugements de condamnation où il figure. Cet état qui occupait quatre cents registres, dont les feuilles supplémentaires remplissaient quarante caisses en bois, est aujourd'hui distribué sur des bulletins individuels, contenant chacun tout ce qui concerne un même individu et placés sur des rayons, par ordre alphaBétique, de manière à en rendre le triage simple et commode. Les sommiers judiciaires sont d'une immense utilité : chaque jour, ils permettent de répondre aux hypocrites protestations d'anciens condamnés qui, traduits de nouveau en justice, comptent sur l'oubli de leurs premières fautes : en quelques minutes, tous leurs antécédents sont découverts et retracés. La facilité et la promptitude de ces recherches excitent souvent l'admiration des étrangers et confondent les accusés. Grâces aux sommiers judiciaires, à Paris, les magistrats du ministère public, informés de toutes les condamnations déjà subies par un prévenu, peuvent éclairer les juges sur ces antécédents, etrequérif, s'il y a lieu, les aggravations de peines applicables aux récidives. Les juridictions des départements pourraient

recourir avec la même utilité à ces documents officiels, qui embrassent toute la France, mais la plupart paraissent en ignorer l'existence.

La préfecture de police a cessé depuis longtemps d'employer des repris de justice dans les brigades de sûreté, et ceux qui en font partie ont un titre reconnu, sont payés sur le budget de la ville de Paris et figurent en nom sur les états du personnel. Ils ne diffèrent des autres agents qu'en ce qu'ils ne portent point d'uniforme, mais on ne pourrait leur en donner un sans les frapper d'impuissance. Cependant, outre ces agents, la police recueille les informations qui lui sont fournies par des individus auxquels elle ne confère ni titre ni traitement régulier, et qui n'appartiennent pas à l'administration. Cette partie de la police peut être considérée comme secrète, et ses agents, il faut en convenir, sont quelquefois mêlés aux désordres et aux méfaits même de ceux qu'ils dénoncent. Aussi est-elle l'objet d'une vive réprobation et l'on ne saurait s'en étonner ; il est naturel en effet que la délation excite le dégoût des âmes droites, mais faut-il préférer le repos des coquins dont ces révélations troublent l'industrie au repos des honnêtes gens qu'elles assurent souvent ? En quoi consiste d'ailleurs les révélations que reçoit la police ? Elles sont purement officieuses, et lui servent seulement de lumières dans les ténèbres où son devoir lui ordonne de pénétrer. Si elles devenaient la base de condamnations, on aurait droit d'en flétrir l'emploi, mais elles ne percent jamais le mystère qui les enveloppe. La nécessité en est si évidente en certains cas, qu'il est difficile de croire qu'aucune police s'en passe entièrement : par la police secrète, l'administration apprend

un complot formé contre la vie d'un citoyen qu'on veut dépouiller ; elle y met obstacle en avertissant la victime désignée, en plaçant des gardes dans sa maison. Informée d'un projet d'évasion, elle prend les précautions nécessaires pour en empêcher l'exécution. Un forçat libéré a rompu son ban et se cache dans Paris ; elle le fait saisir avant qu'il se soit livré à de nouveaux crimes. Vaudraitil mieux que l'assassinat fût commis, l'évasion consommée, la sûreté de tous menacée par la présence d'un bandit en révolte contre les lois-? Que les révélations de ce genre soient parfois un acte odieux de la part de ceux qui les font, que les magistrats à qui elles parviennent ne les reçoivent qu'avec répugnance, cela se peut ; mais au lieu de blâmer ces derniers, il faut leur savoir gré de faire passer les devoirs de Thomme public avant les scrupules de l'homme du monde. C'est à tort qu'en accusant la police française d'encourager la délation, on Tamise sous ce rapport au-dessous de la police anglaise. La délation est provo([uée et récompensée par les lois de l'Angleterre. Dira-t-on qu'au moras elle affronte le grand jour? oui, sans doute, elle se montre jusque dans le sanctuaire de la justice, où elle reçoit le prix des condamnations qu'elle dicte. Si la police française l'accueille, die ne lui demande que des renseignements qu'acné contrôle ensuite et qu'elle ne communique pas même à l'autorité judiciaire. En Angleterre, la délation suit le crime et reçoit une réoompense publique ; elle ne reçoit pas un salaire au nom de la loi. Lequel des deux systèmes garantit mieux la sécurité des citoyens et satisfait davantage la morale publique?

A la surveillance des malfaiteurs se lient étroitement

la garde et la police des prisons également confiées au préfet de police. Paris renferme huit maisons de détention : le dépôt de la préfecture de police où sont d'abord conduits tous les individus arrêtés, la maison d'arrêt de Mazas pour les prévenus hommes, les Madelonnettes et Sainte-Pélagie pour les condamnés correctionnellement, la Conciergerie pour les accusés renvoyés en cour d'assises, la prison de Saint-Lazare pour les femmes prévenues ou condamnées correctionnellement, le dépôt de la rue de la Roquette pour les condamnés qui doivent être dirigés sur les bagnes ou les maisons centrales, et enfin la maison de correction des jeunes détenus ; une prison spéciale est affectée aux détenus pour dettes, et, en outre, Saint-Denis contient une maison de correction et un dépôt de sûreté. La population moyenne de ces diverses prisons est évaluée à 5,000 individus.

Depuis vingt ans, de grandes améliorations ont été apportées au régime des prisons et à leurs dispositions matérielles. La prison de Mazas a remplacé l'ancienne maison de la Force, dont un quartier nouveau couvre aujourd'hui l'emplacement ; le système cellulaire y a été introduit. Mais les plus anciennes prisons ne sont plus aujourd'hui dignes de nos mœurs, ni d'une ville comme Paris. Malgré les divisions intérieures, les détenus demeurent exposés à une déplorable contamination; dans les portions affectées aux plus dangereux s'accomplissent chaque jour de honteux excès; le crime y tient école ouverte , les forfaits s'y méditent, les pactes les plus exécrables s'y forment. Il est à désirer qu'à l'instar de Mazas, toutes les prisons soient disposées pour le

régime cellulaire; la morale publique et rhumanité s'accordent pour presser cette réforme.

Le dépôt de la préfecture et la Conciergerie sont resserrés et peu salubres, et cependant ces prisons sont destinées à des détenus encore couverts par la présomption légale d'innocence. Dans les innnenses travaux qui vont donner à Paris un palais de justice en rapport avec les besoins de ses justiciables, ces détenus ne sei'ont point oubliés ; le conseil municipal a voté les fonds nécessaires à cette dépense.

La maison d'arrêt pour dettes et le dépôt des condamnés, nouvellement construits, paraissent répondre sufSsamment à leur destination respective, et la nature de la population qui les occupe ne comporte guère, par des causes opposées, que des mesures d'ordre et de sûreté.

Outre les femmes prévenues et condamnées, Saint- Lazare reçoit les prostituées détenues par voie administrative. Un quartier spécial y est en outre affecté aux jeunes filles âgées de moins de seize ans, acquittées et retenues en tutelle administrative. L'ordre le plus parfait y règne, les hommes ont été éloignés de tout le service intérieur, les ateliers de travail sont soumis à une discipline sévère; mais Temprisonnement cellulaire de nuit n'est établi que dans le quartier des jeunes filles.

C'est surtout dans la maison des jeunes détenus qu'ont été faites des expériences du plus haut intérêt. Le système cellulaire a été appliqué le jour aussi bien que la nuit, et a pu se concilier avec Finstruction, les

exercices religieux et les exigences des travaux manuels : il n'a exercé aucune influence fâcheuse ni sur la santé ni sur le moral des détenus. Plusieurs rapports publiés dans ces dernières années attestent les succès obtenus par ce régime spécial, et le gouvernement a érigé cette prison en maison centrale, sous le titre de Maùon centrale d'éducation correctionnelle, L'État subvient à ses dépenses, mais elle est restée sous l'administration de la préfecture de police. Le préfet a encouragé et aidé de son appui constant la société bienfaisante créée volontairement pour donner des patrons aux jeunes détenus mis en liberté, et qui a concouru, avec les soins de l'administration, à diminuer, dans une proportion notable, le nombre des récidives.

Le préfet de police administre aussi le dépôt de mendicité du département de la Seine, fondé à Villers- Cotterets, et qui sert d'asile à 7 à 800 vieillards des deux sexes. Cet établissement est tenu avec autant d'ordre que d'économie : les détenus y sont logés , nourris, vêtus, chauffés, soignés dans leurs maladies, pour la somme modique de 50 à 55 centimes par jour, et le régime est excellent ; ils y jouissent même de la liberté personnelle, car, à tour de rôle, ils ont la permission de sortir de l'établissement pour se livrer au travail ou simplement à la promenade.

L'autorité conférée au préfet de police sur les prisons lui permet de contribuer eflScacement à l'étude des problèmes posés par la science, et d'eu préparer avec certitude les solutions les plus sages et les plus vraies. Investi d'une autorité qui s'étend sur une population moyenne de 5,000 détenus, il peut exercer une influence

marquée sur les mœurs publiques et la sécurité de la capilale, et déployer au profit commun, non cette philanthropie bâtarde et inintelligente qui flatte les détenus et leur rend la prison préférable à leur propre demeure, mais cette discipline humaine, quoique rigoureuse, bienveillante, quoique inflexible, qui fait apparaître aux yeux du condamné la justice sociale comme Tauslèreet impartiale gardienne de la morale et de Tordre.

La police de sûreté exerce une dernière attribution dont il est nécessaire de dire quelques mots, malgré les diflScultés du sujet : c'est la police de la prostitution.

Un écrivain digne et savant, le bon Parent-Duchâtelet, a consacré à cette matière un ouvrage étendu qui occupa dix années de son existence laborieuse. Il y a consigné tous les détails statistiques que l'administration possède ou qu'il avait recueillis personnellement, et les, personnes à qui des données précises et oflScielles oflriraient de l'intérêt y trouveront à satisfaire leur curiosité. Nous nous proposons seulement de faire ressortir et de déterminer le caractère de l'intervention administrative dans un ordre de faits qui semble, au premier aperçu, se refuser à une organisation publique.

A Londres, la prostitution est livrée à elle-même, sans frein, sans règlements, sans surveillance spéciale. Elle infeste les théâtres, les lieux publics, révolte les regards par le spectacle de ses désordres et pendant la nuit menace la sûreté des personnes ; mais, par des raisons diverses, nul ne consent à lui imposer un joug. Les radicaux la croient protégée par le principe de la liberté

individuelle ; les hommes religieux , qui forment la majorité, s'indignent à la pensée de prendre des mesures qui impliqueraient une approbation indirecte d'un scandale dont ils gémissent et ne veulent à aucun titre se porter solidaires. Ces scnipules opposés concourent au même résultat : la police s'abstient, les mœurs sont offensées, une hideuse contagion répand dans les familles l'ignominie et des principes de mort.

L'administration française, plus pratique, plus sensée, exerce une action directe, continue, sévère, sur la prostitution ; et, à Paris, ne pouvant la supprimer, elle l'a soumise à des règlements, placée sous sa propre autorité et assujettie au joug. Les lieux de débauche sont autorisés par la police ; les malheureuses qui y sont placées, celles qui isolément trouvent dans l'opprobre leurs moyens d'existence, sont tenues de se faire inscrire sur des registres ouverts à cet effet, et, à défaut de demande, y sont inscrites d'oflSce dans certains cas déterminés. Mais, si la poUce intervient dans ces deux cas, elle ne le fait qu'avec réserve et précaution. Les inscriptions sur le livre infamant de la prostitution ne sont ordonnées d'oflSce qu'après les désordres qui attestent une complète démoralisation, et, sur la demande spéciale, qu'après que les conseils, les avertissements , les exhortations , ont échoué. S'il s'agit de mineures, on recherche les familles, on écrit au père, à la mère, on fait appel à leur autorité, on les invite instamment à arracher à la débauche la proie qu'elle est prête à dévorer : nobles instances qui donnent à l'autorité pubUque un rôle de tutelle morale qu'elle ne prend pas assez souvent ; mais, il est douloureux de le

dire, le succès couronne rarement ces pieuses tentatives. Le vice est déjà si profondément enraciné, quand se présente la dernière et déplorable ressource de Tinscription ofiScielle, que le cœur est fermé à tout remords, à tout sentiment moral. Les familles sont découragées, indifférentes, ou indignées. L'inscription est donc effectuée : aussitôt celles qui en ont été Tobjet sont assujetties à toutes les mesures que la police prescrit, touchant leur mise, les heures où elles peuvent quitter leurs demeures, celles où elles doivent y rentrer, les lieux qui leur sont interdits, leur tenue dans le public, etc. ; ces mesures tendent, dans leur ensemble, à éviter le scandale, à protéger contre des attentats trop fréquents ceux que la débauche attire et que le vol et parfois le meurtre attendent, à soustraire les passants, les promeneurs, à d'audacieuses et repoussantes provocations. D'autres dispositions, dont l'énumération serait impossible, sont prises dans un intérêt sanitaire, pour arrêter ou restreindre les progrès d'une infection qui semble comme un frein imposé à ceux que de plus dignes obstacles n'arrêtent point sur la pente de l'immoralité.

Ces injonctions multipliées, consignées dans des règlements, inscrites sur des cartes remises après Tinscription, ont pour sanction la peine d'emprisonnement attachée aux infractions , et qui s'étend parfois audelà même d'une année. Chaque jour, plusieurs de ces condamnations sont prononcées par le préfet, sur le rapport de ses bureaux, sur le vu des procès- verbaux dressés par les inspecteurs de la police, et des interrogatoires subis par les inculpées. Cette justice sommaire, à huit-clos, exceptionnelle, unique dans notre régime

légal, se fonde sur d'anciens règlétnents, sur de longs usages; elle reçoit une exécution non contestée, et, tant est puissante la voix de la morale et de Topinion I dans un temps où toutes nos institutions, même les mieux établies, ont été mises en question, pas une plainte ne s'est fait entendre contre l'exercice d'un pouvoir qui ne repose sur aucun texte de loi.

On a plusieurs fois tenté d'aggraver la rigueur des règlements établis contre la prostitution. M. Mangin se livra à des essais de ce genre; les obstacles qu'il opposa à la prostitution autorisée étendirent le cercle de la prostitution clandestine ; quand l'inscription officielle ne produit que des entraves, quand elle soumet à la gêne, à la prison, sans aucune compensation, elle est redoutée, évitée, combattue comme une odieuse tyrannie. La prostitution clandestine, à son tour, engendre les maux les plus graves; elle verse un poison mortel dans les veines du corps social ; elle marche dans l'ombre, suivie du vol et de l'assassinat. Le système de M. Mangin pouvait satisfaire la morale officielle en écartant de nos yeux de hideux spectacles, mais il portait une atteinte profonde à la sécurité publique. La police de la prostitution est toujours placée entre deux écueils : facile et indulgente, elle blesse les mœurs ; dure et impitoyable, elle menace le repos des familles. C'est à ménager ce double et contradictoire intérêt que doit s'appliquer la vigilance du préfet de police, et le public semble accepter les mesures actuellement en vigueur comme la solution la plus satisfaisante d'un problème qui n'en admet point d'irréprochables.

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