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CHAPITRE V

La police politique a écarté les séditions ; la police de sûreté, prévenu ou surpris les attentats des malfaiteurs ; toutes deux de concert ont étendu sur la ville une bienfaisante protection. Paris obtient de la police administrative les jouissances de la vie, le bien-être dans sa plus large acception ; la police administrative pourvoit à sa subsistance, facilite sur tous les points une circulation libre, aisée et sûre, et fait disparaître tout ce qui porterait atteinte à la salubrité publique. Les subsistances, la circulation, la salubrité, tels sont, dans leur signification la plus étendue, les objets de sa vigilance.

Les gras pâturages du Nord, de l'Ouest, du Centre, élèvent de nombreux bestiaux. L'administration de Paris les appelle vers la capitale, non par des moyens de contrainte toujours impuissants , toujours suivis d'inquiétudes qui repoussent le producteur au lieu de l'attirer, mais par des facilités spéciales qui lui promettent une vente assurée, un recouvrement immédiat et certain: la liberté en ces matières est un principe de bonne administration autant qu'un droit politique. Les denrées se portent d'elles-mêmes , pour ainsi dire , sur un marché d'un million de consommateurs ; il suffirait presque à l'autorité publique de ne point les repousser.

Celle de Paris se montre facile, complaisante, préoccupée des intérêts des producteurs. De vastes marchés leur sont ouverts pour Tapprovisionnement; à Sceaux et à Poissy, d'immenses hangars, des abris sûrs, des établissements qui offrent toute commodité, admettent les bœufs, les veaux, les moutons ; les bouchers qui viennent les acheter se libèrent au comptant au moyen des avances faites par la caisse de Poissy, caisse déjà vieille, et dont la longue et utile gestion fournit la plus puissante démonstration de l'utilité de ces institutions de crédit ; l'expéditeur, dégagé de souci, nanti de la valeur qui représente ses produits vendus, peut immédiatement regagner son domicile. L'approvisionnement en bestiaux se fait encore à La Chapelle et, dans Paris, aux Bernardins et à la Halle-aux- Veaux, marchés moins considérables qui se tiennent à des jours différents. Les porcs sont amenés à ^aint-Germain, à La Chapelle, à la Maison-Blanche, la volaille au marché de la Vallée.

La nuit, pendant que Paris repose encore, des charrettes pesantes traversent ses longues rues pour se rendre au marché des Innocents; où se fait l'approvisionnement des fruits et légumes; tous les cultivateurs des environs viennent, y verser la récolte de leurs champs, fertilisés par de si intelligents travaux». Quelques heures suffisent k l'achat de ces innombrables produits, et la journée n'est pas commencée que déjà la provision de toute la population est assurée.

Le beurre et les œufs, commerce immense, ont un marche spécial; les farines et les blés sont déposés à la halle aux grains ; la marée, les huîtres, expédiées autrefois en poste, et aujourd'hui par les chemins de fer, des

ports de la Manche et de FOcéan ; le poisson d*eau doace, le fromage, se partagent des espaces distincts où chacune de ces denrées est déposée, classée, répartie avec autant d'ordre que de promptitude.

L'administration ne perd jamais de vue les expéditeurs, et elle leur offre dans ses combinaisons ingénieuses et protectrices des satisfactions si complètes, qu'ils préfèrent partout remi)loi "des ressources qu'elle procure, malgré les charges qui en résultent, à l'ûsage d'une liberté oisive et stérile. Sur la plupart des marchés d'îipprovisiorinement sont établis des facteurs destinés à servir d'intermédiaires entre les vendeurs et les acheteurs, dispensant les premiers des frais de voyage et de location, oflrant aux autres la faculté du choix et à tous les plus complètes garanties de loyauté ; ils servent de courtiers officiels, de commissionnaires administratifs, et se chargent de toutes les ventes moyennant une légère remise. Le prix est versé comptant dans une caisse qui paie sur-le-champ le vendeur; une surveillance constante, une comptabilité sévère, préviennent les abus. Certaines denrées, dont l'écoulement ne peut-être ajourné, sont vendues à la criée par les facteurs : ce mode est appliqué à la marée, au poisson d'eau douce et au teurre. JjCs approvisionneurs, au lieu d'expédier directement leurs produits à des acheteurs ou de les vendre eux-mêmes, s'empressent à l'envi d'employer le facteur, légalement responsable envers eux, et se félicitent delà simplicité d'opérations et de la sûreté de rapports qu'ils retirent de son concours.

L'approvisionnement ainsi attiré et réalisé, la distribution de ces masses de produits entre les divers quartiers se fait d'elle-même et sans intervention de

rautorité. Les vendeurs des marchés de détail se sont procuré les quantités dont ils avaient respectivement besoin, et les offrent à leur tour à la consommation, ia police administrative remplit alors d'autres devoirs; elle doit maintenir Tordre dans ces vastes réunions d'hommes et de femmes, où régnent tant de rivalités, de compétitions, de causes de discussion, et garantir lej)ublic contre les fraudes, soit dans le poids, soit dans la qualité des objets qui lui sont présentés.

Les marchés de Paris contiennent de 8 à 9,000 marchands ; celui du Temple à lui seul en renferme près de 1,000. La police y intervient par les moyens ordinaires, à Taide de ses agents de tous les degrés, et spécialement des inspecteurs des halles et marchés qui y remplissent le rôle de conciliateurs, de gardiens de la paix publique. Des commissaires de police sont chargés de la vérification des poids et mesures ; des vérificateurs experts apprécient la qualité des denrées, et saisissent, pour les détruire, toutes celles qui sont malsaines ou gâtées.

Toute rorganisîition de ce service est fondée sur le principe de la liberté d-industrie et de commerce. L'établissement des facteurs privilégiés n'y porte pas atteinte, et tend à créer des encouragements à l'approvisionnement, ^. non à l'entraver. Dans quelques marchés, les travaux intérieurs sont confiés aussi à des agents privilégiés sous le titre de forts^ mais la disposition des lieux et la nécessité de garanties spéciales rendaient ce privilège indispensable.

Cependant des règles exceptionnelles sont appliquées au commerce de la boucherie et à celui de la boulangerie ;

le nombre de ceux qui s'y livrent est limité , il ne peut être fait qu'en vertu d'une autorisation du préfet de police.

Les bouchers sont tenus de conduire les bestiaux qu'ils achètent dans un des cinq grands abattoirs appartenant à la ville de Paris. Là s'effectuent l'abattage, la visite plusieurs fois répétée de l'état sanitaire des viandes et leur préparation pour la mise en consommation.

Âpres ces opérations, le boucher est entièrement maître dans son commerce, et spécialement dans la fixation de ses prix.

Il est enjoint aux boulangers de conserver, tant chez eux qu'au Grenier d'abondance, une quantité de farine qui représente, pour toute la corporation, l'approvisionnement de Paris pendant trente-un jours environ ; le prix du pain est taxé tous les quinze jours par le préfet de police, sur l'avis d'une commission ad hoc^ d'après les mercuriales des ventes de farine opérées dans la quinzaine précédente.

Malgré le privilège accordé à ces deux corporations, le respect de l'administration pour la liberté de concurrence est tel qu'elle autorise les marchands forains à apporter à Paris des viandes et du pain qui sont vendus en détail au consommateur. En 1849, un marché spécial a été ouvert à la vente de la viande, et il s'est rapidement développé. En 1850, 1 ,650 mille kil.; en 1851 , trois millions 200 kil. de viande vendus attestent l'utilité de cette création. On permet aussi plusieurs fois par semaine aux cultivateurs des environs de venir eux-mêmes, dans les marchés, vendre leurs fruits et légumes, à côté et en concurrence des marchands sédentaires.

C'est ainsi que la police administrative pourvoit à la subsistance de Paris : son intervention est d'autant plus efficace, qu'elle se fait moins apercevoir et se borne àlaisser à l'intérêt privé tout son ressort, en l'arrêtant seulement dans ses écarts. L'ensemble de ces mesures produit les plus heureux résultats : cependant plusieurs imperfections doivent être siignalées.

D'après la législation municipale, les taxes perçues dans les marchés constituent une partie du revenu des villes. De cette disposition résulte le droit de s'opposer à toute perception de ce genre au profit des particuliers. La loi qui réglera l'administration de Paris, quand elle pourra être rendue, décidera sans doute cette question de manière à permettre à la ville de rentrer en possession de tous les revenus prélevés en ce moment dans des marchés particuliers, en vertu de tolérances ou de concessions sans valeur. Le législateur ne saurait refuser à la capitale ce qui a été concédé à toutes les communes du royaume. Jusqu'à la décision légale de cette question, l'administration aurait pu invoquer la loi générale de l'an vu, mais peut-être une louable prudence a-t-elle dicté la réserve qu'elle s'est imposée.

Le préfet de la Seine revendique, pour son administration le soin de faire la perception des droits établis dans les marchés : cette réclamation repose plus sur une vaine synoétrie d'attributions que sur un intérêt public; la préfecture de la Seine serait obligée de constituer tout un personnel pour effectuer ces recettes, et là préfecture de police, en cessant d'en être chargée, ne pourrait pas retrancher un seul de ses employés, tous livrés à une surveillance active qui continuerait de réclamer leur pré-

sence ; un contrôle réel, déjà exercé par les délégués du préfet de la Seine, garantit complètement les finances de la ville. Ainsi, aucune raison plausible ne justifierait, aucune compensation n'atténuerait le surcroit de dépense qui résulterait du déplacement de ce service.

On peut, à bon droit, diriger des critiques sérieuses contre le système exceptionnel maintenu à l'égard des boulangers et des bouchers ; cette question est trop vaste pour n'être point traitée à part. L'honorable M. Lanjuinais, lorsqu'il occupait le département de l'agriculture et du commerce, avait résolu de supprimer le monopole des boulangers; son éloignement Si ministère a empêché celte mesure de se réaliser. Une commission de la dernière Assemblée Législative avait, de son côté, ouvert une enquête sur l'organisation du commerce de la boucherie; et, sur le rapport de M. Lanjuinais, elle proposait de déclarer ce commerce libre. Cette proposition allait être discutée, ([uand sont survenus les événements de décembre 1851, et elle s'est ainsi trouvée ajournée. Il importe qu'elle reçoive une prochaine solution.

Mais d'autres soins sollicitent l'intervention de la police administrative : il faut que, par son concours, les rues soient libres, propres, éclairées pendant la nuit, arrosées pendant l'été ; que le piéton soit protégé contre les voitures, que le bourgeois qui se feit transporter d'un quartier à Vautrée en fiacre, en cabriolet, en omnibus, n'éprouvé aucune difficulté ; que le fleuve qui .traverse la ville serve à d'utiles emplois, sans entraves pour la navigation. En vue de ces besoins variés, la police met en usage des procédé? divers.

Pour que les rues soient libres et sûres, elle défend tout

encombrement, toute usurpation sur leur territoire, ordonne la démolition des bâtiments qui menacent ruine, ne permet aucune construction qui restreindrait l'espace ou intercepterait la lumière, surveille les étalagistes et impose des conditions rigoureuses aux marchands ambulants qu'elle autorise, autorisation toujours exceptionnelle, destinée à procurer du pain à de pauvres familles et réglée de manière à ne point exposer les marchands en boutiques à une injuste concurrence.

Pour que les rues soient propres, elle oblige tous les habitants à balayer la portion située devant leur maison, fait balayer chaque matin, par plusieurs centaines d'ouvriers en régie, les quais, ponts, places, carrefours et Tuisseaux, dont la superficie est évaluée à 730,000 mètres, donne plus de 500,000 fr. par an à un entrepreneur chargé d'enlever les boues, fait disparaître les glaces en hiver et entretient dans un état constant de- propreté et de libre écoulement les 120,000 mètres (trente lieues) d'égouts ouverts sous les rues de Paris.

Pour que les rues soient éclairées, elle y fait allumer toutes les nuits plusieurs milliers de réverbères, et en ce moment elle substitue partout à l'huile le gaz, qui s'étend sans s'arrêter d'un quartier à l'autre, d'une rue à sa voisine, et qui, au lieu de 60 becs sur une* ligne de 2,000 mètres qui lui étaient affectuées en 1831 , en alimentait, en' 1842, près de 5,000, sur un développement de 168,000 mètres, et sera très prochainement en possession de toute la ville.

Pour assainir les rues, en été, elle impo^ aux habitants l'obligation d'arroser deux fois par jour, pendant les chaleurs, le pavé devant leurs maisons^ et salarie l'en-

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trepreneur qui, à l'aide d'un immense matériel, fait répandre sur tous les points essentiels, les pTus exposés aux ardeurs du soleil^ une rosée artificielle qui affermit les pas des chevaux et abat une poussière malfaisante.

Pour que le piéton soit protégé contre les voitures, elle leur impose des règles, les numérote, les contraint à s'éclairer la nuit, leur prescrit de franchir au pas certains passages.

Pour que les voitures publiques n'exposent celui qui s'en sert à aucun danger, à aucune collision, elle les oblige à se munir de son autorisation, les visite d'abord avant qu'elles marchent, puis en vérifie l'état tous les ans, fait des règlements pour les omnibus, mode de transport tellement adopté, qu'on évalue à 60,000 par jour le nom* bre des personnes qui l'emploient, soumet les cochers à une discipline rigoureuse et les suspend de leur service en cas d'infraction^ établit à demeure des inspecteurs sur chaque place, tarife le prix du transport, et parvient, à l'aide de dispositions diverses, à assurer la restitution de toutes les valeurs oubliées dans une voiture publique, restitution qui, en 1844, pour l'argent et les billets de banque seulement, excédait 18,000 francs, et s'accrott chaque année.

Pour concilier la navigation avec les avantages que la Seine peut procurer, elle interdit tout ouvrage qu'elle n'a point autorisé, et soumet les établissements de bains chauds, les écoles de natation, les bateaux de blanchisseurs, à des conditions déterminées de construction et de stationnement.

La salubrité publique est à son tour l'objet des vigilantes préoccupations de la police administrative. Les

égouts qui promènent sous nos pieds leurs longues galeries, curés et entretenus, s ouvrent à Técoulement de toutes les eaux ménagères ; chaque année, plus de 6,000 fosses d'aisances sont vidées et réparées ; des agents divers et nombreux surveillent les établissements classés, recherchent et font abattre les animaux attaqués de maladies contagieuses, détruisent les chiens errants, comblent les puits infects, visitent les vases et ustensiles de cuivre dans les lieux publics, font ventiler en hiver et fermer en été les amphithéâtres et salles de dissection, surprennent et dénoncent les remèdes secrets, les pharmacies tenues irrégulièrement , saisissent les médicaments gâtés ou mal préparés, surveillent les fabriques et les dépôts d'eaux minérales factices, répandent dans le ruisseau les vins frelatés, suppriment les comestibles corrompus, et prennent une foule de mesures du même genre, toutes dirigées vers le même but.

Le préfet de police est secondé, dans cette partie dé ses attributions, par le conseil de salubrité, admirable institution dont les bienfaits ont été, dans ces dernières années, étendus à tous les départements. Ce conseil, composé d'hommes éminents, médecins, chimistes, administrateurs, ingénieurs, architectes, donne son avis sur toutes les questions qui touchent en quelque point à la santé publique ; il s'occupe des professions dont l'exercice peut mettre en danger la vie des ouvriers, et s'attache à introduire dans les arts les procédés les plus propres à prévenir des effets nuisibles. Aucun établissement insalubre n'est autorisé qu'après la visite d'un ou plusieurs membres de ce conseil; les inventions nouvelles qui rentrent dans ses attributions lui sont soumises; les

ordonnances de police qui intéressent la salubrité publique sont souvent préparées par lui et toujours sur son avis. Le recueil de ses travaux depuis dix ans, publié en 1840, est l'étude la plus intéressante pour les administrateurs municipaux et sa plus irrécusable apologie.

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