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CHAPITRE I La famille naturelle

§ 1®'. — PèrCy mère^ enfants.

La cellule familiale originaire, formée des parents et des enfants, est marquée d'une certaine faiblesse : c'est que la force du lien tribal prime tous autres liens.

Le père est le chef et le maître de la famille ; femme et enfants sont abaissés ; ils sont des biens très précieux et du reste entourés d'affection. Les épouses, en raison de leur fécondité et de leur travail, les filles, à^ cause de leur travail et du gain qui résultera de leur dation en mariage, sont spécialement prisées. Polygame souvent, le père est moins aimé des enfants que la mère. Il les vendait autrefois, ou les cédait en libération ou garantie d'une dette ; mais ces contrats étaient peu fréquents. Le mari avait aussi, dans certaines régions, le droit de vendre à autrui une de ses femmes (1).

La femme accomplit dans le village les plus durs travaux : c'est son devoir accepté et l'une de ses tâches essentielles. Elle ne prend pas ses repas avec l'homme et s'écarte des lieux où il mange; il arrive qu'elle n'ose regarder en face le grand chef. Les épouses d'im polygame ne reprennent pas à sa mort l'intégrité de leur statut ; plusieurs de ses femmes étaient enterrées avec le chef; elles deviennent aujourd'hui encore, pour toujours ou pour un temps, les femmes de l'héritier du mari, mais peuvent parfois refuser ce sort si leurs parents rendent la dot ; les coutumes varient grandement sur tous ces points.

La femme joue cependant dans les sociétés bantu un rôle aussi prépondérant que la femme européenne dans la nôtre. Elle est la cause d'innombrables palabres tant

(1 ) L'abaissement de la femme n'est pas universel parmi les Bantu et U connatt de nombreux degrés. Chez les Herreros, par exemple (dans le Damaraland), la femme est sinon supérieure, tout au moins égale à l'homme en dignité ; cette égalité provient de la croyance des Herreros qu'Us descendent d'ancêtres féminins (lesquels les engendrèrent sous l'action, tantôt du soleU, tantôt d'animaux ; de là chez eux les dans totémiques du soleil, du caméléon, du lion). Chez d'autres peuples barbares, comme les Hottentots et les Bushmen, la femme est l'égale de l'homme.

pour la valeur qu'on attache à sa personne qu'à cause de son mauvais caractère ; elle est souhaitée autant pour son travail que pour sa fécondité ; elle peut être cheffesse et ses enfants adoptent son totem ; si elle appartient à une famille puissante, on lui rend certains honneurs. C'est souvent une fenmie qui est l'incarnation des grands chefs défunts, et elle jouit alors d'un prestige religieux et politique ; on ne peut, en maint endroit, étendre une femme par terre pour lui appliquer le châtiment du fouet ; enfin, chez certains peuples bantu, l'assemblée des femmes est parfois consultée.

La fonction familiale, inadéquatement assurée par les mœurs, s'est créée chez les Bantu des organes accessoires. Quatre liens, presque inconnus des sociétés européennes, existent à cet effet dans les sociétés noires. C'est tout d'abord une certaine fraternité entre les membres de la tribu ou du peuple, mais elle n'est pas très marquée, sauf si les frères de village se rencontrent au loin, et n'exclut pas la guerre. C'est ensuite un lien, presque aussi fort que celui du sang, qui unit l'enfant aux frères, aux sœurs ou aux feinmes de son père, et aux sœurs, aux frères, ou au mari de sa mère; ces personnes se donnent entre elles l'appellation d'enfant, de père et de mère ; ainsi s'explique qu'un Bantu a plusieurs pères et mères et beaucoup d'enfants (1). C'est en troisième lieu le lien qui existe entre les noirs ayant un ascendant ou un beau-père ou une belle-mère commiins; il -engendre une affection d'une grande profondeur (2). Le dernier de ces liens est celui qui

(1) On voit parfois un père appeler son fÛs : mon père ; c'est que l'auteur du père est réputé se réincarner dans son petit-âls.

(2) Ces personnes s'appellent c frère » ou « sœur ».

résulte de la communauté du totem, n y a les gens du lion, du léopard, du crocodile. On sait assez peu de chose du totem. II est douteux si l'affinité qu'instituent les Bantu entre certains groupes humains et un animal a la même origine que celle connue sous le nom de totem chez d'autres peuples, car on trouve aussi chez les Bantu des gens du champignon, de la pluie, de tel arbre. Les liens que ce genre de totem établit sont réels : un indigène arrivant dans un village étranger sera le mieux reçu chez un homme de son o cm. Il ne peut épouser une femme du même totem que le sien.

§ 2. — Le mariage. /

Les coutumes matrimoniales des Bantu sont, comme les autres, très diverses. Elles se ramènent toutes à l'usage d'obtenir la femme que l'on choisit du père, de la mère, des frères, ou du maître de cette femme, moyennant une dot en argent ou effets mobiliers. C'est donc le fiancé qui paie la dot et non, comme chez les occidentaux, les parents de la femme ; de là, l'expression : la femme bantu est achetée. Mais elle est la plupart du temps consultée et peut refuser le mariage proposé. Très souvent cependant elle est promise si jeune que son consentement est peu libre. On tient généralement cette coutume pour dégradante et pour l'une des causes de la déchéance de la femme. Elle était répandue autrefois chez les juifs. Elle offre des avantages considérables : elle garantit un bon traitement à la femme, car si le mari la maltraite, ses parents peuvent la réclamer, elle-même peut quitter son mari et celui-ci perd la dot. Ces coutumes matrimoniales sont la cause de nombreuses palabres et suscitèrent bien des guerres indigènes.

Des observateurs anglais des Bantu considèrent que la c lobola », c'est-à-dire la dation de biens aux parents en échange de la femme, est une compensation donnée par le mari pour le préjudice que subit la famille ou le clan lorsque la femme les quitte. C'est peut-être vrai. Ce ne sont pas les parents seulement qui marient ainsi leur fille ; le polygame, dans certains endroits, peut marier de la sorte les femmes qu'U a épousées (1), à moins que les parents de la femme ne restituent la dot payée par le mari ; un maître marie ainsi ses esclaves féminins. H est impossible de lutter efficacement contre la coutume du <( lobola ». D'autres auteurs, comme le Père Colle (2), reconnaissent dans la dot remise par le fiancé, « le gage d'un prêt », la femme constituant le prêt.

Il est difficile de classer dans les catégories juridiques d'Europe la coutume dont il s'agit.

La femme bantu y est très attachée; elle méprise sa congénère si nul prix n'a été payé pour elle.

L'épouse continue en règle de faire partie de sa famille aussi longtemps que toute la dot n'a pas été payée. La famille rend la dot si l'épouse quitte son mari sans motif, ou meurt, à moins qu'elle ne remplace par une autre la morte ou la fugitive; la femme elle-même peut aussi rendre la dot. Il y a sur tous ces usages des variantes nombreuses et contraires (8).

Le mariage existe donc chez les Bantu comme lien juridique institué et réglé par la coutume; il est presque

(1) Si répouBe n*est pa^ une femme esclave, le mari, chez lee Baluba, ne peut la donner en mariage à un autre. {Collection de monoffraphies ethnographiques : « Les Bajluba ».)

(2) ColiecUon de monographies ethnographiques: « Les Baluba », p. 280.

(3) Voy. notamment les édite Mushidi à la fin du présent titre.

partout accompagné de cérémonies qui rehaussent son importance» et simulent volontiers un enlèvement ; dans certaines tribus il est subordonné à l'autorisation du chef. Les unions passagères entre noirs habitant les centres et près des chantiers des blancs, et qui se répandent aujourd'hui dans les villages, n'ont rien de commun avec lui.

Le mariage indigène cependant a moins de stabilité que le nôtre. La répudiation, cette forme antique du divorce, est chez les Bantu fréquente et aisée. Un grand nombre de femmes ont été les épouses d'autres hommes; il n'y a guère que la première femme qui se tienne pour liée à jamais à son mari (1).

Le mariage exogamique est sans faveur ; on se marie de préférence avec une fenune de sa tribu. Le mariage en dehors de la tribu, contracté souvent par des soldats, fait de la femme qui habite le village de son mari, une esclave ; ceci est dû à la xénophobie des Bantu. L'union entre frères et sœurs, -demi-frères, demi-sœurs, ou en ligne directe, est incestueuse, de même que celle entre cousins du côté maternel (2); parfois même toute union entre cousins est interdite. Sont également prohibés, en principe, les mariages entre personnes ayant le même totem.

Les colons considèrent volontiers la femme noire comme une prostituée. Pareil jugement est une de ces affirmations qui, avec celle de la tyrannie des chefs, des mœurs sanguinaires et cannibales, du défaut d'organisation politique,

(1) Ceci ne doit pas être pris à la lettre : beaucoup de noirs ont de vieîDes femmes qu'ils gardent par affection le plus souvent, ou pour les faire travailler.

(2) Cependant, le mariage avec l'enfant d'un frère de la mère est permis ches de nombreuses peuplades du Haut-Katanga et de la

du Nord.

faussent le jugement des européens et les induisent au mépris de l'indigène (1). Mais il est exaet que le voisinage des blancs favorise le dévergondage des femmes noires. La femme indigène est une unité abaissée de la tribu ; elle n'est pas à ses propres yeux une chose infiniment précieuse ; elle ne peut avoir la même démarche morale que la femme occidentale, chrétienne depuis deux mille ans et individualiste.

La femme indigène, comme l'indigène lui-même, ont un sentiment très vif de la pudeur. Les coutumes abondent en prescriptions variées et minutieuses sur la décence et la retenue qu'il convient d'observer entre personnes du même sexe ou de sexe différent. Telle coutume, connue sous le nom de « hlonipa » dans le Sud Africain et que l'on retrouve un peu partout, interdit à la belle-mère de parler à son gendre, de garder la poitrine découverte quand il est présent. Là où règne l'usage du vêtement, une fille ne peut rester dévêtue devant son père et celui-ci ne peut la frapper, de peur que ses vêtements ne tombent.

On ne croit pas à la légende de la complaisance du mari bantu. Il y a sur ce point de grandes diversités de mœurs parmi les noirs. Le souvenir de l'antique commiinauté des fenunes (2), l'abaissement de ces personnes, la polygamie marquent de leur sceau la conception bantu des rapports entre les sexes. Cette conception est loin d'être vile partout. Certains Bantu prêtent leurs femmes à des blancs, le plus souvent par crainte du vainqueur;

(1) « On ne voit de prostituées que dims les centres européens » (SnGÂKD, Administraiion in trùpical Africut p. 46) et dans les villages d'anciens travailleurs et soldats licenciés.

(2) n existe encore certaines sectes, celle des Bugabo, par exemple, chez les Baluba, où les femmes sont communes à tous les membres de la secte. {CoUecHon de monographies ethnoçfraphiqueê : « Les Baluba», p. 282.)

c'est parfois une esclave qu'on livre au blanc. D'autres se les prêtent entre eux, mais cette coutume est exceptionnelle. Chez de nombreux noirs, les exigences des blancs ont provoqué des révoltes et tel Bantu tient pour infâme l'usage où sont d'autres de donner leure femmes en prêt ; dans bien des tribus, il y a deÉ prostituées à l'usage des européens. L'indigène de l'intérieur est, en général, un gardien sévère de la fidélité de sa femme. Chez de nombreux Baluba, les plus jolies femmes fuient dans la brousse à l'approche d'européens. Aujourd'hui encore certaines femmes mariées noires ne circulent qu'accompagnées. C'est dans les environs des ceiltres, des postes, des chantiers des blancs, que la tentation et la violence ont corrompu ces disciplines. Mais le sentiment et l'honneur sont pour une part moindre dans ces susceptibilités que l'idée de propriété.

L'adultère est puni par les coutumes; autrefois, sa sanction était la mort, mais l'arrivée des blancs a hâté la suppression de ce châtiment excessif et la peine de mort est remplacée communément par une compensation en objets mobiliers (1). Certaines coutumes obligent les époux à faire la confession publique de leurs infidélités. Il y a peu de temps, l'adultère commis avec une des femmes du chef ou d'un notable était encore réprimé par la peine capitale, ou la castration partielle ou totale (2). n est inadmissible que les lois congolaises ne punissent pas l'adultère.

(1) La sévérité du châtîinent de l'adultère a peut-être pour cause la crainte d'introduire dans la peuplade des ennemis ou des sorders.

(2) Ces usages sont loin d'être totalement supprimés.

A côté de ce respect de la fidélité conjugale qui prévaut chez de nombreux peuples noirs, on voit en contraste des mœurs fort relâchées. Il est admis» par exemple» des Bantu du Sud Africain, que la femme mariée ait un ou plusieurs amants connus du mari (1).

Les occidentaux, et surtout les missionnaires, tentent de lutter contre le mariage indigène qu'ils jugent maiavais parce qu'il favorise, disent-Us, l'immoralité et la polygamie ; ils s'efforcent de populariser le mariage chrétien monogame. Mais les nègres ont la plus grande peine à comprendre l'union à l'européenne. Aussi n'existe-t-elle que chez les noirs des missions, les travailleurs de l'Etat ou les soldats. Les soldats sont (2) recrutés parmi les esclaves, trop pauvres pour se procurer une femme ; Us s'unissent à des femmes d'une autre race qu'ils ont souvent contraintes à les suivre, et si ^d'aventure ils rencontrent une personne 4^ leur race qui consent à les épouser, ils abandonnent leur première femme et épousent la seconde selon la loi coutumière. Les noirs chrétiens ont plus de respect pour le mariage, mais, après s'être mariés devant l'église, ils s'unissent volontiers selon la loi civile à une autre femme. Ils ont aussi, à défaut d'une seconde femme, une concubine; je connais plusieurs noirs chrétiens civilisés qui ont deux ou trois femmes. Tous ces noirs croient qu'en détruisant le livret de mariage, ils mettent fin à leur union.

(1) En Abyasiiiie, la femme peut consacrer un ou deux jours par semaine à son amant.

(2) Autrefois surtout.

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