CHAPITRE n
D'une organisation politique qui se rencontre
chez de nombreux bantu
§ 1®'. — Des chefs et delà communauté.
H paraît probable que tous les groupements bantu ne se gouvernent pas de la même manière. Voici cependant une organisation politique dont les lignes essentielles se rencontrent en mainte région.
A la tête des peuples, fractions de peuple, tribus, clans, familles, il y a des chefs. Us sont, en général, des descendants d'ancêtres fondateurs du village berceau, ou leur sont alliés par le sang. C'est le sang (1) qui, dans la plupart des races, est le titre du chef ; l'exemple, les conseils, la conscience de sa responsabilité vis-à-vis de ses ancêtres, forment sa personnalité. Politiquement les chefs de groupe constituent ime hiérarchie. Elle établit entre eux des rapports de subordination et de fidélité semblables à ceux qui unissaient le vassal au suzerain médiéval; dans les anciens empires du Soudan, en
(1) Cette notion est capitale. Seul le chef de sang est un chef. Les chefs de fantaisie, désignés par les blancs, ne sont chefs qu'aux yeux des blancs et n'ont souvent aucun pouvoir.
Abyssinie, dans le Sud Africain, comme dans les régions du lac Tanganika, au Kasaî» sur les bords de Lualaba, du Lomami, on retrouve cette hiérarchie et cette dépendance. Mais, à rencontre de la conception médiévale de la souveraineté, la vassalité bantu n'est pas basée essentiellement sur la terre ; fidèle à sa familiale origine, elle est avant tout un lien personnel, et en quelque sorte religieux ; elle a cependant avec la terre des liens étroits, mais existe indépendamment de la terre (1).
Dans chaque famille, dans chaque village, le père ou chef est responsable vis-à-vis du chef de clan qui, à son totir, est sous l'autorité du chef de la tribu, lequel obéit au chef de la race. Tous les chefs sont les représentants et les défenseurs du groupe qu'ils président. C'est l'association et la responsabilité qui sont la trame du système. Les obligations sociales sont les premières ; elles dominent et contiennent les intérêts, les droits individuels. L'absorption du noir dans la collectivité va jusqu'au sacrifice : quand la communauté a fui dans la brousse pour échapper à quelque châtiment^ il reste au village des vieillards qui se donnent pour les coupables ; de même si des vieux sont poursuivis pour une infraction dont ils sont innocents, ijs s'en reconnaissent volontiers les auteurs parce que, étant usés par l'âge, ils ne sont plus utiles. Un chef Zulu, Shiluvane, exprima un jour d'une manière naïve l'idée bantu de la suprématie de l'intérêt général : « Je défends, 9 ordonna-t-il, à quiconque de mourir si ce n'est par > l'effet de l'âge » : il voulait interdire les crimes de sorcellerie qui décimaient ses sujets (2).
Cette primauté de l'intérêt collectif et cette circonstance que le clan, la tribu, le peuple sont des extensions
<1) Si un étranger occupe une terre, il doit tribut au chef territorial, mais il doit aussi le tribut à son chef héréditaire. (2) DiTDLBT KiDD, EêsenHol Kaffir.
de la famille font que le chef a sur la personne du noir des prérogatives plus grandes que n'en comporte chez nous le lien de souverain à sujet. Il est la volonté^ la conscience du clan, de la tribu, du peuple, comme le père, ou chef de village, l'est pour la famille. Autrefois, il exerçait le droit de vie et de mort. En règle, la plus haute idée que le noir se fasse de la vertu, c'est l'obéissance au chef (1). n est le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire, le chef militaire du groupement noir; il remplit ces fonctions seul ou par des délégués. D ne peut mal faire. Son autorité est virtuellement suprême. Mais il lui manque souvent un accessoire indispensable, c'est la sanction-contrainte à ses décisions : la coutume n'y pourvoit pas toujours. Ceci est une grave imperfection de l'organisation bantu. Aussi l'autorité du chef est-elle ici brutale, parce qu'un chef énergique substitue la force aux lacunes de la loi, là, plus faible, parce que l'homme a moins de prestige et d'audace, ailleurs, et le plus souvent, patriarcale, parce que le chef est un personnage religieux et que ses sujets inclinent à l'obéissance.
Le chef est, en général, assisté d'un conseil d'anciens, de notables, qui le guide et a un rôle toujours effectif et parfois dominant dans la gestion des intérêts tribaux. Dans les situations graves, l'assemblée des hommes libres et, dans maint endroit, des esclaves, est consultée : elle l'est parfois tous les ans. Ces deux corps constitués forment un contrepoids efficace à l'autorité du chef. Enfin, si le chef passe outre à des volontés tyranniqucs, un grave châtiment le menace : il peut être abandonné de ses sujets (1) ; pareille situation fut fréquente avant l'arrivée des européens ; de nombreux chefs baluba, le chef
(1) Il n'est jamais tué, parce qu'il a quelque chose de divin.
M'porokoso en Rhodésie» furent dans ce cas (1). L'erreur est donc grande de croire que tout est permis au chef : la coutume» le respect des ancêtres, le conseil des notables, l'assemblée populaire, la crainte de l'abandon, voilà des freins puissants à ses abus de pouvoirs. En fait, l'autorité des vrais chefs, sauf chez les peuples noirs militarisés, est énergique et douce : U appelle ses sujets « mes enfants ».
De toutes les races naturelles, la bantu est l'une de celles qui a le plus besoin de chef et qui l'honore le plus. Le noir se dirige avec peine dans la vie ; il est grégaire, pense peu, n'innove ni ne prévoit ; comme tous les faibles, il est changeant. Son attachement à son chef de sang est tel qu'il lui paie son tribut même si le blanc lui a donné un autre chef. C'est un moyen bien connu des recruteurs que d'amarrer le chef pour se saisir des noirs accourant à sa rescousse. Mais le Bantu ne reconnaît de chef que l'homme désigné par la coutume, laquelle institue une étroite hiérarchie de chefs. Tout autre que le chef de sang est un usurpateur détesté ou sans autorité réelle ; s'il est imposé par le blanc, ce qui est le plus fréquent, il n'est le chef que pour les rapports avec le blanc et lui-même rend souvent hommage au vrai chef. J'ai vu, à Kikondja, cinq vénérables chefs baluba, anciens vassaux de Kassongo Niembo, venir protester contre l'investiture de Kayeye, qui était d'un rang inférieur ou égal au leur, c Us ne reconnaîtraient jamais Kayeye comme leur chef », disaient-ils.
(1) Il arrivait souTent chez les peuples noirs militarisés que le chef dût compter aussi ayec ses guerriers ; ches ces peuples, le fonctiomiement du gouvemement est faussé.
§ 2. — Du grand chef.
Le chef de peuple ou fraction de peuple (1) est le souverain. Son prestige est plus grand que celui d'un monarque occidental, car il est le maître spirituel. H est en effet le représentant des premiers ancêtres ; seul, il invoque leurs mânes; seul il leur sacrifie; seul il exerce leurs vengeances et est conseillé par eux (2). Ces ancêtres sont vénérés comme des dieux et souvent réincarnés dans ime fenune (8). Le culte des ancêtres, leur pouvoir sur les vivants, sont le fondement politique et religieux de la société chez de nombreux Bantu. D n'est pas de noir, même civilisé et chrétien, qui ne tremblé devant le chef de sang.
H a le plus souvent sur les hommes et les choses un droit virtuel égal à celui des chefs de sous-groupements, ne s'immisce pas à l'administration de ces sous-groupements, mais a vis-à-vis de leurs chefs le pouvoir d'injonction et les destitue, s'il le croit expédient.
Le grand chef est le conservateur et le promulgateur de la coutume ; il est souvent le juge suprême et tranche les grandes palabres de la race. H est le chef militaire. Le grand chef exerce ces fonctions personnellement ou par des délégués, selon le degré de l'organisation politique.
Il requiert de ses vassaux, qui sont en général ses parents, le tribut ou les en dispense ; le service militaire lui est dû à première demande. On le consulte dans les
(1) Les Kalamata, par exemple, ira Katanga, sont divisés en deux fractions.
(2) n B*agit ici du cas le plus fréquent. Il arrive que le grand chef soit purement un chef spirituel ou qu'il ait cédé ses iK>uvoin temporels.
(8) Chez les Baluba, par exemple.
situations difficiles et son influence est dominante dans la démarche active ou passive de chaque groupement. Le grand chef reçoit les témoignages du plus profond respect. n n'est souvent ni reconnu comme tel par les européens, ni parfois même connu d'eux (1).
Tel est le pouvoir virtuel des grands chefs de race chez maint peuple noir. Mais il connaît selon les peuples et le moment des atténuations et des variantes, dues tantôt à la distance qui sépare son village des limites de son territoire, tantôt à la coutume, tantôt à la conquête, tantôt à l'ambition ou à l'esprit indépendant des vassaux.
§ 8. — De la succession à la souveraineté.
La succession à la souveraineté dans les groupes bantu se fait selon les règles rigoureuses de la coutume. Elle a lieu tantôt en ligne directe, tantôt en ligne collatérale; dans le second cas, c'est le frère ou l'onde maternel du chef ou l'enfant de sa sœur par primogéniture, avec préférence pour les mâles, qui lui succède. Le second de ces modes de succession est plus rationnel que le premier, car il dissipe le doute sur la pureté du « sang sacré » qui coule dans les veines du chef. Parfois aussi le chef est élu par un collège d'électeurs conmie chez les Basongé ; mais le mode de désignation paraît l'indice d'une décadence de l'organisation indigène (2); le vrai chef aura renoncé
(1) Le gouvernement direct des Bantu, actueUement instauré dans presque toutes les colonies africaines, sauf dans les pays de protectorat, ignore les grands chefs; ceux-ci, en général, ne gouvernent que leur village.
Le chef des Babwile, au Congo belge, n'est connu de l'administration que depuis 1918.
(2) Observation de M. Vanderkerken, substitut du procureur du roi, qui étudia les institutions de nombreux bantu du Katanga. ,
à son droit moyennant indemnité, ou refuse de se soumettre au blanc» ou bien encore la race de sang sacré sera éteinte. Il arrive enfin que la coutume autorise le chef mourant à désigner son successeur.
§ 4. — Vtie d^ ensemble.
La tribu indigène n'est ni une autocratie, ni une démocratie, ni une aristocratie. Elle tient des trois systèmes et emprunte quelques traits importants à l'organisation féodale. Elle n'est ni anarchique ni inorganique, mais fortement hiérarchisée et équilibrée. L'autorité y possède ce qu'il faut de centralisation pour être réelle et ce qu'il faut de décentralisation pour n'être pas tyrannique. La tribu est apte, sous la discipline qui est l'un de ses rythmes essentiels, à l'accession au stade national. Des circonstances extérieures et des sécessions ont, dans de nombreux endroits, empêché cet essor.
Cette organisatîbn tout instinctive que nous avonib esquissée n'est pas imiverselle. Il est des peuplades qui n'ont pas de chefs, comme les Fangs; d'autres où le chef n'est pas toujours un chef de sang. On en trouve aussi où le relâchement du principe d'autorité est plus ou moins marqué ; il y a probablement des communautés où il n'y a pas ou plus d'organisation.
Cependant, on peut dire que l'ordre règne dans les groupements bantu, ici grossièrement, là parfaitement, mais toujours fortement institué par une autorité tantôt vigoureuse, tantôt patriarcale.
SECTION II
Dm rapporte dM groupes bantu entre eux.
Ce n'est pas à dire que la paix existe entre groupes de même race, ni surtout entre groupes de raees différentes. Nous touchons ici à la cause essentielle de la faiblesse des sociétés bantu. Hors de la tribu ou du peuple, point de droit, la force seule règne, l'état de guerre est toujours latent (1). Le même grief naissant entre groupes de races différentes et parfois de même race entretenait la discorde pendant des années : batailles rangées, guérillas, embuscades, meurtres au coin d'im bois, se succédaient, affaiblissant les populations. Une des raisons de la tendance des Bantu à l'isolement, c'est qu'autrefois, en sortant du territoire de sa peuplade, on s'exposait à la mort ou à la servitude. Les conquérants qui faisaient la guerre à des races voisines pour agrandir leurs territoires ont décimé des tribus entières ; dans le Sud Africain, le chef zulu Tchaka causa la mort d'un million d'hommes, dit-on; ailleurs les vainqueurs se sont si bien mêlés aux vaincus qu'ils forment une seule société, comme les Balunda et les Bahushi dans une partie du Katanga; parfois, au contraire, les vaincus restaient des sortes d'esclaves, comme en Uruanda.
Voici un tableau des relations entre eux des Bantu du Haut Katanga il y a quelques décades, selon le mission-
(1) Le refus de recoxmaitre tout droit intertribal n'est pas absolu : ainsi au XVIII* siècle, les Bechuana payèrent tribut aux Bushmen, beaucoup plus faibles qu'eux, du chef de Tantériorité de leur occupation.
naire Clarke (1) : a La partie sud du Katanga était occupée » par diverses petites tribus qui se faisaient continuelle- » ment la guerre. La forte tribu luba (les Baluba) du Nord » attaquait sans cesse les plus faibles et les maintenait » dans un état de terreur avilissant. Les jalousies de ces » dernières étaient si vives qu'elles ignoraient tout rap- » port, armaient le fils contre le père et réciproquement. » Elles étaient ainsi la proie facile des guerriers du Nord » qui dévastaient leur pays, tuaient leurs hommes et » emmenaient en esclavage les femmes et les enfants. »
L'hostilité entre peuplades bantu étrangères l'une à l'autre persiste malgré l'occupation européenne ; le noir hors de son village se croit tout permis. Les Bantu de même race, mais de clan ou de village différents, ne s'entendent guère mieux qu'auparavant et ne retrouvent leur fraternité de sang que s'ils sont à l'étranger. La domination européenne arma volontiers, lors de son établissement en Afrique, race contre race, et même clan contre clan. Elle a, dans la suite, réduit sensiblement en nombre les guerres intertribales. Mais en scindant les peuples bantu en a chefferies » indépendantes^ sans lien avec le chef de peuple, les européens ont tantôt créé, tantôt maintenu l'antagonisme entre groupements de même race.
Les guerres intertribales étaient suscitées par des causes diverses : enlèvement de femmes, d'esclaves, d'hommes libres, jalousie politique, refus de se soumettre à l'autorité d'un chef, ambition dominatrice d'un chef puissant, questions relatives à des limites de territoire et terrains de chasse, tort fait à un membre d'une peuplade. Elles paralysaient toute résistance collective à un envahisseur et expliquent la facilité relative qui marqua la conquête européenne.
(1) Introduction de la grammaire chiluba sangha. Ce missionnaire vit au Katanga depuis plus de vingt ans.
Elles expliquent aussi comment se fondèrent par la. force de grands royauibes noirs sous l'autorité d'un chef étranger énergique. Ces royaumes s'étendaient parfois sur de vastes régions. Mais ils étaient voués aux dissensions intestines : si bien que le chef connût les Bantu, il heurtait souvent des coutumes si diverses; de plus, comme les vaincus n'avaient pas les mêmes ancêtres que lui, étant d'une autre race, il n'avait pour eux qu'une considération moindre et les réduisait parfois en esclavage. Aussi, les royaumes rapidement constitués, comme celui de Mushidi (1) au Katanga, n'étaient-ils pas de longue durée et se dissolvaient souvent à la mort du fondateur. Les Portugais ont détruit le royaume de Kazembe au cours de leurs raids esclavagistes.
Il exista aussi de véritables royaumes noirs formés par l'union sous un même chef des tribus de la même race, comme les Zulu, les Azandé, les Matabélé, les Baluba, les Babuye, les Bakuba, les Uellé, les Ubanghi, les Balunda, les Barotsé, etc.. Des restes des royaumes de Mwata Yamvo, de rUellé, de l'Ubanghi, les émirats de Nigérie, les royaumes d'Uruanda, d'Uganda, des Basuto, des Barotsé, subsistent encoi^. Les européens ont, en général, détruit ces organismes; il en fut ainsi notamment des royaumes de Kassongo Niembo, chef des Baluba, au Congo belge, et de Lobengula en Rhodésie. Ailleurs, les vrais chefs refusent d'entrer en contact avec l'européen qui fait d'eux des valets, et l'organisme politique se dissocie lentement. U est probable que maint de ces grands orga-
(1) Ouclftsiri»-
nismes noirs atteignirent un développement niarqué par le progrès et la paix. Tout dépendait des contacts antérieurs, de la volonté» du prestige, de la puissance du chef, tandis que chez les Bantu, vivant en petits groupes indépendants, dominent la stagnation, l'indolence, les guerres incessantes.
SECTION III Des institutions familiales.
Nous entendons par institutions familiales les particularités relatives à la famille bantu, lato sensu^ celle-ci comprenant, outre les géniteurs et les enfants, les femmes du père, les esclaves, les clients et les adoptés, avec leurs rejetons.
Une de ses caractéristiques résulte de sa composition : enfants, femmes, esclaves, clients forment son tout et ainsi une certaine égalité s'établit entre eux : l'esclave n'est guère moins bien traité que l'enfant ou les femmes du père, et ceux-ci ne tirent pas de leur statut de liberté la supériorité qu'il semble comporter. Dans beaucoup d'endroits, le chef de famiUe appelle toutes ces personnes « mes enfants ».