D'UNE AUTRE CONCEPTION DE LA POLITIQUE INDIGÈNE DANS LES DOMINATIONS
SECTION I. — Généralités
Les doctrines de misçogénation et du mépris utilitaire ne* peuvent recevoir d'application pratique. Les thèses d'assimilation conduisent au chaos.
Le bon sens, la connaissance de Tirréductibilité des données raciques recommandent une autre politique. C'est celle qui laisse les Bantu développer la civilisation qui leur est propre sous la supervision du génie européen.
Dans cette politique, on ne violente plus les noirs par des lois et méthodes dites civilisatrices ; on ne les déjette plus dans l'aventure par eux détestée de l'européanisation; on renonce au projet de fondre les tribus et les clans en une masse anonyme où bientôt la seule force armée sera respectée. Mais on forme des peuples vivant sous leurs lois, selon la courbe de progrès dont ils sont capables. On s'efforce uniquement de supprimer les coutumes barbares et de faire donner au système tribal ce qu'il a d'excellent, c'est-à-dire l'élan dans la solidarité
et la discipline. Cette politique est à la vérité une poli* tique d'association (1).
Les deux races accomplissent leur tâche ici bas selon leurs rythmes propres et toute idée d'exploitation ou d'assimilation est désormais bannie de leurs rapports.
Ce programme rend possible la durée de l'empire des occidentaux en Afrique : la masse indigène» se sentant respectée, pourra concevoir le respect des vainqueurs et garder cette confiance en soi sans laquelle les peuples meurent ou tombent dans le désespoir.
SECTION II Dot grandes lignes de cette politique.
Cette politique entraîne de grands changements dans les méthodes actuellement suivies dans les dominations.
Au point de vue social» elle implique l'abandon de toute arrière-pensée de rapprochement sensible par les idées, les institutions, les mœurs entre les deux races. Elle les fait vivre l'une à côté de l'autre, dans le respect mutuel. Elle conserve, au regard de la polygamie et de l'esclavage domestique, une attitude de réprobation, mais attend leur disparition de l'écoulement du temps et du jeu des facteurs économiques.
Au point de vue gouvernemental, elle institue, sous la souveraineté des États européens, des États noirs suzerains fonctionnant sous leurs chefs traditionnels, selon la coutume avec des droits sur tout leur territoire. L'intervention européenne dans le gouvernement de ces États revêt ime forme de protectorat local. Au lieu d'annuler progressivement les pouvoirs des autorités indi-
(1) L'expression «politique d'association » est de Jules Harmand* Voy. son ouvrage Dammation et CoîonisaHon,
gènes» elle restaure leur ancienne vigueur, ne fait rien que par eux et selon le moule Bantu» qu'il s'agisse de l'impôt, du recrutement, du recensement.
Dans le domaine de la justice, elle aflGurme que l'administration de la justice est en principe l'affaire des autorités indigènes avec l'assistance des résidents, sauf dans les agglomérations européennes et dans certains cas à déterminer.
Dans l'ordre des choses économiques, la politique préconisée reste fidèle au but matériel de la colonisation. Mais elle ne lui sacrifie pas l'avenir des sociétés bantu. Elle reconnaît que l'occupation favorite et héréditaire des noirs est l'art agricole ou pastoral, la chasse, la pêche; elle incite les noirs à devenir des producteurs agricoles et des artisans. Elle rejette, en conséquence, l'idée de leur prolétarisation; elle proportionne à la densité des groupes noirs l'étendue du droit de recrutement; elle subordonne à l'autorisation des pouvoirs indigènes la liberté du travail du noir ; elle règle les conditions matérielles, morales et sexuelles du travail chez le blanc, et vise à constituer lentement une classe de travailleurs industriels.
Au point de vue didactique, elle instruit le noir dans sa langue et réduit à de rares exceptions le nombre des Bantu connaissant une langue européenne ; elle destine l'indigène instruit à son milieu naturel où il remplira des fcmctions publiques sous l'autorité énergique des chefs héréditaires et enseignera les métiers utiles (1); elle réprouve les tentatives séduisantes de former une classe de noirs instruits. et déracinés.
Au regard des entreprises religieuses, elle favorise l'évolution des superstitions bantu vers des croyances élevées ; elle se fait des missionnaires éclairés des colla-
(1) Maurice Evans, Black and tohiie in South Africa, p. 118.
borateurs ; mais elle leur interdit toute politique indigène personnelle ou induisant les noirs au mépris de leurs r3i:hmes et de leurs chefs; elle rejette l'assistance des missionnaires ignorants.
Cette politique n'est appliquée intégralement dans aucune colonie. Les européens en sont encore à peu près partout aux tâtonnements» aux contradictions, bref à l'assimilation des indigènes par endosmose d'idées européennes. Dans les vrais protectorats anglais comme la Nigérie, le Basutoland» c'est cependant le développement de noirs selon leurs propres lignes que l'on favorise; l'autorité des chefs n'y est que légèrement affaiblie par l'autorité supérieure du résident, et un grand nombre de leurs prérogatives judiciaires sont maintenues. Les résultats obtenus sont excellents : on ne voit ni inquiétude, ni révolte dans ces établissements coloniaux.
Le plan de politique indigène exposé ci-dessus est d'une réalisation plus facile que les autres. S'il est plus aisé et plus prudent d'attendre du temps et des noirs eux-mêmes leur accession à un état social plus élevé, la politique indigène n'en reste pas moins une science où l'art du psychologue et du sociologue sont également requis. Retenir le noir sur la pente de l'imitation servile, le garder des séductions de l'individualisme, le protéger contre les abus des colons tout en sauvegardant les intérêts économiques des civilisateurs, contenir ses instincts et les favoriser tout à la fois, rallier les chefs de sang à plus de lumières, à plus d'énergie vis-à-vis de leurs sujets et du blanc reste une tâche délicate.
Cette politique a pour base la société indigène, telle que les siècles Pont formée. Comme cette société est, par l'effet d'événements antérieurs et postérieurs à l'occupation européenne, en voie de désharmonisation, la politique préconisée a pour condition la reconstitution de cette société. L'étude de cette reconstitution fait l'objet du titre VIII des présentes études. Avant de l'aborder, U convient de jeter un regard sur les civilisations indigènes du passé et de montrer ce que pourrait être la civilisation bantu de demain.
TITRE VII De quelques civilisations indigènes
DU PASSÉ et d'une CIVILISATION INDI- GÈNE DANS L'AVENIR.
SECTION I
Dm empires toudsnais. — T eut-il dee civiliiatioiui noires
- dans le passé?
Il est certain que pareilles civilisations existèrent dans le Soudan. Elles eurent pour théâtre les régions où aboutissent les routes natureUes venant de la Méditerranée, la vallée du Niger, où se rencontrent les grandes routes du Maroc et de l'Algérie, le bassin du Tchad, où conduit la voie historique de la Cyrénalque, l'Ethiopie, que traverse le Nil.
Les récits des voyageurs arabes qui explorèrent l'intérieur du continent dès le XI® siècle, des chroniques de royaumes noirs, des listes chronologiques de princes, des dictionnaires historiques ont conservé le souvenir des grands organismes politiques indigènes qui florirent dans ces régions.
Le plus ancien en date fut celui de Ghana, sur le Niger occidental, qui apparut dès le m® siècle de l'ère chrétienne. Cette partie de l'Afrique était habitée par des noirs et des a Rouges » (1), qui ne connaissaient pas l'esclavage. Quarante-trois souverains de race blanche (berbère sans doute) gouvernèrent le royaume qui dura cinq cents ans, et s'étendit entre les sources du Niger et la boucle qui donne un si brusque détour au cours de ce fleuve. La célèbre cité de Dienné fut construite par les roiî|res.
A peu près à la même époque naissait, sur la partie orientale du même fleuve, un royaume Sanghai qui eut trente princes et dont la capitale était Konkaya près de Gao.
Vers le IX® siècle, les Arabes se lancent à la conquête de l'Afrique. Berbères et Soudanais se convertissent en masse à Tlslanisme et reçoivent aussi un peu du sang et de la civilisation arabes.
Un nouveau royaume se fonda dans le Soudan, celui de Mellé englobant le Sanghai, Tombouctou, Zagha, Mima, Baghema et le restant du pays jusqu'à l'océan. Les éléments en étaient les noirs primitifs croisés avec les Berbères éthiopiens de Baghema, et des esclaves. D est essentiellement guerrier, avec une classe savante formée de Berbères et d'Arabes. Il eut, selon les chroniques arabes, un développement économique remarquable et de grandes richesses. Il fut dissous par les Mossi et les Touaregs.
Au XII® siècle, un grand Etat indigène, celui de Sanghai, sous la direction des « Askia », ses chefs, porta ses
(1) Populations issues des croisements entre noirs et Berbères. D'après le Tarik es Soudan,
limites du cœur du Sahara à l'Atlantique en passant par le Tchad. Cet empire contenait quatre vice - royautés» sous un souverain absolu» et deç hauts fonctionnaires choisis dans la famille régnante. Il avait de nombreux esclaves» ime armée permanente qui réprimait les révoltes» et sa flotte. Les villes principales étaient Dienné» la cité commerciale» ainsi que Tombouctou et 6ao» la capitale» qui montrent encore les restes d'une splendeur extraordinaire. Les habitants parlaient la langue de Ghana» l'Islam était leur religion. L'art agricole reçut dans l'empire Shangai un grand développement : des travaux d'irrigation furent faits dans le désert sous la direction d'ingénieurs venus d'Egypte ; la vallée du Niger fut creusée de nombreux puits, de canaux de drainage : d'innombrables villages s'y pressaient» cultivant le riz» l'orge» le blé» parfois le coton» l'indigo et le tabac. Les commerçants» très en honneur dans le brillant empire» échangeaient les marchandises venues du Golfe de Guinée et du Sahara contre l'or de Gao» les étoffes de Dienné» les lainages de Tombouctou; les Touaregs, aux gages des Askya, accompagnaient les caravanes» la navigation était active et quelques bateaux de guerre la protégeaient.
C'est au xVl® siècle que le royaume Sanghai vit l'apogée de ses nombreuses populations d'hommes libres et d'esclaves» traversé par des courants d'échanges et d'idées avec le littoral du Nord» illustré par des savants berbères et arabes qui développèrent la science et l'étude du Coran.
Vers le XV® siècle naquit» entre le Nil et le Niger, l'empire du Bomou, qui eut de fréquents rapports avec les pays méditerranéens. C'était un royaume guerrier» souvent en lutte avec les Yo» descendants des Soussou» et les noirs de la forêt équatoriale. Il formait une suite presque ininterrompue de champs de culture et il apprit
à ces noirs Part de défricher et de cultiver ; sa civilisation ressemble à celle du Sanghai par l'art agricole, le commerce ; elle a aussi comme base Tesclavage.
Les deux empires de Bomou et de Sanghai avaient étendu leur iniluence sur TOuadai» le Baguirmi, le Kassena, le Darfour, qui devinrent des royaumes. Les ruines de Massénya témoignent de travaux agricoles semblables à ceux des deux grands états. Mais ces royaumes eurent une plus grande durée parce qu'ils résistèrent à toutes les entreprises directes des Arabes (1). Le royaume d'Ouadai» au XIX® siècle» avait encore de l'éclat. Il avait conquis le Baguirmi et rasé Massénya, sa capitale; il était centralisé, bien gouverné par des chefs énergiques ; il entretenait avec l'Egypte et la Tripolitaine un commerce qui consistait surtout en plumes d'autruches et en esclaves. « Ce sont les européens, dit M. Meynier dans \^ Afrique NoirCy qui ont détruit la civilisation qui y naissait. »
SECTION II Les Arabes et les Peuhlt.
Les Soudanais du Bomou, du Sanghai et des régions voisines arrivent vers le XVII® siècle à un tournant décisif de leur histoire. Il va marquer leur décadence.
(1) Bien que convertis à l'Ialazn, ils sont restés réfractaires à la civilisation arabe. L'Abysainie et le Sénégal, non seulement n'adoptèrent pas la civilisation arabe, mais refusèrent de se rallier à rislanisme.
Les Arabes marocains vont conquérir et coloniser le Soudan et lui imposer leur civilisation. Fanatiques et avides de domination, ils suppriment la dynastie Askya et atteignent Tombouctou; ils détruisent les canalisations, les puits, les voies de communication, pour réduire les révoltés. Le seul droit du plus fort existe désormais ; il n'y a plus ni arts, ni agriculture, ni commerce, ni villes. Le grand royaume est devenu ime colonie arabe divisée en une foule de principautés sans force, livrées sans défense aux Berbères nomades du Sahara et aux incursions des noirs de la grande forêt.
Le royaume de Bomou, après une longue résistance, fut détruit par les Ouled-Sliman qui massacrèrent et dévastèrent population et contrée. Seuls les royaumes d'Ouadai et de Baguirmi, .qui avaient reçu l'impulsion de la civilisation arabe par l'intermédiaire des Berbères, et qui étaient plus jeunes que les empires de Bomou et de Sanghai, repoussaient les tentatives de colonisation arabe.
Dans l'E^t Africain, les Arabes exercèrent la même influence fatale. Après avoir fondé les sultanats de Zanzibar et de Sof ala, qui eurent quelque éclat, leur pouvoir politique tomba en décadence : les chefs en étaient devenus des commerçants qui n'organisèrent que le pillage de l'ivoire et des razzias d'esclaves, détruisant les villages et livrant à la traite hommes et femmes. Ce furent les Français, les Belges, les Anglais qui mirent un terme à leurs crimes.
Le Soudan, plongé dans l'anarchie et l'impuissance par les Arabes, allait connaître une autre domination encore, elle aussi conduite par le fanatisme. Vers la moitié du XVIII^ siècle, les Peuhls, qui étaient éparpillés dans tout
le Soudan, organisent dans le Fouta Djallon un état théocratique et se soulèvent dans la fureur de la guerre sainte. Ils fondent l'empire de Voumo qui s'étend du Tchad jusqu'au Mossi et à l'Amadona, sous le règne du prophète Otman Dan Fodié. Tous les païens sont mis à mort; ce qui restait des cultures est détruit. Vers le milieu du XIX® siècle, seules quelques petites principi^utés survivent et, à son tour, l'empire de Sokoto disparaît.
Les nomades du Sahara et les Maures du Niger reprennent Tombouctou et la rive droite du Sénégal. Samory prépare dans le sud la ruine du Soudan occidental.
Seul le Soudan oriental résistait aux bandes des fanatiques de Sokoto lorsque Rabat parut, ce Samory de l'Est.
A l'extrême Est, c'est le Madhi qui scelle les destins du Darf our.
Le long de la côte orientale et dans l'intérieur de la grande forêt, les Arabes ne fondèrent pas d'Etat centralisé durable ; ils se bornèrent à corrompre la population par des métissages et ne surent qu'asservir et piller.
SECTION III
De qutlquot organîmies politiquot su centre • de l'Afrique.
Le Soudan apparaît comme la seule région africaine où les noirs aient atteint un degré remarquable de force, de prospérité commerciale et industrielle.
Ce n'est pas à dire que nul Etat ne se forma ailleurs. Selon Pigafetta et d'autres écrivains portugais, le
royaume du Monomotapa aurait joui d'une civilisation avancée vers le milieu du XW® siècle. Us parlent de ses palais, de ses tapisseries, du cérémonial des cours. Mais ces récits semblent exagérés. (Keltie, Partition of Africa^ p. 50.) Observons cependant que les mêmes écrivains parlent avec éloge de l'état social des populations noires du golfe de Guinée et que ces renseignements concordent avec ce que Ton sait maintenant des royaumes de Sanghai, de Bomou.
En 1485, Diego Cam se rendit en Afrique avec un grand nombre de prêtres. En peu de temps s'esquissa le royaume de Congo, situé au sud du fleuve, le long de la côte. La capitale en fut San Salvador. Des églises furent construites et une apparence de civilisation régna pendant un temps, sous la tutelle des Portugais, eux-mêmes sous la domination du clergé catholique. Une invasion soudaine des Jaggas (que l'on croit des ascendants des Zulu) détruisit, au commencement du XVI® siècle, la cité et ses églises. Mais, quelques années plus tard, les Jaggas furent chassés et San Salvador devint plus important qu'avant. Au milieu du XVII® siècle, elle comptait,' dit-on, 40,000 habitants, et possédait un palais royal en bois entouré d'un mur en briques, de bonnes maisons et de beaucoup d'églises. Les jésuites et les prêtres étaient nombreux, la paix et la prospérité semblaient exister. Le roi du Congo se prétendait le souverain de l'Angola. Vers 1560 il voulut faire don aux Portugais de la région des Sova, mais ceux-ci repoussèrent les européens. Aussitôt le roi du Congo se déclara indépendant des Portugais. En fait, San Salvador échappa à la domination portugaise jusqu'à l'Acte général de la Conférence de Berlin. Aujourd'hui San Salvador n'est plus qu'un groupement de huttes. (Keltie, Partition of Africa^ p. 42.)
Il est vraisemblable que des Etats noirs existèrent à la
même époque et postérieurement. Des cartes, datant du XVIII® siècle, montrent dans le bassin du Congo les royaumes de Loango, d'Anzico, de Matamba, mais on n'est pas renseigné sur leur degré de civilisation et ils ont disparu sous la convergence de circonstances diverses : les guerres intertribales, l'arrivée des blancs, la traite.
L'on voit au sud et à l'est de la grande forêt équatoriale, les royaumes Zulu opposer aux Boers et aux Anglais une résistance souvent victorieuse, mais, à part quelques progrès dans l'industrie des métaux, ils ne se distinguent que par leur force militaire. Les Matabélé et les Mashona, en Rhodésie, les Batétéla, en Afrique centrale belge, ont été soumis par les européens, et les chances d'émersion de la barbarie qu'ils possédaient peutêtre ont été étouffées sous la conquête et le besoin d'uniformité.
Il semble que les royaumes noirs qui existaient lors de l'invasion européenne n'étaient pas sans vie publique. Le pouvoir y était fort, parfois abusif en apparence. Il possédait des organes appropriés à ses fonctions. L'administration de la justice, la direction de la guerre, le culte, le tribut y étaient confiés à des fonctionnaires distincts sous l'autorité du grand chef. La paix, l'alliance, la guerre y étaient scellées et décidées dans des formes solennelles : les Bakouba, du centre du Congo, possédaient, par exemple, un véritable gouvernement. Mais ces états indigènes, en proie aux guerres intestines, déchirés par la traite, sans contact avec une civilisation supérieure, manquaient d'élan.
SECTION IV La leçon du Soudan.
De ce rapide coup d'œil sur les empires du Soudan, rapproché du spectacle de la stagnation de la majorité des populations bantu» on peut tirer des conclusions :
10 Certains peuples noirs, les Soudanais, ont atteint un degré remarquable de puissance sous l'action de circonstances spéciales. Ces circonstances sont ime profonde modification d'eux-mêmes par des croisements et par rinfluence d'une civilisation supérieure. Ces croisements ne donnèrent de résultats heureux que lorsqu'ils eurent lieu avec des individus appartenant à des races rapprochées de la leur, les Berbères et Berbéro Ethiopiens. Les croisements des noirs avec la race étrangère arabe, dans l'Est Africain par exemple, ne se prêtèrent à la formation d'aucun empire ;
20 Les croisements ainsi opérés durant de longues périodes de temps ont fait naître une civilisation ressemblant beaucoup à la civilisation islamique des peuples berbères et berbéro-arabes ;
8^ Lorsque les Arabes voulurent imposer eux-mêmes aux Bantu leur organisation sociale et poUtique, des luttes séculaires éclatèrent, qui sonnèrent le glas des civilisations berbéro-soudanaises. Il en fut de même quand les Peuhls voulurent reprendre l'œuvre des Arabes ;
40 Les civilisations ainsi produites par les Soudanais métissés sont agricoles et commerciales. Ce sont surtout des Berbères, des Arabes qui représentent au Soudan les arts et les sciences ;
50 Les empires soudanais, au moment de leur plus vif éclat, sont caractérisés par l'existence : 1^ d'une popu-
lation très dense ; 2^ d'une autorité redoutable et impitoyable comme celle des Askya ; 8^ de Pesdavage ;
60 Les noirs du cœur de l'Afrique restés purs de tout mélange avec une race parente de la leur et de plus haute culture ne surent jusqu'ici s'élever au-dessus d'un état social assez rudimentaire.
SECTION V. — Condusion.
^ La leçon de l'histoire n'appuie donc pas l'espoir des blancs de susdter une civilisation bantu ayant des affinités avec la leur. Elle est en accord avec l'expérience actuelle.
La supériorité dans tous les domaines de la pensée européenne n'implique pas cette victoire : les victoires morales et intellectuelles supposent entre vainqueurs et vaincus des points de vue compatibles sur les grandes valeurs de la vie ; ils existaient entre Berbères et Soudanais» mais n'existent pas entre la race blanche et la race bantu.
SECTION VI
Une dvilisation est-elle poidUe ehes les Bantu de la grande forêt et des régions voinnes?
Il faut s'entendre sur le mot « civilisation ». Si ce mot emporte l'idée de grandes organisations politiques où l'industrie» le commerce» les arts» la science» la religion atteignent un développement raffiné» il semble que des millénaires s'écouleront encore avant sa réalisation chez les Bfiuitu. Celle-ci elle-même reste incertaine, car les facultés de leur race sont inconnues ; de plus» les croisements» qui rendirent les Soudanais aptes à de grands
progrès, sont encore à venir dans le Centre Africain. Si» au contraire, il y a civilisation, là où des groupements humains agissent en commun et produisent une richesse utile à eux-mêmes et à autrui, connaissent la prévoyance, ont un sentiment original du devoir, de la justice, de l'ordre, les Bantu cesseront un jour d'être des barbares, car en peu de temps, semble-t-il, ils pourront s'élever à pareil stade social. Ce stade ne veut pas, en effet, des dons spéciaux de la race, il ne veut que le nombre, la vigueur physique, la discipline, ce qui surabonde chez les noirs, et une intelligente supervision européenne. Si les Bcmtu n'ont su jusqu'ici l'atteindre, c'est à cause de leurs guerres continuelles et de leurs superstitions qui les replient sur eux-mêmes dans la peur et la jalousie.
n faut noter que le régime tribal ne dresse nul obstacle à cette ascension des Bantu vers la productivité. Il est basé sur l'autorité et la subordination. Il rend possible le développement économique par la forte autorité qu'il donne au chef et l'élan qu'il peut conférer à l'action commune. Il se prête à l'amélioration du milieu, aux travaux publics conununaux. Le chef, représentant et maître de la collectivité et de ses biens, consacrera avec l'écoulement du temps une partie des bénéfices de la collectivité à l'avantage de la collectivité. Il se prête aussi à la représentation du peuple, car le conseil des notables peut devenir l'émanation de la volonté générale. S'il est dans le destin des Bantu de devenir des individualistes, c'est par leur régime tribal adoucissant progressivement ses disciplines, que la grande révolution s'effectuera le mieux.
Les Bantu de la grande forêt et des régions voisines semblent appelés à ime civilisation avant tout agricole et pastorale, et au commerce des produits du sol. Ils
sont passionnément attachés à la terre et ne connaissent ni la grande ni la moyenne industrie. Leun progrès dans la culture sont peu considérables» mais le temps, des exemples heureux, la patience en feront des agriculteurs et des pasteurs de qualité moyenne. Une civilisation paysanne et sans grand essor dans ime race aussi prolifique, n'est-elle pas tm grand bienfait et pour cette race et pour nous?
Les sociétés bantu pourront-elles s'élever davantage? Pourront-elles atteindre le stade d'états indépendants? Quelque religion aura-t-elle le don de modifier en mieux leur morale, leur confiance en elles-mêmes, leur attitude devant la nature? La race, un jour libérée des fléaux qui la désolèrent, franchira-t-elle, sous la conduite du génie européen, l'espace idéal qui la sépare des autres?... Nous ne connaissons pas les dons réels des Bantu, ni ce que pourront, au cours des siècles à venir, la science et la sagesse de l'Europe... Les métissages les préparerontils à des destins semblables à ceux des Soudanais?
Nulle réponse n'est possible à ces questions.
TITRE VIII
De la reconstitution des sociétés
indigènes
SECTION I. — Introduetion.
Lors de la conquête européenne» la majorité des groupes bantu paraissait à un stade si primitif d'organisation qu'ils semblaient n'en point avoir. A part quelques peuples possédant les formes extérieures d'un Etat» les Bantu d'une même race vivaient, disait-on» en essaims peu denses» sans lien entre eux.
Une étude mieux informée de leurs mœurs infirme cette appréciation hâtive.
On trouve parmi ces peuples, non seulement l'autorité de chefs de village» de clans» mais aussi celle de chefs de peuple. On y voit aussi des conseils de notables et les comices de tous les hommes de la tribu» dont l'intervention se produit selon des règles variables et peu connues encore. On y trouve enfin, à côté de la dépendance individuelle et hiérarchisée vis-à-vis des chefs, la revendication de territoires nettement délimités. Le fonctionnement de l'autorité suit, dans de nombreuses régions, les lignes générales que nous avons indiquées au titre m du présent Uvre.
II ne suffit pas de tenter d'améliorer le noir par Pédu* cation ou une morale plus haute. Il ne suffit pas de combattre l'esclavage» la polygamie» les usages barbares. L'adoucissement des mœurs» la destruction d'antiques abus ne sont que du dilettantisme dans le maintien de l'abaissement des indigènes, si rien n'est fait pour élever les groupes bantu à la conscience d'eux-mêmes et leur permettre de donner un jour» comme tout organisme vivant» leur fleur et leur fruit. Par-delà le droit à la vie de l'individu, il y a celui du groupe ethnique auquel il est lié par le sang et l'histoire.
Une des tâches immédiates des nations d'Europe doit être de constituer ou de reconstituer les peuples bantu.
La domination européenne existe en Afrique tropicale depuis plus de trente ans.
Les États bantu organisés ou à peu près organisés ont été divisés en districts administratifs soumis à des européens, sauf en Nigérie du Nord, en Uganda, en Ubanghi, en Uruanda, en Basutoland, en Barotséland. De même et, a fortiori^ chez les peuples noirs qui n'avaient pas les formes extérieures d'un État, nul e£f<Mt n'a été fait pour instituer ou reconnaître une organisation indigène centralisée. La souveraineté des chefs de peuples et de tribus bantu a été anéantie et leurs droits sur le sol ont été tenus pour non avenus ; les chefs ne sont plus que des gardeschiourme et les populations n'ont de droit que sur les terres qu'elles cultivent.
Ne jugeons pas cette politique, bornons-nous à la constater. Certes» sa seule énonciation la condamne» mais
les études ci-dessus montreront qu'il y a à la conduite des européens des circonstances atténuantes.
L'une de celles-ci réside dans l'institution de la souveraineté occidentale en Afrique ; elle exigeait de l'énergie et ne souffrait pas de partage. Mais la domination occidentale est maintenant un fait accompli. H faut se demander si l'organisation quî suivit la conquête doit être tenue pour définitive.
A la vérité, la souveraineté d'un peuple sur d'autres peuples n'implique pas nécessairement la confiscation totale de toutes les prérogatives souveraines du peuple soumis. L'histoire de tous les temps montre que la souveraineté est susceptible de partage, de nuances, de degrés.
Qui dit peuple indépendant exprime, selon le droit international public, l'idée d'une collectivité de personnes vivant en maîtresse sur un certain territoire, ne relevant de nuUe autre collectivité d'hqmmes et capable de s'engager vis-à-vis d'autres collectivités semblables. Ce n'est point ce que l'on vise lorsque l'on parle des prérogatives qu'il convient de reconnaître aux Bantu des dominations. Us sont, en effet, soumis aux nations colonisatrices et il n'est pas question pour eux d'assumer des obligations internationales.
Mais partout où il existe une race ou une fraction de race bantu distincte des races voisines, pourvue d'une population assez dense, reconnaissant ou susceptible de reconnaître un même chef, prétendant des droits exclusifs sur un vaste territoire, il y a un peuple noir ou une fraction de peuple noir apte à exercer une souveraineté mitigée.
Ce n'est donc pas la souveraineté que Von demande pour les peuples bantu, mais une condition telle qu'ils ne soient pas comprimés dans leur élan possible par la sensation de la diffusion et de la basse sujétion ; une condition telle que le chemin idéal qui conduit à la conscience nationale ne leur soit pas fermé ; et» somme toute, une condition tdle que la colonisation européenne s'accomplisse dans la paix et dans la dignité des deux races. On demande pour eux un régime voisin de celui d'États suzerains, une forme appropriée du protectorat.
On ne demande pas ces prérogatives souveraines atténuées pour tous les groupements noirs ; on ne souhaite pas de les voir établir d'un coup par décret ; on entend faire la différence des lieux et des peuples et procéder par étapes et prudemment. On croit toutefois utile de noter que l'écoulement du temps rendra plus difficile la découverte du souverain : l'intrication des fils de l'organisation noire augmente avec les velléités d'indépendance des chefs de clan et des ambitieux favorisées par l'ignorance des européens.
Une population dense et homogène ; une autorité coutumière suprême et reconnue, ou susceptible de l'être, par cette population; des droits sur un territoire bien délimité» telles sont les conditions suffisantes et nécessaires à cette évolution des peuples noirs. Ce sont les trois parties d'un tout indivisible. Ces conditions réunies ou absentes, et un peuple bantu peut ou ne peut s'élever au stade national. Tout ce qui altère ou supprime une de ces conditions, altère ou supprime ses chances d'accession au stade national. Sans population il n'y a pas de peuple ; sans autorité suprême reconnue, il n'existe pas de lien entre les groupements distincts formant le peuple ; sans droits sur un vaste territoire, il manque à la commu-
nauté l'élément matérid nécessaire à son avenir et à son orgueil de peuple.
On est ainsi amené à rattacher à une idée générale concrète nos observations sur la population bantu, sur le r^me des terres et sur les organes de Pautorité indigène.
SECTION II La population.