CHAPITRE II De l'appropriation du sol
Notre notion de la propriété privative du sol est inconnue de la plupart des Bantu. Us exercent sur lui des droits en rapport avec leurs besoins primitifs. On admet en général que la terre est pour les Bantu une chose dépendant de la coUectivité. Cette affirmation est trop absolue. Il y a des peuples noirs pour qui la terre est assimilée à l'eau, à la lumière: elle est donc une chose qui n'appartient à personne. Il y en a d'autres, comme les Ugandais, qui connaissent la propriété privée de la terre. H y a chez certains noirs du Congo belge une sorte de droit privatif sur le sol, des terrains pouvant être loués par ceux qui les exploitent à des tiers, mais non à des étrangers. De même les rapides poissonneux de certains fleuves sont parfois l'objet de contrats entre membres de la tribu. Le terrain sur lequel le noir fait ses plantations ne peut lui être enlevé aussi longtemps qu'il le cultive. Des chefs noirs, comme Kikondja, possèdent, dit-on, un droit personnel sur le lac Kisalé.
Il paraît cependant exact que le sol, c'est à-dire \m eaux, les forêts, les déserts, est, dans la conception de nombreux peuples noirs, nationalisé. La raison de la prédominance de cette conception réside peut-être dans leur organisation sociale. Le village pour eux, c'est le chef, fondateur et représentant de la communauté. Le chef est en principe le maître de chacun des membres de la grande famille qu'est le village ; il l'est par conséquent aussi des choses qui sont dans leur domaine; il suit qu'un droit
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absolu d'un membre de la collectivité sur le sol porterait atteinte aux prérogatives du chef ou père (1).
Quelle est la nature du droit de la collectivité sur son sol, dans cette notion des rapports entre les Bantu et le sol? n tient de la jouissance, de l'usage» de la souveraineté, de la propriété. C'est un droit original et sui generis : il est impossible de le ranger dans une catégorie juridique européenne, n tient de la jouissance ou de l'usage, mais n'est pas seulement la jouissance ou l'usage, car certes la communauté a tous les avantages de l'usufruitier ou de l'usager, mais on chercherait en vsm le nu propriétaire ou le propriétaire. H tient aussi de la propriété, mais n'est pas la propriété, car si la communauté a seule droit aux utilités du sol, elle ne peut en principe l'aliéner, ou ne le peut que partiellement. Il n'est pas étranger à la souveraineté, car le sol est inaliénable au profit d'étrangers ; de plus, c'est le chef politique qui exerce les droits de la collectivité sur la terre ; enfin, les grands chefs de peuple et conquérants indigènes disent du sol occupé par les tribus vaincues ou suzeraines : « c'est ma terre » ; mais le droit des Bantu sur le sol n'est pas un pur droit de souveraineté, car les chefs noirs ne font aucune différence entre leur droit sur les terres cultivées par leurs sujets et celui sur les terres qu'ils n'occupent pas, et les villages se déplacent sur toute l'étendue du territoire.
C'est le chef qui, dans cette forme de l'appropriation du sol, exerce la plupart du temps les droits de la collectivité. La terre, dit le noir, appartient au chef (2),
(1) Les clans éccMSsais pratiquaient aussi l'appropriation collective du sol.
(2) Gomme représentant de la collectivité le plus souvent ; parfois, croit-on, il serait le maître de la terre en vertu d'un titre personnel.
conlormément à la coutume et sans qu'il y puisse déroger. Tantôt il est le seul maître de la terre et les individus cultivent la portion du sol qu'il leur attribue ; cette portion est plus ou moins grande selon le nombre de femmes du sujet ; elle ne peut être retirée ni réduite aussi longtemps qu'elle est cultivée; parfois l'indigène absent de son village conserve pendant des années (1) son droit de cultiver le lopin de terre que lui donna le chef ; le terrain non consacré aux cultures est à la disposition de chacun» moyennant l'autorisation du chef. Tantôt les diverses familles ont le droit de cultiver une partie bien déterminée de la terre; aiUeurs, ces droits de famille sont héréditaires. Parfois les individus ont un droit de jouissance individuelle qu'ils transmettent à leurs successeurs (2). H se voit que si la propriété privée de la terre n'existe pas chez les Bantu, il existe cependant chez eux des droits personnels à chaque noir ou à chaque famille, et plus ou moins étendus, sur les terres qu'ils cultivent.
Chez la plupart des peuples bantu où prévaut la jouissance collective du sol, celui-ci est inaliénable (8). Le chef ne peut que le donner à des sous-chefs, l'échanger ou le céder pour partie avec l'assentiment du conseil des anciens et parfois des comices des hommes de la peuplade. On peut expliquer cette conception par cette idée que la tribu irriterait les mânes ancesttaux si elle abandonnait ce qu'ils
(1) En Bhodéde du Nord-Est, par exemple.
(2) Bésunié emprunté en partie à Oleviers, dans la PrapriéU au ConçOt p. 12.
<3) Presque tous les auteurs sont d'accord sur ce point. — Voy. OuBViSRS, La propriété au CongOf p. 24-26.
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lui ont légué ; enfin, le sol étant par sa fécondité, sa faune et sa flore» la ressource alimentaire par excellence» n'est-ce pas une sorte de suicide que d'y renoncer (1)?
SECTION VIII Coneeption de la loi.
La coutume» qui a dans le chef son interprète et son réformateur, est la loi du noir. Elle embrasse les croyances surnaturelles» le droit» la morale» les rythmes économiques, en les enchevêtrant et sans faire entre eux aucune distinction ; die confère à chacun de ces genres de prescription la même force obligatoire. Beaucoup de coutumes, comme beaucoup de nos usages» ont à la fois un caractère religieux» économique, social. Une coutume universellement répandue est celle relative aux prémices des champs ; le noir ne peut toucher aux premiers fruits que si le chef Ta permis et, autrefois, le contrevenant était puni de mort ; l'effet de cette coutume est d'éviter le gaspillage des récoltes non mûres» d'assurer aux mânes des ancêtres
(1) Les traités si nombreux que les blancs firent avec les chefs noirs lors de l'occupation européenne n'emportaient, la plupart du temps, dans la i>ensée bantu, nuUe aliénation du sol ou de leurs droits antérieurs sur lui, laquelle n'est pas pour eux dans le domaine du possible. Il est vraisemblable qu'il n'y eut Jamais identité d'intention entre les blancs et les ^ noirs à l'occasion de ces traités, et que chaque chef leur donnait une interprétation en rapport avec ses propres idées sur le ad et les circonstances du traité. Concession temporaire, haute protection, superposition de la souven^neté du blanc comme grand ohef à la leur, alliance subordonnée, voilà quelques-unes des notions qui ont pu se former dans la pensée des Bantu.
leur offrande et de maintenir les Bantu dans la solidarité, âme du système tribal. D'autres coutumes relèvent seulement de la vie économique : telles sont les institutions de l'esclavage et de la polygamie. Il y a des coutumes qui sont restées incompréhensibles aux observateurs des Bantu : pour certains Baluba, par exemple, la croissance des incisives supérieures avant les inférieures chez les enfants est considérée comme portant malheur à la communauté.
La coutume est l'expression de la volonté générale; comme nos lois, elle est un compromis entre des intérêts divers ; elle est toujours logique ; elle n'est pas la loi du plus fort, mais l'expression de l'intérêt public, dont le chef est le représentant traditionnel.
La coutiune est plus impérieuse et plus sacrée pour le noir qu'une loi pour nous. Car nos lois changent et la nation est en continuelle élaboration de lois nouvelles. Chez les Bantu, la crainte de mécontenter les esprits ancestraux, en dérogeant aux lois qu'ils ont suivies, fortifie d'un appoint religieux leur hostilité au changement.
Est-ce à dire que la coutume est immuable? Il est certain que non : création humaine, elle est sujette à disparition, à modification, à évolution. L'influence de la civilisation européenne sera grande sur elle ; mais le point est de savoir si cette influence est et sera constructive ou destructive. Dans l'Uganda, le roi (Kabaka), assisté de son conseil, fait et défait la coutume. De nombreux chefs ont institué des coutumes nouvelles qui en abrogeaient ou modifiaient d'anciennes. Le phénomène se voit encore là où l'autorité du chef est restée debout ; la coutume nouvelle s'implante sans peine si le co^eil des anciens la reconnaît ; par exemple, des chefs ont décrété que la chefferie
sera transmise à lenr fils ou à la fiUe aînés, alcyrs qu'en règle elle se transmet dans la ligne maternelle.
Pour déterminer leur rigidité ou leur flexibilité, on pourrait diviser les coutumes en deux cat^^ries : la première comprendrait les coutumes politiques, civiles et religieuses, c'est-à-dire les coutumes relatives à la souveraineté, à la
famille, à la succession, à la justice, à la naissance et à la mort, aux croyances surnaturelles ; elles sont entremêlées, interdépendantes, et marquées d'usages barbares. La seconde comprendrait les institutions et les usages de la vie économique et nourricière.
Le prestige des coutumes du premier groupe est profondément enraciné et son évolution vers des formes plus perfectionnées sera fort lente. Elle fixe l'organisation et la vie morale de la tribu ; les mânes des ancêtres la défendent contre le changement (1). Extirper, par des peines, les plus barbares d'entre elles, est Teffort des européens. D n'est pas tout à fait infructueux, mais beaucoup de crimes de sorcellerie restent impunis et des sacrifices humains s'accomplissent encore à l'insu des blancs; les meurtres d'esclaves et de femmes, les actes immoraux à l'occasion de 'l'investiture d'un grand chef sont difficiles à supprimer (2).
(1) Les missioxis cependant, dans leur zone d'influence, luttent avec avantage contre le préjugé, si répandu, que le mourant doit expirer dans la brousse, loin du village.
(2) Kassongo Niembo, grand chef des Baluba, doit mourir de mort violente et sa mort doit être voulue et approuvée par lui. S'il n*a pas été tué par un ennemi, il doit l'être par les siens sur le corps des femmes qui l'accompagneront dans la tombe. Son intronisation comporte des rapports sexuels entre lui et sa mère d'abord, ses sœurs ensuite. Le noir, cependant, hait autant que nous Tin-
Les meilleurs artisans de la suppression des usages barbares et de révolution des coutumes en général seront les grands chefs revêtus d'un pouvoir spirituel et d'un pouvoir temporel, conseillés par des résidents européens. Seuls ils connaissent bien les mœurs indigènes ; seuls ils sauront mesurer à leur degré d'enracinement la possibilité de les supprimer, de les modifier, de restreindre leur champ d'action ; seuls ils mettront en œuvre les moyens adéquats au but poursuivi; ils feront appel pour cela, dans une forme congrue, à l'idée maîtresse qui gouverne la démarche du Bantu dans la vie, à l'intérêt général. C'est cependant une œuvre délicate et de fort longue haleine. Les grands chefs indigènes pourront en effet être hostiles à toute modification de ces usages, mais ils le seront rarement, car ils tiendront leur pouvoir de l'européen; le danger réside surtout dans la perte de prestige qui les atteindrait si leur action dans ce domaine était trop rapide : les indigènes ne reconnaîtraient plus en eux les représentants de la volonté des ancêtres.
Le second groupe de coutumes est celui où l'évolution se fait le plus sentir. L'esclavage tend à diminuer ; la polygamie est encore générale, mais le nombre des femmes pour un mari décroît plutôt ; le cannibalisme est manifestement en régression comme mode d'alimentation, mais conserve son empire dans certaines pratiques de sorcellerie. L'arrivée des blancs en Afrique a totalement modifié certains usages. A l'époque des guerres indigènes et des enlèvements de femmes, la femme allait habiter le village du mari ; actuel-
ceste. Cette coutume tend à montrer que la puissance de Kassongo Niembo est si grande que lien ne Itd est interdit. Le gouvernement belge privera-t-il un million de Baluba de leur chef vénéré à prétexte que cette coutume existe? — Une réponse affirmative à cette question serait un enfantillage philanthropique et moral. Le gouvernement s'efforcera de réduire à un simulacre ces actes odieux.
lement le mari va souvent habiter le village de la femme, parce que les beaux-parents aiment à voir leur gendre les aider dans leurs obligations vis-à-vis du blanc (1). Rentrent dans la même catégorie les usages que chaque tribu possède en fait de constructions» formes» dimensions et matériaux d'habitations ; elles se modifient sous l'action souvent fâcheuse de l'européen. Les coutumes vestimentaires tendent à s'eflfacer un peu partout ; le noir se couvie de défroques européennes qui font de lui un singe habillé. L'action des grands che& sera également prépondérante dans la lutte contre la polygamie et l'esclavage. Mais elle voudra, comme pour les coutumes barbares et le perfectionnement de l'organisation politique» de la prudence et du temps.
Une illustration de la tyrannie et de l'évolution de la coutume peut être trouvée dans l'ensemble des édits pro^ nonces par un grand conquérant indigène, Mushidi ou Msiri, qui régna il y a trente ans sur tout le Katanga. Voici quelques-uns des édits de Mushidi, tels qu'ils furent recueillis par le missionnaire Clarke, de la bouche du successeur du chef, Mukanda Bantu :
1^ Si un Bantu passe à travers les plantations d'un autre, il ne devra plus payer : c'est-à-dire qu'il ne sera plus tenu de fournir une compensation qui pouvait être très onéreuse ;
2^ Si un Bantu crache sur un autre, il ne devra plus payer;
8^ Si un Bantu dit à un autre qu'il a enterré une personne, il ne devra plus payer ;
4^ Si un Bantu en appelle un autre par plaisanterie à un endroit où il y a des matières fécales, il ne devra plus payer ;
(1) Introduction à la grammaire chilut>a wangha. (Olabkb.)
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5^ Si quelqu'un casse une aiguille, il ne devra plus payer ;
6^ Si des gouttes d^urine d'un Bantu sont poussées (par le vent) sur un autre, il ne devra plus payer ;
7^ Si quelqu'un appelle une personne pour lui jeter de l'eau sur le dos en se baignant, il ne devra plus payer ;
S^ Quand quelqu'un se sauve dans une maison pour s'abriter de la pluie, vous dites maintenant qu'il vous a apporté des larmes. Cela ne signifie rien : il ne devra plus payer;
0^ Si quelqu'un casse une chipanda (bftton sur lequel on place les crânes d'animaux comme fétiches), il ne devra plus payer ;
100 Si quelqu'un casse notre fétiche, il ne devra plus payer;
11^ Si quelqu'un vous souille les pieds avec des ordures, il ne devra plus payer ;
120 Si vous trouvez une antilope dans d'anciennes chausse-trappes abandonnées, l'antilope est à vous sans qu'il faille payer ;
18^ Celui qui tue un autre de sa lance commet un grand crime;
14<> Si Msiri apprend qu'une personne en a tué une autre, il la fera poursuivre et tuer. S'il ne la tue pas, il fait appeler ses parents en leur disant : « votre parent a tué une personne », et si ses parents disent : « nous paierons pour lui », Msiri répond : a c'est bien ». Mais si les parents disent : « nous ne paierons pas, tuez-le », il le fera mettre à mort, n faut donner beaucoup de choses pour racheter un tel crime;
15^ Si un homme décédé a couché de son vivant avec la femme d'un autre, il faut payer ;
16^ Si un homme couche avec la femme d'un autre, cette femme étant enceinte et si elle avorte, il faut payer ;
17<^ Si quelqu'un se marie avec une femme libre, et si elle meurt, il doit payer ;
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18^ Si cette fille meurt enceinte» il doit payer beaucoup, puis il est libéré (c'est-à-dire qu'il ne doit pas fournir des compensations pendant un grand nombre d'années) ;
19^ Si quelqu'un veut séduire la femme d'un autijp et si le mari le voit, c'est un grand crime, il doit payer ;
20^^ Si quelqu'un vole, il doit payer ;
21^ Si un Bantu enlève la feipme d'un autre, il est considéré comme voleur ; si on le découvre, U doit payer beaucoup ; s'il refuse de payer, il est emprisonné pour toujours ;
22^ Si quelqu'un enlève une femme et l'emmène loin et que Ton entende dire : la femme d'un tel est là-bas, on fait convoquer l'homme et la femme. S'ils refusent de venir, on les arrête ; on demande à l'homme : « pourquoi avez-vous enlevé la femme de votre camarade? » et s'il répond : « parce que cela me plaisait », on répond : « appelez ses parents. » Si ses parents disent : « 6 chef, nous consentons à payer une indemnité au mari trompé », le chef leur dit : « payez, donnez une personne (homme ou femme) et le crime est absou. » Mais si ses parents disent : « notre parent est mauvais pour nous, nous ne nous occupons pas de ses affaires, il a fait beaucoup de mal et nous ne voulons pas ce criminel », il est pris comme esclave ;
28^ Msiri défend de faire l'épreuve de l'eau bouillante. Si quelqu'un fait bouillir de l'eau dans cette intention, c'est très blâmable ; car si l'on faisait bouillir même la peau d'un hippopotame, cette peau deviendrait moUe et tomberait en morceaux. Je défends donc cette pratique.
24^ Si quelqu'un se marie sans donner à sa belle-mère ou à son beau-père un cadeau de mariage (dot), il faut qu'il le donne et alors seulement tout est en règle ;
250 II est défendu de posséder un esclave sans y avoir droit. C'est de la cupidité ;
26<' Il est défendu d'acheter et de vendre des personnes aux Baswahili et aux Bambendu. Il est défendu de vendre des esclaves aux voyageurs. Si Mushidi apprend que quel-
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qu'un a vendu un esclave, ce sera très grave ; je le défends foimellement. Exception pour le fait de donner une personne pour se racheter d'un crime ; cela n'est pas considéré comme du commerce. Si quelqu'un vend un esclave, il ne peut vendre ses propres enfants, ni ses grands capitas, ni ses parents, ni ses femmes principales; c'est strictement défendu pour tout le monde ;
27® Si vôtre femme meurt et si elle était votre esclave, il n'y a rien à payer ; même si elle était votre parente, vous n'avez rien à payer. Si elle e^t la fiUe d'une femme libre, c'est différent. Pourtant nous autres Bayeke nous n'avons pas l'habitude de payer dans ce cas ; nous disons : « si votre femme meurt, c'est Dieu qui l'a tuée » ; nous donnons nos richesses pour en avoir une autre. Nous disons au mari qui a perdu sa fénmie : <c œ n'est pas vous qui avez tué notre flUe, c'est Dieu qui l'a tuée. » Pourtant les gens d'ici, quand leur fille meurt, font des revendications ; si la fille d'une femme libre meurt, ses parents considèrent le mari comme esclave jusqu'au moment où il a payé sa rançon ; après paiement, il est libre ;
28® Si quelqu'un épouse l'esclave d'un autre et si cette femme meurt enceinte, il doit payer ;
29® Si quelqu'un éloigne (1) un autre, c'est très grave ; il doit payer ;
80® Si quelqu'un se trouve au bord d'une rivière et qu'il appelle un autre en lui disant : « faites-moi passer l'eau » et qu'il se noie, il n'y a pas de crime.
Mushidi, ou Msiri, fut un législateur indigène notoire. Il régna sur des peuples noirs nombreux et tenta de codifier leurs coutumes en les modifiant. U fut adversaire de la traite (voy. édit 26). H renforça l'institution du mariage. D abrogea certaines coutumes tyranniques (édits 1 à 7, 9 à 12). Ce réformateur audacieux vit sa puissance
(1) Séquestre.
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sombrer dans des luttes continuelles pour avoir violé la coutume indigène qui veut que le meurtrier d'une personne de rang élevé soit puni de mort, même s'il a tué par accident. La flUe du chef des Basanga avait été tuée par accident par un Muyeke ; Mushidi refusa de le condanmer à mort parce que le Muyeke avait voulu tuer, non la fille du chef des Basanga, mais un homme assis à côté d'elle. Les Basanga se révoltèrent aussitôt contre Mushidi et furent les premiers artisans de la dissolution de son empire (1). Un autre législateur contemporain de Mushidi fut Okuba, chef des Batéke de TAlima, qui donna à ses sujets des lois morales et économiques.
SECTION IX Vue d'ensemble sur le système « tribal ».
Porter sur l'ensemble des mœurs et institutions des Bantu, qu'on appelle le système tribal, une appréciation juste, est difficile pour l'européen. Une forte réprobation est l'accueil qu'il reçoit le plus souvent, car il est exactement l'inverse de nos sociétés individualistes. Quelque chose d'excellent se peut-il trouver dans une organisation sociale si différente de la nôtre?
Considéré avec impartialité, le système tribal ofiPre un mélange de défauts et d'avantages. H convient aux sociétés qui reposent sur lui depuis des millénaires; elles y sont passionnément attachées. Il leur a permis de résister aux fléaux qui se déchaînèrent sur elles, la traite, les maladies, les guerres indigènes. Il leur a donné le contentement et la médiocrité. Il a créé entre Bantu de la même peuplade une solidarité fraternelle et douce qui, si éloignés qu'ils en
(1) Benfl6ignement4B fournis par la nûssionDaire Olarke.
soient, les fait aspirer vers le village natal. H a maintenu Tordre et la paix intérieurs, supprimé dans la tribu les abus de la forée, plié sous le joug de Tintérêt collectif les passions violentes des noirs. Il, a maintenu, jusqu'à l'arrivée des « civilisateurs », une incontestable moralité parmi eux, et entretenu leur prolifidté. Il n'est pas d'organisation sociale où le groupe humain soit plus solide, où la subordination soit plus forte, où la psychologie générale ait moins de dissidente^ où la synergie soit aussi complète. Barbare à coup sûr, le régime tribal, par la cohésion de ses éléments humains et moraux, a une remarquable puissance d'action qui ne fut jamais utilisée dans des buts civilisateurs.
Ce ne sont point là de méprisables mérites.
Les sociétés bantu présentent des défauts frappants. Elles n'ont ni art, ni science, ni industrie, ni religion élevée, ni philosophie; elles se contentent d'un hédonisme grossier. Elles ont maintenu le droit du plus fort entre tribus et n'ont atteint que rarement le stade national. Bref, elles se traînent dans la stagnation et l'on y trouve encore des groupements sauvages. Mais Dudley Kidd (I) observe que ces vices des sociétés indigènes ne sont pas tous imputables au système tribal : le conservatisme bantu, son hostilité au progrès, trouvent bien plus leur cause dans les aberrations de la sorcellerie que dans le tribalisme. L'absence chez eux d'une religion supérieure, des manifestations de l'art, peut relever de la race et du milieu naturel et être étrangère à leur organisation sociale.
C'est une grave et incertaine question si les coutumes, disciplines et croyances indigènes sont appelées à dispa-
(1) Kafr Socialiam.
d'un génie peu connu et méprisé, infiniment supérieure en nombre et d'une extrême prolificité.
La notion de la race, celle des lois de l'évolution sont connues mais non répandues. Les travaux de De Saussure, d'Harmand, de Bonvalot, de Taine, de Lebon, de Vignon, tendent à prouver qu'une cloison étanche sépare les races naturelles. Le milieu, leur passé, des dispositions innées semblent avoir fait de chacune une entité distincte, irréductible, appelée par les forces supérieures à développer une forme de civilisation qui lui est propre.
M. Edmond Picard, dans le Droit pur^ exprime en quelques mots la notion de la race. « H ne .faut pas confondre, » dit-il page 805, ce qu'on nonune les races historiques^ » c'est-à-dire des entités formées par des événements, avec » les grandes races naturelles. Chacune de celles-ci ne » dépend d'aucune circonstance contingente, res nota » non fada. Elles sont supranationales. Elles existent en » même temps que les groupes zoologiques et ne subissent » de transformations qu'après des laps de temps tellement » longs qu'ils dépassent les proportions concevables et les » limites dans lesquelles s'exercent notre action. Les races » sont sur la terre immuables comme des chaînes de mon- » tagnes. »
Et ailleurs : « c'est à peine s'il faut encore aujourd'hui » combattre la fable biblique du couple modelé par laveh » dans le paradis terrestre. Ce monogénisme puéril est sci^i- » tifiquement déconsidéré. Il faut être très arriéré pour ne » pas admettre que des groupes d'êtres humains ayant des » différences foncières physiques et surtout psychiques » sont lentement apparues sur la terre, aux époques primi- » tives, en des temps et des lieux divers et sous des influences » variées. »
C'est un de ces groupes humains, « immuable comme une chaîne de montagnes » que les occidentaux ont vaincu ou soumis. C'est sur lui qu'ils comptent pour exploiter les richesses du continent. Ils le veulent transformer dans ses rythmes vitaux, ses croyances, sa conception du bien et du mal.
La race bantu des tropiques et de l'équateur, qui fut pendant des siècles la proie des guerres intestines, de la traite, de la maladie du sommeil, est aujourd'hui réduite à moins de 70 millions d'êtres humains, vraisemblablement (1). Mais Leroy-Beaulieu, dans son ouvrage sur « La Colonisation chez les peuples modernes », croit qu'elle doublera en un demi-siècle lorsque la pacification aura succédé à l'anarchie. Elle vit sous un climat et dans des régions en général peu propices aux européens qui jamais n'y seront bien nombreux. Quels seront les rapports entre les deux races, lorsque la noire aura triplé ou quadruplé en nombre? « L'immense prépondérance de l'élément local et sa pro- » liflcité peuvent faire prévoir, dit Meynier, des sources de > difficultés dans l'avenir. »
U y avait à peine 4 millions d'indigènes dans l'Amérique du Nord quand les premiers colons anglais y arrivèrent ; l'Australie ne comptait pas plus de 500,000 indigènes quand les convicts s'y établirent vers 1790(2). Le temps et l'accroissement en nombre des vainqueurs eurent raison des racei^ autochtones de l'Australie et de l'Amérique du Nord. Elles ont été presque détruites. Mais détruire les Bantu est impossible. La suggestion en est odieuse et les Bantu sont trop nombreux ; de plus, les occidentaux ne pouvant fournir un travafl régulier dans la majeure partie des tropiques
(1) Les chiffres de la population indigène sont, en effet, des plus incertains dans les dominations ; dans les colonies de peuplement, les statistiques sont plus dignes de foi.
(2) SJELTEB, PartiUion of Africt^ p. 2.
et de réquateur, ont un besoin impérieux des populations indigènes.
Non seulement les deux races en présence sont différentes et inégales en nombre, ce qui rend leur coexistence déjà difficfle, mais leurs gâûes ne se rencontrent dans aucune des catégories intellectuelles et morales. LesBantu sont arriérés et barh^tres ; leurs dons intellectuels sont mal connus et plutôt inférieurs à ceux des blancs ; les européens ont produit à la lumière ime des plus merveilleuses civilisations que le monde ait vues. Les Bantu sont voués exclusivement à la chasse» à la pêche et à ime culture assez rudimentaire du sol; les européens sont avant tout des industriels» des conunerçants» peu enclins à donner à la terre la primauté dans les occupations humaines. L'individualisme occidental s'enorgueillit de ses triomphes et s'attribue la gloire de la civilisation présente. H tend à l'extrême les facultés de l'homme ; il brise les idoles dont le culte pourrait affaiblir l'élan personnel, rois de droit divin, prêtres, nobles, prestige des dignités officielles ; il abaisse les religions et les ramène à la poursuite d'une vague félicité future ; il ne reconnaît d'art véritable que si l'artiste montre ime interprétation personnelle de la nature; les doctrines sociales n'ont de valeur à ses yeux que si elles augmentent la puissance d'action et l'indépendance de chaque honune ; pour lui, le but dernier est l'enrichissement, la satisfaction des instincts les plus hauts, comme les plus bas ; il donnerait l'univers à qui saïuait le prendre. Tandis que le tribalisme mutualiste bantu juge excellents l'effort minimum, la vénération d'antiques prestiges, la soumission de chacun à l'intérêt de la tribu, l'indivision des biens, une médiocrité générale et refuse toute admiration aux œuvres de la pensée occidentale.
n n'y a pas d'exemple dans l'histoire d'une race ayant
transformé une autre race (1). Il n'y en a pas et a fortiori d'une poignée de représentants d'une race ayant transformé le génie et les mœurs d'une autre nombreuse et forte. Si les Japonais se sont jetés. dans les voies occidentales^ c'est par un effet de leur volonté et non par l'effet de la nôtre (2) ; de plus, il ne nous ont emprunté que les instruments matériels de notre civilisation.
La différence des races en présence, l'écrasante supériorité en nombre des Bantu, l'opposition du mutualisme tribal bantu et de notre individualisme, tels sont quelquesuns des contraires que les vainqueurs ont à concilier pour résoudre le problème noir. A l'heure présente, encore si voisine de la conquête, les difficultés apparaissent à peine et nul mal irréparable n'est accompli (8). C'est dans l'avenir que nos descendants les trouveront développées à un degré très aigu si nous n'avisons aux moyens de les résoudre.
SECTION II Les européens et les noirs dans le passé.
Non seulement le problème noir est en^soi d'une solution difficile, mais les européens ne trouvent dans leur histoire et dans l'histoire de leurs relations antérieures avec les Bantu aucune leçon poiu- le résoudre.
Lorsque les conquistadors espagnols envahirent l'Amérique latine, ils mirent à mort les populations autochtones.
<1) Db Saussure, Paychdlogie de la coUmiêaUon française^ p. 60.
(2) ViGNON, Un programme de politique coloniale. Les qaeMone indigènes.
(3) Je ne vise ici que les régions du centre africain. Je ne parle pas d'une colonie de peuplement comme le sud de l'Afrique, où, comme nous le verrons, la situation est plus grave.
Les européens ne consommèrent pas ce crime sur lesBantu, mais leurs rapports avec les noirs dans le passé n'en sont pas moins le martyrologe des noirs. La race blanche ne témoigna de sa supériorité sur la noire au cours des siècles écoulés que par une exploitation aussi odieuse par sa durée que par sa cruauté. « On oublie trop souvent sous quel jour » le blanc s'est montré à Torigine à l'indigène africain. » C'est sous celui du négrier (1). » La réduction des Bantu en esclavage, leur transport à travers le continent africain vers les ports de la côte fut en effet la première manifestation de la civilisation occidentale en Afrique. 'Eiy^ée Reclus évalue à environ 40 millions le nombre des victimes de la traite.
Ce passé n'aura pas de retour. La notion de la dignité de l'homme conduisant à celle de la dignité de la race» le progrès des lumières ont transforma la psychologie européenne. A l'opinion que les noirs sont du bétail humain» des a pièces » de trafic, se substitue celle qu'ils sont des hommes; à l'ancienne idée de l'exploitation des noirs se mêle maintenant celle des droits des noirs. Les sociétés antiesclavagistes, celles qui ont pour but la protection des noirs, les travaux et écrits des missionnaires ont rendu de grands services dans cette évolution de la pensée européenne. Les idées socialistes, opposées aux abus du plus fort, favorables aux faibles, l'ont également appuyée de la force de leur élan.
Un document diplomatique d'une grande importance, l'Acte général de la Conférence de Berlin, ne s'est pas borné à déclarer à la traite une guerre victorieuse : dans son article 6, il stipule la conservation des populations indigènes et l'amélioration de leurs conditions morales et matérielles. Il ajoute que les puissances signataires protégeront les entreprises religieuses, scientifiques ou chari-
{!) Le Congo méconnu^ p. 59.
tables tendant à instruire les noirs et à leur faire coinpr^idre les avantages de la civilisation.
Si ces recommandations sont vagues» si elles ne contiennent aucun programme de politique indigène, elles montrent cependant le changement radical qui s'esb produit dans la pensée occidentale au regard des races africaines, n faut ajouter qu'à l'époque où elles furent faites, en 1885, la science de la politique indigène n'était point née ; l'opinion publique s'intéressait surtout à l'aspect mercantile et à l'aspect sentimental de la lutte contre la traite de la colonisation ; les conflits entre blancs et indigènes du Sud Africain, la situation entre noirs et blancs aux Etats-Unis d'Amérique étaient peu connus et du reste jugés comme de pures contingences locales.
Le problème noir est donc abordé depuis \m petit nombre d'années. Mais pendant cet espace de temps de nombreux européens, obéissant à des mobiles politiques et économiques, ont parcouru l'Afrique, s'y sont établis en maîtres et ont laissé des traces de leur passage ; d'assez nombreux Bantu ont été en rapport avec eux et avec leur civilisation. Jetons un coup d'œil sur ces premiers contacts.
SECTION III De l'effet des premiers contacts.
L'effet de ces contacts n'est pas aisé à déterminer. L'occupation européenne qui remonte à trente ans environ a pr^uit des changements dans la vie des Bantu. Ces changements sont de qualités diverses ; ils ne se sont pas produits sur tous les Bantu, mais sur les noirs qui furent en rapports prolongés avec les vainqueurs et ils sont une minorité; il y a les groupements bantu des côtes qui, depuis
longtemps soumis à l'influence européenne, n'ont point été spécialement affectés par Parrivée récente des blancs.
Beaucoup d'auteurs insistent avec complaisance sur les violences de la conquête. A part les excès avérés des Allemands dans leurs colonies africaines et quelques violences explicables par l'ignorance et la crainte des européens, la conquête européenne paraît avoir coûté moins de sang que les guerres conduites par les conquérants noirs. Les in^gènes admettent le droit qui dérive de la conquête et nous reconnaissent pour leurs vainqueurs ; un assez grand nombre paient le tribut. Les groupements bantu non soumis sont la minorité.
Le bienfait essentiel de la conquête européenne fut la pacification et la lutte contre les usages barbares, la traite et l'alcool. Les guerres intertribales sont devenues de beaucoup moins nombreuses ; la traite a cessé, sauf dans certaines parties de l'Angola (1); les crimes de sorcellerie et les sacrifices humains, qui épuisaient comme des plaies toujours ouvertes les organismes noirs, sont moins fréquents, et il y a des tribus où ils sont inconnus. Le cannibalisme a trouvé dans les blancs des ennemis décidés et ses victimes, comme ses coutumiers, sont réduits en nombre; la polygamie et l'esclavage domestique ont probablement une légère tendance à la décroissance. L' « eau de feu », qui abrutit et détruisit des populations entières, sera bientôt, après des hésitations coupables de la France, de l'Allemagne, du Portugal et de l'Angleterre, interdite aux Bantu dans toutes les régions des tropiques et de l'équateur. Une assistance médicale encore insuffisante livra à la maladie quelques
(1) En 1918, une collisioii eut lien au Kasal (Congo belge) entre traitants portugais et troupes belges; les traitants faisaient des raudas armées ou des achats de noirs au prix de 6 kilos de poudre par homme ; plusieurs traitants portugais furent tués.
combats heureux, surtout dans les centres européens et autour d'eux. Les blancs s'efforcent aussi de prémunir les noirs contre leur imprévoyance en leur faisant accroître leurs cultures.
L'occupation européenne a ainsi probablement amené une invigoration des peuples autochtones, menacés par la traite, les coutumes sanglantes, les maladies de lente extinction (1).
Avoir rendu possible l'avenir de la race noire en l'arrachant à la mort, avoir augmenté ses raisons de vivre et son bien-être par plus de sécurité et de prévoyance, ne sont-ce point là pour nous des titres à la reconnaissance des Bantu et de l'histoire?
N'oublions pas enfin que les européens, avant le XIX® siècle, avaient transporté en Afrique une bonne partie des ilubstances alimentaires qu'on y trouve et dont se nourrissent les indigènes. Les Portugais revendiquent avec justesse l'honneur d'avoir joué un rôle prépondérant dans la formation de la richesse vivrière du continent. Dès le début de leur arrivée en Afrique, ils rapportèrent de Chine, de l'Inde, de Malacca l'oranger et lé citronnier qu'ils plantèrent partout dans l'est et dans l'ouest de l'Afrique. Ils introduisirent au Congo et dans les îles de San Tome la canne à sucre qu'ils avaient trouvée dans les Indes orientales. De leurs possessions brésiliennes, si promptement organisées par eux, ils apportèrent le canard de Muscovy que l'on voit dans de nombreuses régions de l'Afrique, le poivre du Chili, le tabac, les tomates, l'ananas, l'igname, la patate douce, le manioc, le gingembre. Ils acclimatèrent aussi dans le continent
(1) Ceci est contesté, notamment par certains missionnaires.
africain le cochon domestique et, le long de la côte occidentale, le chat, certaines espèces de chiens, le cheval dans le centre africain.
A côté de ces inestimables apports, la civilisation européenne a à son actif, dans le centre africain, des erreurs. Ce que les traitants blancs, noirs et Arabes avaient laissé debout des antiques organismes indigènes a été ébranlé par la conquête européenne. Les Etats noirs ont été scindés en groupes nombreux ou destitués de la force et de la fierté qu'ils tiraient de leur autonomie. A peu près partout les chefs noirs ont été ravalés ou traités en valets infimes des blancs, a Les européens, dit Meynier (1), ont » enfin décidé d'intervenir directement sur cette terre de » barbarie pour y chercher des débouchés à leur conmierce » et du même coup ils ont jeté à terre les dernières traces » existantes des civilisations africaines. A comparer leur » œuvre avec celle des Berbères et même des Arabes, le » parallèle n'est pas jusqu'à ce jour à l'avantage des » nations européennes. » Ce jugement est peut être exagéré, mais reconnaissons que les populations bantu sont en voie de désharmonisation, et que cette désharmonisation est en raison inverse de leur distance des centres européens. '
La transformation économique du continent africain par les colonisateurs a, elle aussi, sa réaction sur les liens sociaux indigènes. De nombreux noirs quittent leur village pendant un ou deux ans pour travailler chez le blanc ; lorsqu'ils retournent dans leur patrie, ces hommes ont désappris les disciplines indigènes, acquis des habitudes, des vices, des connaissances, des besoins nouveaux ; ils
(1) L* Afrique noire.
sont des éléments de trouble de la vie tribale. Parfois aussi ces travailleurs refusent de reprendre le joug des coutumes et ainsi se constitue un prolétariat noir qui n'a plus de traditions et copie nos usages sans reconnaître au fond notre autorité.
Ajoutons que le portage et le travail industriel ont fait des hécatombes parmi les peuples bantu. La maladie du sommeil est encore aujourd'hui faiblement combattue et des maladies jusqu'ici inconnues«des noirs se sont propagées en Afrique. Des zones de l'Uganda, certaines parties des bords du Tanganika sont désolées par la syphilis.
n est hasardeux d'émettre une opinion sur l'effet de l'occupation européenne au point de vue moral indigène. Cet effet se fait sentir surtout sur les noirs en contact fréquent avec les blancs. Il semble n'être'pas heureux en général, même lorsqu'il s'agit d'indigènes très éloignés des postes et des centres. La vue de la médiocrité et de l'amoralité des non officiels» celle de la fréquente infériorité des officiels» celle des violences commises par les civilisés noirs sur les populations, et particulièrement sur les femmes, paraissent avoir affaibli chez de nombreux noirs la force des disciplines morales et sexuelles.
SECTION IV De la résistance des noirs à la civilisation européenne.
Dans l'homme visible, il y a l'homme invisible. Quelle est l'attitude de l'âme indigène au regard des efforts des blancs pour exercer sur elle ce qu'on appelle l'action civilisatrice? Elle est la résistance, instinctive ou délibérée.
Chez les Bantu qui sont depuis plusieurs siècles en contact avec le blanc» cette résistance se manifeste par la persistance des caractéristiques foncières de la race. Chez ceux de l'intérieur, elle se trahit par des signes d'une répugnance manifeste à adopter nos mœurs et à obéir à nos lois. Les noirs des côtes ont emprunté nos élégances vestimentaires, vont aux offices, ils sont plus dégourdis, mais ne se livrent à aucun art, entreprennent peu d'affaires sérieuses. Les nègres du Sud Africain sont les uns des agriculteurs qui ne transportent même pas au marché le produit de leurs cultures (1), ou bien des intellectuels qui réclament l'égalité et ne déploient, malgré leur instruction, ni initiative, ni persévérance, ou bien des travailleurs qui apportent au village le mépris du blanc et du noir.
J'ai parlé à plus de cent noirs chrétiens : tous croient encore aux sorciers. J'ai vu dans une peuplade gouvernée par un chef énergique de ses sujets chrétiens lui reprocher avec véhémence d'interdire l'épreuve de l'eau bouillante.
Si les indigènes de l'intérieur paient en général l'impôt quand ils ne peuvent faire autrement, leur soumission ne va pas jusqu'à accepter une modification d'eux-mêmes, ni jusqu'à obéir aux décrets parce qu'ils émanent des blancs. Lorsqu'on parle à des chefs indigènes intelligents, on se rend compte de cette limite à leur soumission ; ils répondent souvent, lorsqu'on leur montre la grandeur de la civilisation européenne : « c'est votre manière, ce n'est pas la nôtre », ou bien : « ce sont des malices des blancs, » mais les noirs ne sont pas malins, ils sont comme des » animaux. » Selon certains auteurs, il y a des tribus où l'on considère la fécondité des femmes comme un moyen de lutter contre l'influence des blancs.
L'hostiUté aux missions chrétiennes était, il y a quelques
(1 ) Evans, Black and tohUe in South Africa.
années, si grande dans certaines régions que les noirs tuaient les parents qui leur confiaient leurs enfants; aujourd'hui encore, il y a beaucoup plus d'enfants que d'adultes dans ces établissements, et parmi ces enfants se produisent beaucoup de désertions.
La main-d'œuvre indigène est rare, même dans les régions peuplées, s'il s'agit de travailler pour le blanc. Dans la majorité des cas c'est la pression directe exercée sur le chef ou la contraint^ indirecte de l'impôt qui fournit la main-d'œuvre; certaines populations tiennent à l'écart les noirs qui rentrent au village après un engagement prolongé chez les civilisateurs.
Les Bantu de la même peuplade ne se dénoncent guère ; s'il s'agit d'une poursuite contre le chef, la vérité est dijfficile à découvrir. Les administrateurs connaissent peu ce qui se passe dans les villages (1).
Parfois, à l'approche du blanc, toute la population valide de l'endroit fuit dans la brousse et il ne reste devant es huttes que des vieillards et des infirmes.
Que de fois le blanc arrivant dans un village où rien ne manque, n'entend-il pas les indigènes lui dire qu'ils n'ont ni poules ni farine?
Les désertions de porteurs, celles de travailleurs n'ont pas toujours pour cause de mauvais traitements, mais s'expliquent souvent par la simple mauvaise volonté : c n est trop facile de se représenter un noir opprimé, silencieux, apeuré, incapable de méchanceté sinon sous la provocation de quelque mauvais blanc (2). »
Le nombre des sociétés secrètes n'est pas en décroissance ; ni leur existence, ni leur but, ni leur organisation ne sont bien connus ; elles sont presque toutes hostiles au blanc.
(1) Affaire du Léopard en Sierra Leone.
(2) DUDLBT Kmo, KalW Socialitm.
Les révoltes sanglantes de ces trois dernières années à San Salvador en Angola, au Manicaland en Mozambique» de TEgbaland en Nigérie (1), celle qui éclata en Nyassaland en 1918» et qui furent éteintes dans des flots de sang» celles inconnues qui se produisent à propos de circonstances futiles et dont personne ne parle» sont les explosions locales d'un sentiment d'inquiétude et de réprobation qui règne chez d'innombrables Bantu sollicités par la civilisation européenne.
On commettrait cependant une erreur si l'on croyait que le noir a l'instinctive répugnance de tout ce qui est européen. La curiosité» la tentation livrent aux forces conservatrices de sa race des combats souvent victorieux. L'âme ba^ntu est le théâtre de drames invisibles qui sont im danger pour elles conmie pour nous.
SECTION V De Tensemble du problème noir.
Tel est l'ensemble du problème noir dans les dominations. Opposition de deux races» l'une conquérante» représentée par peu d'hommes» maîtresse de civilisation; l'autre» assez soumise en apparence» d'un génie inconnu» d'une supériorité numérique énorme et dans un état
<1) Voy., à propos de la révolte de 1919 en Egbaland (Nigérie), le supplément de V Africain World, du ^3 novembre 1918, p. IV; il y eut 80,000 rebelles dont 700 furent tués ; les causes de la révolte ne sont pas encore connues ; la cause des révoltes des noirs est toujours difficile à découvrir.
social primitif communiste; absence de tout enseignement utile pour sa solution dans les rapports antérieurs des deux races» mais de détestables exemples ; une certaine altération des qualités primitives de la race vaincue; sa résistance certaine à la civilisation européenne. Ces données tranchées et nettes du problème sont influencées par des idiosyncrasies locales, résultant des contacts antérieurs» des métissages» du caractère plus ou moins belliqueux et hostiles des peuplctdes. Le problème noir ne se pose pas de la même manière au Soudan» au Sénégal» qu'en Afrique centrale belge et en Rhodésie» ou même dans TEst Africain. Ce que nous relèverons dans les titres qui vont suivre s'applique surtout aux populations bantu qui vivent dans la grande forêt, à l'est et au sud de celle-ci.
TITRE V
De diverses conceptions de la politique indigène dans les dominations
SECTION I. — GénéraUtés.
Seule la difficulté du problème apparaît. Notre peu de connaissance de la psychologie des races et la tendance à sous-évaluer les valeurs psychologiques, l'opinion que notre civilisation est excellente pour tous, celle que la race bantu est une race enfantine, ne sont pas faits pour en faciliter la solution.
Chaque nation colonisatrice paraît, à l'heure présente, avoir sa politique indigène (1). Cette politique, fort diverse est surtout dictée par le désir de concilier ce qu'elle croit l'intérêt des Bantu avec son intérêt à elle. Elle est le plus souvent empirique, peu inquiète de ses résultats ; elle se refuse à une définition précise, se plidt dans l'affirmation d'un dessein civilisateur, s'enveloppe d'une phraséologie généreuse et vague (2).
(1) Voy. au livre III, titre ï, des présentes études, des remarques à ce sujet.
(2) Voy. liEYNiER, V Afrique noire^ sur le peu de netteté de la pcditique indigène française en Afrique. — Voy. aussi SnoAND, Adminigtraiion in tropiccd Africa, p. 6.
On peut cependant ramener à quelques idées générales les conceptions actuelles de la politique indigène. Il y a tout d'abord la doctrine de misçogénation ; il y a ensuite celle du mépris utilitaire et celles d'assimilation. Nous allons les examiner brièvement.
SECTION II De la politique de misçogénation.
La vue de l'abîme intellectuel et moral qui sépare les deux races, l'opinion de l'infériorité certaine de la bantu, le dessein de l'améliorer par l'infusion d'un sang nouveau suggèrent à de rares philanthropes l'idée de créer par des métissages entre blancs et noirs une race nouvelle.
C'est, en effet, une émouvante question que celle de savoir si les mulâtres ne sont pas la race intermédiaire qui, proche des nègres et de nous par le sang, inculquera aux noirs les principes d'une civilisation similaire à la nôtre. Ils sont souvent d'une beauté physique remarquable. La plupart ont une intelligence vive, supérieure en apparence à celle des Bantu. Ils ont des dispositions marquées pour le commerce et furent jadis des agents de la traite des noirs. Ja^ American journal of sodology reconnaît qu'ils forment en Amérique l'élite où se recrutent les hommes de couleur les plus éminents (1).
Les mulâtres sont peu nombreux dans les dominations africaines, tant les deux races dont ils sont issus ont peu d'affinité l'une avec l'autre ; ce sont les unions entre Portugais ou Italiens et femmes indigènes qui sont les plus
(1) Numéro d'octobre 1917.
fécondes. Ils ont Tâme triste ; ils sentent qu'ils ne sont pas des indigènes et que leurs pères les désavouent ; ils méprisent le noir et inclinent à l'exploiter; ils haïssent le blanc qui leur fit une existence désespérée. L'Union Sud Africaine interdit le mariage et même les relations sexuelles entre blancs et noirs.
Disséminés en unités isolées dans le continent africain» ils ne semblent pas appelés au rôle d'intermédiaire entre les deux races : les Berbères, qui firent ce miracle au Soudan, étaient ime nation. De plus, l'histoire des civilisations soudanaises montre que seuls les croisements entre races rapprochées par le sang donne des résultats ethniques satisfaisants.
La politique de misçogénation n'apparaît même pas comme un idéal dont la réalisation voudrait l'écoulement d'espaces de temps considérable. Enfin, elle ne trace aucun programme pratique et immédiat de politique indigène.
SECTION III De la politique du méprie utilitaire.
Un grand nombre de Sud Africains et de Rhodésiens, quelques colons des dominations tropicales et équatoriales sont d'avis que le Bantu est une créature inférieure et qu'il ne peut s'évader de cet état. « Dieu a > fait le noir pour être porteur d'eau et coupeur de bois. » Essayer de l'élever au-dessus de cette mission est se » mêler des choses divines au grand dommage du noir et » du blanc. » Le noir ne doit apprendre qu'une chose : à travailler pour le blanc. Aussi longtemps qu'il le fait, traitons-le bien. S'il s'y refuse ou proteste de ses droits, chfttions-le. Toute instruction est superflue et dangereuse pour lui. Il doit pour l'éternité rester ignorant et destitué
de tout bien : c'est au prix de cette ignorance et de cette pauvreté que les blancs prospéreront (1).
Cette théorie cynique est née dans des régions du globe où une imposante minorité de blancs vit en contact avec une majorité de noirs. Les blancs y comptent sur les noirs pour s'enrichir et ne tolèrent pas de revendications qui mettraient en péril leur empire.
La politique du mépris utilitaire ne se conçoit pas dans les colonies tropicales, où les blancs ne sont qu'une infime minorité et où le climat s'oppose à la formation d'une société blanche. De plus, le sort des populations sujettes au centre de l'Afrique est jalousement surveillé par l'opinion européenne.
Cette politique n'a été pratiquée par aucun gouvernement : seuls des colons s'y rallient.
SECTION IV De la politique d'aiumilaiion.
C'est la foi en l'unité originelle du genre humain qui inspire ses partisans. Etant formées d'hommes sujets aux mêmes passions et à des besoins similaires, les races ne se distinguent selon eux que par la couleur de la peau et des dissemblances physiques qui n'altèrent point leur unité foncière. Il suit que les races inférieures, mises en possession des conquêtes de la civilisation européenne, et notanmient de ses institutions, s'élèveront comme la nôtre vers les cimes de l'art, de la religion, de l'individualisme.
(1) LoBAM, dans son introduction à The éducation of ihe South Afriean native, résume ainsi la doctrine du mépris utilitaire.
Ce sont, dit en résumé de Saussure (1)» expliquant le point de vue assimilateur, les préjugés des noirs qui s'opposent à leur assimilation. Leurs croyances, leurs institutions, leurs mœurs les entretiennent. Supprimons ces restes du passé. Si la génération actuelle ne peut s'en débarrasser, adressons-nous par l'éducation à celle de l'avenir. Enseignons aux enfants notre langue, inculquons leur nos idées et la France comptera des millions de nouveaux citoyens.
Cette doctrine, dit cet auteur, « est une des plus funestes illusions que les théoriciens de la raison pure aient inventées ».
Elle trouve sa condamnation dans les lois qui président à l'évolution des races. Les groupes ethniques de la terre montrent, en même temps que des différences somatiques marquées, des caractères mentaux fort différents ; ces caractères se transmettent presque immuables ; ils apparaissent impénétrables aux ensembles intellectuels et moraux construits par d'autres races.
Il est remarquable aussi que beaucoup d'institutions et de méthodes occidentsQes n'ont rien de parfait ni d'accepté par tous, mais sont très combattues et en continuelle évolution : il suit qu'imposer aux races inférieures une conception européenne d'aujourd'hui, c'est leur donner un outil que nous tiendrons nous-mêmes pour défectueux dans quelques années (2-8).
(1) Ptyehologie de la cokmisaUon française.
(2) Par exemple la propriété privée de la terre.
(3) Si l'on Juge le génie Bantu irrémédiablement barbare, U faudrait inculquer à la race une civilisation qui aurait au moins des pointe de contact avec lui, et non la nôtre qu'une cloison étanche sépare de son tribalisme. Selon certains observateurs des noirs, ridam aurait ce caractère. Mais nous sommes chrétiens et ne connaissons pas l'Islam. Le connussions-nous, l'entreprise de le répandre serait peut-être pleine de surprises.
L'intégralité de la doctrine d'assimilation n'a été appliquée que dans les Etats de l'Amérique du Nord, en Libéria et à Saint-Domingue.
C'est surtout l'assimilation politique que les Français ont pratiquée. Elle se traduisit par l'introduction de leurs principes administratifs et politiques parmi les populations indigènes.
L'assimilation par l'éducation a été faite aux Indes par les Anglais et dure depuis de longues années. La mythologie indoue, les livres et la science indous furent remplacés par des importations anglaises. Il y a maintenant 127,000 écoles aux Indes, avec plus de 8 nûllions d'élèves, et quatre universités.
L'assimilation par la religion est répandue partout; elle a pour agents une pléiade toujours augmentante de missionnaires catholiques et protestants.
Celle par la langue, à première vue, offre le moins d'inconvénients. Elle crée un lien entre vainqueurs et vaincus et permet le recrutement aisé de fonctionnaires indigènes (1).
Voyons brièvement quelques-uns des résultats de l'application de la formule assimilatrice.
M. Paul Adam, dans la préface de Le nègre auxElats- Unis^ de Warrington Dawson, résume de la manière suivante la condition de 10 millions de nègres américains affranchis, éduqués, religieux et électeurs : « Sauf un certain » nombre de personnalités comme les Booker Washing- » ton et le docteur Drum, les 10 millions de nègres affran- » chis sur le sol de l'Union forment un peuple amoral, » fantasque, épris d'indolence et d'alcoolisme, dépourvu > de persévérance et tout à fait inattentif à la saleté
(1) De Saussure, Psychologie de la ooloniêoiion françaiee.
» yennineuse de ses taudis... Dans Haïti, les nègres n'ont » pas su profiter mieux de leur liberté, quoique le con- » tact des blancs, là, ne leur impose aujourd'hui aucune » direction, aucune inhibition (1). Les congolais soumis n depuis trois ou quatre siècles à l'influence de la civilisa- » tion latine et même de la sensibilité encyclopédique ont ^ recouvré leurs mœurs de la forêt équatoriale. Supersti- > tieuz autour de leur pasteurs et de leurs curés, comme 9 Ià-b€us( autour de leur griots, combatifs et paresseux B tour à tour, ils n'ont su produire une élite qui pût régir » l'effort commun par la persuasion de ses discours, de » ses leçons et de ses exemples. »
La république de Libéria repose politiquement sur les mêmes bases démocratiques que celle des Etats- Unis d'Amérique. Sa population en nègres européanisés est de 60,000 âmes environ; elle n'augmente pas, paraît dépourvue de cette prolificité si grande des Bantu. Les Libériens y sont surtout des discoureurs politiciens, qui s'adonnent à la boisson et appellent barbares leurs frères non civilisés de l'hinterland; ils vivaient jusque dans ces dernières années, tantôt dans une anarchie complète, tantôt sous la tyrannie ; ils n'ont point de commerce extérieur ni de routes, mais savent le grec et le latin. Aux environs de Monrovia, on ne voit que ruines de fermes et moulins abandonnés. Les Libériens cultivent le sol d'une manière aussi primitive que leurs frères « sauvages ». Les Américains tracèrent à Monrovia des avenues, mais l'herbe y pousse ; les quais construits par les premiers colons ne sont pas entretenus ; le phare consiste en un pieu surmonté d'une lampe à pétrole ; l'escalier en pierre conduisant au ministère des affaires étrangères s'étant écroulé, c'est par une échelle en bois que le
(1) A l'encontre de la situation dans les Etats du Sud de T Amérique du Nord.
ministre gagne son cabinet. Les costumes des Libériens sont à l'européenne : la redingote et l'habit sont portés par tous les fonctionnaires, mais lors du lunch annuel offert par le président de la république aux représentants des puissances, on ne voit que deux chaises et des carafes ébréchées. Les francs-maçons circulent dans les rues avec leurs insignes.
Cette caricature de la civilisation européenne est-elle en voie de disparition? La république libérienne a perdu en fait, dans ces derniers temps, son indépendance ; les Français occupent une partie de l'hinterland, les Anglais contrôlent les finances.
En Annam, les Français supprimèrent l'autonomie communale que les Annamites avaient développée, et le principe de la « séparation des pouvoirs » fut instauré au milieu de troubles; ils portèrent également atteinte à l'inaliénabilité du bien familial, mais les Annamites s'entendirent pour ne pas exécuter le^ jugements ordonnant la licitation de ces biens.
Les méthodes assimilatrices dans l'éducation des Lidous, introduites par Macaulay, ont eu pour effet d'augmenter le nombre des Lidous hostiles à l'Angleterre, de jeter le déséquilibre dans des esprits naturellement harmonieux, de leur inspirer le mépris de leur langue, de leur philosophie nationale, sans leur inspirer le respect du génie des vainqueurs. De graves révoltes restées sans pubUcité éclatèrent dans l'Inde anglaise en 1918.
L'assimilation par la langue a produit, comme celle par les institutions, des prétentieux, des envieux et des révoltés. Elle obnubile et adultère la notion des choses, car chaque race a sa manière de sentir, et les mots par lesquels nous exprimons notre pensée dans une langue étrangère éveillent souvent une idée différente chez l'étranger. Elle est un agent de démoralisation : elle met à la portée des Bantu nos dissensions, notre scepticisme
universel, notre médiocrité morale et les incite à imiter ce que nos rythmes ont de plus fâcheux (1). Le docteur Carol, dans son livre Au pays TougCy montra la faute commise par la France en propageant sa langue dans rtle malgache.
La formule que nous venons d'exposer a perdu presque tous ses partisans. Les Français eux-mêmes Tabandonnent. Fidèles à l'idée de la fusion des civilisations et des races, ils en reportent la réalisation à des époques indéterminées et s'attachent plutôt à la tendance que nous expliquons à la section suivante.
SECTION V D'une variante de la politique d'aatimilation.
La théorie de l'assimilation intégrale prétend transformer complètement les races sujettes par l'adoption des institutions et des mœurs européennes. Il y a une variante de cette politique : c'est la politique d'assimilation par endosmose des idées européennes. Elle ne vise pas à transformer promptement les noirs, mais à les modifier par l'infiltration lente dans leurs rythmes intellectuels, économiques et moraux de méthodes occidentales (2). Cette politique est celle qui a le plus de faveur
(1) Sic : DB Saussubb, Psychologie de la coUmieation française.
(2) lire à cet égard les discours prononcés aux congrès coloniaux, les discours parlementaires des ministres des colonies en Belgique et en France. — Voy. aussi Leroy-Beauubu, De la colonisaiion chez les peuples modernes, t. II, p. 27. — Voy. également les questionnaires auxquels les commissaires de district du Congo belge ont à répondre tous les ans : on y trouve la suivante : < Quels sont les progrès de nos idées et de nos principes parmi les populations indigènes? >
aujourd'hui ; elle est pratiquée notamment par les Français, les Belges et» dans quelques colonies, par les Anglais. Elle trouve son extériorisation politique dans le gouvernement direct. Cette politique part de ces prémisses que si le Bantu est inassimilable, il peut être amené aux idées et méthodes d'Europe par leur pénétration à petites doses dans sa vie. Tout au moins, disent les plus modérés des assimilateurs, ces idées et ces méthodes les amélioreront.
La religion des occidentaux, leur justice, leur instruction, leurs contacts, leurs idées des rapports entre les sexes, quelques-unes de leurs institutions actuelles, ^omme la propriété privée de la terre, des applications fréquentes de leurs conceptions de liberté et d'égalité paraissent aux partisans de cette politique des moyens de « civiliser » les noirs.
Ils respectent, disent-ils, les coutumes indigènes, mais espèrent secrètement leur désuétude. Ils se défendent de détruire les institutions des noirs, mais les veulent améliorer et adoucir en les pénétrant d'idées libérales. Ils n'abolissent pas l'autorité des chefs, mais la brident, ou l'affaiblissent en en désignant de faux et en transformant ces souverains en fonctionnaires du dernier degré de l'échelle administrative. Ils n'abolissent pas la tenure tribale de la terre, mais cherchent à convertir les Bantu à l'appropriation privée du sol. Ils ne suppriment pas la justice pénale indigène, mais la réduisent à la police de la tribu, se réservent la décision des affaires pénales importantes et soumettent les noirs à leurs peines et à leur procédure. Us ne forcent pas les nègres à se faire régir par leur Code civil, mais les incitent discrètement à réclamer la juridiction des tribunaux européens. Lorsqu'il s'agit de l'impôt, ils exigent que chaque Bantu le paie individuellement au collecteur blanc, et rejettent l'impôt par village. Ils attendent d'excellents résultats de
l'iiuitruction à rocddentale et de la religion chrétienne. Ils recommandent Tétude des langues indigènes, mais souhaitent que les noirs apprennent la leur et abandonnent finalement leurs idiomes barbares. Ils tiennent pour leur devoir d'inculquer lentement aux Bantu la notion des droits de l'individu.
Nous sommes devant une politique où se concilient la générosité des intentions» l'empirisme» l'opinion que notre civilisation est excellente, le dessein de se servir des noirs. Ses protagonistes ne savent pas bien où ils vont ; assimilateurs sans le mot, ils espèrent que du mélange de tout naîtra le mieux.
Dans les dominations, la politique d'endosmose des idées d'Europe n'a pas encore donné ses fruits : l'occupation est trop récente, le nombre des Européens trop petit, les distances sont trop grandes ; de plus, une minorité bantu seulement a subi une action européenne prolongée, et dans les véritables protectorats locaux cette politique n'est pas suivie.
Examinons quelle est la réaction actuellement acquise à cette politique. Pour cela, considérons tout d'abord quelques types de Bantu qui ont subi dans les dominations le contact des blancs et la pénétration de leurs idées, puis un groupe de plusieurs millions de noirs d'une colonie comme le Sud Africain, que la civilisation enveloppe et presse.
Voici une femme bantu qui réside depuis trois ans à Elisabethville. Elle passe sa journée, errant dans les avenues en quête d'aventures ; ouvrière et génitrice dans son village, elle ne travaille plus à la ville, prépare à peine
les repas de son mari» le quitte pour une querelle ou une punition méritée, n'a pas ou plus d'enfants, s'enivre volontiers et glisse à la prostitution.
Voici le serviteur, le boy du blanc, avec quelques années de services : le chapeau de paille sur l'oreille, engoncé dans un haut col blanc, en souliers vernis, il regarde avec mépris son frère de la brousse et l'exploite quand il le peut ; il joue ses salaires, se livre à la boisson, commet parfois des violences sur le blanc, est volontiers proxénète et fait à l'occasion partie de bandes de voleurs (1). Les anciens travailleurs et soldats licenciés ont des traits de mœurs similaires.
Si, au lieu d'être im boy ou un travailleur, le Bantu est un interprète, chrétien, sachant lire et écrire, il sera souvent dangereux ; j'ai entendu une femme Bantu reprocher à un interprète d'avoir infidèlement traduit ses déclarations faute d'avoir reçu le « matabiche » demandé (2) ; malgré sa religion, il est polygame, possède des esclaves au village natal, croit aux sorciers ; c'est communément un ennemi de l'européen : il connait la médiocrité de ce maître dont il parle la langue, s'estime son égal et se sent méprisé; j'en connais plusieurs qui sont des anarchistes avérés ; j'ai vu des éclairs de haine luire dans leurs yeux en entendant l'arrêt condamnant un de leurs frères.
On rencontre les noirs civilisés, c'est à-dire ceux dont les connaissances dépassent le lire et écrire, notamment en Sierra Leone, à la Côte d'Or, en Afrique occidentale française, en Nigérie du Sud. Deux courants d'idées se montrent parmi eux : les uns rejettent comme barbares tous les rythmes bantu et réclament l'égalité complète avec les
(1) Plusieurs serviteurs de magistrats d*ElisabethvilIe ont été punis pour avoir fait partie d'une bande de voleurs.
(2) < Matabiche » signifie « pourboire ».
blancs ; ce sont les plus nombreux ; les autres, notamment quelques pasteurs protestants indigènes, revendiquent le droit des noirs à une civilisation originale, à une religion racique et admettent la polygamie ; ils ne sont qu'une petite minorité. C'est une triste existence que celle du Bantu civilisé. lisez les journaux qu'il publie et comprenez ce qu'il y a de désenchantement dans cette âme déracinée (1). Il est souvent plus cultivé que l'européen, et cependant tout est barré devant lui et ses connaissances lui sont inutiles (2) ; méprisant ses frères de races, il est un vague réprouvé dans la société blanche. Il n'y a place dans ce cœur que pour l'envie et le mécontentement qui conduisent à la haine (1). Seuls les noirs éduqués qui croient en l'avenir de leur race ont une vie exempte de souffrances.
Passons d'individus à un groupe. Jetons im regard sur le Sud Africain, où 4,600,000 Bantu subissent la pression et les méthodes de 1,467,000 blancs (8). Nous aurons ainsi « mutatis mutandis » un tableau de ce que serait une domination si la politique d'assimilation par endosmose de méthodes européennes y prévalait. Rien n'a été négligé pour transmettre aux Bantu de l'Union Sud Africaine ce qu'il y a de meilleur dans la civili-
(1) A Freetown (Sierra Leone) il y a trois Journaux rédigés en anglais par des indigènes civilisés. Le ton de ces journaux est tantôt la moquerie, tantôt la menace, toujours un profond mécontentement. — Voy. notamment VAfrican World, 9 novembre 1918, p. 22. — Voy. aussi la collection de Tun de ces journaux, le WeeJUy News : on y voit des articles où le civilisé déplore sa condition de sujet d'une nation étrangère. — Voy. également VAfrican World, 25 mai 1918, p. d06, et sur l'inégalité devant les emplois publics, VAfrican Worldj 9 novembre 1918, p.. 22.
(2) De l'avis de ceux qid sont en contact avec les noirs civilisés des côtes occidentales et du Sud Africain, le sentiment le plus répandu parmi ceux-ci est la haine.
(3) Officiai year book for Ihe Uniaih 1917.
sation occidentale. Plus de 1,800 missionnaires les évangélisent. Près de 8,000 écoles (1) sont fréquentées tous les ans par 250,000 d'entre eux. Les industries et les travaux domestiques les sollicitent et les emploient en grand nombre. Des tribunaux et des fonctionnaires blancs tranchent leurs litiges et punissent leurs délits selon les principes du droit anglais. L'autorité excessive des chefs a été réduite, les droits du père de famille sur ses femmes et ses enfants ont perdu de leur rigueur. Les heureuses incitations de l'individualisme ont remplacé les disciplines étroites de la tribu et du clan.
Un certain progrès matériel est visible parmi les Bantu du Sud Africain. Mais il est accompagné d'une grande misère morale. Des révoltes sporadiques, celle de 1906, qui coûta la vie à 4,000 noirs et dont les causes sont inconnues, attestent l'inquiétude des Bantu. Des écrivains comme Dudley Kidd, Evans, des hommes d'Etat comme Smuts, voient l'avenir sous des couleurs sombres.
Les Bantu des Kraals sont dans une sorte de désespoir : tout s'écroule autour d'eux ; les chefs sont impuissants ; la vie de famille est détruite, les filles se méconduisent, les garçons, au retour de la mine, échappent à tout contrôle ; ils sont maintenant réduits à la portion congrue et paient pour cultiver le sol de leurs ancêtres des fermages excessifs; des lois inconnues d'eux les régissent ; « nous préférons, dirent-ils à la Native commission, les jours où Tchaka (2) régnait et regrettons de ne » point trouver un lieu où échapper au blanc (8-4). »
(1) OtMal year book for ihe Uniorh 1017.
(2) Grand conquérant zulu qui zoassacra plus d'un mUlion d'hommes.
(3) Tout ceci est emprunté à Evans : Black and whUe in South- Africa, notamment, p. 106, 106, 107, 101, 190 ; — Dudusy Kmn, dans Kafir Socialism, arrive aux mêmes conclusions.
(4) Voici les griefs des noirs des kraals consignés dans les procès-
Les prolétaires intellectuels noirs qui sortent des missions chrétiennes et des écoles d'un degré supérieur souffrent de la même souffrance que le noir civilisé des dominations. La représentation des noirs au Parlement Sud Africain, l'égalité devant les emplois publics et les professions, l'extension du droit de vote, la dispense de payer l'impôt indigène, le droit d'acheter de la terre, telles sont
verbaux de la « Natal Nation Commission » qui fut instituée après la révolte de 1906 :
1^ Pas de protection pour les intérêts des noirs et leur bien-être ;
20 Difficulté d'accès auprès du secrétaire des affaires indigènes; 3<> Mauvaise promulgation des lois;
40 Méthodes brutales de la police ;
50 Arrestation de noirs sans que le chef le sache ;
Qo Présence de la police aux comices des indigènes ;
1^ Manque de considération et retard de la part des magistrats, et dans les bureaux de poste ;
80 Manque de considération sur les railways;
9<> Manque de pouvoir des chefs qui gouvernent les tribus;
10^ Perte par les chefs de Kraal du pouvoir sur les subordonnés ;
11^ Liberté personnelle donnée aux enfants des deux sexes au mépris des parents;
12 o Facilité pour les femmes d'obtenir le divorce ;
IS^ Les avocats apparaissent dans leurs affaires et demandent trop;
14^ Punition consistant à déporter les chefs sans autre forme de procès ;
l&o Ordonnance sur la bière ;
160 Multiplicité des passes et difficulté de les obtenir;
n^ Loi sur la chasse ;
180 Enregistrement des naissances et décès;
190 Fermage excessif ;
200 Trop de lois, trop de législations et d'avis ;
21 o Travail forcé pour routes et travaux publics;
220 Bapport des SSuropéens avec des femmes et ffllee bantu ; 28» Usure;
240 Déloyauté des Européens lorsqu'ils avancent de l'argent moyennant travaQ.
leurs revendications principales. Ils les formulent tantôt avec modération, tantôt avec menace (1-2).
Le prolétariat industriel et minier, formé des noirs « détribalisés » et individualistes qui travaillent au Rand, est dans un état constant de surexcitation et de quasisoulèvement; les collisions avec la police» les attentats sur les blancs, les grèves ou menaces de grèves sont événements courants au Rand. Tandis que les artisans noirs, qui sont souvent aussi habiles que les blancs, se voient refuser tout travail qualifié à cause de la « Colour bar».
Cette inquiétude douloureuse de la masse bantu, ce mécontentement universel (8), réflexes moraux de la pénétration des idées européennes, la supériorité numé-
(1) Voici quelques-unes des revendicatioiis des noirs éduqués telles qu'elles furent constatées par la < Natal Native Commission > qui fut instituée après la révolte de 1906 :
1^ Point de représentant au {parlement ;
20 Besoin d'écoles du gouvernement ;
30 Pas d'emploi pour les indigènes éduqués, difficulté d'obtenir l'exemption ;
4<* Obligation de service en temps de guerre sans entraînement en temps de paix;
5<» Incapacité d'acheter de la terre ;
6<> Manque d'égard dans les cours des magistrats ;
70 Obligation de donner le salut royal aux magistrats, à leurs clercs et à la police ;
80 Obligation de s'humilier d'une manière abjecte (to crouch in an abject way) en payant les taxes au magistrat.
(2) lire à cet égard : NcAwe lÂfe in Souih Afriect^ par Paaltjb. Ce livre, très bien composé, finit par la menace de la vengeance des noirs.
(3) Dans l'Afrique du Sud, dit Duijby Ejdd dans Kafr SodalUm, nous savons tous que nous construisons notre édifice industriel, politique et social sur un volcan... ; mais notre anxiété ne dure pas ; les offlciels nous signalent que les indigènes sont de nouveau paisibles et chacun travaiUe comme si le danger avait passé.
rique des Bantu inspirent au général Smuts les conclusions suivantes : 1^ le problème des rapports entre blancs et noirs dans l'Union est plus grave que le problème le plus grave de la politique européenne, car ces rapports peuvent conduire à des guerres de race ; 2^ les européens ne sont pas sûrs de l'avenir dans cette région ; 8® peut-être la séparation des deux races et le développement des noirs selon leur propre génie sont-ils le meilleur remède à la situation (1).
Il est donc impossible de donner une adhésion réfléchie à la politique d'infiltration parmi les Bantu des idées et des principes d'Europe. C'est, à la vérité, une politique d'assimilation à longue échéance. Le tour qu'ont pris les mœurs d'ime race, sa morale, ses conceptions de Dieu, de l'amour, du gouvernement, du droit des individus par des actes répétés des centaines de milliards de fois au cours des siècles est presque immuable. Le modifier sans danger par des idées imposées est au-delà des forces humaines. Il est possible d'ébranler et d'arracher les racines d'un arbre, mais non de les remplacer.
(1) Buiawayo Chrtmieie du 25 mars 1917. Discours prononces au Savoy Hôtel à Londres.
TITRE VI