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UTILITÉ DES ÉTABLISSEMENTS COLONIAUX

L'expansion coloniale est une œuvre d'une utilité telle que ses effets se répercutent dans la vie matérielle de tous les jours.

Le sol national ne fournit aux nations d'Europe ni les moyens d'existence ni les matières premières en suffisance. L'appoint colonial donne à notre alimentation moderne de précieuses ressources. Nous lui devons nos boissons hygiéniques, le thé, le café, le cacao ; le riz, le tapioca, la farine de maïs, les graines alimentaires sont produits dans les colonies. Les aromates, le poivre, la vanille ont la même origine ; le sucre serait exclusivement un produit colonial si nous ne favorisions notre sucre de betteraves. Autrefois, l'industrie des corps gras avait pour aliment les cultures européennes du colza et de l'œillette ; aujourd'hui, c'est l'arachide, ce sont les cocas et les palmistes et d'innombrables espèces d'autres arbres à huUe qui font à bien meilleur compte cet office. Le coton, le jute, l'abacca, le phormium ont transformé et multiplié les industries textiles ; le chanvre et le lin de nos ancêtres ne servent plus que pour les articles de luxe. Grenier du monde romain d'autrefois par sa seule partie septentrionale, l'Afrique devient progressivement l'indis-

pensable complément de la production, de la consommation, de la vie européennes.

Dans l'ordre industriel et notamment dans la production des métaux précieux, son rôle n'est pas moins grand. Les mines de cuivre du vieux continent s'épuisent ; celles d'Afrique s'ouvrent à peine ; les mines d'or du Rand produisent annuellement pour 750 millions d'or ; celles de la côte de Guinée, de l'intérieur du Congo belge voient seulement commencer leur exploitation. L'électricité et la locomotion modernes sont redevables aux colonies de leurs indispensables accessoires, la gutta-percha et le caoutchouc. Enfin, le prix peu élevé des bois précieux, des pâtes à papier est dû en partie aux grandes quantités qu'on en trouve et fabrique dans le continent noir.

Que serait l'Europe sans l'initiative des peuples colonisateurs qui cependant ont à peine entamé la mise à fruit d'une partie infime des richesses de l'Afrique et n'en connaissent que peu de chose (1). Toute la vie de l'ancien continent en d'innombrables aspects en serait différente.

La colonisation des régions africaines apparaît donc comme une œuvre indispensable à l'existence matérielle du vieux monde. Nul parti politique ne s'en peut désintéresser. Les congrès socialistes s'y sont plutôt opposés à la vue de ce qu'il y eut de violence, de ce qu'il y a encore d'équivoque et de trouble dans l'occupation, le gouvernement et l'exploitation des dominations ; il faut convenir que les législations agraires, le statut des tribus indigènes et l'organisation du travail industriel notamment

(1) Selon Sir Harry Johnston {AfricaWorld, 20 avril 1918, p. 356), le continent africain serait plus riche et plus varié que l'Asie, l'Australie et l'Amérique.

y laissent à désirer. Ils se garderont cependant quand ils arriveront au pouvoir d'arrêter Tentreprise dans le continent noir. Pareille décision serait ou bien renoncer à une œuvre essentielle au bien-être de toutes les classes d'Europe — et ce serait une sorte de trahison» ou bien affirmer l'impuissance de leur pays à la continuer, — et ce serait une capitis diminutio internationale. Le leader d'un des partis socialistes les plus avisés, le belge, exprima dans ses discours et ses livres (l), en même temps qu'une opinion pleine de réserve quant à la colonisation, celle que son parti y défendrait les intérêts des noirs.

.La colonisation a donc tout d'abord une utilité économique mondiale. Elle assure aux hommes la jouissance des richesses en matières premières et en vivres du globe terraqué.

Elle a aussi un aspect économique national. Elle donne des débouchés au commerce et à l'industrie des peuples colonisateurs, en même temps qu'elle leur fournit des matières premières, base de l'industrie. La liberté du commerce, c'est-à-dire le droit pour tous de trafiquer dans les colonies, d'y écouler les produits du travail humain d'où qu'ils viennent tend à s'implanter partout, mais rencontre des résistances dans les régions non soumises à l'Acte de Berlin. Les colonies tropicales prospères comme le Congo belge doivent à ce principe une bonne partie de leur développement. L'adage que la marchandise suit le pavillon reste exact en thèse générale, mais est souvent démenti par une loi économique plus forte, celle du bon inarché ; les marchandises nationales peuvent aussi être infériorisées par leur qua-

O) £• Vanderveldb, La Belgique et le Congo.

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lité» par le moindre souci des fabricants de se conformer aux désirs de la clientèle^ par les conditions de crédit que donnent les conmierçants étrangers : les marchandises anglaises étaient souvent dans ce cas avant la guerre.

Il se voit aisément que les établissements coloniaux reçoivent d'une politique de liberté d'échange et d'industrie une tendance à acquérir une personnalité indépendante. La chose est certaine pour les colonies de peuplement anglaises. Elles sont pleinement autonomes et établissent leurs tarifs douaniers conune elles le veulent. Les possessions africaines elles-mêmes sont de plus en plus considérées comme des personnes civiles, ayant» avec leurs budgets propres» leur vie propre et devant satisfaire elles-mêmes à leurs besoins. On voit ainsi la France, si attachée à l'idée de l'empire colonial, céder lentement à la particularisation. (Meynier, V Afrique Noire^ p. 268.)

Ce phénomène de particularisations des dominations actuellement peu marqué, pourrait à la longue se répercuter sur les exportations de la mère-patrie et de l'Europe en général, chaque colonie tendant à fabriquer elle-même les choses dont elle a besoin. H sera intéressant de voir si dans l'avenir les nations européennes protégeront davantage le conmierce national aux colonies, quitte à s'exposer aux risques d'entraver leur développement.

La colonisation a aussi un aspect éducateur national. Elle entretient les énergies et l'esprit d'audace des citoyens du peuple colonisateur. Elle encourage aussi à former des techniciens et des commerçants. Mais le progrès de l'exploration et de l'occupation des colonies donnent moins de carrière qu'autrefois à l'esprit d'aventure. Il faut enfin de plus en plus un cadre de techniciens

savants et de commerçants qui joignent la prudence à Taudace.

Il y a un quatrième aspect de la colonisation et de la possession d'établissements coloniaux. C'est leur réaction sur Tamour-propre national. La domination d'une région mise en valeur par les hommes et les capitaux nationaux contribue à entretenir la fierté et l'originalité nationales. Elle fait connaître le nom et l'âme du peuple dominateur. Elle l'empêche de s'endormir dans le bien-être et l'indifférence. Elle ferme une entrée à l'esprit de sous-évaluation et de dénigrement que l'on trouvait répandu en Belgique notanmient.

TITRE IV

Qui peut coloniser.

SECTION I De la colonisation par personne privée.

L'œuvre si nécessaire de la colonisation doit-elle être abandonnée à des particuliers? Certes» les individus ou les personnes morales (sociétés commerciales ou civiles) jouent dans le phénomène d'expansion coloniale un grand rôle; pionniers ou commerçants» ils l'alimentent ou l'aident de leurs initiatives et de leur activité. Mais ils ne peuvent exercer une action méthodique et synthétique sur une immense r^on sauvage ou barbare. (Lebot- Beauijeu» La colonisation chez les peuples modernes^ t. II, p. 688.) De plus, ils poussent parfois très loin l'esprit de lucre, d'injustice et d'oppression. Observons, enfin, que si le territoire est étendu, la fortune d'un particulier ne sera pas suflBsante pour couvrir les grandes dépenses qu'entraîne l'œuvre colonisatrice. On peut ranger parmi les tentatives de colonisation par personne privée, l'histoire de l'Etat indépendant du Congo. La personnalité éminente du roi Léopold, son rang dans la société mondiale, l'assistance qu'il trouva en Belgique n'ont pu faire

que son œuvre si remarquable au début ne dégénérât bien vite et ne devînt une mise en coupe réglée des richesses et des populations congolaises.

Il faut ajouter que la conception moderne du droit des gens n'admet pas qu'un territoire appartienne à un particulier et veut qu'un Etat constitué en ait la responsabilité.

SECTION II De la colonisation par les compagnies de colonisation.

L'Angleterre, la France, la Hollande, la Suède, l'Allemagne ont eu fréquemment recours dans le passé à des compagnies de colonisation. On voit ces sociétés à l'origine de l'occupation de nombreuses colonies. Une partie de l'Amérique du Nord, la Virginie et le Massachussets» l'Inde, d'importants territoires africains ont été colonisés par elles. Les plus célèbres furent celles, françaises, hollandaises, anglaises, qui s'installèrent aux Indes. La plus ancienne est celle des Marchands aventuriers (de Londres) qui reçut- sa charte en 1407.

Ces sociétés de colonisation avaient avant tout pour but le monopole commercial. Les pouvoirs politiques n'étaient que le moyen d'atteindre leurs visées mercantiles. Aussi avaient-elles peu le souci des intérêts et des mœurs des populations indigènes. L'époque de leur plus grande activité fut le XVII® siècle. A partir du XIX® siècle, elles tendent à s'effacer devant l'administrktion directe des Etats souverains. En 1795, la Compagnie hollandaise des Indes orientales, en 1858, la British East Lloyd Company, en 1870, l'Hudson Bay Company cédèrent leurs droits à la métropole. Mais lorsque, vers la fin du XIX® siècle, l'expansion coloniale reprit faveur, de

nouvelles sociétés à charte virent le jour. De 1881 à 1899, la British North Bornéo Company, la Royal Niger Company, l'Impérial British East Africa Company, la British South Africa Company, les compagnies allemandes de la Nouvelle-Guinée et de l'Est Africain allemand, la Compagnie portugaise du Mozambique furent créées ainsi que l'Association Internationale du Congo. Reinsch, dans son livre sur le gouvernement colonial {Colonial Gouoemmenl\ évalue à 4,500,000 kilomètres carrés retendue des territoires que les compagnies à charte assurèrent à la couronne anglaise.

Les compagnies à charte modernes se distinguent des anciennes par le but politique qui prend place à côté de leurs préoccupations économiques ; elles reçurent, d'une part, en général, des pouvoirs politiques et administratifs presque complets et, d'autre part, elles furent destituées du monopole économique et durent tolérer la liberté commerciale. Leroy-Beaulieu reconnaît, dans la création des compagnies ^ charte, un expédient dont usèrent les Etats pour préparer leur domination.

Les compagnies à charte sont des sociétés à capi- aux, donc des instruments de colonisation par personnes privées. Elles ont les défauts et les qualités propres à ce mode de colonisation. Mais elles les ont à un moindre degré, car l'Etat leur impose dans la charte des obligations précises quant à la liberté du commerce, à l'esclavage, au droit agraire, aux rapports avec les indigènes ; l'Angleterre est allée plus loin dans ses exigences vis-à-vis de la British South Africa Company en Rhodésie, en lui imposant un conmûssaire résident (1).

(1) Après la révolte des Matabélé.

Elles ont rendu des services dans Tordre économique par la suppression de l'ingérence parlementaire et la célérité de leur démarche. Elles ont rempli à bon marché Toffice de l'occupation : l'East Africa Company céda les territoires de PEst Africain anglais à la Grande-Bretagne pour 6y250yO0O francs ; la Royal Niger Company lui remit la Nigérie contre le paiement de 22 millions environ. Elles ont plus d'initiative» plus d'audace, souvent une meilleure organisation administrative que l'Etat.

Mais elles sont animées d'un esprit de lucre peu compatible avec les multiples aspects de la colonisation. Elles voient volontiers dans le développement commercial le seul but et le seul devoir de la colonisation. L'établissement de la paix» qui comporte des facteurs si nombreux, l'institution si difficile d'une justice et de lois adéquates au génie des indigènes et des blancs, d'un régime agraire qui concilie l'intérêt des deux races, toute l'œuvre complexe de la colonisation *sont des préoccupations qui cadrent mal avec la gestion d'intérêts financiers.

Les compagnies à chartes tendent à disparaitre.Cependant, le Portugal maintient dans le Mozambique la Compagnie de Nyassa et la Compagnie de Mozambique, et la British South Africa Company (de Rhodésie) existe encore. Cette dernière, comme les deux autres du reste, a été des plus utiles aux deux Rhodésies qu'elle administre depuis 1889. Ces régions, où vivent 80,000 blancs environ, ont atteint un degré remarquable de prospérité, et il paraît certain que la Chartered Company a été pour beaucoup dans leur développement. Cependant, les colons rhodésiens mènent contre elle une campagne énergique. Leurs principaux griefs sont les suivants : la British* South Africa Company a, en sa qualité de

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société à capitaux, des intérêts commerciaux qui ne se concilient pas avec le développement du pays ; elle possède par exemple de la terre qu'elle veut vendre au plus haut prix, tandis que les colons désirent que la terre se vende au meilleur marché possible ; comme actionnaire principale des chemins de fer rhodésiens» la British South Africa Company pousse au maintien des tarifs élevés, ce qui nuit au commerce des colons; ceux-ci voudraient qu'un chemin de fer plus direct, celui de Messines, reliât Bulawayo au marché de Johannesburg, mais la compagnie ne tirerait aucun avantage de cette ligne nouvelle ; enfin, la volonté des colons est étouffée, au Conseil législatif, par le vote des représentants de la British South Africa Company, qui est une affaire privée en même temps qu'un pouvoir politique.

SECTION III

De la colonisation par un Etat.

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