CIV
la charge de l'empire colonial anglais, charge qui, en y comprenant les dépenses militaires, dépasse même de beaucoup les produits de ceux qu'on a favorisés. Tucker avant et Smith après, non seulement préconise l'indépendance absolue des États-Unis, mais en 1785, dans son dernier écrit, l'autonomie de l'Irlande, sous un régime de liberté commerciale illimitée et réciproque.
Ricardo, puis Merivale, ce dernier dans ses Lectures on colonisation and colonies (1839-1841), développent la théorie en l'adaptant aux conditions nouvelles de la vie économique des sociétés imposées, notamment par l'introduction du machinisme. De plus en plus il apparaît qu'il faut renoncer à développer les forces productives du travail autonome pour satisfaire les besoins du machinisme et du capitalisme. C'était la conclusion de Wakefield dans son ouvrage England and America, et son disciple Merivale en déduisait que c dans les pays de vieille civilisation, le travailleur est, quoique libre, dépendant du capitaliste, en vertu d'une loi naturelle ; au contraire, dans les colonies, cette dépendance doit être créée par des moyens artificiels ».
Ici encore une fois, K. Marx considéra la théorie Ricardienne comme l'expression suprême et définitive de l'Économie classique et capitaliste ; à l'absolu de celle-ci il opposa son communisme non moins absolu ; il perdit de vue l'évolution réelle des sociétés, des colonies et des doctrines y relatives, et c'est ainsi que, même dans la deuxième édition allemande du Capital de 1872-1873, il ne dit mot de J. St. Mill, dont l'œuvre indiquait cependant que, à partir de 1848, une évolution importante s'était produite aussi bien dans le monde réel que dans sa psychologie collective. On était sorti du domaine de l'absolu pour entrer dans celui du relatif ; à une synthèse métaphysique succédait une analyse de plus en plus détaillée, de même qu'à la circumnavigation
générale du globe succédaient sa connaissance et sa prise de possession détaillées.
Maintenant, on semble préparé à reconnaître que l'évolution de la colonisation est elle-même en corrélation continue avec l'organisation et l'évolution des sociétés colonisatrices et que, dès lors, aussi les doctrines qui en bont l'aspect idéologique inséparable évoluent dans le même sens. En somme, la loi d'évolution coloniale se relie à l'ensemble de l'évolution, laquelle ne diffère pas dans ses traits essentiels de la loi générale de l'évolution universelle.
Dans la colonisation, son évolution part du relativement homogène vers le relativement hétérogène. Tout d'abord, toutes les colonies sont soumises au même régime, sans distinction entre celles de peuplement et celles d'exploitation ; puis les différences s'accusent de plus en plus nombreuses entraînant des méthodes de p us en plus différentes, mais aboutissent à une adaptation supérieure plus complexe mais qu'entraîne, de son côté, une coordination synthétique plus haute.
Il y a toujours corrélation de structure et interdépendance de fonctionnement, c'est-à-dire de vie entre la société colonisatrice et la société colonisée. Les doctrines de chaque époque correspondent à l'organisation de chaque stade. La colonisation est un fait naturel comme les migrations, tant intérieures qu'extérieures, sont un fait naturel. Au fur et à mesure que le cercle de vie sociale s'agrandit, dans la même mesure croissent les migrations intérieures, jusqu'au moment sans doute encore éloigné où toutes les parties de l'humanité vivant d'une vie commune, sous un droit commun, ne comporteront plus en réalité que des déplacements intérieurs. L'argument que les colonies en général sont onéreuses pour l'Etat et même pour le consommateur n'est pas décisif, car elle peut être de l'intérêt de la classe diri-
séante, industrielle, agrieole ou commerciale dans une structure sociale où domine cette classe. Le problème des méthodes de colonisation est inséparable de celui de l'organisation elle-même de chaque Etat colonisateur.
Le sort de toute colonie est ainsi étroitement lié à celui de la mère-patrie ; de même à peu près toutes les sociétés humaines forment déjà, en fait, une société unique bien que celle-ci n'ait pas encore adopté les institutions spécialement économiques nécessaires pour assurer sa vie d'ensemble. Ces institutions, dont la base est économique mais dont le complément nécessaire est à la fois moral, juridique et politique, ne peuvent être remplacées par de simples formules ou combinaisons soit territoriales, soit ethniques ou mixtes ; la Justice sociale exige non seulement la réciprocité mais des réalités ; à une âme élevée correspond toujours une organisation nerveuse élevée dans un organisme général supérieurement constitué.
Il y a lieu d'espérer qu'avec le triomphe de la démocratie, le progrès dans l'organisation de tous les Etats colonisateurs de l'Europe exercera son influence irrésistible sur toutes les colonies.
6 janvier 1920.
Ci. De Greef.