LIVRE I
Aperçus sur la Colonisation
des Régions tropicales et équatoriales
de rAfrique.
TITRE I
généralités. — sens divers des mots :
«Colonisation, Colonies, Protectorats,
possessions "
On se sert du mot générique « colonisation » pour exprimer un fait historique (1). La colonisation est l'occupation successive par des peuples civilisés de certaines parties de la terre qui sont ou furent vacantes ou qui sont ou furent habitées par des peuples barbares ou sauvages. Comme ces modes d'occupation de la terre ont été et sont divers, et que la clarté importe toujours, il faut distinguer entre les divers établissements par lesquels se manifeste aujourd'hui le grand phénomène en Afrique.
Les auteurs ne sont pas d'accord sur un classement logique des établissements africains. Les uns reconnaissent des établissements de conquête, de commerce, d'agriculture, de plantations ; d'autres distinguent seulement les colonies de commerce, celles de peuplement, celles d'exploitation et de plantation ; d'autres se contentent de deux sortes de colonies, celles de peuplement où se
(1) Le mot signifie aussi la science coloniale, c'est-à-dire l'art d'administrer, de mettre en valeur les territoires occupés et celui de comprendre les faits que l'occupation comporte.
forme un état nouveau, et celles qui restent étroitement subordonnées à la mère-patrie. Le langage usuel emploie le mot « Colonie » pour désigner toutes les dépendances, de quelque nature qu'elles soient, d'un pays.
Une classification claire est la suivante : il y a des colonies, des protectorats, des possessions ou dominations ; il y a enfin des régions qui sont sous la sphère d'influence d'un peuple (1).
SECTION I. — De la colonie.
Le mot « colonie » est d'origine latine : il vient de « colère », cultiver, planter. Les Anglais ont longtemps employé le vocable « plantation » pour désigner leurs établissements d'au delà des mers.
Mais le mot « colonie » s'applique volontiers à un territoire dont le climat se prête au peuplement européen, où des blancs, ayant quitté leur patrie sans esprit de retour, s'établirent jadis en maîtres. Ils reconnaissent la souveraineté plus ou moins directe de la métropole et gardent avec elle des liens moraux. Ils fondent dans cette région, dont la population aborigène est arriérée ou fut détruite, ou n'est pas extrêmement dense, une civilisation originale et se rapprochant de celle de la métropole. Les indigènes y sont à leur discrétion et ne semblent plus aujourd'hui diminuer en nombre. Sont des colonies : l'Algérie, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande.
Beaucoup de ces établissements ont une tendance à
(1) Un classement plus simple est celui qui divise les établissements coloniaux africains en « pays de noirs » et « pays de blancs », ceux-ci étant les régions où le climat permet l'apparition d'une société et d'une civilisation européenne (Union Sud Africaine, Rhodésie du Sud, etc.).
desserrer le lien qui les unit à la métropole dès qu'ils peuvent se passer d'elle ; la population européenne y est en effet active, fière, volontaire ; elle s'enorgueillit d'avoir ouvert à l'activité humaine un pays de plus et d'avoir fondé une société nouvelle. Les Etats-Unis d'Amérique sont une ancienne colonie totalement émancipée de la métropole. Les grandes colonies, ou « Commonwealths » anglaises, que nous venons de citer, se gouvernent ellesmêmes et ne supportent qu'une faible intervention de la métropole dans leurs affaires particulières, si ce n'est dans le domaine de la politique extérieure. Ces nations en formation ont même figuré comme individualités internationales à la Conférence de la paix. Elles ont affirmé leur droit de refuser à la métropole toute assistance militaire si elles jugent qu'elle n'a pas la justice de son côté. L'Algérie est dans une dépendance beaucoup plus étroite vis-à-vis de la France.
L'Afrique du Sud est aussi classée dans les colonies anglaises. Avec son million et demi de blancs appartenant à deux races historiques différentes, et avec ses quatre millions et demi de noirs, l'Union Sud Africaine est une colonie d'un genre spécial : la supériorité numérique des noirs, la présence d'Indous, l'hostilité des Boers et des Anglais y créent des difficultés d'ordre racique et d'ordre politique.
SECTION II Du sens des mots « possession » ou « domination ».
Tout autre chose est une « possession » ou « domination ». Elle suppose une population considérable, plus ou moins prolifique, arriérée, d'individus de race colorée, vivant éparse dans une immense région à climat torride. Des puissances européennes ont, par l'occupation basée
sur la force ou de prétendus traités avec les chefs indigènes, institué sur elle leur empire ; elles l'administrent par l'intermédiaire direct d'hommes de leur race, se gèrent en maîtres absolus du sol et ne relèvent que de leur conscience dans leurs rapports avec les natifs devenus leurs sujets.
Sont des possessions ou dominations, la plus grande partie des régions tropicales et équatoriales d'Afrique.
On donne volontiers l'épithète de « tutélaire » aux rapports qui s'établissent entre envahisseurs européens et indigènes.
C'est une qualification assez juste pour la nature des rapports moraux et intellectuels qui doivent régner entre les deux races : ils évoluent vers la protection. Mais elle est inexacte si l'on considère que les Européens ont enlevé aux indigènes toute souveraineté même mitigée, et les ont réduits à la portion congrue en ce qui concerne leurs droits antérieurs sur le sol.
Quelques-uns de ces groupes indigènes n'avaient pas d'existence nationale lors de l'arrivée des blancs ; leur état social était très bas ; ils semblaient une poussière erratique et peu dense de tribus ; une condition de basse soumission paraissait leur convenir.
On connaît un peu mieux aujourd'hui leur organisation, leurs mœurs, leur génie. Il sera difficile de maintenir leur abaissement politique dans l'avenir. L'augmentation possible de la densité de leur masse, l'éventualité de leur éveil à la notion de leur force, le danger qu'offrirait dans ce cas leur sujétion trop étroite recommandent aux peuples colonisateurs une autre modalité d'empire.
C'est, semble-t-il, celle du protectorat.
SECTION III Des sens du mot « protectorat ».
Le mot « protectorat » a divers sens dans la terminologie internationale. Il signifie tout d'abord une entité territoriale et politique : les protectorats de la Tunisie, du Bechuanaland, de la Malaisie.
Il signifie aussi une certaine forme d'intervention d'un pays dans les affaires d'un autre : l'Angleterre, la France, ont institué leur protectorat sur diverses régions. Cette forme d'intervention gouvernementale est, de sa nature, le résultat d'un contrat librement consenti entre l'Etat protecteur et l'Etat protégé ; celui-ci garde en principe sa souveraineté, ses organes de gouvernement, la gestion de ses intérêts vitaux ; il en est ainsi dans une certaine mesure pour le Maroc et l'Egypte ; le protectorat d'une nation vis-à-vis d'une autre peut même impliquer l'abandon contractuel d'une partie de sa souveraineté par l'Etat protégé.
Dans les établissements africains, le mot « protectorat » couvre des situations politiques très différentes. Il signifie pour une grande partie des régions ainsi dénommées l'institution sur le sol et les autochtones de de la souveraineté d'un Etat européen. Il en est ainsi notamment pour l'Afrique orientale britannique et allemande, pour la côte des Somalis, pour l'Ouest Africain allemand.
Ceux de ces protectorats qui résultent de traités avec
les chefs (1) indigènes ne trouvent, en général, dans l'intervention des chefs aucune force particulière. Les prétendus contrats qui leur donnèrent naissance furent ^ viciés le plus souvent : 1° par l'ignorance des chefs indigènes qui ne faisaient pas la différence du traité d'amitié et de celui impliquant aliénation du sol ou de la souveraineté ; 2° par une fausse interprétation des pouvoirs des chefs, lesquels ne sont pas absolus, surtout dans des affaires aussi graves, et ont à compter avec le Conseil des Anciens ou les Comices populaires, et parfois avec les deux ; 3° par leur opposition avec la coutume indigène qui le plus souvent tient la terre et la souveraineté pour inaliénables (2),
De plus, la contre-valeur obtenue par le chef noir en échange de la perte de sa souveraineté et de son territoire est en général dérisoire.
L'emploi du mot « protectorat » pour désigner le statut d'immenses territoires centre africains et de leurs populations revêt donc le plus souvent d'un nom d'emprunt la « possession » véritable.
Il est cependant employé avec plus de justesse pour qualifier quelques contrées africaines qui sont placées sous la domination anglaise et sous la française. En Tunisie, dans l'Uganda, en Nigérie du Nord, en Barotséland, les protégés gardent une souveraineté mitigée, une grande autonomie administrative, étendue en Uganda et
(1) Il est remarquable que dans ces traités, les chefs parlent en souverains ; l'Etat indépendant du Congo, en avisant les puissances européennes de l'occupation du Congo, donne la qualité de « souverains légitimes » aux chefs qui furent ses cocontractants.
(2) (Il n'en est probablement pas de même des traités d'amitié entre Européens et chefs indigènes. Ils n'entraînaient nulle aUénation. Cependant, ces traités aboutirent en fait à la domination. Peut-être le traité fait par les Anglais avec le souverain des Baganda (Uganda), par lequel celui-ci cédait une petite portion de territoire, a-t-il une plus grande valeur juridique.)
en Nigérie, plus restreinte ailleurs, sous la supervision de quelques fonctionnaires ; ils gardent aussi certains droits sur les terres, sous la même supervision ; mais dans toutes ces régions, le protecteur touche le tribut, signe de la sujétion.
Dans certaines régions aussi, comme le Basutoland, le protectorat existe sans le mot. La détermination militaire des Basutos contraignirent les Anglais à transiger avec eux ; les Basutos ont conservé leurs armes et refusent de laisser construire des chemins de fer dans leurs montagnes. On trouve aussi un régime se rapprochant du protectorat, une sorte de protectorat local, dans rUruanda et l'Urundi, où l'administration allemande n'était représentée que par un très petit nombre de fonctionnaires exerçant un contrôle plutôt que le commandement direct.
Le principe du protectorat respecte les institutions indigènes et conserve aux populations vaincues une partie de leur souveraineté. Il a vraisemblablement de l'avenir en Afrique, Loin d'exclure une élévation des indigènes, elle favorise la seule évolution qui leur convienne, celle conforme au génie de leur race. L'administration directe de la domination brise tous les ressorts indigènes.
SECTION IV De la sphère d'influence.
La « sphère d'influence » se distingue des établissements coloniaux que nous venons d'indiquer. Elle ne nécessite ni occupation ni organisation gouvernementales. Seule la puissance à qui elle est reconnue a le droit d'exercer une autorité politique dans le territoire et elle
est maîtresse de le faire quand et comme il lui convient, soit par la voie de protectorats, soit par l'obtention de concessions industrielles, soit par l'administration directe. Les sphères d'influence s'établissent le plus souvent par traités conclus entre puissances coloniales voisines.
On eut fréquemment recours à l'établissement de sphères d'influence dans le partage de l'Afrique de 1885 à 1899. Le Sud-Ouest allemand, l'Est Africain britannique, le Togo, le Cameroun furent sous la sphère d'influence des puissances qui les possèdent maintenant, avant de devenir des pseudo-protectorats. Le Soudan oriental et une partie du Sahara sont encore dans les sphères d'influence de l'Angleterre et de la France.
TITRE II
Etiologie et justification de la colonisation DES RÉGIONS TROPICALES ET ÉQUATORIALES DE L'AFRIQUE.
Actuellement chaque région de l'Afrique tropicale et équatoriale a des maîtres, et ces maîtres ne sont pas les indigènes. Seules l'Abyssinie et la république de Libéria sont gouvernées par des noirs. Ces maîtres sont des Européens, Français, Belges, Allemands, Anglais, Portugais qui, par la violence ou la douceur, imposèrent leur domination aux populations bantu (1). Les uns, comme les Portugais, ont sur quelques parties de l'Afrique des comptoirs remontant au XVII® et au XVI® siècle. La majeure partie de l'Afrique qui nous occupe dans le présent travail, à l'exception de l'Angola et du Mozambique, n'appartient aux Européens que depuis assez peu de temps.
On se demande si, en s'établissant sur leur sol héréditaire, les Européens ne commettent point vis-à-vis des indigènes un abus de la force. Il faut examiner cette question au point de vue européen et au point de vue indigène ; elle est toute subjective.
(1) Le mot « bantu » s'applique à la race nègre. ( Voy. le titre I du livre II des présentes études.)
SECTION I Le point de vue européen.
Les Européens aiment à justifier aujourd'hui le phénomène de l'occupation de l'Afrique par l'intention de « civiliser » (le mot étant entre guillemets) les populations barbares.
Cette explication, si vague que soit le sens du mot « civiliser », est plutôt une parure humanitaire donnée à un acte de conquête. Les premiers colonisateurs des côtes africaines furent des marchands d'esclaves. Les chartes royales françaises étaient accordées « pour faire le commerce des esclaves, de la poudre d'or et des autres marchandises ». L'Acte de Berlin eut pour but de mettre un frein à des convoitises territoriales et d'établir la liberté du commerce au centre de l'Afrique ; il n'eut pas pour but de départir des régions de propagande à des nations éprises d'idéalisme (1). « L'invasion européenne, dit Ad. Cureau, dans Les sociétés primitives de V Afrique équatoriale, fut guidée pour un dixième par le zèle civilisateur et pour neuf dixièmes par l'appât du gain. » Si la colonisation de l'Afrique était une œuvre désintéressée, on ne trouverait en Afrique que des missionnaires.
La colonisation de l'Afrique est un grand fait, essentiellement intéressé, et susceptible de justification.
Il n'y a pas d'assez forte raison pour que d'immenses régions riches en végétaux et minéraux restent improductives. La circonstance qu'elles sont déjà occupées par
(1) C'est un but purement évangëlisateur que les «écrivains catholiques attribuent à la bulle Inter Cetera par laquelle Alexandre VI divisa le inonde en deux parties en 1493.
— lo
d'autres races est inopérante si ces races ne tirent de la presque totalité des ressources du sol aucun parti. Le droit de centaines de millions d'Européens, à la satisfaction de leurs besoins et à plus de bien-être prime le droit dérivé de l'occupation erratique du sol par une autre race. Les richesses en vivres et en matières premières de la terre sont une vaste indivision dont la collectivité humaine tout entière est la propriétaire. Seuls les peuples aborigènes qui les exploitent et les lancent dans la circulation du monde ont un droit à leur possession exclusive. S'il s'en trouve qui ne font de ces trésors presque aucun usage, si ces trésors sont par leur fait comme s'ils n'étaient pas, des peuples plus savants et plus actifs peuvent s'établir sur le sol et en tourner les richesses au profit de tous. Ils sont, en agissant ainsi, les mandataires de l'humanité et cèdent à un instinct profond.
Le capitaine Meynier, dans son livre U Afrique Noire, reconnaît dans le phénomène de la colonisation une part d'instinct :« Lorsque l'on considère, dit-il, les phases suc- » cessives qui ont marqué la prise de possession de la plus » belle de nos colonies (l'Algérie), les hésitations qui mar- » quèrent notre pénétration à ses débuts, on en arrive à » se demander si, au-dessus des raisonnements des mem- » bres d'une société, il n'y a pas d'instinct profond qui » guide les actes et les déterminations du groupement » humain sans la participation effective des individus. En » fait, après quelques années d'occupation ou plutôt de » guerres chèrement payées pour maintenir le fruit de » nos conquêtes, les hommes politiques conclurent à » l'abandon de l'Algérie ; les généraux eux-mêmes affir- » maient que le mieux était de s'en aller et cependant » on resta, contrairement à tous ces avis et à tous les pro- » nostics fâcheux. »
Ce caractère ethniquement instinctif ne fut pas toujours accordé à l'œuvre de la colonisation. Celle-ci appa-
rut en France sous les anciens rois comme une sorte de luxe, de phénomène d'emprunt : «coloniser est affaire de rois», disait-on. A l'époque présente on tend à lui reconnaître une autre nature : elle cesse d'être une entreprise individuelle pour devenir une tâche nationale, et cette tâche nationale prend confusément un caractère de mandat économique et politique admis ou conféré par l'ensemble de la communauté civilisée.
On conçoit cependant des objections et des restrictions à l'étendue des droits des colonisateurs des dominations d'Afrique : car l'occupation antérieure du sol par les Bantu est un fait matériel qui engendre des droits. Quels sont ces droits?
Le peuple colonisateur imposera-t-il purement et simplement sa souveraineté aux indigènes désormais privés de toute prérogative politique et du droit de vivre comme il leur plaît? Les expropriera-t-il de leurs terres? Exigerat-il le paiement de l'impôt? Réquisitionnera-t-il la maind'œuvre indigène? Gardera-t-il pour lui les richesses extraites du sol maintenant exploité, ou en cédera-t-il une part aux indigènes ?
Ces questions si capitales pour l'avenir des Bantu ont le même caractère pour les colonisateurs. Elles doivent être résolues du point de vue le plus libéral, c'est-à-dire par l'octroi du maximum de justice et d'indépendance. Ce point de vue est aussi le plus politique, si la politique est l'art de durer. L'ensemble de ces problèmes relève de la politique indigène, dont il sera parlé au livre II des présentes études.
SECTION II Le point de vue Bantu.
Que pense l'indigène africain de l'intrusion des blancs dans les régions habitées par lui? La question est des plus importantes. Les blancs se contentent volontiers de leurs desseins civilisateurs et attachent assez peu d'intérêt à l'opinion des vaincus.
Il est difficile de dire ce que pense le Bantu, et probable que tous les Bantu ne pensent pas sur ce point de la même manière. Pour qui sait de l'âme indigène ce qu'un blanc en peut connaître, il paraît vraisemblable que l'occupation européenne est reconnue par lui légitime (1).
Elle est basée sur la conquête, et la force est son titre. Le noir admet les prérogatives basées sur la force seule ; c'est un des traits les moins douteux de son organisation mentale. Les guerres indigènes, une longue tradition, un moindre sens de la grandeur de l'indépendance ont fait les Bantu plus soumis que les européens. Pour eux, notre droit est peut-être le même que celui qu'ils exercèrent à leur arrivée dans le continent, au regard des occupants antérieurs, car à l'exception des Pygmées équatoriaux et de quelques peuplades, presque tous les peuples bantu ne seraient sur le sol qu'ils occupent que depuis assez peu de temps, cinq ou six siècles au maximum, nulle précision n'étant possible.
On peut ajouter : le titre des nations d'Europe est au
(1) Cette opinion est très répandue, mais elle veut les correctifs que l'on trouve ci-après.
moins aussi juste aux yeux des Bantu que celui de la plupart des conquérants noirs, car elles versèrent moins de sang pour établir \eur domination (1).
Le point de vue des Bantu au regard de l'occupation européenne devient plus étrange par la comparaison de son point de départ avec l'attitude que la race prend visà-vis de la politique indigène européenne ; cette attitude devrait être l'acceptation de nos rythmes civilisateurs, puisque notre conquête lui paraît légitime.
La domination de l'Europe, maîtresse de pensée, d'art et de science n'a pas et ne peut avoir plus de prestige (2) aux yeux des Bantu que celle d'un conquérant bantu, lequel ne s'écartait jamais de l'équerre bantu et n'était obéi que s'il ne violait pas les coutumes bantu. C'est parce que l'Européen méconnaît ces données psychologiques et veut imposer sa civilisation aux noirs, que le déséquilibre politique et intellectuel est encore si grand dans les dominations.
Une civilisation, si haute soit-elle, ne révèle sa grandeur qu'à l'analyse et à l'étude : un étranger admet avec peine la supériorité de rythmes moraux et intellectuels étrangers ; c'est une diminution que de les adopter. Il est presque certain que ces rythmes ne conviennent qu'à la race qui les a produits à la lumière. Les Bantu ne sont pas ce que l'on a cru longtemps, des intermédiaires entre la bête, que l'on peut dresser, et l'homme, ou des enfants, mais des êtres humains doués de pensée, de réflexion, d'ironie, d'un système des dizaines de fois millénaires de points de vue et d'émotions ; heurtez ces ensembles moraux et leur force latente se dresse devant vous sous des
(1) Melland and Chelmley, Through the heart of Africa, p. 298.
(2 ) Ceci n'exclut pas le prestige quasi divin de certains blancs ; mais certains noirs, et notamment des conquérants et des chefs, ont eu et ont encore le même prestige.
formes diverses. S'écarter le moins possible de l'équerre baiitu, n'innover que selon sa capacité, renoncer à toute innovation qui ne cadre pas avec elle, telle est la seule politique indigène que les Bantu accepteront et peuvent accepter sans danger.
TITRE III
Utilité des établissements coloniaux
L'expansion coloniale est une œuvre d'une utilité telle que ses effets se répercutent dans la vie matérielle de tous les jours.
Le sol national ne fournit aux nations d'Europe ni les moyens d'existence ni les matières premières en suffisance. L'appoint colonial donne à notre alimentation moderne de précieuses ressources. Nous lui devons nos boissons hygiéniques, le thé, le café, le cacao ; le riz, le tapioca, la farine de maïs, les graines alimentaires sont produits dans les colonies.', Les aromates, le poivre, la vanille ont la même origine ; le sucre serait exclusivement un produit colonial si nous ne favorisions notre sucre de betteraves. Autrefois, l'industrie des corps gras avait pour aliment les cultures européennes du colza et de l'œillette ; aujourd'hui, c'est l'arachide, ce sont les cocas et les palmistes et d'innombrables espèces d'autres arbres à huile qui font à bien meilleur compte cet office. Le coton, le jute, l'abacca, le phormium ont transformé et multiplié les industries textiles ; le chanvre et le lin de nos ancêtres ne servent plus que pour les articles de luxe. Grenier du monde romain d'autrefois par sa seule partie septentrionale, l'Afrique devient progressivement l'indis-
pensable complément de la production, de la consommation, de la vie européennes.
Dans l'ordre industriel et notamment dans la production des métaux précieux, son rôle n'est pas moins grand. Les mines de cuivre du vieux continent s'épuisent ; celles d'Afrique s'ouvrent à peine ; les mines d'or du Rand produisent annuellement pour 750 millions d'or ; celles de la côte de Guinée, de l'intérieur du Congo belge voient seulement commencer leur exploitation. L'électricité et la locomotion modernes sont redevables aux colonies de leurs indispensables accessoires, la gutta-percha et le caoutchouc. Enfin, le prix peu élevé des bois précieux, des pâtes à papier est dû en partie aux grandes quantités qu'on en trouve et fabrique dans le continent noir.
Que serait l'Europe sans l'initiative des peuples colonisateurs qui cependant ont à peine entamé la mise à fruit d'une partie infime des richesses de l'Afrique et n'en connaissent que peu de chose (1). Toute la vie de l'ancien continent en d'innombrables aspects en serait différente.
La colonisation des régions africaines apparaît donc comme une œuvre indispensable à l'existence matérielle du vieux monde. Nul parti politique ne s'en peut désintéresser. Les congrès socialistes s'y sont plutôt opposés à la vue de ce qu'il y eut de violence, de ce qu'il y a encore d'équivoque et de trouble dans l'occupation, le gouvernement et l'exploitation des dominations ; il faut convenir que les législations agraires, le statut des tribus indigènes et l'organisation du travail industriel notamment
(1) Selon Sir Harry Johnston (AfricaWorld, 20 avril 1918, p. 355), le continent africain serait plus riche et plus varié que l'Asie, l'Australie et l'Amérique.
y laissent à désirer. Ils se garderont cependant quand ils arriveront au pouvoir d'arrêter l'entreprise dans le continent noir. Pareille décision serait ou bien renoncer à une œuvre essentielle au bien-être de toutes les classes d'Europe — et ce serait une sorte de trahison, ou bien affirmer l'impuissance de leur pays à la continuer, — et ce serait une capitis diminutio internationale. Le leader d'un des partis socialistes les plus avisés, le belge, exprima dans ses discours et ses livres (1), en même temps qu'une opinion pleine de réserve quant à la colonisation, celle que son parti y défendrait les intérêts des noirs.
La colonisation a donc tout d'abord une utilité économique mondiale. Elle assure aux hommes la jouissance des richesses en matières premières et en vivres du globe terraqué.
Elle a aussi un aspect économique national. Elle donne des débouchés au commerce et à l'industrie des peuples colonisateurs, en même temps qu'elle leur fournit des matières premières, base de l'industrie. La liberté du commerce, c'est-à-dire le droit pour tous de trafiquer dans les colonies, d'y écouler les produits du travail humain d'où qu'ils viennent tend à s'implanter partout, mais rencontre des résistances dans les régions non soumises à l'Acte de Berlin. Les colonies tropicales prospères comme le Congo belge doivent à ce principe une bonne partie de leur développement. L'adage que la marchandise suit le pavillon reste exact en thèse générale, mais est souvent démenti par une loi économique plus forte, celle du bon marché ; les marchandises nationales peuvent aussi être infériorisées par leur qua-
(1) E. Vaîcdervelde, La Belgique ei le Congo.
lité, par le moindre souci des fabricants de se conformer aux désirs de la clientèle, par les conditions de crédit que donnent les commerçants étrangers : les marchandises anglaises étaient souvent dans ce cas avant la guerre.
Il se voit aisément que les établissements coloniaux reçoivent d'une politique de liberté d'échange et d'industrie une tendance à acquérir une personnalité indépendante. La chose est certaine pour les colonies de peuplement anglaises. Elles sont pleinement autonomes et établissent leurs tarifs douaniers comme elles le veulent. Les possessions africaines elles-mêmes sont de plus en plus considérées comme des personnes civiles, ayant, avec leurs budgets propres, leur vie propre et devant satisfaire elles-mêmes à leurs besoins. On voit ainsi la France, si attachée à l'idée de l'empire colonial, céder lentement à la particularisation. (Meynier, U Afrique Noire, p. 268.)
Ce phénomène de particularisations des dominations actuellement peu marqué, pourrait à la longue se répercuter sur les exportations de la mère-patrie et de l'Europe en général, chaque colonie tendant à fabriquer elle-même les choses dont elle a besoin. Il sera intéressant de voir si dans l'avenir les nations européennes protégeront davantage le commerce national aux colonies, quitte à s'exposer aux risques d'entraver leur développement.
La colonisation a aussi un aspect éducateur national. Elle entretient les énergies et l'esprit d'audace des citoyens du peuple colonisateur. Elle encourage aussi à former des techniciens et des commerçants. Mais le progrès de l'exploration et de l'occupation des colonies donnent moins de carrière qu'autrefois à l'esprit d'aventure. Il faut enfin de plus en plus un cadre de techniciens
savants et de commerçants qui joignent la prudence à l'audace.
Il y a un quatrième aspect de la colonisation et de la possession d'établissements coloniaux. C'est leur réaction sur l'amour-propre national. La domination d'une région mise en valeur par les hommes et les capitaux nationaux contribue à entretenir la fierté et l'originalité nationales. Elle fait connaître le nom et l'âme du peuple dominateur. Elle l'empêche de s'endormir dans le bien-être et l'indifférence. Elle ferme une entrée à l'esprit de sous-évaluation et de dénigrement que l'on trouvait répandu en Belgique notamment.
TITRE IV
Qui peut coloniser.
SECTION I De la colonisation par personne privée.
L'œuvre si nécessaire de la colonisation doit-elle être abandonnée à des particuliers? Certes, les individus ou les personnes morales (sociétés commerciales ou civiles) jouent dans le phénomène d'expansion coloniale un grand rôle ; pionniers ou commerçants, ils l'alimentent ou l'aident de leurs initiatives et de leur activité. Mais ils ne peuvent exercer une action méthodique et synthétique sur une immense région sauvage ou barbare. (Leroy- Beaulieu, La colonisation chez les peuples modernes, t. II, p. 688.) De plus, ils poussent parfois très loin l'esprit de lucre, d'injustice et d'oppression. Observons, enfin, que si le territoire est étendu, la fortune d'un particulier ne sera pas suffisante pour couvrir les grandes dépenses qu'entraîne l'œuvre colonisatrice. On peut ranger parmi les tentatives de colonisation par personne privée, l'histoire de l'Etat indépendant du Congo. La personnalité éminente du roi Léopold, son rang dans la société mondiale, l'assistance qu'il trouva en Belgique n'ont pu faire
que son œuvre si remarquable au début ne dégénérât bien vite et ne devînt une mise en coupe réglée des richesses et des populations congolaises.
Il faut ajouter que la conception moderne du droit des gens n'admet pas qu'un territoire appartienne à un particulier et veut qu'un Etat constitué en ait la responsabilité.
SECTION II De la colonisation par les compagnies de colonisation.
L'Angleterre, la France, la Hollande, la Suède, l'Allemagne ont eu fréquemment recours dans le passé à des compagnies de colonisation. On voit ces sociétés à l'origine de l'occupation de nombreuses colonies. Une partie de l'Amérique du Nord, la Virginie et le Massachussets, l'Inde, d'importants territoires africains ont été colonisés par elles. Les plus célèbres furent celles, françaises, hollandaises, anglaises, qui s'installèrent aux Indes. La plus ancienne est celle des Marchands aventuriers (de Londres) qui reçut sa charte en 1407.
Ces sociétés de colonisation avaient avant tout pour but le monopole commercial. Les pouvoirs politiques n'étaient que le moyen d'atteindre leurs visées mercantiles. Aussi avaient-elles peu le souci des intérêts et des mœurs des populations indigènes. L'époque de leur plus grande activité fut le XVII® siècle. A partir du XIX® siècle, elles tendent à s'effacer devant l'administration directe des Etats souverains. En 1795, la Compagnie hollandaise des Indes orientales, en 1858, la British East Lloyd Company, en 1870, l'Hudson Bay Company cédèrent leurs droits à la métropole. Mais lorsque, vers la fin du XIX® siècle, l'expansion coloniale reprit faveur, de
nouvelles sociétés à charte virent le jour. De 1881 à 1899, la British North Bornéo Company, la Royal Niger Company, l'Impérial British East Africa Company, la British South Africa Company, les compagnies allemandes de la Nouvelle-Guinée et de l'Est Africain allemand, la Compagnie portugaise du Mozambique furent créées ainsi que l'Association Internationale du Congo. Reinsch , dans son livre sur le gouvernement colonial {Colonial Gouvernment), évalue à 4,500,000 kilomètres carrés l'étendue des territoires que les compagnies à charte assurèrent à la couronne anglaise.
Les compagnies à charte modernes se distinguent des anciennes par le but politique qui prend place à côté de leurs préoccupations économiques ; elles reçurent, d'une part, en général, des pouvoirs politiques et administratifs presque complets et, d'autre part, elles furent destituées du monopole économique et durent tolérer la liberté commerciale. Leroy-Beaulieu reconnaît, dans la création des compagnies à charte, un expédient dont usèrent les Etats pour préparer leur domination.
Les compagnies à charte sont des sociétés à capitaux, donc des instruments de colonisation par personnes privées. Elles ont les défauts et les qualités propres à ce mode de colonisation. Mais elles les ont à un moindre degré, car l'Etat leur impose dans la charte des obligations précises quant à la liberté du commerce, à l'esclavage, au droit agraire, aux rapports avec les indigènes ; l'Angleterre est allée plus loin dans ses exigences vis-à-vis de la British South Africa Company en Rhodésie, en lui imposant un commissaire résident (1).
(1) Après la révolte des Matabélé.
Elles ont rendu des services dans l'ordre économique par la suppression de l'ingérence parlementaire et la célérité de leur démarche. Elles ont rempli à bon marché l'office de l'occupation : l'East Africa Company céda les territoires de l'Est Africain anglais à la Grande-Bretagne pour 6,250,000 francs ; la Royal Niger Company lui remit la Nigérie contre le paiement de 22 millions environ. Elles ont plus d'initiative, plus d'audace, souvent une meilleure organisation administrative que l'Etat.
Mais elles sont animées d'un esprit de lucre peu compatible avec les multiples aspects de la colonisation. Elles voient volontiers dans le développement commercial le seul but et le seul devoir de la colonisation. L'établissement de la paix, qui comporte des facteurs si nombreux, l'institution si difficile d'une justice et de lois adéquates au génie des indigènes et des blancs, d'un régime agraire qui concilie l'intérêt des deux races, toute l'œuvre complexe de la colonisation sont des préoccupations qui cadrent mal avec la gestion d'intérêts financiers.
Les compagnies à chartes tendent à disparaître.Cependant, le Portugal maintient dans le Mozambique la Compagnie de Nyassa et la Compagnie de Mozambique, et la British South Africa Company (de Rhodésie) existe encore. Cette dernière, comme les deux autres du reste, a été des plus utiles aux deux Rhodésies qu'elle administre depuis 1889. Ces régions, où vivent 30,000 blancs environ, ont atteint un degré remarquable de prospérité, et il paraît certain que la Chartered Company a été pour beaucoup dans leur développement. Cependant, les colons rhodésiens mènent contre elle une campagne énergique. Leurs principaux griefs sont les suivants : la British South Africa Company a, en sa qualité de
société à capitaux, des intérêts commerciaux qui ne se concilient pas avec le développement du pays ; elle possède par exemple de la terre qu'elle veut vendre au plus haut prix, tandis que les colons désirent que la terre se v^ende au meilleur marché possible ; comme actionnaire principale des chemins de fer rhodésiens, la British South Africa Company pousse au maintien des tarifs élevés, ce qui nuit au commerce des colons ; ceux-ci voudraient qu'un chemin de fer plus direct, celui de Messines, reliât Bulawayo au marché de Johannesburg, mais la compagnie ne tirerait aucun avantage de cette ligne nouvelle ; enfin, la volonté des colons est étouffée, au Conseil législatif, par le vote des représentants de la British South Africa Company, qui est une affaire privée en même temps qu'un pouvoir politique.
SECTION III De la colonisation par un Etat.