‹ Etudes africaines. Préf. de Guillaume de GreefChapitre 73 sur 84 · CHAPITRE I. — GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. — GÉNÉRALITÉS

L'organisation de la justice est dans les métropoles le résultat d'une suite de révolutions et d'évolutions, et l'on y trouve la marque du génie de la race naturelle et de la race historique. Dans les colonies tropicales, l'organisation de la justice par les européens est une improvisation. Elle est dominée par le désir de donner aux indigènes une justice meilleure que la traditionnelle jugée mauvaise, de rallier les noirs à des points de vue européens estimés supérieurs aux idées indigènes, et d'affermir l'empire du peuple colonisateur.

Le but poursuivi n'a pas été atteint. La justice civile européenne n'est préférée par l'indigène à la traditionnelle, que là où la société indigène se désagrège ; elle n'est comprise du noir ni dans ses formes, ni dans son impersonnalité, ni dans son effort d'impartialité ; souvent, c'est le perdant selon la coutume qui s'adresse à l'européen, dans l'espoir qu'il ignore et appliquera mal la loi indigène.

La justice répressive occidentale n'est pas plus heureuse. Elle est crainte du noir quand la peine appliquée est la mort, ou consiste dans plusieurs années de prison, car pour lui un long emprisonnement équivaut à la mort.

Si le délit est peu grave et la peine légère, il rit avec ses frères de son séjour au « bloc » ; éviter d'être pris quand il viole les règlements européens, voilà son souci ; l'effet moralisateur et exemplaire de la peine, l'amendement et la contrition du coupable sont hors de la portée des sentences européennes.

Aux yeux du véritable indigène, il n'y a qu'une justice, celle du juge indigène ; elle est l'autorité séculaire investie du prestige des ancêtres. J'eus, un jour, une sensation nette de cette vérité. Me promenant avec le chef dans un village baluba, j'avisai une femme qui s'était couvert de poudre blanche le haut du corps et portait, sur la tête, une tiare en madiba. Je demandai au chef la raison de ce camouflage. « Cette femme, me dit-il, s'est ainsi accoutrée en signe de tristesse, parce que j'ai puni son mari coupable d'un vol. » La femme me confirma cette explication. Je lui dit alors : « Moi aussi je suis un juge, me connais-tu?» « Oui », dit-elle. « Si je punissais ton mari ou l'un de tes frères, serais-tu aussi contrite? » Elle me regarda, surprise, et répondit : « Non », comme en se moquant. C'est que, dans sa pensée, il n'y avait aucun rapport entre le châtiment infligé par le chef et celui qu'inflige un juge européen.

Ceci est bien connu des observateurs des noirs. C'est la psychologie des races et la société indigène qui sont en cause lorsqu'il s'agit de l'administration ou de justice ; mépriser la première, c'est détruire la seconde, c'est vouer à l'échec l'œuvre colonisatrice. La justice européenne affaiblit l'autorité indigène déjà si menacée. Il faut trouver une organisation judiciaire qui maintienne debout la société noire tout en conservant son prestige et son action à la puissance colonisatrice.

On voit dans les colonies tropicales les principes les plus divers dans l'organisation de la justice (1) : tantôt on y maintient en partie, tantôt on y supprime les pouvoirs des autorités indigènes. Au Congo belge, ces autorités conservent des pouvoirs marqués lorsque l'ordre coutumier a été troublé ; mais l'autorité indigène dans les infractions graves est supprimée, et les noirs sont invités discrètement à s'adresser aux tribunaux européens pour leurs litiges civils. L'opinion que la justice indigène est corrompue, que nos principes lui sont de beaucoup supérieurs, pénètre cette organisation et sacrifie à des chimères le maintien de l'autorité et de la société noires.

Il est intéressant de mettre en regard des règles qui régissent au Congo belge l'administration de la justice pénale aux indigènes, quelques points de vue sur cette même justice des Bantu. On se demandera si ces points de vue ne peuvent être consacrés par nos lois. Ils n'ont cependant de valeur qu'à deux conditions. Il faut qu'on reconnaisse que la pierre angulaire de notre domination au centre de l'Afrique est le maintien de la société noire. Il est nécessaire, enfin, que seuls les chefs de sang soient reconnus : les chefs de paille sont souvent des tyrans, car eux aussi ont l'appui du gouvernement.

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