‹ Études anatomiques sur les annélides turbellariés, opalines et grégarines observés dans les HébridesChapitre 8 sur 31 · ANNÉLIDES DORSIBRANCHES · texte numérisé non relu

ANNÉLIDES DORSIBRANCHES

FamiLze DES ARICIENS.

En soulevant les galets de la plage près de Kilmore (Sky), au moment de la marée basse dans le Sound of Sleat, j'ai souvent trouvé en trèsgrande quantité, au milieu des Pycnogonides et des Polynoés, un petit Annélide d'apparence assez singulière. Cet animal, lorsqu'on l'irrite, se redresse verticalement sur son extrémité postérieure en agitant deux longs filaments placés sur sa tête. Cette manière de faire est si exceptionnelle pour un Annélide, que je crus au premier abord avoir affaire à un Hydroïde ou quelque autre cœlentéré. Cependant l'examen à la loupe me montra que J'avais bien sous les yeux un Annélide long de 4 à > millimètres et se fixant aux rochers à l’aide d’une ventouse comme le ferait une Clepsine. Ce n’était pourtant point là un Hirudiné, mais un ver chaetopode voisin des Spio, c’est-à-dire appartenant à la famille des Ariciens Aud et Edo.

J'ai reconnu depuis lors que ce ver appartient au

GENRE POLYDORA Bosc !.

Je pense même devoir identifier le ver en question avec la seule espèce observée par Bosc sur les côtes de la Caroline, espèce à laquelle il a donné le nom de Polydora cornuta, et qui paraît n'avoir été revue par personne depuis cet observateur.

Sans doute la description de Bosc est bien insuffisante, et surtout son

! Bose. Histoire naturelle des vers Tome 1°". Paris, an X, p. 450.

dessin est des moins parfaits. Cependant tous les caractères principaux du ver observés par mon prédécesseur dans la rade de Charleston coïncident avec ceux du ver de Kilmore, aussi mon but étant seulement de faire mieux connaître l'anatomie des Polydores, je préfère ne point créer de nouveau nom d'espèce.

Les Ariciens sont en général des Chaetopodes à bouche faiblement armée. Les Polydores, en particulier, n’ont point de mâchoires, ni même de trompe exsertile. Leur bouche est une simple fente ou ouverture, comprise entre trois lèvres et située sous la partie antérieure du corps. Les deux lèvres inférieures convergent comme les deux branches d’un V, l'entrée du pharynx étant donnée par la pointe du V. La lèvre supérieure est formée par l'extrémité antérieure de la tête, qui est coupée très-carrément. Les lèvres inférieures sont très-charnues et susceptibles de se renverser.

Sur la partie dorsale de la tête se trouvent quatre petits yeux disposés de manière à former un carré, sur les côtés duquel viennent s'implanter deux gros tentacules. Ces deux organes caractéristiques de l'espèce peuvent atteindre jusqu’au quart de la longueur totale de l'animal, et chacun d'eux à un diamètre équivalant au tiers du diamètre du ver. Ils sont très-souples, rétractiles et disposés à s’'enrouler en spirale. Un vaisseau sanguin les parcourt dans toute sa longueur. Ces tentacules paraissent jouer le rôle de branchies. Du moins sont-ils couverts, comme les véritables branchies, de cils vibratiles sur le côté où se trouve placé le vaisseau.

J'ai compté dans les Polydores des Hébrides jusqu'à 61 segments. Bosc n’en a vu qu'environ 24 chez celles des Etats-Unis. Chaque segment post-céphalique porte deux paires de tubercules ou appendices cylindriques dont la paire supérieure, plus grande que Pautre, est une branchie rudimentaire. Dans chacune de ces branchies pénètre une anse vasculaire simple qui ne forme point de réseau. Le côté de lappendice où se trouve placée l’anse vasculaire porte de longs cils vibratiles. Le cinquième segment est dépourvu, soit de la paire d’appendices

SUR LES ANNÉLIDES, TURBELLARIÉS, etc. 117

branchiaux, soit de la seconde paire d’appendices. Ces appendices ne sont du reste bien développés que dans la partie antérieure de l'animal. En arrière ils diminuent graduellement, et à partir du vingt-cinquième segment environ, on n’en trouve plus trace.

Chaque segment, excepté le dernier, est porteur de quatre faisceaux de soies : une paire dorsale et une paire ventrale. Dans tous les segments sétigères, les soies dorsales sont des soies filiformes simples, au nombre de cinq ou six par faisceau. Il n’y a d'exception que pour le cinquième segment, dont les soies sont fort différentes. Les soies ventrales des quatre premiers segments et du sixième sont également simples et filiformes. Les soies ventrales des autres segments sont, au contraire, des crochets à trois pointes, au nombre de cinq en moyenne par faisceau. Le cinquième segment, plus grand que les autres, présente de chaque côté une grande cavité renfermant des crochets qu’on doit considérer comme une modification des soies dorsales de ce segment. Chacun de ces faisceaux est formé de six gros crochets principaux et de trois ou quatre rudimentaires. Ces crochets sont différents des crochets ventraux des autres anneaux, soit par leur forme, soit par leur taille, qui est bien supérieure. À chacun d'eux est accolée une petite soie très-fine, étalée en palette à son extrémité. Une soie semblable, mais surnuméraire, est placée à l'avant du faisceau. Je ne saurais faire aucune hypothèse sur les fonctions spéciales de ce cinquième anneau, si distinet des autres par sa taille, l'absence des branchies et la présence de cette armure forte et singulière. Les particularités qui le distinguent n'avaient point échappé à Bosc, qui les mentionne en ces termes : « Le cinquième anneau n’a ni houppes, ni pédoncules, mais « une espèce de nageoire placée dessous et formée de poils. »

Enfin la dernière particularité et peut-être la plus remarquable qui me reste à signaler, c’est l'existence au dernier segment d'un disque terminal, charnu, noirâtre, fonctionnant comme ventouse, à laide duquel lanimal se fixe aux anfractuosités des galets. Ce disque est taillé un peu obliquement. Aussi, considéré de profil, présente-t-11 une

apparence assez comparable au profil du sabot d’un cheval ferré. Cette troncature oblique est tournée vers la surface dorsale. Bose l'avait déjà remarqué, puisqu'il dit en parlant de son ver : ( Queue terminée en un demi-cercle supérieur et musculeux par lequel lanimal s'attache aux corps solides en absorbant Pair."»

ANNÉLIDES CÉPHALOBRANCHES

Favize pes SERPULACÉS.

GENRE FABRICIA Blainv.

(Amphicora Ehr. Othonia Johnst.) PI. IV, fig. 14-15).

Sur les côtes de Sky, de Mull, d'Icolmkill (lona), j'ai rencontré en abondance une Fabricia que je crois devoir identifier avec la Fabricia Sabella Grube (Amplicora Sabella Ehr. Fabricia 4-punctata Frey et Leuck). M. Ehrenberg indique chez cet annélide 24 branchies à lappareil respiratoire. J'ai négligé d’en faire le compte exact chez les individus observés par moi. Toutefois, je puis affirmer que le nombre total des rameaux secondaires portés par les gros troncs branchiaux dépasse ce chiffre. Je ne saurais voir dans ce fait une différence spécifique, puisque les dessins de ce ver qu'ont publiés MM. Frey et Leuckart? et

l Je ne donne aucune figure relative à la Polydore cornue parce que je publie plusieurs

dessins relatifs à ce ver dans l’Archiv für Anatomie und Physiologie. ? Frey et Leuckart. Beiträge zur Kenniniss der wirbellosen Thiere. 1847, p. 157.

SUR LES ANNÉLIDES, TURBELLARIÉS, elC. 119

M. Schmidt‘ indiquent également un nombre de branches plus considérable à l'appareil respiratoire.

La description que MM. Frey, Leuckart et Schmidt ont donnée des branchies, est parfaitement exacte. C’est avec raison que ce dernier localise les cils vibratiles sur une partie seulement de chaque branche de l'appareil respiratoire. Le côté interne seul est cilié. Les cils sont beaucoup plus longs à la base de l'organe qu’au sommet (V. PL. IV, fig. 15).

La bande ciliée correspond exactement au parcours du vaisseau sanguin dans la paroi de la branchie. Ce vaisseau est unique (fig. 15) et se termine en cœecum un peu avant l'extrémité de la branchie, Le sang se meut dans ce vaisseau par un mouvement de va et vient, comme le flux et le reflux de l'Océan. Cette disposition est parfaitement semblable à celle qu’on observe dans les tentacules des Spio et des Polydora. La restriction du revêtement ciliaire à la seule région parcourue par le vaisseau sanguin, semble montrer que le mouvement ciliaire à bien pour fonction le renouvellement de leau nécessaire à la respiration.

La cavité viscérale se prolonge en cul-de-sac jusqu'à l'extrémité de chaque rameau branchial (fig. 15, 0). Le vaisseau sanguin n’est point contenu dans cette cavité; il chemine dans le tissu même de la branche. Le côté externe des rameaux branchiaux, bien que dépourvu de cils vibratiles, est hérissé de soies (fig. 15) parfaitement semblables à celles qu'on trouve implantées sur la peau de la plupart des mollusques d’eau douce et sur celle d’un grand nombre de Turbellariés. Ces soies sont parfaitement immobiles et ne présentent jamais le moindre mouvement vibratoire.

M. Schmidt a décrit exactement le système circulatoire de la Fabricia Sabella. J'ai cependant une réserve à faire à propos de sa description. Il signale les deux réservoirs sanguins placés à la base des branchies, réservoirs que M. Ehrenberg avait déjà décrits sous le nom de cœur.

1 Oscar Schmidt. Neue Beiträge zur Naturgeschichie der Würmer gesammelt auf einer Reise nach den Färôr, Jena 1848, p. 21.

M. Schmidt dénie à ces réservoirs la contractilité et, partant, le nom de cœur, qui ne pourrait appartenir, d’après lui, qu'au vaisseau dorsal. MM. Frey et Leuckart vont plus loin encore, puisqu'ils affirment que les Fabricia n’ont pas trace de cœur. Pour ce qui me concerne, j'ai vu, comme M. Schmidt, les contractions du vaisseau dorsal, mais j'ai vu, en outre, les contractions des deux réservoirs qui ont été signalés par M. Ehrenberg et auxquels on doit conserver le nom de cœurs branchiaux (fig. 11 a). Les mouvements systoliques et diastoliques de ces cœurs sont, il est vrai, très-irréguliers et cessent même complétement dès que la Fabricia se trouve placée depuis quelques moments sur le porte-objet du microscope.

Jai constaté, comme M. Schmidt, la dioïcité des Fabricies. Chez les males il existe de véritables testicules, malgré lassertion contraire de MM. Frey et Leuckart. Ces organes sont disposés par paire dans chaque segment, depuis le troisième jusqu’au neuvième.

Les Fabricies sont-elles céphalobranches, comme le pensent MM. Ehrenberg, Frey, Leuckart, Grube, ou bien faut-il les considérer, avec M. Oscar Schmidt, comme des chétopodes urobranches? Cette question a été vivement controversée. Il est certain que si l’on ne considère que le mode de progression de l’animal, on sera tenté de se ranger du côté de M. Schmidt. Mais cette considération n’est pas décisive et la question ne sera tranchée que lorsqu'on aura vu manger l'animal. Jai cependant observé sur les Fabricies un détail anatomique qui avait passé inaperçu jusqu'ici el qui, au premier abord du moins, semble plutôt défavorable à Popinion de M. Schmidt.

Dans son ouvrage systématique sur les Annélides, M. Grube caractérise le genre Sabella par une interversion de position des soies subulées et des soies en crochet dans la partie postérieure du corps et par l'absence d’yeux au dernier segment. Le genre Fabricia est au contraire caractérisé par la non-interversion des soies et par la présence d’yeux au dernier segment. Je me suis assuré que ce dernier caractère a seul de l'importance, le premier reposant sur une erreur d'observation. En

SUR LES ANNÉLIDES, TURBELLARIÉS, elc. 121 effet, les Fabricies sont soumises à la même modification dans la position des soies que les Sabelles. Considérant provisoirement les Fabricles. comme de véritables Serpulacés, c'est-à-dire comme des Chétopodes céphalobranches, Je trouve le premier segment, porteur de branchies, complétement achète (lexistence d'un sillon transversal pourrait faire considérer ce segment comme formé par la fusion de deux). Les deux segments suivants portent chacun et de chaque côté un faisceau de soies ventral et un faisceau de soies dorsal. Les soies dorsales sont subulées (fig. 14), longues d'environ 0m, 18 et au nombre d'environ six par faisceau; les soies ventrales sont des crochets (fig. 13) bifides à l'extrémité, longs de Omm8 à 0,10, et au nombre d'environ six ou sept par faisceau. Dans les trois segments suivants, c’est-à-dire dans le dixième, le onzième et le douzième", la position des soies change. Les soies subulées, précédemment dorsales, deviennent ventrales. Quant aux crochets, ils cessent complétement, car les soies dorsales de ces trois derniers anneaux, étudiées avec un grossissement suffisant, se trouvent être de simples petites massues (fig. 12), longues seulement de 0%, 058 à 0,054, au nombre de 17 à 18 dans chaque faisceau, où elles sont disposées en rangée. MM. Frey et Leuckart, qui donnent une description très-exacte des soies de la Fabricia, observée par eux à Helgoland, remarquent déjà que dans les derniers segments les soies-crochets sont plus nombreuses et dépourvues de croc à l'extrémité, mais ils n’ont pas vu que ces soies, au lieu d’être ventrales dans ces derniers anneaux, sont dorsales. |

Chez les Sabelles, c’est dans la partie antérieure que les soies subulées sont dorsales et dans la partie postérieure qu’elles deviennent ventrales. La même chose à lieu, d’après M. Leuckart, dans le genre Pomatoceros*. Si nous appliquons cette règle aux Fabricies, nous devons en conclure que la partie antérieure est, chez elles, celle qui porte

l Je ne suis pas d'accord pour le nombre des segments avec M. Schmidt. Au contraire, je concorde entièrement avec MM. Frey et Leuckart. 2 Wiegmann’s Archiv. 1849, p. 189.

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