Etudes antiques
Voici un petit poëme dont Homère est le héros; il n’a été composé que pour encadrer
une traduction du sixième chant de V Odyssée. Quant à l’idée qui m’est venue d’entreprendre cette étude et de la compléter par la tragédie d'Ulysse, je désire exposer mes motifs, en quoi je fais exception à mes habitudes. Je suis de cet avis que c’est à l’œuvre à parler pour l’œuvre; l’auteur produit, la critique discute, le public juge, et tout est dans l’ordre. Si je romps aujourd’hui le silence, c’est que l’œuvre
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n’est pas tout à fait mienne ; je suis un peu dans le rôle d’un traducteur, et, comme tous les traducteurs, j’éprouve le besoin d’expliquer pourquoi j’ai traduit.
D’abord, j’aime infiniment Homère. Je ne m’étendrai pas sur les grandes qualités qui lui ont acquis l’admiration de tant de siècles; on les connaît assez , quelques-uns pour les avoir senties, et le plus grand nombre pour en avoir ^ entendu parler. Ce que j’aime encore en lui , c’est son style très-simple, très-familier, trèsnaïf, et qui en même temps représente les objets comme un tableau ; on croit voir tout ce qu’il décrit. Du reste, jamais oh n’a moins cherché l’effet; Homère parle tout bonnement parce qu’il a quelque chose à dire, et comme il est plein de ses idées, il ne s’inquiète pas des expressions qui s’arrangent d’ elles-mêmes, toujours justes et pittoresques. Il ignore, on igno-
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rait alors, cette fausse élégance qui proscrit le mot pr^re, et enveloppe un détail dan'? une
périphrase; il dessinait nettement les traits caractéristiques, au lieu de les effacer par des abstractions; il nommait les choses par leur nom, comme la Bible, comme tous les poëmes anciens, ne se faisant aucun scrupule d’appeler un porc un porc et une broche une broche. C’est en France que la poésie a revu et corrigé la création, et en a retranché certains ani-
maux indignes d’exister dans les vers. <
D’un autre côté, il ne lui venait pas à l’esprit d’étonner ses auditeurs par une expression étrange , ou par l’accouplement forcé de deux termes ordinairement incompatibles, ou par un contraste brusque et inattendu. Ces artifices pénibles, ces surprises, ces oppositions de couleurs tranchantes, ces accumulations d’images désordonnées, tout ce bruit et tout
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ce travail stérile sur les mots appartiennent à une littérature bien postérieure. •
Plus tard, Virgile a excellé dans l’art du style , ' qu’il a su renfermer dans de justes bornes ; il était fort, il est resté vrai. Puis les formes s’usent par l’imitation ; les images premières deviennent banales ; le désir d’être neuf conduit à l’affectation ; bientôt le tour de force commence ; on demande à la langue torturée des effets qui remplacent l’idée absente; on n’est plus assez puissant pour être naturel , on se fait extravagant de parti pris ; on arrive ainsi à l’extrême décadence, et alors il peut être bon de porter ses regards en arrière , et de se retremper dans la poésie grecque, source de toute vérité, de toute grandeur et de toute harmonie. Les uns, enclins à la mollesse, à la timidité , au respect servile des bienséances de leur époque, retrouvent la santé dans cette
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franche et vive poésie, comme ces frêles habitants des villes , qui s’en vont dans une contrée
agreste où ils respirent à pleine poitrine l’air vivifiant des • montagnes ; les autres , en présence de ce naturel et de cette simplicité, peuvent être amenés à se dire que la vigueur est là, et non pas dans l’exagération.
Homère est de la famille des génies naïfs et spontanés , comme Corneille et Sliakspeare.
Virgile appartient plus particulièrement, comme Racine , à la classe des grands écrivains, hommes de goût et d’art , chez qui la science du style n’a point étouffé le génie, mais qui se plaisent surtout à l’expression châtiée, à l’ornement du langage, habiles aussi à toucher ce point imperceptible entre le trop et le trop peu^ où l’on a dit assez pour satisfaire le lecteur et pas assez pour le lasser ; ils connaissent les bornes de sa patience, et n’épuisent jamais
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toute son attention. La muse d’Homère ne connaît pas ces habiletés; ses personnages parlent, sans souci de l’exacte mesure, et leurs discours s’écoulent amplement et placidement. J’avoue que ce bavardage poétique me charme ; la naïveté du génie qui prend ses aises, et s’abandonne avec complaisance à ses inspirations, a quelque chose d’aussi intéressant que la perfection même de l’art.
Aimer un grand poète, n’est pas. Dieu merci! une raison de le traduire, et, si je n’avais eu d’autres motifs, je me serais contenté de lire et de relire Hoirière. Si donc j’ai entrepris ce travail, c’est que j’ai compris, bien ou mal, et tâché de reproduire la manière d’Homère, autrement qu’elle n’a été comprise et reproduite par mes devanciers.
A défaut d’autre mérite, mon essai aura du moins le mérite de la nouveauté.
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PRÉFACE
Homère, je l’ai déjà dit, est très-simple, plus simple qu’aucun autre poète grec. S’il fallait, en ces choses de goût, invoquer des autorités,
en voici une dont on ne contestera pas la compétence. M. Patin, dans son b<;au travail sur les tragiques grecs, s’exprime ainsi* : « En « lisant les Sept Chefs devant Thebes, on pour- « rait croire lire l'Iliade, si le langage perpé- « tuellement figuré d’Eschyle avait plus de « ressemblance avec'ia simplicité nue d’Ho- « mère. »
Cette simplicité se retrouve, chez nous, dans la Chanson de Roland. Ce sont les mêmes mœurs primitives, le même langage naïf, le même amour des détails, et la même ^ manière de répéter une description ou un discours, sans en changer les termes. Il n’est pas *