‹ Etudes antiquesChapitre 2 sur 87 · Tome I, p · texte numérisé non relu

Tome I, p

PREFACE

besoin de supposer que l’auteur de la Chanson de Roland ait lu et imité Homère. L’analogie s’explique par l’état peu avancé des civilisations.’ L’histoire alors ne se transmet que par la tradition orale ; les événements, dont le récit passe de bouche en bouche, se poétisent et grandissent jusqu’au merveilleux ; c’est un trésor tout fait où le chanteur n’a qu’à puiser ; il répète les choses comme on les lui a contées, et, en tout pays, le peuple, ainsi que les enfants, conte à peu près de la même manière :

c’est vivant, détaillé, et plein de circonstances. Quand il n’existe encore ni rhétorique qui enseigne des méthodes, ni modèle sur lequel on veuille se régler, quand on raconte naïvement ce qu’on a entendu dire, vu et senti par soi-même, la forme, dont on n’est pas préoccupé, est presque partout semblable. On peut remarquer, en passant, au sujet de la forme.

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que moins on la cherche, mieux elle vient.

On n’est jamais plus original, que lorsqu’on est original sans le savoir.

Je reviens à Homère. A la simplicité du style répond l’ingénuité des discours. Tandis que chez les peuples très-civilisés, il est de bon goût de cacher ses premières impressions, les héros d’Homère mettent la plus grande

innocence à les laisser voir; ils expriment tout de suite le sentiment qui les frappe ; la crainte du ridicule, si puissante chez nous, est chose qu’ils ne soupçonnent pas, et leurs demandes et leurs réponses feraient sourire à chaque instant un public français. Il se mêle à cette ingénuité un ton sentencieux qui a survécu à Homère , et qu’on retrouve dans les tragiques grecs.

Lorsque Pénélope hésite à reconnaître Ulysse, son fils lui dit, peu respectueusement

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selon nos usages : O ma mère, vous avez toujours un cœur plus dur qu’une roche. — A quoi Pénélope répond, sans y entendre malice : Si c’est Ulysse, je le reconnaîtrai bien, car nous avons des moyens de reconnaissance dont nul autre na le secret.

Les prétendants, qui poursuivent Pénélope, ne sont pas des amoureux bien appris, soupirant pour les beaux yeux de la princesse ; ce sont encore moins des tyrans, comme Polyphonie , couvrant leurs violences d’un prétexte hypocrite ; ils ne disent pas que le peuple d’Ithaque a besoin d’un roi, et que Télémaque, trop jeune pour tenir les rênes de l’État, doit faire sous le nouvel époux de sa mère l’apprentissage dë l’art de régner. Il n’était point alors question de régner comme nous l’en tendons. Ulysse était le premier des principaux, une espèce de chef de clan, un guer- ^

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rier plus renommé que les autres, c’est pourquoi on le mettait à la tête des expéditions; il siégeait dans le conseil des chefs; il haranguait le peuple sur la place publique ; mais il ne commandait qu’à ses serviteurs, et ne régnait que dans ses domaines.

Aussi , les prétendants ne se disputent pas le trône; ils ne veulent épouser Pénélope que pour l’emmener, parce qu’elle a une belle dot. Leur raisonnement est fort brutal , mais point hypocrite. Si elle persiste dans ses refus, disent-ils, nous consumerons tout le bien de Télémaque. Il est vrai que, par cette conduite, elle acquerra beaucoup de gloire; mais elle ruinera son fils.

Nous voilà bien loin de la courtoisie et de

la galanterie , bien loin de mademoiselle Scu-

déry et même de Fénelon. Cette rudesse de

moeurs et de langage est partout dans IIo-

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mère. Le prince des poêles n’cst pas délical et élégant ; il est mieux que cela , il est vrai ; mais il faut avouer que cette vérité même, présentée sans voile , est de nature à effaroucher beaucoup de gens qui admirent Homère, de confiance.

Le spiritualisme moderne a créé un nouveau monde où le sentiment règne seul , à l’exclusion

de la partie animale,

Dont l’appétit grossier avx bêtes nous ravale.^

On doit être indulgent envers les Grecs, qui étaient des païens, et qui n’avaient pas eu le bonheur de passer comme nous par la chevalerie et le moyen âge. Comme ils ne rougissaient pas d’avoir un corps , ils parlaient sans façon des choses matérielles , et nous voyons qu’on mange beaucoup dans ïOdyssée et dans Vlliade. En ces temps re-

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culés, on avait faim et soif; on était très-las et très-poudreux, quand on avait longtemps marché. Aussi les bonnes gens de ce tempslà , à qui manquait le côté rêveur et mélancolique, mais qui en revanche étaient fort hospitaliers, croyaient faire plaisir aux voyageurs en leur offrant à boire et à manger ; les dames elles- mômes ordonnaient qu’on leur lavât les pieds , et ne* s’évanouissaient pas pendant l’opération. Les femmes mariées osaient parler du lit nuptial; et, je ne sais comment, cela était plus chaste que certaines pudeurs promptes à saisir d’étranges équivoques. Enfin les héros grecs avaient grand soin de leurs habits. La princesse Nausicaa va laver au fleuve les vêtements de son père; et quand Télémaque veut dormir, il s'assied sur sa couche^ quitte sa tunique et la donne à Euryclée qui, apres l'avoir pliée soigneuse-^-

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