CE QUE NOUS AVONS CONSTATÉ
Dans notre voyage au lac Mistassini, nous avons constaté que le levé de M. Low, quoique loin de répondre à toutes les exigences d'une exploration hydrographique et topographique complète, était en somme correct. Les latitudes et longitudes qu'il indique et l'idée générale qu'il donne de la grandeur du lac sont justes ; et, con'^idérant que sur les vingt jours qu'il a pu consacrer à cette exploration, il n'a pu faire, à ce qui nous fut rapporté, que six jour» complets d'ouvrage à cause des brouillards et du mauvais temps qui survinrent, nous croyons qu'il a droit à des éloges pour le rapport qu il a rédigé.
Que le lac ne soit ni mystérieux ni d'une étendue démesurée, c'est ce dont nous avons pu nous con-
vaincre suffisamment. Avec l'aide d'une bonne brise, d'une petite voile et de six rames, nous l'avons remonté d'une extrémité à l'autre en deux jours et demi, et en revenant nous mîmes deux Jours et quatre heures à faire le même trajet. Voilà à quoi se réduit la « Mer intérieure » de M. Bignell.
Quant à son caractère énigmatique, la seule étrangeté que nous y avons constatée est l'affreuse stérilité d'un pays indigne de chrétiens, et quoique ça et là l'on pût apercevoir une oasis au milieu de ce désert de lacs et de rochers, nous étions parfaitement convaincus que l'unique cause du mystère qui enveloppait cette région, provenait de ce qu'elle a toujours été dépourvue de tout ce qui peut, sous forme de vie animale (le poisson excepté) conserver la vie d'un être humain.
(Fin de la Relation de voj^age de MM. Loudon et Macdonald).
{Lettre de M. Bignell) LE MYSTÈRE DU LAC MISTASSINI A l'Éditeur du Morniny Chronide ; « Monsieur,
» Comme on prétend que le mystère touchant la grandeur véritable du Grand Lac Mistassini vient d'être résolu, je serais bien aise de profiter de votre obligeance pour dire un mot ou deux de justification personnelle sur un sujet d'intérêt public auquel, depuis nombre d'années, mon nom s'est trouvé plus ou moins mêlé et mis en évidence.
» Qu'il me soit d'abord permis de déclarer que je n'ai pas provoqué cette publicité, qui est tout à fait étrangère à mon caractère et à mes goûts. Tout ce que j'ai pu avoir à dire concernant le lac
Mistassini est renfermé dans mes rapports officiels, et il n'y a rien là qui puisse justifier les libertés qu'on s'est permises à mon endroit, et donner quelque fondement aux conclusions fantaisistes qu'ont imaginées des centaines d'écrivains à sensation de la presse américaine et canadienne, dont les noms sont inconnus, et pour lesquels je ne suis et ne devrais pas être tenu responsable.
» Je suis surpris de lire, après un calme de la tempête, dans le Montréal Star et le New-York- Herold, aussi bien que dans votre propre journal, un compte rendu détaillé du résultat d'une récente expédition d'exploration au lac Mistassini accomplie par le professeur Loudon et M. Sandfield Macdonald, de Toronto, et dans lequel on prétend que le mystère du grand lac a été définitivement résolu, et dans lequel aussi on se sert de mon nom d'une façon contre laquelle je dois protester de la manière la plus énergique.
» En résumé, on me représente conjointement avec « Adirondack » Murray (qui probablement se justifiera en temps et lieu) comme un de ceux qui ont encouragé l'idée de l'existence d'un mythe ridicule, et qui, au moyen de rapports contradictoires, ont contribué à faire naître et à répandre les histoires fabuleuses qui ont fini par faire un mystère du lac Mistassini — appelé par ironie « Mer Intérieure de Bignell » — et par faire croire « qu'au lieu d'un petit lac d'environ 100 milles de » long, il existe une vaste mer intérieure s'étendant » dans le Nord, sur les rivages de laquelle se voient » de nombreuses cavernes où l'on trouverait peut- » être les restes de l'homme préhistorique ». Et on ajoute que j'ai déclaré dans mon rapport officiel de 1885 « que le lac, au lieu d'avoir une lon- » gueur de 100 milles, devait en avoir au moins 300».
» Maintenant, Monsieur, tandis que des écrivains anonymes d'une presse étrangère, visant à produire de l'effet, peuvent jusqu'à un certain point, être excusables de donner libre cours à leur imagination et de m'imputer des choses que je n'ai jamais dites ni prétendues, il est difficile de comprendre comment des gens raisonnables et supposés intelligents, comme le professeur Loudon et M. Macdonald, ne soient pas capables de saisir la différence qui existe entre mes propres rapports et ceux que j'indique comme venant de personnes que l'on peut raisonnablement supposer en état de fournir des renseignements. Je n'ai jamais avancé comme certitude, en aucun temps ni en aucun lieu, que le lac Mistassini avait une longueur de 100, 300 ou un nombre quelconque de milles, et cela pour la bonne raison que je n'ai jamais eu occasion de m'assurer personnellement de sa longueur. Je n'ai jamais déclaré non plus « qu'il existait une vaste mer intérieure s'étendant loin dans le Nord, sur les rivages de laquelle se voyaient de nombreuses cavernes où l'on trouverait peut-être les restes de l'homme préhistorique », n'en ayant jamais entendu parler et n'en ayant pas vu d'autres que celle à laquelle font allusion les Pères Albanel et Laure, les premiers découvreurs du lac Mistassini. Enfin, je n'ai jamais revendiqué le titre absurde et ridicule de découvreur du lac Mistassini que le Herald de New- York et autres journaux américains ne se gênent pas, dans leur ignorance, de m'attribuer ; ni ai-je jamais rien dit publiquement de nature à justifier l'emploi du terme : « Mer intérieure de Bignell », et autres racontars fantaisistes de ce genre. De fait, j'ai toujours pris soin de n'exprimer aucune opinion personnelle sur la question, me bornant simple-
ment à citer quelques-uns des rapports qui semblaient avoir formé l'opinion généralement acceptée au sujet de la grandeur supposée du lac Mistassini, et que la part que j'ai prise au parti d'exploration de 1884 m'a mis en mesure de recueillir, alors et depuis, des sources offrant des garanties de bonne foi et de savoir.
» D'abord, permettez-moi, Monsieur, de vous déclarer que tout le bruit que l'on a fait concernant le lac Mistassini aurait cessé, et le mystère de ses dimensions réelles aurait été depuis longtemps éclairci, si cette expédition, queMM.Loudon et Macdonald qualifient de « malencontreuse expédition Low-Bignell », et qui se hâtent de mettre à ma charge tout le mal qu'ils en disent, sans connaître personnellement les circonstances qui ont causé son insuccès, n'avait pas été empêchée de poursuivre l'objet de sa mission et de remplir les instructions qui lui avaient en premier lieu été données, par l'intervention vexatoire et inexcusable du professeur Selwyn, directeur de la Commission géologique d'Ottawa, qui mit le comble à son injustice en me sommant de revenir sur le champ, et sans expliquer, depuis ce jour-là jusqu'à présent, les motifs de cette conduite extraordinaire et me fournir l'occasion de me justifier. En même temps, je veux qu'il soit bien compris que, dans tout ce que je vais présentement rapporter, je ne suis influencé par aucune pensée d'amertume à cause du traitement injuste dont un homme de mon âge, de mon expérience et de ma réputation depuis longtemps établie, a été l'objet en cette circonstance de la part du professeur Selwyn ; ni ai- je le désir de réfuter le rapport subséquent de son subordonné, M. Low, mon ci-devant assistant, et qui, ayant été investi du commande-
ment absolu de l'expédition, découvrit que l'assertion antérieure de M. Selwyn, à savoir, qu'il n'était pas possible que le lac Mistassini eût une longueur de plus de 100 railles, répondait exactement aux faits.
» MM. Loudon et Macdonald, qui paraissent agir par eux-mêmes, confirment, — au moins dans ses grandes lignes, — le rapport de M. Low, disant qu'en effet le Grand Mistassini n'a qu'à peu près 100 milles de long ; que son extrémité nord-est est bien à l'endroit désigné par M. Low, qu'elle est sans issue et qu'au-delà il n'existe aucune étendue d'eau de quelque importance et formant partie du grand lac.
» Je veux bien croire que ces Messieurs ont agi avec la meilleure foi du monde, et, dans l'intérêt de la science géographique, je serais heureux si leur rapport pouvait être accepté comme dérinitif.
» Je ne désire en aucune façon insinuer qu'ils se sont trompés ; mais je dois avouer que leur rapport ne résout pas et ne peut définitivement régler la question.
» Ce rapport pêche par plusieurs inexactitudes, résultant sans doute de l'inexpérience en de semblables travaux et d'un examen fait à la hâte, lesquels, naturellement, font naître des doutes sérieux quant à la justesse de ses conclusions et, par contre, enlèvent de sa valeur. Tandis que l'expérience de toute une vie consacrée à explorer les parties sauvages du pays m'a démontré combien on peut être facilement induit en erreur en pareille matière, sans un examen des plus attentifs et des plus minutieux, je trouve qu'il est extrêmement difficile de croire qu'il n'y a aucun fondement dans les rapports attribuant au lac Mistassini une pro-
longation considérable vers le Nord-Est, rapports qui me sont parvenus depuis un certain nombre d'années de sources si difîérentes, si totalement désintéressées et étrangères au débat actuel et qui s'accordent dans leurs détails d'une manière si admirable. La conformité qu'on y remarque dans la substance des textes est certainement de nature à justifier la bonne foi de leurs auteurs. Qu'on me permette, pour ma propre justification, d'en citer quelques-uns.
» Il réside actuellement, dans les Cantons de l'Est, un homme du nom de Lachance qui, il y a 25 ans, était à Mistassini où il s'occupait de chasse et de pêche, et, de fait, y menait l'existence de nos anciens coureurs des bois. Cet homme m'a fait parvenir une lettre et un croquis du grand lac fait au crayon d'après ses souvenirs, et sur lequel il indique une sortie ou passe à l'endroit que MM. Loudon et Macdonald déclarent être son extrémité Nord-Est. Sur ce croquis, il y marque, au-delà de cette issue, une grande étendue d'eau, et, dans sa lettre, ce nommé Lachance déclare que le grand lac Mistassini s'étend aussi loin du côté nord-est au-delà de cette passe qu'en deçà, du côté sud-ouest ; il ajoute que le Petit Mistassini est un peu plus long au Nord-Est que la moitié de la partie inférieure du grand lac, et que quiconque soutient que le grand lac lui-même ne s'avance pas loin au-delà de la partie supérieure du Petit Mistassini, ne connaît rien des faits.
» Ce qui ajoute de la force au témoignage de la lettre et du croquis dont je viens de parler, c'est qu'Adirondack Murray, au moment où il projetait de faire un voyage à Mistassini, en reçut une lui-même d'un de ses agents d'Ontario lui disant qu'il avait connu dans cette province quel-
qu'un, dont je ne me rappelle pas le nom, mais qui avait vécu au lac Mistassini il y a plusieurs années. « Informez M. Murray, répétait cet hom- « me, que lorsqu'il aura atteint ce qui semble être « la tête du lac, de serrer le rivage, et il découvrira « une passe qui, une fois traversée, le mettra en « présence du Grand Lac Mistassini ».
» Benjamin Napuchoir, un Indien Nascapis, qui m'avait accompagné à partir du lac Témiscamie durant l'expédition de 1884, alors que, craignant de périr de faim, nos provisions étant épuisées, nous nous dirigions en toute hâte vers la tête du Petit Mistassini, m'arrêta soudain sur la glace du lac Témiscamie, et, montrant un point un peu à l'ouest du Nord, me fit remarquer que si nous suivions cette direction, nous atteindrions le grand lac. Lui ayant demandé si ça serait la partie supérieure du lac que nous toucherions, il branla la tête de façon à nous faire comprendre que quand bien même nous suivrions la direction qu'il nous indiquait, nous serions encore loin de son extrémité nord-est. Si, de l'endroit où nous étions, nous avions suivi cette direction, nous serions arrivés au Nord-Est à environ 50 milles au-delà de la limite marquée par MM. Low et Loudon.
» Metaouasis, autre Nascapis connaissant parfaitement ce pays, où il fait la chasse, dit positivement que du moment que l'on a atteint les montagnes situées à l'extrémité apparente du lac, on trouve, sur examen attentif des lieux, une passe au-delà de laquelle le grand lac s'étend de nouveau jusqu'à un point qu'il ne pouvait préciser.
» Kapou, un Indien Nitchicoon, disait que les gens de sa tribu savaient très bien que le grand lac se prolongeait bien au-delà de la passe en question, qu'en quelques endroits il présentait une telle
largeur qu'il fallait deux jours pour le traverser sur la glace, et que, d'un côté ou de l'autre, on ne pouvait apercevoir la rive opposée.
» Ambroise Pittagan, Montagnais, connaissant aussi parfaitement les lieux, corroborait le fait de l'existence d'un passage et d'une grande étendue d'eau au-delà.
» Enfin, Pastiganabiche, Indien Mistassini, bien connu au Lac Saint-Jean, et qui, pendant quelques années, fut chargé de la garde de l'ancien poste de la Baie d'Hudson au lac Témiscamie, maintenant abandonné, et à qui pas un pouce de terrain de cette région n'est inconnu, est plus positif que les autres, et il affirme que non seulement le lac Mistassini se prolonge au-delà de l'endroit cité par MM. Lov/ et Loudon comme étant son extrémité, mais que, plus loin, sur cette seconde nappe d'eau, il se rencontre une nouvelle passe qui communique avec une troisième et vaste extension ; lui-même, ajoute- t-il, a suivi cette route en se rendant à Nitchicoon situé dans une direction nord-est à quelque 250 milles de ce que l'on considère être maintenant l'extrémité du grand lac. Suivant Pastiganabiche lui-même, il a mis deux à trois heures à traverser à la rame le passe communiquant avec la première nappe d'eau au-delà du point indiqué par MM. Low et Loudon comme l'extrémité du lac entier.
» Maintenant il est bon de se rappeler que ces divers renseignements m'ont été donnés à différents temps et dans des endroits très éloignés les uns des autres ; qu'il est impossible que les personnes qui me les ont communiqués fussent de connivence ; qu'elles étaient parfaitement désintéressées, n'ayant pas à espérer le moindre gain en déguisant les faits, à plaire à aucun supérieur, ni à
confirmer ou désapprouver les rapports de cette institution coûteuse et utile : la Commission géologique du Canada.
» Il est également oiseux de prétendre qu'il ne faille placer aucune confiance dans ce que racontent les Indiens. Mon expérience m'a appris que leur naturel franc et honnête et leurs discours ingénus sont souvent plus dignes de foi que la conduite tortueuse des blancs. Leur langue n'est pas fourchue. De plus, on ne doit pas oublier qu'ils voyagent constamment, qu'ils considèrent une bagatelle un trajet de 200 milles, et qu'ils savent s'orienter au milieu des forêts privées de sentiers d'une manière aussi infaillible que s'ils possédaient les boussoles les plus sûres.
» Est-il vraisemblable de supposer que si l'extrémité du Grand Mistassini se trouvait à l'endroit que MM. Low et Loudon indiquent, c'està-dire seulement à environ 75 milles du poste, que ces gens-là n'auraient pas depuis longtemps connu ce fait ? Je dis que cela ne se peut pas, et lorsqu'un si grand nombre d'entre eux déclarent que le lac s'étend beaucoup plus loin, c'est une preuve très forte qu'il en est ainsi. Quoi qu'il en soit, le problème de la grandeur réelle de cette étendue d'eau reste au moins une question ouverte jusqu'à ce qu'une exploration régulière, complète et scientifique ait eu lieu. D'ailleurs je suis parfaitement convaincu que si la longueur du lac Mistassini n'était que de 100 milles, les vaillants découvreurs jésuites, les Pères Albanel et Laure, dont le zèle pour la cause des découvertes était si héroïque, et les Français, qui possédaient un poste — le fort Dorval — à la décharge du Petit Mistassini, à 25 à 30 milles seulement du point que MM. Low et Loudon prétendent être l'extrémité du grand lac.
n'auraient pas ignoré le fait ou s'en seraient aisément assurés.
» MM. Loudon et Macdonald avancent une théorie tout à fait insoutenable pour expliquer le mystère de Mistassini ; cette théorie, jointe à plus d'une erreur d'appréciation, accuse une bien pauvre connaissance du caractère Indien, et démontre qu'ils sont juges peu dignes de foi dans les matières sur lesquelles ils se sont prononcés. D'après eux, la région entourant le lac Mistassini et s'étendant jusqu'à son extrémité nord-est, est d'une solitude tellement effroyable, si stérile et sauvage, si dépourvue de tout ce qui a vie animale, et a si souvent été le théâtre de mortahtés lamentables par manque de nourriture, que les Indiens, paraît-il, en ont conçu une terreur superstitieuse et n'y pénètrent guère.
>) Tout cela n'a pas le sens commun. Cette affirmation n'est pas plus apphcable à la région du lac Mistassini qu'elle ne l'est pour tout le territoire également sauvage, stérile et inhospitalier s'étendant du Saguenay au Labrador, en deçà de la ligne de faîte, qui sert encore de pays de chasse aux Nascapis et aux Montagnais, quoiqu'on ait souvent vu parmi ces Indiens, depuis nombre d'années, des cas de mortalités par suite de l'absence de tout animal ou gibier propre à prolonger leurs jours. MM. Loudon et Macdonald connaissent très peu le caractère de l'Indien et l'existence réelle qu'il mène, lorsqu'ils s'imaginent que la stérilité seule d'une région ou une grande distance à parcourir l'a jamais empêclié de pénétrer dans cette région ou de traverser cette distance pour trouver de quoi subsister, tant que ses forces et l'espérance ne l'abandonnent pas. Le compliment qu'ils font sous ce rapport de la femme Indienne
OU sauvagesse, est sans doute bien gentil et fait honneur à leur galanterie, mais il n'est pas conforme aux faits. Elle n'est pas la dernière à mourir, en pareilles circonstances, parce qu'elle est un exemple « du courage et de la force de résistance » de la femme en face des privations », mais bien pour la simple raison qu'elle demeure au logis, vivant des dernières provisions, tandis que le mari épuise en vains efforts au dehors le peu de forces qui lui restent pour renouveler le fonds alimentaire et, à la fin, se traîne, quand il le peut, jusqu'à la tente pour y mourir (1).
» La description décourageante que MM. Loudon et Macdonald font de la région de Mistassini n'offre pas plus de garantie de véracité. Je n'hésite pas à dire, par ce que j'en ai vu, qu'elle ne mérite pas la mauvaise idée qu'ils en donnent. J'admets qu'elle ne vaut pas certaines parties de la province d'Ontario, mais elle est certainement préférable au territoire beaucoup plus rapproché de ce côté-ci de la ligne de faîte, et plus avantageuse en produits forestiers, le bouleau, l'épinette blanche et rouge (tamarac) principalement. Quant à sa nulle valeur sous le rapport des minéraux, j'ai peine à croire que les opinions de MM. Loudon
(1) M. Arthur Buics, dans son ouvrage sur « Le Saguenay et la VaUce du Lac Si-Jcon, dit ce qui suit :
« Il y a des- causes nombreuses au dépérissement presque irrémédiable des Indiens du nord ; ce sont en général l'excès de faim durant l'hiver, l'excès de nourriture dans l'abondance, l'excès de fardeau dans les portages, lorsqu'ils ne se nourrissent guère que de poisson, leurs canots étant d'un poids énorme, l'excès de course à la poursuite du caribou, de l'orignal et même du loup-cervier, l'insufTisance de la nourriture, et, enfin les maladies épidémiques, telles que la petite vérole et les scrofules n.
...a Lorsque la famine attaque une famille de Montagnais, c'est l'usage parmi eux que lorsqu'il en meurt un, victime de la faim, on l'enterre sur le lieu, et les autres transportent immédiatement le camp à un autre endroit, et ainsi de suite jusqu'au dernier survivant qui, alors, s'enfonce à l'aventure dans les bo's jusqu'à ce qu'il succombe à sou tour d'inanition ». (A. G.)
et Macdonald, formées d'après un examen très hâtif et très imparfait des lieux, l'emportent sur celles émises par des autorités en géologie comme MM. Richardson et McOuat.
» Au sujet d'une autre de leur théorie établissant que le Grand et le Petit Mistassini formaient autrefois trois lacs parallèles, je dois dire qu'elle n'estp a snouveile et me paraît rationnelle. J'ai même exprimé une opinion identique en 1884 dans une lettre écrite du poste de Mistassini et adressée à M. Taché, l'assistant-comniissaire des Terres de la Couronne. Il y a toute apparence et il est probable que la rangée d'îles formant l'axe longitudinal du grand lac était anciennement une chaîne continue que, à la longue, l'action des vagues a rongée et a réduite à la succession d'îles que l'on voit maintenant ; les vieilles cartes françaises même témoignent de ce fait. Mais il est ridicule de supposer que les histoires racontées touchant la grande étendue et l'aspect mystérieux du lac Mistassini, doivent être attribuées à cette circonstance. C'est tout simplement le comble de l'absurdité de s'imaginer que quelqu'un, et un Indien moins que tout autre, commettrait l'erreur grossière de prendre la largeur de trois nappes d'eau parallèles pour leur longueur. Au reste, les ébauches que mes divers correspondants m'ont fait parvenir à différents temps, et dont j'ai encore quelques-unes en ma possession, démontrent qu'ils ne tombent pas dans une méprise aussi ridicule. Tous et chacun d'eux indiquent une passe et une prolongation du lac Mistassini au-delà du point que MM. Low, Loudon et Macdonald disent être son extrémité nord-est ; ce qui prouve que ceux-là au moins n'ont été les dupes d'aucune illusion.
» Mais voici où se présente la question impor-
tante : Comment croire à l'existence d'un deuxième lac, communiquant avec le premier au moyen d'un passage, et situé au-delà de l'endroit considéré comme la limite du Mistassini, en face du rapport de MM. Loudon et Macdonald, qui déclarent avoir remonté la baie du côté nord-est (qu'ils désignent gratuitement être la partie discutée, — le côté ouest ayant été exploré par deux fois), puis, ayant pénétré dans un courant tributaire appelé rivière Toqueco par M. Low, et l'ayant parcouru l'espace de deux heures, finalement, à quelque cinq milles dans l'intérieur des terres, ils arrivèrent en face d'une montagne de 2000 pieds de haut qu'ils gravirent, et d'où, pouvant très bien distinguer tout le pays environnant sur une étendue de 75 milles (?), ils ne purent découvrir aucune prolongation du lac Mistassini au-delà du point indiqué par M. Low comme sa limite ? D'abord, je me permettrai de remarquer ici, en passant, qu'il n'y a pas et qu'il n'y a jamais eu de partie discutée quant à l'endroit où pouvait être la prolongation du lac, si prolongation il y avait, et que l'assertion que le côté ouest du lac avait été exploré par deux fois est erronée, M. McOuat n'en ayant pas exploré plus de trois milles au-delà du débouché du grand lac connu sous le nom de la rivière Rupert.
» Mes correspondants Indiens et autres n'ont jamais fait allusion à l'existence de baies à la tête du lac, soit du côté nord-est, soit du côté nord-ouest. Ils ont toujours parlé de ce qu'ils considèrent être l'extrémité apparente du lac, ajoutant qu'à cet endroit, sur examen attentif et en longeant le rivage, on découvre une passe donnant sur un autre grand lac. Quant à moi, je ne puis dire dans laquelle de ces baies se trouve cette passe, si toutefois elle existe. Il se peut qu'elle soit
dans celle que MM. Loudon et Macdonald avouent ne pas avoir jugé à propos d'examiner autrement que sur le commet d'une montagne, à une distance de quelque cinq milles. Il est possible que cette passe se rencontre sur la baie du Nord-Est et que M. Low a entrevu une lueur de la vérité lorsqu'il désigne la rivière, par lui nommée rivière Toqueco : « la route par canots conduisant à Nitchicoon ». Il n'est pas tout à fait impossible ou invraisemblable que la passe en question puisse se trouver dans une partie de cette baie autre qu'au point qui semble marquer son extrémité et où cette rivière commence, ou qu'elle puisse se rattacher à cette rivière et ne pas avoir été remarquée, comme la chose arrive assez fréquemment, d'après l'expérience de tout explorateur, surtout dans un cas comme celuici que l'on représente comme exigeant un examen minutieux et où il est dit qu'il faut longer le rivage.
» Quand à l'assertion que si cette passe et un grand lac au-delà eussent réellement existé, ils auraient inévitablement été aperçus par des observateurs qui, placés à une hauteur de 2000 pieds, ont parcouru de l'œil le pays environnant dans un rayon qu'ils disent être de 75 milles, et d'où ils pouvaient distinguer le Grand et le Petit Mistassini, et même entrevoir à l'horizon le lac Témiscamie, tout ce que je puis dire c'est que la passe et le lac en question pouvaient exister et ne pas être visibles même de ce point de vue. J'ai déclaré dans mon. rapport de 1885 que la région située au-delà de la hgne de faîte et s'étendant jusqu'au lac Mistassini, est composée d'une succession de chaînes de montagnes parallèles, distantes les unes des autres de 4 à 5 milles et variant de 150 à 300 pieds de hauteur, les dépressions de terrain
entre ces montagnes étant souvent transformées en lacs longs et étroits. Il est fort possible et même probable que ce que MM. Loudon et Macdonald, de leur point élevé, ont pris pour un vaste et uniforme plateau, était en réalité une succession de ces chaînes de montagnes qui s'avancent du côté nord-est dans la direction de la ligne de faîte. Dans ces circonstances et de l'éminence qu'ils occupaient, ces chaînes de montagnes devaient leur apparaître tellement confondues ensemble et présenter une surface d'une telle uniformité, que les nappes d'eau qui en remplissaient les parties intermédiaires devaient être complètement au-dessous de la portée de leurs regards, et par conséquent invisibles, surtout si cette nappe d'eau ressemblait à la partie sud-ouest du Grand Mistassini qui s'étend, longue et étroite, sur une distance considérable avant de s'élargir.
» Cette remarque ne peut s'appliquer à cette portion du lac Mistassini, appelé le Petit Mistassini, ni au lac Témiscamie : le premier, parce qu'il tombait immédiatement sous leurs regards, occupant l'espace qui les séparait de la première chaîne de montagnes ; le second, parce qu'il leur apparaissait presque de niveau.
«Prenant donc en considération toutes ces circonstances possibles et probables, je suis encore porté à croire que la question des dimensions réelles du Grand Mistassini est loin, très loin, d'être résolue d'une manière satisfaisante, et que le mystère qui l'entoure, si mystère il y a, est plus profond que jamais. Il faut autre chose qu'un examen hâtif et imparfait des heux par de simples amateurs pour satisfaire la science géographique et le pubhc, en face de l'unanimité d'opinion si remarquable exprimée par tant de gens désintéressés à l'en-
contre des assertions de MM. Low, Loudon et Macdonald.
» J'ai l'honneur d'être,
» Votre respectueux serviteur,
» John Bignell, D. L. S ».
Québec, 17 septembre 1889.
Le lendemain, 18 septembre. Le Canadien publiait un entrefilet dans lequel il était dit que des colons du Lac Saint-Jean contestaient l'exactitude du rapport de MM. Loudon et Macdonald.
« On rapporte même, ajoutait ce journal, que, d'après les déclarations du guide qui escortait les explorateurs, MM. Loudon et Macdonald n'auraient point dépassé dans leur course la limite du premier poste du lac Mistassini situé non loin de son embouchure ; puis on ajoute que ce poste n'est pas assez avancé pour juger de cet endroit de l'étendue du lac ».
Trois semaines plus tard, le professeur Loudon recevait le télégramme suivant, au sujet de cet article du Canadien :
(( Roberval, Lac Si-Jean, 11 Octobre. — J'arrive de St-Maurice. Je n'ai jamais dit que nous ne nous étions pas rendus à la tête du lac Mistassini. Nous y sommes allés ».
Prosper Clairy
O jeunesse ! ô plaisirs ! jours passés comme un songe !
Du moins, ces temps heureux, l'étude les prolonge.
Elle laisse à nos cœurs cette première paix
Que les autres plaisirs ne proloagent jamais.
Celui qui dans l'étude a mis sa jouissance
Garde sa pureté, ses mœurs, son innocence.
Le miroir de sa vie est riant à ses yeux ;
Les jours ne sont pour lui que des moments heureux.
P. Lebrun
E sol est couvert de neige ; la nature est ^^ sans grâce et sans parure, le ciel chargé ^J^^ de nuages, et le soleil, dans sa course rapide, ne communique qu'une faible chaleur à l'atmosphère glacée. Bientôt, les ombres, en s'épaississant, enveloppent la terre de profondes ténèbres.
Confortablement installé dans votre fauteuil, en face d'une réjouissance flambée de cheminée, vous entendez le vent qui tantôt gémit faiblement et tantôt s'élève et gronde avec colère. La neige, emportée par la bourrasque, vient fouetter les vitres de votre chambre. Vous éprouvez une sensation de bien-être qui fait trouver du plaisir à vivre ; mais, comme vous avez l'âme bonne et des sentiments généreux, vous songez à ceux qui souffrent, à ceux qui manquent du nécessaire, aux pauvres que vous secourez. A cette pensée, votre cœur s'émeut et des accents de reconnaissance montent vers le Créateur qui vous favorise de la fortune.
Peut-être même, pour compléter votre bonheur, vous a-t-il fait part de ce trésor dont parle l'Écriture, celui d'une compagne douce et vertueuse, dont le cœur et l'intelligence sont en heureuse harmonie avec vos propres sentiments. Dans ce cas, remerciez doublement la Providence, car, si je ne me trompe, il est grand le nombre des célibataires, jeunes et vieux, qui envient votre sort.
Et cependant même pour vous un livre utile et agréable vient rompre à propos la monotonie des longues soirées d'hiver, et couronne ce bonheur intime en fournissant matière à de charmantes causeries.
Une bonne femme, une bonne cheminée et un bon livre, voilà de quoi faire le bonheur d'un homme, dit un proverbe.
Mais l'hiver ne dure pas toujours sous notre beau ciel du Canada, et, quoi qu'en disent les mauvaises langues, la neige ne manque jamais de disparaître en avril, voire même en mars, et au plus tard, à la fin de mai on n'en voit plus de trace.
Or, entre la saison du dégel et les pluies d'automne, il reste un intervalle de temps assez long pour nous permettre de jouir des charmes de l'été, et, certainement, si l'on sait choisir son heure, on attrappe bien une quinzaine de beau temps pour y prendre ses vacances.
Donc, la belle saison est venue. Vous avez laissé la ville ; vous avez fui la chaleur suffocante et l'air vicié de ses rues : vous êtes en vacance. La nature, comme ces reines des contes de fées, vient de se transformer. Elle s'est revêtue d'un parure séduisante. Un soleil éblouissant caresse la terre de ses chauds rayons ; des fleurs parfument l'atmosphère, les forêts sont pleines d'harmonie, les prés sont verdoyants, les oiseaux chantent, les
ruisseaux murmurent, et partout se manifestent la vie et l'activité de l'homme. Tous les êtres qui vous entourent font entendre un hymne de reconnaissance au Créateur. Vos yeux se reposent avec plaisir sur de riantes scènes champêtres ; vous parcourez avec ivresse, les prés, les vallons et les bois, le cours tortueux de la rivière qui vous amène, vers le déclin du jour, en face de quelque belle plage de notre majestueux Saint- Laurent, dont les eaux reflètent en mille vagues argentées les derniers feux du soleil...
N'est-ce pas, cher lecteur, que vous-même vous éprouvez dans ces occasions le besoin de communiquer vos impressions, d'échanger vos idées avec un aimable compagnon, à défaut d'une compagne encore plus aimable ? Eh bien ! parmi ses aimables compagnons, les meilleurs, les plus discrets, les plus instructifs, les plus consolants parfois, sont bien ceux qui se présentent à nous sous la forme de beaux volumes, ceux surtout dont les auteurs ont chanté les merveilles de la nature et les perfections de son auteur.
Un Romain, Pline le Jeune, était en villégiature, décrit à un de ses amis tout le plaisir qu'il éprouve dans la compagnie de ses livres chéris : « Ici, dit-il, je converse avec mes livres et avec moi-même. Quelle vie innocente et quel doux repos ! Dans la lecture je trouve ma consolation et mon bonheur. Point de joie qu'elle ne rende plus vive, point de douleur qu'elle n'adoucisse ». — « Nous trouvons dans nos livres comme autant de maîtres qu'il est permis de consulter en tout, écrivait encore un ancien philosophe, comme autant d'amis, dont la conversation, toujours utile et toujours agréable, enrichit notre esprit de mille connaissances curieuses, et qui nous apprennent
à profiter également des vertus et des vices du genre humain ».
Enfin, il vous est aussi arrivé sans doute, à vos heures de poésie — et tout liomme a les siennes — de contempler, par une nuit calme et sereine, au milieu d'une atmosphère attiédie, la voûte étoilée. Ce spectacle vous a ravi. Les cieux brillaient d'une clarté douce qui charmait vos regards et communiquait à votre âme les délices les plus pures. L'absence même de la lune pouvait prêter aux étoiles un éclat plus radieux et plus animé. Mais si votre esprit n'est pas cultivé par l'étude, vous ne soupçonnerez pas sans doute que ces milliers de flambeaux qui brillent d'un si vif éclat au-dessus de votre tête sont autant de soleils semblables au nôtre, et que leur éloignement de la terre est la seule cause qui leur prête cette petitesse apparente (1) ; vous n'aurez point idée de l'immensité du monde ni de la grandeur infinie de Dieu ; vous éprouverez sans doute ce sentiment d'admiration que le vulgaire lui-même ressent à la vue des merveilles qui frappent ses yeux, mais ces nobles et intimes jouissances de l'esprit que procurent l'étude et la connaissance des choses vous seront inconnues.
Du monde physique passons au monde moral.
Ici l'étude cesse de n'être qu'un objet d'agrément pour devenir une nécessité, tout en restant une source de consolations pour l'âge mûr et la vieillesse.
(1) Le volume du soleil est de 1,300,000 fols celui de la terre ; il est éloigné de nous de 37,000,000 de lieues ; sa lumière met 8 minutes et 13 secondes pour nous parvenir, tandis que celle de l'étoile la plus rapprochée met au-delà de sept ans à nous arriver, quoiqu'elle parcoure 75,000 lieues à la seconde.
Hélas ! nous savons que nous ne demeurons pas toujours jeunes. La jeunesse avec ses ardentes aspirations, cette saison fleurie de notre existence, passe vite. C'est l'âge d'or de la vie où les harmonies de la nature sont à l'unisson avec celles de l'âme. Douces et enivrantes illusions, pourquoi, mirage trompeur, disparaissez-vous si tôt ?
C'estsur tout à cette heureuse époque de notre vie qu'il appartient de former notre cœur à la vertu et d'affermir notre courage, d'orner notre esprit de connaissances qui aideront plus tard à notre bonheur et à notre succès dans le monde. N'oublions pas « que pour jouir de la fleur il faut semer de la graine et cultiver le bourgeon », ou, comme le dit un éloquent moraliste : « c'est quand on est jeune qu'il faut étudier la sagesse, pour la pratiquer quand on est vieux ». Si nous avons dissipé inutilement le temps de notre jeunesse, si nous n'avons pas dirigé nos pensées et nos efforts vers le bien, si nous ne nous sommes pas formés de bonne heure à des habitudes d'ordre, à l'amour du travail, nous serons alors sans force pour entreprendre le combat de la vie, et notre courage faiblira en face des déceptions et des épreuves qui nous attendent.
Un homme célèbre écrivait à son fils :
« Vous êtes arrivé à un âge où il faut prendre un parti. Si vous ne montrez pas maintenant que vous avez des principes, de la résolution, de la force d'esprit, vous ne tarderez pas à tomber dans la fainéantise, et à contracter les habitudes et le caractère d'un jeune homme inutile et désordonné ; et, si une fois vous en arrivez là, soyez sûr que ce ne sera pas une petite affaire que de vous relever. Je tiens pour certain qu'un jeune homme peut devenir à peu près tout ce qu'il lui plaira d'ê-
tre. Pour moi il en a été ainsi. La plus grande partie de mon bonheur et tous mes succès dans la vie ont été le résultat de la résolution que je pris à l'âge où vous êtes. Si vous vous déterminez sérieusement à agir en homme énergique et industrieux, soyez sûr que toute votre vie vous aurez sujet de vous réjouir d'avoir eu la sagesse de former une telle résolution et de la suivre ».
Mais même pour les forts et les vaillants, la vie a des moments difficiles, des temps d'épreuve. C'est alors qu'il faut prendre le livre d'un sage, d'un écrivain sympathique et dont l'âme élevée vous émeut. Rien de tel pour dissiper les pensées attristantes, pour calmer les douleurs et donner confiance en l'avenir. Un grand amour pour l'étude, dit Montesquieu, a toujours été ma plus grande passion ; c'est mon remède souverain contre les dégoûts de la vie, et je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé.
« Le bon livre, dit le Père Félix, est un ange de consolation. A certaines heures de la vie un livre nous apporte, même dans le silence de sa parole muette, une consolation que nous ne pourrions trouver dans le bruit d'une parole vivante. Nous pouvons l'entendre jusqu'au bout, et il peut tout nous dire, lui qui n'a pas à craindre les susceptibilités de l'amour-propre ; il n'est pas exposé à faire à un cœur délicat ces blessures qui n'ont pas de nom, et que l'on fait quelquefois à ceux que l'on aime, même en voulant les consoler ».
Augustin Thierry, mort en 1856, s'est acquis une grande réputation par ses « Récits des Temps Mérovingiens » et son « Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands ». Sa vie entière est une grande et éloquente leçon non seulement pour les gens de lettres, mais pour chacun de nous
en particulier. II se livra à l'étude de l'histoire avec une ardeur et une constance extraordinaires, au point que sa vue et sa santé même en souffrirent beaucoup. Cependant il trouva dans l'étude, comme il l'avoue lui-même, sa récompense la plus douce. Qu'on en juge par les paroles suivantes que l'on trouve à la conclusion de son histoire littéraire ; c'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de l'étude : « Si, comme je me plais à le croire, l'intérêt de la science est compté au nombre des grands intérêts nationaux, j'ai donné à mon pays ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exemple, je l'espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il servît à combattre l'espèce d'affaissement moral qui est la maladie de la génération nouvelle ; qu'il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi, qui ne savent où prendre et vont cherchant partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement... Il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la science ».
Pour mieux apprécier les bienfaits de la lecture, écoutez ce qu'en disait encore l'homme le plus littéraire de l'antiquité, Cicéron : « C'est dans la lecture, s'écrie-t-il, que je trouve un délassement pour mon esprit ; c'est elle qui repose mon oreille fatiguée du tumulte du forum et des cris de la foule. Pour moi, je le confesse, j'aime l'étude et la lecture ; que ceux-là en rougissent qui ne tirent aucun fruit de leur travail et ne peuvent rendre aucun service à leurs amis. Mais qui me blâmera de donner à l'étude des lettres le temps que d'autres
donnent aux fêtes, aux divertissements, au plaisir et au repos, aux festins et aux jeux de hasard ? Par ces études et ces lectures, je cultive mon talent, et ce talent n'a jamais manqué à mes amis.
« Après tout, ajoute l'orateur, dussiez-vous oublier tout le reste et n'eussiez-vous en vue que le plaisir, la lecture en est encore le plus noble et le plus doux. Les autres plaisirs ne sont ni de tous les temps, ni de tous les âges, ni de tous les lieux ; mais la lecture est l'aliment de la jeunesse et le charme de la vieillesse : elle embellit la prospérité, et, dans l'adversité, elle est un refuge. Les livres sont pleins d'attraits pour l'intérieur de nos maisons et au dehors ils ne sont à charge ; ils passent la nuit avec nous ; ils nous suivent à la campagne et nous voyageons ensemble ».
Je n'ai jamais lu l'éloge qu'en fait Pétrarque sans me sentir pénétré d'enthousiasme.
« On me croit solitaire à Vaucluse, dit-il, parce qu'on ignore mes ressources. On m'y croit sans amis ; j'en ai pourtant, et gens de tous pays, de tous les siècles, distingués à la guerre, dans la magistrature et dans les lettres, aisés à vivre, toujours à mes ordres. Je les fais venir quand je veux ; je les renvoie de même ; ils n'ont jamais d'humeur et répondent à toutes mes questions.
» Les uns font passer en revue devant moi tous les événements des siècles passés ; d'autres me dévoilent les secrets de la nature ; ceux-ci m'apprennent à bien vivre et à bien mourir ; ceux-là chassent l'ennui par la gaieté, et m'amusent de leurs saillies. Il y en a qui disposent mon âme à tout souffrir et ne rien désirer et me font connaître à moi-même : en un mot ils m'ouvrent la porte de tous les arts et de toutes les sciences ; je les trouve dans tous mes besoins.
» Pour prix de si grands services, ils ne me demandent qu'une chambre bien fermée, dans un coin de ma petite maison où ils sont à l'abri de leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs dont le silence leur convient mieux que le tumulte des cités ».
Voyons maintenant ce que l'on peut étudier, et quels sont les livres qu'on peut lire avec profit.
S'il faut une nourriture saine pour entretenir la santé du corps, il n'est pas moins nécessaire de fournir à l'intelligence un aliment pur, sans quoi elle perd ses plus nobles prérogatives et quelquefois finit par s'avilir. Le souci de notre propre dignité doit être un motif assez puissant pour nous mettre en garde contre les productions des mauvais auteurs.
Veut-on savoir si un livre est bon et peut être lu avec avantage, consultons l'impression que l'auteur fait sur nous. Si la lecture de tel et tel livre produit en nous des sentiments nobles et élevés, si elle éveille dans l'âme une douce émotion qui fait que nous désirons devenir meilleur, on peut être convaincu que l'ouvrage est moralement bon.
Mais encore, que faut-il étudier ?
Il y a d'abord une science qui s'impose à tous, dans ce siècle où les doctrines subversives, les appétits matériels et une indifférence des plus inconcevables aveuglent tant d'hommes ; cette science, c'est celle de la Religion. Toutes les sciences profanes d'ailleurs ont leur point de rencontre avec la Rehgion, et il est souvent essentiel de bien connaître celle-ci pour bien comprendre les autres. Notre premier devoir, que dis-je, notre suprême intérêt, est de nous éclairer sur un sujet aussi im-
portant, d'où dépend toute notre conduite ; car, enfin, ce qu'il importe avant tout de savoir, c'est pourquoi nous avons reçu l'existence et ce que doit être notre destinée future. Si nous n'avons pas porté notre attention la plus constante vers cet objet, nous aurons certainement manqué le but de la vie, aurions-nous réussi dans tout le reste.
A l'époque où nous vivons, plus qu'à toute autre peut-être, il est indispensable que le jeune homme instruit, destiné à vivre dans le monde, connaisse à fond sa religion, s'il veut conserver sa foi et être en état de la défendre avec honneur, quand cela devient nécessaire. C'est ce qu'ont fait d'ailleurs dans le passé, et ce que font encore de nos jours nombre d'hommes distingués qui, soit pour affermir leur foi, soit simplement dans le but d'étendre leurs connaissances, s'adonnent à des sujets d'études qui sont la base et le fondement du Christianisme.
Au reste, a-t-on dit, étudier sa religion avec les grands esprits qui ont traité de ce sujet, tels que Pascal, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, et d'autres encore, avec la sainte Écriture surtout, c'est s'ouvrir les plus grands horizons ; c'est appliquer sa pensée aux questions les plus belles et les plus hautes.
Après l'étude de la Rehgion, on doit d'abord donner son attention aux sciences qui se rapportent directement à la profession qu'on a embrassée. Celui qui est chargé de l'administration des affaires de l'État et de veiller au bien-être de la nation, étudiera, entre autres choses, l'économie politique. Le financier, le négociant, l'industriel, l'ouvrier même, liront avec fruit des ouvrages spéciaux ayant trait aux choses de leur état.
D'ailleurs, nous vivons dans un temps où il faut que chacun sache et apprenne quelque chose, ne serait-ce que pour le plaisir de la conversation et de l'échange des idées. Mais, on ne peut trop s'en convaincre, ce qui est particulièrement important pour le jeune homme de nos jours, c'est de se rappeler qu'il se créera une carrière d'autant plus honorable qu'il sera plus instruit et mieux renseigné.
Dans notre pays, comme ailleurs, malheureusement, un trop grand nombre, en quittant le collège, répètent, avec un soupir d'une évidente satisfaction, que leurs études sont finies, et la plupart du temps ils s'en tiennent là ; on dirait qu'ils éprouvent pour tout travail ultérieur une répugnance insurmontable. Beaucoup d'entre eux pourtant pourraient bien répéter avec Charles Nodier : « Quand je sortis du collège, dit-il, j'avais heureusement appris ce qu'on y apprend rarement, j'avais appris que je ne savais rien ».
Chez les jeunes gens qui mettent ainsi de côté tout travail intellectuel, une fois leurs classes terminées, ils perdent le fruit de leurs premières études, leurs facultés mentales s'alourdissent, le caractère s'abaisse, et sur la fin de leur vie ils se voient devancés, et de beaucoup, par les courageux, les vaillants, qui ont continué à agrandir le cercle de leurs connaissances par de fortes études.
Les professeurs, en nous initiant aux différentes branches des connaissances humaines, nous ont servi de guides, nous ont indiqué la marche à suivre; mais là ne doivent pas se borner nos efforts. Aussi le célèbre chancelier d'Aguesseau écrivait à son fils, qui venait de terminer son cours : « Ne croyez pas avoir tout fait, parce que vous avez fini heu-
reusement le cours de vos premières études ; un plus grand travail doit succéder, une plus longue carrière s'ouvre devant vous. Tout ce que vous avez fait jusqu'à présent n'est encore qu'un degré ou une préparation pour vous élever à des études d'un ordre supérieur ».
Pour le jeune homme qui a quelques loisirs, pour celui surtout qui a eu l'avantage de suivre un cours classique, le seul propre à former une intelligence complète et bien ordonnée, les études littéraires sont bien celles qui offrent le plus d'attraits. Ce n'est pas pendant le temps que durent nos premières études que nous pouvons en saisir la portée, en apprécier la valeur, en goûter les vraies et profondes beautés ; il faut pour cela la raison et le développement intellectuel de l'âge mûr (1).
Par la littérature, on entend généralement la poésie, l'éloquence, la philosophie et l'histoire.
Les Grecs et les Latins, qui forment l'époque de la littérature ancienne, ont excellé dans ces divers genres. La littérature moderne s'est inspirée de leurs chefs-d'œuvre. « Pour sentir, pour goûter nos chefs-d'œuvre, écrivait M. Guisot, il faut avoir appris de bonne heure à sentir, à goûter les chefs-d'œuvre antiques, qui leur ont servi
(1) Au sujet de la tradition classique, M. Amédée Margerie, traitant de V Éducation scientifique et de V Éducation littéraire, dit que « Les études qui commencent à douze ans et se terminent à dix-huit ans ont pour but, non de faire des ingénieurs ou de faire des orateurs, mais de faire des hommes ; non de donner un état aux jeunes gens, mais de former leur jugement, ci'élever leur esprit à ce niveau auquel les classes éclairées d'une nation doivent toujours se tenir sous peine d'abdiquer, enfin d'aider l'éducation morale à former leur caractère. C'est à ce grand objet qu'il les faut approprier, laissant aux écoles professionnelles le soin de tourner leurs facultés vers une carrière spéciale après qu'elles auront reçu du collège ce développement large et libéral qui fait l'homme bien élevé ».
de modèles. Toutes les fois qu'un public étranger à la connaissance de l'antiquité a envahi le monde littéraire, la littérature nationale s'est corrompue ».
Pour acquérir toutefois une connaissance de l'ensemble des monuments de la pensée humaine, on lira aussi les grands maîtres de la littérature moderne. La littérature moderne offre un vaste champ de lectures variées et des plus attachantes.
« Le docteur Blair, après avoir remarqué qu'à certaines époques de l'histoire, la nature semble avoir fait un effort extraordinaire pour produire à la fois les plus beaux génies en tous genres, ajoute : « On distingue surtout trois de ces siècles heu- » reux : le premier est le plus beau siècle de la » Grèce, qui commença vers le temps de la guerre » du Péloponèse et s'étendit jusqu'au règne d'Alex- » andre-le-Grand. Dans cette période (avant la- » quelle Homère et Hésiode avaient déjà paru) » brillèrent Hérodote, Thucydide, Xénophon, So- » crate, Platon, Aristote, Théophraste, Démosthè- » ne, Eschine, Lysias, Isocrate, Pindare, Eschyle, » Euripide, Sophocle, Aristophane, Ménandre, Ana- » créon, Théocrite », — auxquels il faut ajouter Ésope, Lucien, Plutarque, et plus tard les grands noms de saint Jean-Chrysostome, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, etc. — « Le second » de ces siècles est celui de Rome, compris sous » les règnes de Jules César et d'Auguste : il nous » offre Catulle, Lucrèce, Térence, Virgile, Properce, » Horace, César, Cicéron, Tite-Live, Phèdre, Sal- » luste, Varron », — auxquels il faut ajouter Cornélius Népos, Sénèque, Juvénal, Phne et Tacite. — « Le troisième enfin est le siècle de Louis XIV, » pendant lequel fleurirent en France Descartes, » Corneille, Racine, Mohère, Boileau, La Fontaine, » J.-B. Rousseau, Bossuet, Fénelon, Fleury, Bour-
» daloue, Massillon, Pascal, Malebranche, La Bruyè- » re, Madame de Sévigné »...
)) Les hommes de génie qui ont illustré ces siècles, ont eu des facultés éminentes : une noble et riche imagination, une vive et délicate sensibilité, mais gouvernés par une haute et puissante raison ; et c'est pour cela qu'ils ont eu du génie ; et c'est là ce qui a donné à leurs œuvres cette beauté de forme qui en fait les éternels modèles de l'art d'écrire, et marqué les littératures classiques de ces grands caractères qu'on ne peut leur disputer (1) ».
Ce sont bien là les auteurs qu'il faut lire et relire, si l'on veut vraiment se former un bon goût en littérature, un jugement juste et élever son esprit à la contemplation la plus parfaite du beau et du vrai.
Il est également constant que la lecture assidue de ces grands écrivains dégoûte des lectures malsaines ; en effet, tout ce que le cœur de l'homme peut ressentir de plus noble, de plus pur et de plus élevé est renfermé dans les œuvres de ces incomparables génies, et un de leurs plus beaux privilèges est d'élever l'âme au-dessus des lieux communs et des vulgarités ordinaires de la vie. La meilleure règle à suivre est de lire, en fait de science, en général les livres les plus nouveaux ; en littérature, les plus anciens.
Les littératures étrangères sont encore une source féconde de lectures instructives et de plaisirs pour l'esprit.
Si, des peuples modernes, la France est celui qui a produit le plus grand nombre d'hommes illustres dans les différentes branches du savoir humain, les autres peuples ont aussi de grands noms à présenter à notre admiration, et, chacune