j Mgr Dupanloup, De la haute Éducation intellectuelle
de ces littératures étant l'expression du caractère et des mœurs du peuple qu'elle représente, forme un cadre d'études variées des plus instructives.
Mais, comme il faut avant tout être de son temps, il est nécessaire de connaître la littérature contemporaine et le mouvement intellectuel de notre époque, si féconde en productions de tous genres et en inventions extraordinaires.
Avec notre siècle, l'esprit humain pénètre dans des horizons nouveaux, le domaine scientifique s'élargit et plusieurs sciences nouvelles voient le jour. La littérature légère se multiplie sous toutes les formes. On ne veut plus se contenter des sentiers battus ; une révolution s'opère dans la littérature proprement dite, et Victor Hugo devient chef de l'école romantique.
Saluons d'abord, parmi les célébrités du dixneuvième siècle, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, Madame de Staël, de Maistre, Louis Veuillot, Thiers, Michelet, Aug. Thierry, Lacordaire, Ravignan, Montalembert, Ozanam, Sainte-Beuve, Jules Janin, P. L. Courier, de Bonald, Guizot, Villemain, Pontmartin, Ampère, Marmier, Rameau, Octave Feuillet, Mérimée, Charles Nodier, Auguste Nicolas, Jules Verne, Paul Féval, et d'autres encore, sans compter les excellents auteurs de notre pays : les Garneau, les de Gaspé, les Casgrain, les Ferland, les Routhier, les Suite, les David, les Chauveau, les Fréchette, les Faucher de Saint-Maurice, les Gagnon (Ernest), les Lemoine, les Buies, les Roy, les Marmette, les Legendre, les DeCelles, les LeMay, les Chapman, les Dionne, etc.
Mais à côté de ces bons auteurs, parmi les
œuvres desquels il est même bon de faire un choix, il existe une foule de gens qui, peu soucieux de la •considération qu'ils se doivent à eux-mêmes et aux autres, font de la littérature un métier, dont la plume ne respecte ni la religion, ni les mœurs, pas même les convenances sociales, et dont le mauvais goût littéraire, chez quelques-uns d'entre eux, le dispute à la crudité des expressions et à un réalisme révoltant. « Ce n'est point assez, dit un écrivain et critique contemporain, de dépeindre les situations les plus scabreuses et les plus répugnantes de la vie, les auteurs, même les plus éminents, jugent nécessaire d'employer des idées et des expressions qu'aucun d'eux ne répéterait sans s'en excuser dans l'intimité la plus absolue, afm de s'attirer les regards du public (1) «.
Je sais fort bien toutes les raisons que l'on donne, tous les prétextes que l'on allègue pour excuser, justifier même ce genre de littérature ; mais il n'en est pas moins vrai que ces écrivains ne semblent pas connaître ou qu'ils méprisent la saine conception de l'esthétique, et on ne lit pas plus impunément leurs ouvrages qu'on ne fréquente sans danger la société des hommes dénués de prin-
(1) Le même auteur, parlant des coryphées du naturalisme. français et de ce qui constitue le thème habituel de leurs romans, ajoute: «Apres avoir fait plusieurs remarques sur ce sujet, je suis arrivé à me convaincre d'une triste vérité ; c'est que, derrière les fameuses théories qu'ils ont inventées pour mieux défendre leurs excès, ils dissimulent une préoccupation sordide, et que cette effronterie provient non d'un système absurde, mais d'une préméditation commerciale. En somme, il est certain que les livres où abondent les descriptions l)rutales et les discours obscènes se vendent beaucoup mieux que ceux où la décence est respectée 1). Il qualifie cette prédilection de l'école naturaliste française de traiter, presque exclusivcmeat, un sujet qui est un outrage au sens moral, de « manie singulière, manie que, par bonheur, ajoute-t-il, les auteurs des différents pays ont évité jusqu'à cette heure ».
Revue Britannique, Paris, t. VI, 1893, A. P. Valdès, Psychologie Littéraire, — Critique.
cipes et de vertu. Le témcignage des faits et Texpérience de la vie ne prouvent que trop que la lecture de pareils livres, outre la perte de temps qu'elle entraîne, produit toujours un effet dangereux, quelquefois déplorable, sur le cœur et l'esprit ; elle égare aussi le jugement, l'humanité y étant souvent représentée sous de fausses couleurs, d'après des types étranges, exceptionnels ou monstrueux, ou encore simplement et purement comme la dernière manifestation du développement animal, sans aucun des éléments spirituels propres à l'homme. Un poète du paganisme disait que « ce sont les mauvais discours et les mauvais livres qui corrompent les bonnes mœurs ». Ces paroles sont aussi vraies aujourd'hui qu'elles l'étaient alors, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.
Il ne serait pas juste cependant de proscrire tous les romans indistinctement. 11 y en a de bien pensés et de bien écrits, où l'honnêteté et la vertu sont scrupuleusement respectées, et dont la lecture laisse en nous une salutaire influence. 11 faut même de temps à autre délasser notre esprit par une lecture récréative ; l'esprit ne peut être toujours tendu par des études absorbantes ; il faut quelques lectures d'agrément pour éviter la lassitude. Aussi les auteurs attrayants ne manquent pas à celui qui veut en même temps se récréer et s'instruire.
Outre les romans proprement dits, on peut ranger, comme lecture récréative, les livres d'histoire, les biographies des grands hommes, les récits de voyages, les descriptions ou tableaux de mœurs des différents peuples, etc.
Mais on ne saurait trop le répéter, la vie est si
courte, nous avons tant de choses à apprendre, les sciences ont tant de secrets à nous livrer et nous avons si peu d'heures à consacrer à l'étude, qu'il est vraiment fâcheux pour un jeune homme soucieux de son avenir,- quelque carrière qu'il ait embrassée, de perdre un temps si précieux en des lectures de pur agrément ou en amusements frivoles.
A nous surtout, jeunes gens de ce pays, sur le courage et le patriotisme de qui notre nationalité, dont l'avenir doit nous être si cher, fonde de si belles espérances, quelle est l'étude qui requiert davantage notre attention, celle qui convient le plus à notre état de société ? Une voix autrement autorisée que la mienne va nous l'apprendre, celle d'un publiciste distingué, d'un éminent Canadien : feu M. Etienne Parent.
Dans une conférence qu'il donnait devant l'Institut Canadien de Montréal, en 1846, après avoir déploré le malheur de voir la jeunesse instruite de ce pays embrasser, en bien trop grand nombre les professions libérales, ce qui devient une cause de faiblesse et d'épuisement pour le maintien de notre nationalité, de préférence aux carrières de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, qui seraient pour nous les éléments de la puissance et de l'influence sociale au milieu des races rivales où nous vivons, il appuie longuement sur la nécessité d'étudier l'économie pohtique, c'est-à-dire cette science qui traite du bien-être des peuples, de la formation, de la répartition et de la consommation des richesses, qui embrasse la législation toute entière de la finance et du commerce, science enfin de progrès par excellence.
« Une pareille matière, à mon humble avis, dit-il,
vaudrait bien les romans et nouvelles, plus ou nioins frivoles, que nous débitent à la brasse certains journaux du pays. Il faut à une population comme la nôtre des lectures utiles et instructives. Et comme le Journal périodique est devenu le livre du peuple, la seule voie à peu près par laquelle il puisse s'éclairer sur ses intérêts matériels, n'est-il pas déplorable de voir nos journaux se remplir de morceaux de littérature légère, pâture apprêtée pour les esprits oisifs et blasés d'une civilisation rendue à son terme ? Quel profit peut retirer, des œuvres des feuilletonistes européens, une population comme la nôtre, qui a des forêts à défricher, des champs à améliorer, des fabriques de toutes sortes à établir, des améliorations de tout genre à accomplir ; une population, en un mot, dont la mission est de faire de sa part d'héritage sur le continent américain, ce que les Anglais et les Français ont fait de l'Angleterre et de la France, et ce que nos voisins font si bien sur ce continent d'Amérique ? Avouez-le, messieurs les journalistes, ce ne sera pas avec le menu fretin du feuilletonisme européen, que vous nous aiderez à accomplir ce grand œuvre de civihsation. Bien au contraire, ces productions prestigieuses, toutes pétillantes d'esprit, écrites dans un style étudié, ornées de tous les charmes de l'imagination, ne feront que nous envirer, et nous arrêter sur la route, semblables aux sirènes de la fable dont la voix enchanteresse paralysait le voyageur imprudent qui s'approchait de leur retraite.
» Quel est le jeune Canadien qui, en prenant pour le lire un des romans du jour, puisse, la main sur la conscience, se dire qu'il ne saurait employer son temps plus utilement pour lui-même et pour son pays ?
» Si j'avais un jeune ami studieux, doué de talents convenables, plein d'ardeur et de ces nobles aspirations qui portent aux grandes choses, qui eût la volonté et les moyens de se dévouer au bonheur de ses compatriotes dans la carrière politique, tout en travaillant à sa propre gloire et à son avantage particulier, je crois que, s'il me demandait mon avis sur ce qu'il devrait étudier de préférence et avant tout, je lui dirais : Étudiez l'économie politique. Car je pense qu'après avoir réfléchi sur la position et les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons, chacun sera d'avis qu'un homme qui veut faire sa marque en ce pays, a besoin d'un grand fonds de connaissances en économie politique.
» Au reste, ajoute-t-il, quel que soit le sort que nous réserve l'avenir, sachons nous en rendre dignes, s'il doit être bon ; et s'il doit être mauvais, faisons en sorte de ne pas l'avoir mérité : tel est le devoir de chaque génération, de chaque individu. Et ce devoir nous le remplirons en entretenant dans nos cœurs le feu sacré d'une noble émulation, qui nous fera nous maintenir en tout et dans tous les temps au niveau des populations qui nous environnent ».
Rappelons-nous souvent le sage conseil, la patriotique supplication de ce grand et dévoué citoyen qui a eu tant à cœur l'avenir de ses compatriotes.
Outre l'économie politique, dont l'étude est indispensable à tous ceux qui s'occupent de l'administration des affaires publiques, s'ils veulent se mettre en état de rendre des services efficaces à leur pays, il y a encore d'autres sciences dont la possession contribuerait à assurer à notre nationahté l'influence et l'honneur dont elle doit jouir. Chacun là-dessus doit mesurer sa tâche suivant ses aptitu-
des, ses goûts particuliers et les circonstances où il se trouve placé ; quelques efforts, une tentative sérieuse dans cette voie, nous feront bientôt connaître ce dont nous sommes capables, nous révéleront la « vocation de notre esprit ». Quelle douce satisfaction pour tout cœur susceptible de nobles sentiments de pouvoir se rendre le témoignage qu'il contribue, dans la mesure de ses forces, à la gloire et au progrès bien entendu de sa patrie !
Naturellement, je suis un de ceux qui ont foi dans le maintien de notre race comme nation distincte, et je ne crains pas de dire que l'avenir est à nous, à condition toutefois que nous soyons courageux au travail, remplis de cet esprit d'union et de dévouement sans lequel on n'édifie rien de noble ni de durable, et que nous conservions enfin, pardessus tout et en toutes circonstances, le respect de notre religion et de notre langue. Le mérite d'un peuple n'est en définitive que le mérite des individus qui le composent.
Un gouverneur anglais de cette colonie, lord Dufferin, exprimait un jour l'espoir que le peuple canadien-français remplirait en Amérique le même rôle que la France a joué en Europe. Faisons en sorte que cet espoir se réalise ; mais, pour cela, on ne saurait trop le répéter, il faut de l'énergie, du dévouement et l'amour du travail.