LA VOLONTÉ
Une volonté inflexible surmonte tout et l'emporte même sur le temps. Chateaubriand
Il est certain qu'un homme peut faire à peu près ce qu'il veut, s'il a de l'énergie et de la volonté. Avoir fermement résolu d'exécuter une chose, c'est en assurer l'accomphssement, ou peu s'en faut : c'est la moitié de la réussite. La volonté constante, ferme et bien dirigée est la plus grande force de la nature ; c'est tellement le cas qu'il suffit à certains malades de vouloir se bien porter pour se porter bien. Un des fils de Charles IX, roi de Suède, se trouvait un jour en présence d'un travail difficile : « Il le fera, il le fera », s'écrie le roi, en lui posant la main sur la tête, tellement il croyait en la puissance de la volonté.
Vouloir, dans bien des cas, c'est pouvoir.
A la fin du siècle dernier, le parlement anglais
ayant proposé une récompense de 20,000 livres sterling à celui qui inventerait une montre à équation (marquant à la fois le temps vrai et le temps moyen) pour la solution des longitudes, le célèbre Harrisson, qui n'était alors qu'un jeune garçon charpentier perdu au fond d'une province, entendant parler de la chose, se dit à lui-même : « Je veux gagner ce prix ». Il quitta à l'instant la scie et le rabot, se rendit à Londres, se fit ouvrier horloger, travailla quarante ans, et gagna le prix. — Il avait voulu.
On raconte le fait suivant d'un ouvrier charpentier. Il eut un jour à raboter certain siège de magistrat, et il s'acquitta de cette tâche avec un tel soin, qu'on lui en demanda la cause : « C'est, dit-il, pour trouver ce siège plus commode quand je viendrai m'y asseoir », et l'histoire ajoute, qu'en effet ce charpentier finit par se distinguer au point d'être appelé à s'asseoir sur ce siège comme magistrat.
Un homme remarquable par sa vertu disait souvent que « tout dans notre vie dépend de nousmêmes, et que telle est la force de notre volonté, jointe à la grâce divine, que tout ce que nous voulons fermement et sérieusement devenir, nous le devenons ; nul ne désirant avec ardeur être humble, patient ou libéral, qui ne finisse par devenir tout cela ». Mais il faut, pour arriver à ce résultat, une volonté énergique, constante, qui se traduise en actions sans se laisser détourner du but que l'on s'était proposé d'atteindre. Les vagues désirs, les aspirations non définies, ne sont propres qu'à nous faire perdre un temps précieux. La clef du succès dans les diverses entreprises de la vie est la fermeté de propos et la volonté de travailler avec énergie et persévérance à surmonter les difficultés ; cela
sert mieux à un homme que l'éminence des talents. « Sire, disait un jour quelqu'un à Napoléon, les Alpes ne permettent pas le passage les troupes ». — « Il n'y aura plus d'Alpes », répondit le grand empereur, et de suite il ordonna la construction d'une route à travers les montagnes.
Le bon emploi du temps, le travail sérieux, soutenu par une volonté énergique, voilà les moyens qu'il faut prendre pour se perfectionner soi-même, pour compléter son éducation. Sans doute que, pour la plupart d'entre nous, il n'y a que la veillée que nous puissions consacrer à cette éducation de soi-même ; mais les heures employées de cette façon seront aussi utiles que les heures employées au travail de la journée nous sont profitables.
Ce n'est pas que je prétende que nous allons tous devenir des hommes marquants, des littérateurs ou des savants distingués ; toujours la grande majorité des hommes aura à vaquer aux occupations les plus prosaïques de la vie. Mais chercher par le travail et l'étude à acquérir de la sagesse, à enrichir son esprit, à se former le caractère, c'est travailler à son propre bonheur ; impossible de mieux placer son temps et sa peine.
D'ailleurs il en est de l'étude comme de toute autre entreprise : c'est le premier pas qui coûte. Cette amélioration de soi-même peut s'accomplir au miheu des occupations de la vie active, partout et toujours, dans le plus humble des villages comme au sein des plus grandes villes. Sans doute il y aura des difïicultés à surmonter, surtout dans les commencements ; l'étude pourra d'abord nous paraître aride ; mais la contrainte que nous nous imposerons ne tardera pas à se changer en une douce habitude, qui nous entraînera et deviendra même une nécessité. Ce n'est, du reste, a-t-on dit avec
raison, qu'au sein des difficultés et des chagrins de toutes sortes que les plus grandes pensées, les plus grandes découvertes ont pris naissance et grandi ; et ce n'est qu'à grand'peine qu'elles ont fini par triompher.
Il peut arriver que la culture de notre intelligence ne conduise pas toujours à la fortune ; mais il n'en est pas moins vrai que l'habitude des lectures choisies sera toujours la source du plus grand plaisir et du plus profitable avancement. L'esprit finira par y goûter un charme réel. La pensée, en pénétrant dans de nouveaux horizons, acquerra de l'activité et de la force. Nous serons plus en état d'être utiles à nous-même, à la société et à notre pays. Nous deviendrons meilleurs, plus généreux, plus sympathiques envers nos semblables. L'enthousiasme, cet enivrement de l'âme, comme dit Madame de Staël, nous gagnera bientôt, et exercera sur toute notre conduite l'influence la plus heureuse. Porté sous sa généreuse impulsion, le cœur conservera sa première fraîcheur ; l'âme s'élèvera au-dessus des sentiments vulgaires et des calculs étroits de l'égoïsme, et goûtera davantage le plaisir du dévouement. De cette éducation naîtront un idéal plus élevé de tout ce qui fait le bonheur et la jouissance de la vie, un plus grand respect de soi-même et des autres, des idées d'ordre et de justice pour tout le monde, enfin, cette noblesse de caractère qui doit présider à toutes nos pensées et nos actions, et qui est le couronnement et la gloire de la vie.
Jette aux vents du soir ton hymne triste et doux, ô ma cloche natale !... Sonne les morts, ces chers absents qu'on oublie à mesure que le temps s'éloigne. Conduis nos pas dans les jardins des sépulcres, et rappelle-nous qu'il y a là des amis qui reposent jusqu'au réveil des tombeaux.
'l vous est sans doute arrivé plus d'une fois, comme à moi, de visiter les cimetières, soit pour faire une prière sur la tombe de ceux que nous avons aimés, soit pour laisser notre âme se pénétrer de graves et salutaires pensées.
Il est bon de songer de temps à autre à ceux qui nous ont précédés dans cette république des morts, et à la place que nous y occuperons un jour nous-mêmes.
Un sage de l'antiquité avait voulu que les tombeaux fussent déposés au centre même de la patrie, afin que leur présence inspirât aux vivants la modération et la vertu : la modération dans les plaisirs laquelle conduit à une heureuse vieillesse, et la pratique de la vertu qui nous assure le bonheur dans l'autre vie.
Souvent, ci-bas, nos sens sont abusés par des attraits trompeurs. Des ombres vaines et passagères fascinent notre imagination. L'âme, impatiente, avide de jouissances, prend des fantômes pour des réalités. Les richesses, les honneurs nous éblouissent, et les plaisirs se présentent à nous sous l'aspect le plus séduisant. Que d'efforts, parfois,
pour transmettre notre nom à la postérité, sans songer que :
« Chaque pas vers la gloire est un pas vers la mort » !
Un quart d'heure de réflexion dans un cimetière est bien propre à rectifier notre jugement sur les choses de la vie.
Ici le riche gît à côté du pauvre, le puissant et rhomme de renom à côté du faible et de l'inconnu. Les monuments pompeux que j'aperçois sur les tombes des premiers ne servent qu'à me faire sentir davantage le néant des grandeurs humaines. Ils ne peuvent rien pour le bonheur de ceux qu'ils recouvrent, et la solitude qui les entoure n'en est pas moins profonde. Le pauvre, dont la tombe n'a pour ornement qu'une simple croix de bois, ne dort pas pour cela d'un someil moins paisible. C'est que, une fois couchés là, nous sommes tous vraiment égaux, et le seul bien qui nous reste ayant une valeur réelle, ce sont les œuvres d'une vie vertueuse.
'. , C'est ainsi que, l'esprit occupé de hautes pensées, je parcourais lentement diverses allées d'un cimetière, foulant peut-être dans un coin ignoré les cendres d'un inconnu dont la foule pauvreté comprima de bonne heure les élans de l'enthousiasme et d'un heureux génie, passant, un peu plus loin, devant la tombe d'un pauvre, qui aurait pu donner à sa patrie l'exemple du désintéressement et de nobles actions, s'il avait été favorisé de la fortune comme tel ou tel, dont l'existence stérile s'est écoulée dans un stupide égoïsme.
^^^ Cependant le jour finissait. Le soleil venait de disparaître à l'horizon ; un bandeau rougeâtre colorait à peine les sommets des Laurentides. Déjà je n'entendais plus au loin que de vagues échos.
Puis un silence profond succéda aux mille bruits de la nature. Le ciel était pur, l'air calme et serein. Des ombres futigives, enveloppant les objets d'une demi-obscurité, annonçaient l'approche de la nuit.
Continuant ma marche solitaire et guidé par la voix de l'amitié, j'arrivai, l'âme toute triste, à un endroit du cimetière où la terre, fraîchement remuée, indiquait qu'on y avait récemment déposé un cercueil. Ce cercueil contenait la dépouille mortelle d'une jeune personne chérie de sa famille, et vivement regrettée de tous ceux qui l'avaient connue.
11 y avait quatre jours qu'elle dormait là son dernier sommeil, ou plutôt qu'elle subissait cet intervalle de repos qui doit précéder le jour de la résurrection : car dans la terre nous déposons les corps, mais non l'espérance.
Qu'elle est consolante cette croyance du christianisme qui nous apprend que nos corps seront un jour réunis à nos âmes immortelles : Qu'il est doux de savoir que nous reverrons un jour ceux que nous pleurons ici-bas, après que nous aurons nous-mêmes subi l'épreuve de la mort ! Cette croyance ne serait-elle qu'une illusion, que nous devrions encore bénir la Providence de l'avoir inspirée aux hommes. Mais non, pour nous, chrétiens, cet espoir, qui fait tant de bien à l'âme, n'admet aucun doute, et nous savons bien qu'il se transformera un jour en réalité.
Cette certitude de notre immortalité, que la raison d'ailleurs nous démontre, tempère les amertumes de la vie et enlève à la mort une partie de ses horreurs.
C'est cette pensée seule qui pouvait désormais adoucir l'existence de ceux que cette jeune personne
laissait derrière elle, au foyer, où son départ avait créé un vide immense.
En peu d'années, années de deuil continuel, l'impitoyable mort, frappant à coups redoublés, n'épargnait ni l'aïeule, ni la mère, et, devançant le cours de la nature, faisait plusieurs autres victimes au sein de cette famille affligée. Elle-même enfin allait bientôt rejoindre dans un monde plus heureux ceux qui l'y avaient précédée. Elle n'était encore qu'à cet âge de la vie où l'imagination nous peint l'avenir sous les plus riantes couleurs ; mais elle n'avait pas hésité à se sacrifier aux circonstances nouvelles créées par tant d'épreuves, en remplaçant, auprès des survivants, sa mère dont elle avait tout le dévouement et la tendresse d'âme.
Souvent, depuis le jour où elle la perdit, on l'entendait répéter : « Mon existence est désormais toute tracée ; mes devoirs, mes joies sont ici, au foyer ; je dois encourager et réjouir mon père de ma présence et l'aider dans la surveillance et les soins à donner à ceux qui débutent dans la vie ». Et elle s'acquittait de tous ces emplois sans ostentation, mais avec un courage admirable. Elle ne repoussa jamais non plus la main qui se tendait vers elle, et plus d'un pauvre bénit aujourd'hui sa mémoire.
Enfin, elle se sentait heureuse du bonheur de tous ceux qu'embrassait son amitié, et trouvait toujours, à l'occasion, une bonne parole d'encouragement.
Qu'elle jouisse donc là-haut de la récompense promise à la persévérance dans le bien, et que ses vertus nous servent d'exemple dans les circonstances difficiles de la vie !
Que la terre où elle repose à côté des siens soit une terre deux fois sainte ! Que l'orme majes-
tueux qui ombrage leurs tombes les protège de l'orage et des ardeurs du soleil ! Que son ombre y entretienne une fraîcheur toujours nouvelle ! Que le zéphyr qui agite parfois son épais feuillage, y produise toujours ce murmure qui s'harmonise si bien avec les regrets de nos âmes ! Cette douce et plaintive mélodie doit plaire aux morts.
Et, sans doute, ô mon Dieu, qu'il y a parmi vos anges quelques-uns de ces esprits célestes qui savent compatir à nos misères et à nos peines, et qui visitent quelquefois les cimetières. Permettez que leurs regards attendris s'arrêtent davantage sur les tombes des êtres qui nous sont chers, et qu'ils déposent à vos pieds les prières que nous faisons en leur faveur.
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