VALEUR DU TEMPS
Le bonheur de la vie est dans l'emploi du temps.
Saint-Lambert
On ne peut attacher trop d'importance à la valeur du temps. Aucune richesse, aucun pouvoir ne peut nous rendre le temps perdu. Tous les regrets, tous les remords même qu'éprouvent plus tard ceux qui ont follement dissipé le temps de leur jeunesse, n'y peuvent rien. Tout est inutile, le temps, une fois perdu, est perdu pour toujours ; tant pis pour celui qui ne réfléchit pas, qui n'en apprécie pas la valeur. Le temps, c'est le roc sur lequel reposent tous nos succès dans la vie, c'est notre propriété, notre bien le plus précieux qui, laissé sans culture, ne produira rien, mais sera fertile en bons résultats pour celui qui saura en tirer parti.
Ces hommes éminents qui ont légué leur nom à la postérité, nous les admirons. En effet, il n'est pas de gloire plus grande que celle de se survivre dans l'estime et la mémoire des hommes soit par ses vertus, soit par les écrits qu'on laisse ou par
le souvenir de découvertes utiles à rhumanité. Eh bien ! n'oublions pas que plusieurs, un grand nombre même de ces hommes devenus illustres, ne possédaient aucune faculté extraordinaire ; il n'y a pas plus de mérite à cela que d'hériter d'une grande fortune ; seulement ils se distinguèrent par leur persistance au travail, une volonté énergique à surmonter les obstacles, et par l'emploi judicieux de toutes les heures de la journée. Essayons de les imiter, et nous serons nous-mêmes étonnés du résultat obtenu,
« Ni la joie, s'écrie mélancoliquement le grand poète Longfellow, ni la tristesse ne sont notre destinée. Notre but est d'agir pour que chaque lendemain nous trouve plus avancé que la veille. Toutes les vies des grands hommes nous font voir que nous pouvons rendre notre vie sublime, et en partant laisser derrière nous dans le sable du temps l'empreinte de nos pas ».
« La vie serait encore assez longue et suffisante pour mener à fin les plus grandes entreprises, disait un philosophe romain, si nous savions en employer tous les instants ».
Bufïon regardait le temps comme un trésor illimité qui, une fois perdu, ne peut se recouvrer. Dans sa jeunesse, il ne passait pas pour quelqu'un qui promettait, mais ce fut au bon emploi du temps qu'il dut ses immenses travaux.
Le plus grand naturaliste du siècle, Cuvier, était si avare du temps, qu'il avait contracté l'habitude de prendre des notes dans le creux de sa main gauche ; il avoue lui-même que ce qui l'effrayait le plus dans tout le règne animal, c'était la nombreuse famille des Oisifs.
Alexis de Tocqueville, qui publia l'ouvrage si remarquable : La Démocratie en Amérique, ne dut
son avancement qu'à lui-même. La moindre perte de temps lui était importune. Le mauvais jour pour lui était le jour perdu ou mal employé. C'est lui-même qui a dit : « Ce monde appartient à l'énergie... Il n'y a jamais d'époque dans la vie où l'on puisse se reposer. Je compare l'homme en ce monde à un voyageur qui marche sans cesse vers une région de plus en plus froide, et qui est obligé de se remuer davantage à mesure qu'il va plus loin ».
Stephenson, l'inventeur de la locomotive, était ouvrier-mécanicien au début de sa carrière. A vingt ans il apprit à lire, puis étudia l'arithmétique et la géométrie pendant les instants de repos que lui laissait son service de nuit ; et les quelques heures de loisir qu'il passait à la maison, il les employait à étudier la mécanique. Il compte aujourd'hui parmi les bienfaiteurs de l'humanité, et il est devenu une des gloires les plus pures de notre siècle. Dernièrement encore, je lisais sa vie, et jamais œuvre d'imagination ne m'a plus ému.
On ne se figure pas à quels résultats on peut arriver en utilisant tous ses instants de loisir. Le chancelier d'Aguesseau écrivit tout un gros volume pendant les quelques minutes qui s'écoulaient chaque jour entre le moment où l'on annonçait que le dîner était servi et celui où l'on se mettait à table. Madame de Genlis composa de même plusieurs de ses charmants ouvrages en attendant chaque jour la princesse à qui elle donnait des leçons.
Un certain Stone est devenu un mathématicien distingué tout en travaillant à la journée comme jardinier. Le duc d'Arg^de lui demandait un jour comment, lui, pauvre jardinier, était parvenu à une telle supériorité dans les sciences. « On n'a
besoin que de savoir les vingt-quatre lettres de l'alphabet... et de vouloir, pour apprendre le reste », fut sa réponse. Qui n'a pas entendu répéter, dans le monde des affaires surtout, cette fameuse maxime que le temps c'est de l'argent ; mais, ajoute un auteur fort estimable, c'est bien plus que cela en vérité, car si l'on sait en faire un bon usage, c'est la culture, l'amélioration de soi-même, la formation du caractère. Une heure que l'on abandonne chaque jour à l'indolence, ou à des riens pires que l'indolence, ferait en quelques années, si elle était consacrée au perfectionnement de soimême, un sage d'un ignorant, et, employée à de bonnes œuvres, féconderait la vie d'un homme et ferait de son trépas une moisson d'actes méritoires.