‹ Études archéologiques et variétésChapitre 5 sur 45 · SPÉCIMEN DES HIEROGLYPHES DE L AMERIQUE CENTRALE · texte numérisé non relu

SPÉCIMEN DES HIEROGLYPHES DE L AMERIQUE CENTRALE

religieuses ou expiatoires. Ils inventèrent les bissextiles, au moyen desquelles on ajoutait tous les quatre ans un sixième jour à ces jours fatals

pour régulariser l'année. Ce calendrier fut plus tard adopté par les Aztecs.

Ils possédaient une écriture qui, d'idéographique" et de symbolique à l'origine, avait fini par devenir purement phonétique.

De grands marchés publics se tenaient à certaines époques de l'année à Tula et Cholula, où figuraient les produits les plus divers.

Enfin, Ixtlilxochitl avoue lui-même qu'il n'exprime qu'une minime partie de tout ce qu'il sait sur ce peuple extraordinaire, de crainte que l'on se refuse à le croire.

Les Toltecs régnèrent comme nation distincte l'espace d'environ quatre cents ans. Vers le milieu du onzième siècle survint une suite de calamités de toutes sortes qui mirent fin à leur domination : pluies diluviennes, inondations et tempêtes, sécheresses, gelées terribles, famines et pestes, guerres religieuses et civiles, puis, finalement, l'invasion de TAnahuac par les Chichimèques; de même origine que les Toltecs, mais rudes et grossiers, qui habitaient les régions montagneuses du nord du Mexique.

Ixtlilxochitl, qui place cet événement en l'an 1008, dit qu'après sa défaite, la plus grande partie de la nation vaincue se mit en marche par la côte sud et la côte nord pour aller civihser le Téhuantépec le le Guatemala d'un côté, le Goatzacoalco, le Tabasco et le Campèche, le Yucatan de l'autre.

M. Désiré Charnay, dans ses explorations archéologiques à travers ces différents pays, y a également reconnu la trace de l'immigration et de l'établissement des Toltecs.

La mère patrie ne fut pas toutefois complètement abandonnée ; de petits groupes de Toltecs continuèrent à occuper quelques centres du pays où.

perpétuant les anciennes traditions, y exercèrent une heureuse influence. Ainsi, on raconte que seize cents d'entre eux s'étant groupés à Culhuacan et s'étant mêlés aux familles princières Chichimèques, y formèrent la souche de la grande famille des rois de Tezcuco. Vers 1231 l'ancienne splendeur de Tula semblait renaître dans la petite cour toltèque de Culhuacan. Le roi Achitometl, s'inspirant du patriotisme de ses ancêtres, provoqua la renaissance des arts et des sciences, qui étaient tombés dans un profond oubli, et il réussit à faire de son royaume un centre éclairé, une école dont les connaissances adoucirent la barbarie native des Chichimèques, et préparèrent cette renaissance de civilisation que les Espagnols trouvèrent plus tard en pleine floraison chez les Aztecs de Mexico(l).

(1) Les Aztecs, les derniers venus de ces nombreuses immigrations qui, du Nord, envaliirent l'Amérique centrale, pénétrèrent au Mexique entre le 13^ et le 14^ siècle, et fondèrent, vers 1325 la ville de Tenotchitlan, maintenant appelée Mexico.

N admet volontiers que les Scandinaves ont connu l'Amérique au X^ siècle ; mais il n'y a plus cette même unanimité d'opinions du moment qu'il s'agit de déterminer la partie de l'Amérique qu'ils visitèrent. Il est même singulier de constater les hypothèses que quelques auteurs ont exprimées sur ce sujet. Les uns veulent que Terre-Neuve soit le Vinland des Scandinaves ; d'autres le placent quelque part dans les régions arctiques. Un nommé Weise, dans un ouvrage publié en 1884, veut qu'on retrouve le Vinland au Groenland. Le sénateur Power, de la Nouvelle-Ecosse, dans une conférence faite en janvier 1887 devant la Société Littéraire et Historique d'Halifax, le locahse, lui, sur la partie nord de la côte du Labrador. Il semble que le nom seul de Vinland, Vinland la bonne, (le pays du vin et de la vigne), aurait dû prémunir ces auteurs contre des opinions aussi peu vraisemblables. On dirait que certaines gens se plaisent à viser à l'originaMté, ou plutôt à l'excentricité, en traitant à des points de vue étranges des questions du plus haut intérêt pour l'humanité. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, on a prétendu que le siège de la ville de Troie n'était qu'une fiction. Il n'a fallu rien moins que les patientes recherches d'un savant archéologue, monsieur le docteur Schleiman, pour établir à la satisfaction de tous que les chants

d'Homère reposaient sur un fait réel. N'a-t-on pas osé dire aussi qu'il était douteux qu'Homère lui-même eût vécu, et qu'il était possible que ses œuvres immortelles eussent été composées par plusieurs personnes !

BAS-RELIEF d'uN TEMPLE A PALENQUÉ (CHIAPAS)

Quant au Vinland, il est heureux que les données climatériques, géographiques et autres, contenues dans les sagas, quoique brèves, soient cependant

assez précises pour nous permettre de suivre la trace des Scandinaves en Amérique.

Il est surabondamment établi que les Scandinaves s'arrêtèrent dans un endroit où la vigne croissait d'elle-même, au point que les explorateurs, charmés de cette découverte, appelèrent ce pays Vinland (pays de la vigne). Or la vigne croît spontanément au Rhode-Island, ce qu'affirment plusieurs rapports, et en particulier un rapport fourni à la Société des Antiquaires du Nord par la Société Historique du Rhode-Island. Des explorateurs modernes ont même donné à une île des environs le nom significatif de Martha's Yineyard, la vigne y croissant encore en grande quantité (in great profusion).

Enfin, Adam de Brème, qui vivait au XI<^ siècle, cite dans son Historia Ecdesiasiica cette particularité qui a porté les Scandinaves à donner au nouveau pays découvert le nom de Vinland, Il tenait ce fait de Sveinn Estridson, roi du Danemark et neveu de Canut le Grand.

Les sagas disent aussi que le froment ou le blé sauvage croissait dans ce pays. C'est ce qu'ont encore constaté les Européens qui se sont établis dans cette même contrée quelques siècles plus tard. Adam de Brème parle aussi dans son histoire des « blés non semés » qui se voyaient au pays découvert par les Scandinaves.

Est-il rationnel maintenant de supposer que le Vinland des Scandinaves pouvait être Terre-Neuve ou quelque plage du Labrador ? Je ne sache pas que l'île de Terre-Neuve produise du raisin à l'état sauvage, mais bien sûr qu'on n'en a jamais trouvé et qu'on en chercherait en vain sur toute la côte du Labrador (1).

(1) Le climat de l'Amérique du Nord ne semble pas avoir varié

La saga, racontant le voyage de Leif, dit qu'après avoir atteint une île près de laquelle une péninsule s'avançait à l'est et au nord — position exacte de l'île de Nantuckett vis-à-vis du cap Cod — s'engagea dans un détroit « où il y avait beaucoup de bas-fonds au temps de la marée », Ces bas-fonds existent encore, et le passage est redouté par les marins, qui préfèrent doubler l'île plutôt que de s'y engager.

Thorfmn et ses compagnons, cherchant la contrée découverte par Leif et appelée par lui Vinland, arrivèrent en vue d'un cap qu'ils nommèrent

d'une manière sensible depuis un certain nombre de siècles, La plupart des géologues et des historiens sont d'opinion qu'il n'est pas survenu de changements notables de climats depuis les temps historiques.

f La surface terrestre, dit M. Beudant, est parvenue sans doute depuis longtemps à un état de chaleur à peu près stationnaire, qui n'a point varié depuis les temps historiques, et qui ne peut plus diminuer dans le cours d'un immense espace de temps que de Vgo de degré, seule influence que la chaleur centrale puisse ajouter à l'action solaire, suivant les calculs de Fournier .>.

t Dans tous les cas, dit M. Reclus, les modifications subies par les climats pendant la période historique n'ont encore qu'une faible importance ; mais celles qui se sont opérées durant les âges géologiques récents ont suffi pour déplacer les faunes, les flores et les races sur d'immenses étendues ».

Cependant la température d'un lieu peut varier suivant certains phénomènes locaux, tels que l'inégalité des terrains, la course des chaînes de montagnes, qui modifient la direction des vents. Il faut aussi ajouter l'état de la surface d'une contrée, selon qu'elle est dénudée ou couverte de végétation. Ainsi le déboisement a eu pour efîct de diminuer la rigueur excessive de nos hivers, de- même que les chaleurs extrêmes des étés, comme il a aussi pour effet d'activer les courants atmosphériques. Les glaces des régions polaires qui viennent, en plus ou moins grandes quantités, séjourner le printemps dans le Golfe, n'expliquentelles pas un peu aussi cette différence de température qui se fait sentir entre la partie supérieure et la partie inférieure de notre province, et le refroidissement plus qu'ordinaire de nos côtes en certaines années ?

Il n'y a aucun doute toutefois que la température du Groenland, région si rapprochée du pôle, s'est abaissée d'une manière sensible depuis l'époque de sa découverte par les Islandais. Il ne faut pas croire cependant qu'à cette même date le Groenland jouissait d'une température fort enviable, et que son appellation, qui signifie Terre verte, lui fi^t donnée à cause de la grande dou-

Kialarnes, (cap de la quille). On n'a qu'à jeter les yeux sur une carte pour constater qu'en efîet le cap Cod ressemble à une faucille ou quille d'un navire, surtout de l'espèce dont se servaient les Scandinaves. Le nom qu'il lui donnèrent lui convient donc parfaitement. Kialarnes est composé, dit M. Rafn, de Kiolr, quille, et de nés, cap.

Après avoir contourné le cap Cod, ils « virent des déserts sans traces, des dunes et de longs et étroits rivages qu'ils appellèrent Furdusirandir ». Le géologue Hitchcock (1) décrit ainsi ce cap :

ceur de son climat et du fait que le sol aurait produit une végétation luxuriante. Au contraire, lorsque Erick le Kouge aborda au Groenland ea 982, il vit, ajoute la saga, «un véritable amas de rochers, entremêlés d'énormes blocs de glaces, image de l'hiver et du chaos d ; mais, Erick, qui avait ses vues, et qui, évidemment, était un diplomate, donna à ce pays le nom de Groenland parce que, dit-il, « si cette terre porte un beau nom, les hommes se décideront plus facilement à l'habiter ». Aussi, dès la même année, trente-cinq navires islandais mettaient à la voile pour le Groenland. Toutefois, les côtes orientales, comme les côtes occidentales, se trouvaient dans des conditions climatériques meilleures qu'aujourd'hui ; mais l'accroissement lent et continu du glacier rend le climat de plus en plus rigoureux, la contrée de moins en moins habitable. Aujourd'hui la région orientale entière ne présente qu'un vaste plateau de glace qui recouvre montagnes, vallées, lits de fleuves, et nous dérobe jusqu'à la forme primitive de cette contrée. La côte occidentale elle-même, suivant ce qu'a constaté le naturaliste danois M. Pingel, a subi depuis quatre siècles un affaissement graduel.

Les troncs d'arbres couchés ou debout, les souches fossiles, les feuilles conservées par la pénétration des substances calcaires ou ferrugineuses, etc., que l'on rencontre au milieu des plus durs cantons du nord, datent d'uiic époque très reculée, peut-être de celle dont parle M. Reclus un pou plus haut.

11 importe de remarquer que la destruction de l'ancienne colonie du Groenland qui, vers 1349, comptait deux villes, une cathédrale, quinze églises, trois ou quatre couvents et trois cents villages, est due plutôt aux invasions des Esquimaux au commencement du XVe siècle et à l'abandon de la colonie par la mère-patrie, qu'à une transformation subite du climat. Aujourd'hui encore le climat du Groenland permet au Danemark d'y entretenir des établissements qui s'étendent, sur la côte occidentale, jusque par 73° de lat. N. En 1863, ces établissements comptaient une population de 9,800 habitants, dont 3,000 Danois, le reste étant des indigènes.

(1) Report on the geology of Massachusetts.

« En traversant les déserts du Cap, j'ai remarqué un singulier effet de mirage ou de déception. A Orléans, par exemple, il me semblait que nous montions par un angle de trois ou quatre degrés, et je ne fus convaincu de mon erreur que lorsqu'on me retournant, je remarquai qu'une pareille ascension apparaissait sur la route que nous venions de passer. Je n'essayerai point d'expliquer cette illusion d'optique ; j'observerai seulement que c'est un phénomène du même genre que celui qui a frappé M. de Humboldt dans les pampas du Venezuela. « Autour de nous, dit-il, toutes les plaines semblaient monter vers le ciel «.

Thorfmn « pénétra ensuite dans une baie qu'il nomma Straumfiord (baie des courants) ». On croit la reconnaître dans Buzzard's Bay située au sudouest de la péninsule de Barnstable où le Gulf Stream produit de grands courants précisément à l'endroit où cette péninsule le barre quand il vient du sud.

Il descendit ensuite dans une île « où l'on voyait une immense quantité d'eiders, à tel point qu'il était impossible de faire un pas sans en briser les œufs ». Les descriptions modernes du Massachusetts nous apprennent qu'une foule d'eiders et de canards sauvages se voient encore dans cette île. L'une d'elles, située au sud-est de la péninsule de Barnstable, porte encore le nom de Egg Island (île aux Œufs).

Le pays que les explorateurs trouvèrent jouissait d'un climat si doux qu'ils laissèrent paître en liberté le bétail, et, durant l'hiver, « il n'y eut point de gelée, et le gazon flétrit à peine ». Un auteur moderne, décrivant cette même contrée, dit que « la température en est si douce que la végétation souffre rarement du froid ou de la sèche-

resse ». On l'appelle le paradis de l'Amérique, parce qu'il l'emporte sur les autres lieux par sa situation, son sol et son climat. Quelle différence entre ce climat et celui de Terre-Neuve, du Labrador ou d'une contrée encore plus septentrionale !

Parmi les bois précieux que Thorfinn remarqua au Vinland se trouvait le mausiir ou l'érable bouclée, qui pousse encore dans les forêts de ces régions. Ce bois avait une grande valeur pour la confection des meubles de luxe. Or la saga mentionne que Thorfmn s'étant rendu en Norvège pour y vendre les objets qu'il rapportait du Vinland, vendit un morceau de ce bois précieux à un allemand de Brème, une demi-livre d'or (1).

Les annales islandaises contiennent aussi une indication astronomique qu'il est important de constater. Leif remarqua, durant l'hiver qu'il passa au Vinland, que les jours étaient d'une longueur plus égale qu'au Groenland et en Islande, et que le plus court commençait à sept heures et finissait à quatre heures et demie (2). Cette observation, suivant les calculs de MM. Rafn et Magnussen, deux profonds érudits et les meilleurs commentateurs des antiquités Scandinaves, place Leifsbudir à l'endroit de la baie Mount Hop, appelée par lui Hopsvatn (Lac de Hop).

Quant aux indigènes rencontrés par les Scandinaves et qu'ils nommèrent Skrellings, lesquels leur ont causé par la suite, paraît-il, tant de misères, on les a considérés comme des Esquimaux, d'après la description des sagas. Cette circonstance a fait croire à quelques-uns que le Vinland devait se trouver dans une région beaucoup plus au nord

(1) Particula de Groenlandis, p. 74. Rafn, Découverte de l'Amérique au X* siècle.

(2) Snorre Sturlesons, Particula de Groenlandis, p. 32.

que ne le sont le Rhode-Island et le Massachusetts, les Esquimaux étant aujourd'hui un peuple essentiellement boréal.

Cette objection, qui paraît d'abord assez spécieuse, n'en est pas une en réahté. La plupart des auteurs inclinent à croire qu'à cette époque reculée, les Esquimaux parcouraient un territoire beaucoup plus étendu que de nos jours (1). Ce fait n'a rien d'impossible pour qui connaît les mœurs et les habitudes de déplacement des aborigènes de l'Amérique du Nord. Erick le Rouge et ses compagnons n'ont pas rencontré de races indigènes au Groenland, et ce n'est que vers le XIV^ siècle qu'on y mentionne pour la première fois la présence des Esquimaux (2).

A la rigueur, la description contenue dans|^les sagas et appliquée aux Esquimaux peut être prise dans un sens plus étendu et désigner les tribus indiennes en général. C'est ainsi que sir J. W. Dawson, après avoir admis que la race esquimaude pouvait autrefois parcourir une plus grande partie de pays, ajoute « qu'il n'est pas, cependant, invrai-

(1) Gafïarel, Rapports sur l' Amérique.

Gravier, Découverte de V Amérique par les Normands au X^ siècle.

<r On croit, dit M. O. Reclus {La terre à vol d'oiseau, p. 619), que les Esquimaux demeuraient jadis dans les pays devenus depuis Acadie, Canada, Nouvelle-Angleterre, et qu'ils en furent chassés par les Iroquois et les Algonquins ».

€ Des ustensiles leur ayant appartenu, retrouvés dans le Massachusetts, donnent lieu de croire qu'à une certaine époque ils se sont étendus beaucoup plus loin que la région qu'ils occupent actuellement. On dit même qu'au X* siècle, ils disputaient encore ce territoire aux Algonquins ». (De l'Origine des Indiens du Nouveau-Monde, par P. Darby de Thiersant.)

I Tous les ethnographes sont d'accord sur ce point que les Esquimaux s'étendaient, à une époque récente, beaucoup plus au sud, jusqu'en Terreneuve, peut-être même plus bas encore, jusque dans le Massachusetts, et ils ont été repousses dans les contrées glacées et peu enviables des régions polaires par la race plus énergique des Peaux-Rouges ». {Les Races Sauvages, par Alphonse-Bertillon, p. 306.)

(2) Tlie American Cyclopedia. vol. VIII, p. 235.

LE VÎNLAND 81

semblable que les Scandinaves aient pu aussi regarder les Indiens comme des Skrellings ». Ce mot a probablement été pour eux un terme générique servant à désigner toutes les tribus indigènes de l'Amérique du Nord, tout comme nous-mêmes appliquons parfois le mot Indiens à tous les aborigènes de l'Amérique.

Cette circonstance de la présence des Esquimaux au Vinland ne comporte donc pas un caractère tel qu'il faille rechercher l'ancienne colonie des Scandinaves ailleurs que sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Au reste, les annales islandaises, malgré les doutes légitimes qu'on peut entretenir touchant certains détails, prouvent d'une manière évidente et propre à justifier l'opinion, généralement reçue, que cette ancienne colonie des peuples du Nord se trouvait dans les États actuels du Rhode-Island et du Massachusetts, et nous croyons que les descriptions qu'elles fournissent ne peuvent s'appliquer à d'autres localités (1).

Les causes qui ont amené l'abandon de l'Amérique ont vraisemblablement été diverses.

La pauvreté des colons et le manque de ressources que l'état alors peu développé de l'industrie mettait à leur disposition, furent sans doute des obstacles sérieux qui empêchèrent ces colonies scandi-

(1) La ville de J^oston possède aujourd'hui la statue d'Erickson. Le aévoilement solennel du monument eut lieu en 1887. Le docteur Edward Everett Haie présidait, et le professeur Horsford fit dans un éloquent discours l'exquisse historique du célèbre découvreur. La procession, quittant Faneuil Hall, se rendit à l'emplacement de la statue pour y rencontrer le gouverneur de l'État, le maire de la ville et les invités. La statue avait été donnée à la ville par M. Oliver Peabody, et acceptée par le maire et le gouverneur. A cette occasion le Herald de Boston contenait la réflexion suivante : « La ville de Boston a aujourd'hui, par la pompe et la solennité d'une démonstration publique, témoigné avec bonheur et d'une façon irrévocable d'une vérité que la tradition, plus encore que l'aveugle préjugé, avait contribué à tenir dans i'ombre x.

naves de prospérer. Peu secondées par la mèrepatrie, elles ne purent jamais devenir assez fortes pour résister aux incessantes attaques des indigènes^ qui contribuèrent beaucoup à leur décadence.

D'ailleurs, vers cette époque, les peuples du Nord tournèrent vers d'autres contrées leur activité remuante. L'empire d'Orient s'écroulait et les empereurs bysantins payaient fort cher les services des étrangers, et surtout des Northmans ou Scandinaves, qui étaient aussi bons soldats que hardis navigateurs.

Mais la plus grande cause de ruine de toutes les colonies Scandinaves d'outre-mer est due à l'administration même de la Norvège. Marguerite de Valdemar, reine de Norvège, vers le milieu du XlVe siècle, crut bien faire en réservant à la Couronne le monopole du commerce, et en défendant à tout navire d'aborder sans permission à ses possessions ultra-océaniques. On iie comprenait pas alors qu'il était de l'intérêt des colonies, aussi bien que des métropoles, de laisser le commerce libre. En gênant ainsi la nature elle-même, on paralysait le bon vouloir et l'esprit d'entreprise de la nation et des colonies. Les résultats de cette mesure furent funestes à la marine Scandinave, qui se vit bientôt supplantée par celle des villes hanséatiques, dans ces mers dont elle avait été maîtresse, du IX® au XV^ siècles.

Dans les premiers temps de la colonie française au Canada, on a vu les effets que produisait ce monopole du commerce ; nous avons eu aussi ces sociétés privilégiées qui enrichissaient quelques particuliers, mais causaient un tort considérable au commerce et à l'établissement de la colonie. « Une compagnie, dit M. Cantu dans sa célèbre Histoire Universelle, a des intérêts diamétralement opposés

à ceux de la colonie, et comme elle peut lui dicter des lois et lui imposer des conditions, il en résulte qu'elle cherche à la ruiner à son bénéfice ; c'est ce qui se manifesta partout où le commerce fut le privilège d'une société ». Aussi, cette restriction du commerce imposée par la reine Marguerite, fut le coup mortel qui ruina ces colonies ; et, quand survint la grande peste noire, qui fit tant de ravages de 1347 à 1351, et qui s'étendit jusqu'au Groenland et le dépeupla presque en entier, ces colonies, du moins celles du Groenland et du Vinland, cessèrent bientôt tout rapport avec l'Europe. Or, comme la colonie du Vinland, peu populeuse et entourée d'ennemis, tirait ses ressources et ses colons de l'Islande et du Groenland, il est aisé de comprendre qu'elle disparut rapidement, et, avec elle, le souvenir de cette lointaine contrée.

caractère: et authenticité des annales islandaises

ES manuscrits originaux traitant des voyages des Scandinaves dans l'Amérique du Nord, furent publiés pour la première fois en 1837, à Copenhague, en langue danoise et en latin. Ces relations, appelées sagas, furent écrites et conservées en Islande, point de départ des expéditions au Groenland et en Amérique. C'est dans cette précieuse collection qu'il faut chercher la trace la plus authentique de l'histoire des anciens peuples du Nord.

La race Scandinave était une race guerrière et aventureuse, et c'était une douce jouissance pour ces hommes d'autrefois de raconter et d'entendre raconter les exploits des héros et les faits mémorables de leur histoire. Aussi, quand un bâtiment arrivait en Islande, si complètement séparée du reste de l'Europe, les Islandais, avides de nouvelles, se pressaient autour des voyageurs et écoutaient avec ravissement le récit de leurs voyages. Ils apprenaient ainsi les événements qui se passaient en Suède, au Danemark et en Norvège, de même que les voyages accomplis dans les contrées situées à l'ouest de leur île. Ces récits, répétés le soir à la veillée, se conservèrent vivace» dans la mémoire du peuple jusque vers le XII« siècle,

alors qu'on s'occupa de les consigner par écrit.

La saga est donc un récit basé sur une tradition orale, ayant une forme précise, déterminée par le récit oral, et conservé aussi par écrit. Le style en est simple, clair, précis et la saga elle-même ne contient que des faits. « L'auteur, dit M. Marmier, qui en a fait sur les lieux une étude particulière, raconte sans s'émouvoir et sans se permettre une seule disgression. Les actions héroïques s'enchaînent l'une à l'autre, les faits les plus étranges se succèdent, et il continue tranquillement son récit. Dans aucun pays on ne trouverait, ajoute-t-il, une série d'histoires populaires comparables aux sagas islandaises (1).

« De fait, écrit M. Reclus pendant nombre de siècles, les Islandais furent peut-être les gens les plus civilisés de l'Europe ; tous ceux qui se réfugièrent en Islande étaient des chefs de la Scandinavie qui donnèrent à la mère patrie l'impulsion du mouvement littéraire ». Nous pourrions ajouter que non seulement ils étaient les plus instruits, mais encore les plus hardis et les plus entreprenants de tous les peuples de cette époque.

Les annales islandaises ne sont donc pas des récits imaginaires, mais bien des documents authentiques et dont on ne peut suspecter la bonne foi.

« L'authenticité des manuscrits d'où sont tirés ces récits, dit à son tour M. Daniel Wilson (2), ne

(1) Un jour, raconte M. Marmier, la fille d'un pêcheur, qui avait coutume de venir, chaque semaine, nous apporter des oiseaux de mer et du poisson, entra dans ma chambre et me trouva occupé à étudier la saga de Niai. « Ah I je connais ce livre, me dit-eUe, je l'ai lu plusieurs fois quand j'étais enfant ». Et, à l'instant, elle m'en indiqua les plus beaux passages. Je voudrais bien savoir, ajoute M. Marmier, où nous trouverions, en France, une fiUe de pêcheur connaissant la Chronique de Saint-Denis ».

(2) Daniel Wilson, Prehisioric Marx.

laisse pas le moindre doute ; et les narrations de quelques-uns d'entre eux sont si simples, si naturelles et si dépourvues de quoi que ce soit d'entravagant et d'improbable, que leur certitude morale et leur sincérité sont dignes de haute considération ».

On s'accorde à reconnaître que les sagas racontant les découvertes et l'établissement des contrées nouvelles par les Scandinaves, furent mises par écrit au commencement du XIIP siècle. Quelques-unes cependant portent des dates antérieures ; on a même assigné à l'une d'elles la date de 1120 ; pour d'autres, celle du milieu et de la fin de ce siècle.

A cette époque la langue nordike ou Scandinave avait atteint sa perfection.

On a raison de croire, dit le célèbre antiquaire danois, M. Charles Christian Rafn, dans son Mémoire sur la découverte de l'Amérique au X^ siècle, que les premières sagas furent composées par Thorlak Runofson, évêque de Scalholt, qui fut aussi l'auteur du plus ancien code ecclésiastique d'Islande, publié en 1123. Thorlak Runofson, né en 1085, avait pour mère Halfride, fille de Snorre, lequel, est-il raconté, naquit en Amérique.

Cela est tout à fait vraisemblable ; les liens d'une étroite parenté unissaient cet évêque à la famille Snorre, et il est bien naturel qu'il ait recueilli avec un soin particulier le récit des événements dont il était presque contemporain, et qui le touchaient de si près.

Jusque vers le XIV^ siècle, les traditions orales furent fidèlement conservées et transcrites de même, avec simplicité et bonne foi. A cette époque le goût changea ; un esprit nouveau, importé des régions méridionales, pénétra jusque dans la soli-

taire Islande. Pour plaire, il fallut que l'imagination embellit les récits, exalta les héros ; on était alors au plus beau temps de la chevalerie en Europe.

En 1831, Crosmus Rask comptait huit manuscrits dans lesquels le nom de Vinland et des voyages y accomplis étaient mentionnés ; mais M. Rafn en comptait dix-huit en 1837.

Nous avons déjà vu, dans les pages qui précèdent, qu'Adam de Brème, dans son Historia Ecdesiastica (1073), parlant de la propagation du christianisme dans les pays septentrionaux, rapporte que le roi du Danemark lui avait dit que ses sujets avaient découvert une contrée à l'ouest appelée Vinland.

Sur la fin du XIV^ siècle on réunit en un recueil, le Codex Flatoyensis, ces récits de voyages. C'est dans ce recueil que l'on trouve la saga d'Olaf, fils de Tryggve, racontant les expéditions de Leif Erickson, qui découvrit le Vinland (l'Amérique). Ce même recueil contient aussi la saga d'Erick le Rouge. Celle de Thorfinn Karlsefn lui attribue l'exploration des contrées déjà vues par Biarn, tout en laissant à Leif le mérite d'avoir découvert cette portion du continent par lui appelée le Vinland. Cette dernière renferme des traits particuliers et qui servent à mieux caractériser la nature et la situation de ces contrées (1).

Les sagas de Biarn, Leif, Thorfinn et quelques

(1) Biarn, dont le nom vient d'être mentionné, était un jeune homme qui, vers 986, quitta la Norvège pour aller rejoindre son père qu'il croyait en Islande. Celui-ci ayant accompagné Erick le Rouge au Groenland, Biarn reprit la mer et fut amené par une tempête en vue de certaines contrées qui répondraient, d'après une saga, à Terre-Neuve, la Nouvelle-Ecosse et quelque partie du Labrador. Arrivé au Groenland, il raconta les péripéties de son voyage, et Leif, un des fils d'Erick, (Erickson, en langue nordike) voulant connaître par lui-même ces nouvelles terres, fit voile du Groenland vers ces régions qu'un heureux accident avait permis k Biarn d'entrevoir, et atteignit ainsi cette partie de l'Amérique qu« l'on croit avoir été les côtés de la Nouvelle-Angleterre.

autres ont un sens suffisamment clair, précis et vraisemblable pour être acceptées comme historiques. Elles ne se contredisent nullement ; les dates qu'elles fournissent concordent entre elles, et le tout est en parfaite harmonie avec le caractère bien connu des Scandinaves.

Un des hommes qui ont le mieux fait connaître la littérature des sagas est l'évêque danois Muller, dans sa Bibliothèque des sagas. (3 vols., Copenhague, 1817-1820.)

Page 1