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CARACTÈRES PARTICULIERS

L'antiquaire éprouve aujourd'hui beaucoup de difficultés à assigner à chacun de ces mounds son caractère particulier. MM. Squier et Davis (1), deux grandes autorités en pareille matière, les ont classés, sauf certaines réserves, de la manière suivante : 1° les travaux défensifs ; 2^ les enceintes ; 3° les temples ; 4° les tertres à sacrifices ; 5° les tertres tumulaires ; 6° les tertres figurant des animaux.

M. Short, dans un excellent ouvrage sur les races anciennes de l'Amérique du Nord (2), les divise à peu près de la même manière.

Pour mieux faire comprendre leurs dispositions, je vais citer un exemple ou deux de chacune de ces diverses catégories.

Travaux défensifs. — Les travaux destinés à protéger les Mound-Builders en temps de guerre se distinguent facilement des autres. Ils offrent l'aspect de camps retranchés, entourés de murs de 5 à 30 pieds de hauteur et quelquefois davantage avec avant-postes, bastions, angles, parapets et

(1) Ane. Mon. of ihe Mississippi Valley, p. 117.

(2) The Norlh Americans of Anliquily, p. 81.

fossés. Les forteresses sont souvent placées près des cours d'eau où la nature leur venait en aide. Ces forteresses communiquaient ensemble au moyen de passages secrets creusés sous le lit des rivières ; les hauteurs étaient dominées par des postes d'observation, où, à l'approche de l'ennemi, on faisait des signaux qui étaient répétés de poste en poste sur de grandes distances.

Les travaux défensifs les plus remarquables sont probablement ceux de Bourneville, dans l'Ohio. Ils sont érigés sur le sommet d'une haute colline ; les murs sont en pierres, posées sans aucune espèce de ciment.

L'enceinte couvre une aire de plus de deux milles ; trois portes, protégées par des tertres, en rendaient l'entrée difficile. Les murailles, surtout auprès des portes, semblent avoir subi l'action d'un feu violent qui a vitrifié leur surface. Les habitants s'approvisionnaient d'eau au moyen de bassins creusés artificiellement. Des arbres, accusant une durée de 600 à 800 ans, recouvrent une partie de l'enceinte ; ces arbres ont poussé sur les débris, sur les troncs pourris d'autres générations qui, étant parvenues à leur maturité, avaient elles-mêmes fini par périr.

C'est l'opinion de certains archéologues que de longs siècles ont dû s'écouler depuis que la forêt a remplacé la demeure de ce peuple primitif.

On est étonné de l'art qui semble avoir guidé les constructeurs dans leurs travaux. M. Squier mentionne un système continu de fortifications exécutées d'après un plan comportant une vue d'ensemble saisissante. Ces fortifications suivent une ligne diagonale à travers l'État de l'Ohio et de la Susquehanna, dans l'État de New- York, jusqu'à Wabash, un des afiluents de l'Ohio. Le Grand

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Miami, autre .tributaire de l'Ohio, est défendu par trois forts placés respectivement à son embouchure, à Colerain et à Hamilton. A partir de ce dernier point, des levées s'étendent sur une longueur de six milles le long de la rivière, de manière à en défendre l'approche. Pour compléter le système de défense, on peut voir ci et là des mounds isolés, généralement élevés sur des hauteurs d'où la vue pouvait s'étendre au loin. On a supposé que ces mounds étaient autant de postes d'observation pour surveiller le mouvement des ennemis et transmettre des signaux au cas de danger.

Ces constructions militaires démontrent donc que les Mound-Builders, à cette époque lointaine, n'étaient pas les seuls habitants de l'Amérique du Nord, et qu'il existait d'autres races, même assez nombreuses, pour venir les attaquer.

Enceintes. — On divise les enceintes en enceintes sacrées, enceintes de défense et enceintes diverses. Elles se distinguent en ce que leurs terrassements sont situés sur le bord des fleuves ou dans les vallées, tandis que les fortifications sont placées sur des points que la nature semblait indiquer, sur des hauteurs souvent difficiles d'accès. Ces enclos sont réguliers. Leur forme est carrée ou circulaire, quelquefois elliptique ou polygonale.

Le groupe de Newark, dans la vallée de Scioto, comprend un octogone, couvrant une surface de 50 acres, un carré de 20 acres et deux cercles de 20 et 30 acres, le tout, suivant le calcul du colonel Whittlesey (1) embrasse une superficie de 12 milles carrés. Le grand cercle est entouré de murs de 12 pieds d'élévation reposant sur une base de

(1) Ancient monuments of the Mississipi Valley.

50 pieds. Ces murs sont protégés en dedans par un fossé de 7 pieds de profondeur sur 35 de largeur. M. Conant, dans une exploration des mounds près de New-Madrid, a remarqué, dans une enceinte, les traces d'un puits. En général la plus grande régularité mathématique existe dans ces constructions ; les angles sont droits, et tous les côtés sont égaux. Elles sont certainement le résultat d'une conception raisonnée.

L'opinion générale est que ces enceintes, outre les enceintes de défense, celles par exemple dites sacrées, étaient des lieux où les sacrificateurs ou les prêtres établissaient leurs demeures ; les enceintes diverses servaient de lieux de rassemblement pour la célébration des jeux nationaux et de place publique où se traitaient les affaires de la nation (1).

Les temples. — La religion semble avoir joué un grand rôle parmi ce peuple. « Élevés sur chaque flanc de colline, dans chaque vallée, au milieu de leurs champs, sur les bords de maintes belles rivières, dominant leurs nombreux villages, ou surgissant au centre de leurs agglomérations, les édifices religieux sont, de tous leurs ouvrages, les plus nombreux et ceux qui produisent l'impression la plus vive. Partout les preuves abondent qu'ils étaient gouvernés par un puissant et prodigieux système de religion, semblable, sous plusieurs rapports, à celui qui a régné chez les races civilisées de l'Amérique centrale, pendant la période primitive, et avant qu'il n'ait dégénéré en la monstrueuse cruauté des Montezumas.

« Les temples, les autels et les platesformes sa-

(1) Short, The Norih Americans of Anliquity.

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crées qui forment comme les traits saillants de leurs villages, les mounds emblématiques si étranges et si significatifs, les tertres funéraires répandus dans toute la région, sont autant de manifestations sensibles du sentiment religieux qui animait ce peuple (1) ».

M. Squier donne le nom de temples à des pyramides tronquées ou à étages successifs, et présentant invariablement une plateforme à leur sommet. La pyramide de Kolee-Mokee, dans l'État de Géorgie, a 95 pieds de hauteur. Nous avons déjà dit que celle de Cahokia, dans l' Illinois, ne mesure pas moins de 90 pieds de haut. Ce temple, qui a quatre terrasses successives, se distingue du milieu d'un groupe de 60 autres, variant de 30 à 60 pieds de hauteur. Sa plateforme a 146 pieds sur 310. Il y a quelques années ce grand mound était surmonté d'un autre plus petit, de forme pyramidale ayant 10 pieds de haut. Lorsqu'il a été démoli on y a trouvé des ossements humains, des éclats de silex, des pointes de flèches, des fragments de poterie, restes d'offrandes ou de sacrifices ; quatre mounds carrés situés aux quatre points cardinaux défendaient les approches de ce temple.

La pyramide, ou temple de Salzerton, est protégée, du côté le plus exposé aux intempéries de la saison, celui du nord, par un mur de 2 pieds d'épaisseur construit en briques séchées au soleil. Son sommet, auquel on parvient par une rampe, n'a pas moins de 3 arpents de superficie, et est surmonté de trois autres mounds dont le plus haut a 40 pieds. Ailleurs, ces temples sont protégés par un fossé ou des murs qui défendent leurs abords. Celui de New-Madrid a un fossé de 5 pieds de pro-

(1) Les t Mound-Builders n, Congrès des Américanistes, Luxembourg, 1877.

fondeur sur 10 de largeur. On a supposé, d'après la forme des temples et de certains emblèmes trouvés dans les tumuli, que la religion de ce peuple était le culte du soleil et des astres, et l'imagination peut se représenter t'ombre du prêtre se dresser, dès les premières lueurs de l'aurore, sur le sommet du temple, pour y saluer l'apparition de l'astre lumineux. Les Mexicains et les Péruviens adoraient également le soleil.

Les autels à sacrifices. — M. Squier désigne sous le nom d'autels à sacrifices des petits tertres ayant la forme d'un carré ou d'un parallélogramme, d'un cercle ou d'une ellipse, et situés dans une enceinte. Ces tertres, formés de gravier, de terre et de sable, recouvraient l'autel, placé au niveau du sol. Ces autels, composés de dalles en pierres plates et qui attestent l'action violente du feu, excédaient rarement un pied et demi de grandeur ; quelques-uns cependant atteignent 50 pieds de longueur sur 12 à 15 de largeur. Si ces constructions singulières étaient bien des autels, à quelles cérémonies étranges servaient-ils donc ? C'est ce que nous ne saurons probablement jamais qu'imparfaitement, tant les ténèbres qui enveloppent ce lointain passé sont profondes.

On a trouvé, à l'entour et sur ces autels quantité de pointes de flèches admirablement travaillées, des haches, des pipes, des ornements en cuivre généralement recouverts de minces feuilles d'argent, des aiguilles en ivoire, des têtes de lances, des morceaux de poterie, que l'on suppose avoir été des objets d'offrandes aux dieux. Il est malheureux que des ossements humains brûlés, que l'on découvre quelquefois au milieu de tous ces

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objets, viennent attrister la pensée par la supposition que l'on pouvait bien aussi immoler des victimes humaines. L'histoire de la plupart des anciens peuples du Vieux-Monde nous ofîre trop d'exemples de sacrifices semblables, pour ne pas admettre que cet usage ne se soit pas étendu à cette époque jusque dans le nord de notre continent. Peut-être que sur ces autels se pratiquait le rite funéraire de la crémation, autre usage fort commun chez les peuples de l'antiquité. Enfin, plusieurs savants, qui ont été à même d'étudier ces tertres, semblent hésiter à les considérer comme des autels à sacrifices. « Ces autels, dit l'un d'eux, toujours au niveau du sol, paraissent étranges et sans précédents dans l'histoire d'aucune des religions connues (1) ».

11 peut arriver que ces pierres ainsi disposées aient tout simplement servi à fabriquer les objets décrits un peu plus haut, et qui se rencontrent en si grande quantité dessus ou à proximité de ces tertres ; mais on ne peut être trop circonspect, dans l'intérêt de la vraie science, relativement aux conclusions à tirer sur des données qui ne peuvent être confirmées que par de nouvelles découvertes.

Tertres tumulaires. — Disons maintenant quelques mots des tertres tumulaires ; ceux-ci sont les plus nombreux et les mieux caractérisés. Nous devons à la demeure des morts la connaissance de la plupart des faits que nous possédons touchant la religion et les mœurs de plusieurs anciens peuples.

Le respect pour les restes de nos semblables est commun aux peuples les plus barbares comme aux nations les plus policées.

(1) De Nadaillac, L' Amérique Préhistorique.

La croyance à une vie future est innée chez l'homme, et les tombeaux de tous les temps et de tous les lieux de la terre prouvent qu'il a toujours voulu et ne cessera de vouloir s'affirmer après la mort. La civilisation et les vérités révélées ne peuvent qu'agrandir et épurer chez lui cette conviction.

L'afïection pour ceux qui nous sont unis par les liens du sang ou par suite de nos relations sociales, sont aussi des sentiments qui tiennent de la nature. De là la religion des tombeaux, et le soin extrême que l'on prend d'en éloigner tout ce qui pourrait les profaner.

Nous voyons ce respect pour les morts se manifester chez les sociétés primitives de l'Europe qui vivaient dans les grottes et les cavernes au commencement de l'âge de la pierre, et chez leurs contemporains de l'Amérique. Les tertres tumulaires des Mound-Builders conservent le caractère général de proportions géométriques. Le plus remarquable de ces monuments est celui de Grave Creek, dans l'État de la Virginie. Sa hauteur est de 70 pieds et sa base mesure 900 pieds de circonférence. Il renfermait deux cellules placées l'une au-dessus de l'autre. Ces cellules avaient été construites au moyen de poutres ; mais, lors de leur déblaiement, il y a quelques années, les poutres ayant pourri, les pierres et la terre amoncelées au-dessus avaient pénétré à travers la voûte et écrasé les squelettes. La cellule supérieure ne contenait qu'un cadavre, mais celle de dessous deux, celui d'un homme et d'une femme, entourés d'une profusion d'ornements en mica, de colliers, de coquilles, de bracelets en cuivre et de pierres sculptées. En voulant élargir la cellule inférieure, on en découvrit une plus vaste, renfermant dix sque-

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lettes accroupis, qui tombèrent en poussière dès qu'ils furent exposés au jour. On a présumé que ce tombeau était consacré à un personnage royal, et que ces derniers squelettes étaient les restes de malheureuses victimes immolées en son honneur. La présence de masses de charbon et d'os calcinés, trouvés aux alentours, paraissent confirmer la supposition que les cérémonies funèbres d'un chef étaient accompagnées de sacrifices humains. Hérodote, dans sa narration du cérémonial funéraire d'un roi scythe, semble vraiment décrire celui d'un chef des Mound-Builders : « Lorsque leur roi meurt, dit-il, ils font une grande excavation carrée... Ils déposent le mort dans la fosse sur un lit de verdure ; ils l'assujettissent en plantant des deux côtés des dards, et ils étendent au-dessus de lui des poutres qu'ils recouvrent de claies. Dans l'espace vide, ils enterrent une de ses femmes qu'ils ont étranglé, et un éehanson, un cuisinier, un palefrenier, un serviteur attaché à sa personne, un porteur de messages, des chevaux, des prémices de toutes ses richesses et des coupes d'or. Pour finir, rivahsant d'ardeur, ils comblent la fosse et s'apphquent à la recouvrir d'un tertre d'une très grande élévation (1) ». Ce tombeau du roi scythe fut ouvert à Kertch, l'ancienne Panticapée, il y a environ un quart de siècle. Le tertre que l'on avait érigé au-dessus, formé de terre et de pierres brutes, mesurait 165 pieds de diamètre. Au centre était la grotte sépulcrale de 15 pieds sur 14, avec une allée couverte de six pieds carrés. Ce passage ne contenait rien, mais la grotte, outre les restes du cadavre, contenait des ossements provenant des victimes immolées.

Si ces circonstances et le récit du Père de l'His-

(1) Hérodote. — Livre IV, chap. 71.

toire ne viennent pas à point pour nous donner Texplication des faits que nous révèlent les fouilles des tertres tumulaires des Mound-Builders, nous sommes au moins forcés d'admettre que le rite funéraire des deux peuples avait une ressemblance frappante.

Les Mound-Builders étant d'ailleurs originaires de l'Asie, il n'est pas étonnant qu'ils aient conservé, une fois dans leur nouvelle patrie de l'Amérique, quelques-unes des coutumes de leurs ancêtres, qui devaient être communes à beaucoup de peuples primitifs de cette partie du globe. Les fouilles d'un grand tertre, à St-Louis, ont également prouvé l'existence d'une crypte mesurant 30 pieds de hauteur et 150 de longueur.

Parfois les corps étaient étendus horizontalement, mais souvent aussi accroupis ou repliés sur eux-mêmes.

On cite divers cas de crémation. Dans le Missouri, on recouvrait le corps d'un enduit épais de terre glaise, puis on allumait un bûcher. M. Gilman, dans ses explorations archéologiques de la Floride, a constaté que les cendres des morts étaient pieusement conservées dans des crânes humains ; sur d'autres points, les cendres étaient conservées dans des urnes de forme élégante. M. Putnam a déterré plus de six cents squelettes de tout âge et de tout sexe dans la vallée de Miami, Ohio, au miheu de débris de vases nombreux, dont quelques-uns étaient décorés de dessins tantôt linéaires, tantôt dentelés, de pipes en pierre, de pointes de flèches, de couteaux, de marteaux, de haches polies, d'ustensiles en os et d'ornements en écaille et en cuivre.

Des fouilles ont prouvé que les corps étaient parfois disposés dans des dalles en pierres brutes ou en bois. Ces cercueils étaient placés horizon-

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talement ou empilés par couches successives : c'était là probablement le mode de sépulture de la classe pauvre, de ceux qui n'avaient ni le moyen ni le loisir d'élever des tertres. M. Conant (1) a pu vérifier dans un mound auprès de New- Madrid, le fait que les corps étaient placés horizontalement, la tête tournée vers un point central. On avait déposé, de chaque côté des cadavres, des vases destinés à recevoir l'eau, et un troisième était maintenu sur la poitrine par les bras du mort. -J

Il est évident que les Mound-Builders croyaient en l'âme immortelle, mais il est probable aussi qu'ils n'avaient qu'une idée confuse de la vie future. Ils se figuraient sans doute un monde à venir analogue au nôtre, avec ses magnificences et ses charmes, moins la souffrance, la faim et le deuil. De là cette coutume, que l'on a aussi constatée chez nos Indiens, de déposer auprès du mort ses ornements, ses armes, des vivres et de l'eau pour le grand voyage ; la route à parcourir est longue, les mauvais génies peuvent s'opposer à son passage ; aussi ajoutait-on quelquefois un tahsman, quelque chose de mystérieux et de sacré.

Je pourrais mentionner bien d'autres détails curieux et ne manquant pas d'intérêt touchant les tertres tumulaires des Mound-Builders ; mais je ne puis mieux faire qu'inviter ceux de mes lecteurs qui désireraient se renseigner davantage sur l'existence et les travaux remarquables de cet ancien peuple, à prendre connaissance des nombreuses et belles études qui se poursuivent actuellement aux États-Unis. J'ajouterai cependant que l'usage d'élever des tumuli sur les tombeaux date des temps primitifs de l'humanité. Lorsque les premiers hommes ensevelirent le corps d'un de leurs

(1) Fool-prints of Vanished Races.

chefs OU de leurs parents, la terre forma naturellement une protubérance indiquant l'endroit où se trouvait la tombe ; pour rendre plus durable le souvenir de ceux dont les restes avaient été confiés à la terre, on éleva bientôt des cônes de terre sur les lieux de sépulture. Avec le temps ces monticules atteignirent des proportions plus considérables ; les pyramides d'Egypte ne sont ni plus ni moins que des tumuli aux proportions colossales. Il y a très peu de villes en Asie qui ne conservent pas ainsi quelques sépultures de leurs fondateurs ou de leurs souverains. Ils sont très nombreux dans le nord ainsi que dans toutes les contrées successivement envahies par les Scythes. Parfois on les entourait d'un fossédestiné à en interdirel'approche. Cet usage des anciens peuples du Vieux-Monde d'élever ainsi des tumuli sur les tombes, usage que l'on retrouve chez les Mound-Builders, atteste la haute antiquité de ces derniers et l'origine commune de l'espèce humaine.

Tertres animaux. — Dans les États de l'Ouest, dans le Minnesota en particuher, les mounds, bien que construits par la même race d'hommes, varient cependant quant à la forme. On y voit bien encore des pyramides, mais celles-ci se confondent au milieu d'une muhtitude de mounds représentant des animaux, des oiseaux, des reptiles et quelquefois même le corps humain.

La céramique des Mound-Builders. — Les fouilles exécutées jusqu'ici ont livré quantité d'objets de nature à nous renseigner sur la vie de foyer de ces constructeurs.

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Un des premiers besoins de l'homme laissé à ses propres ressources est de posséder des vases pour faire cuire ses aliments. Tous les tumuli situés dans le territoire occupé par les Mound- Builders renferment de nombreux débris de poterie, des vases curieux, dont l'exécution porte le cachet d'un goût artistique très prononcé. Les plus belles se trouvent dans la vallée du Missouri ; on en a recueilli plus de deux mille espèces dans un seul mound. Les débris trouvés dans le Michigan sont tellement considérables, qu'on y a supposé l'existence de véritables fabriques. Des objets, tels que des haches, des couteaux ou des flèches en silex, ressemblant à ceux du midi et du nord de l'Europe de cette époque que les archéologues appellent l'âge de la pierre, se rencontrent souvent au milieu de ces débris ; mais la céramique fabriquée en Amérique est bien supérieure comme forme et comme ornementation à celle de l'Europe comparée à cette même période d'évolution.

Les vases des Mound-Builders étaient faits au moyen d'argile grisâtre tirant quelquefois sur le bleu. La pâte ayant été pétrie et amenée à sa forme voulue, on la faisait cuire à un feu ardent. MM.Squier et Davis(l)afrirment qu'ils possédaient de véritables fours destinés à la cuisson des poteries. Ces vases étaient souvent recouverts d'ornements de différentes nuances. On a trouvé des vases à goulot comme on en voit encore aujourd'hui, et dont on se sert pour conserver l'eau et la boisson ; le musée de St-Louis possède un échantillon de bouteille où l'on remarque une suite de renflements et de dépressions formant une véritable spirale.

(1) Ane. Mon. oj Ihe Mississipi Valley.

On n'apportait pas les mêmes soins à la fabrication des vases destinés à la cuisson des aliments ; ils sont en général grossiers et sans ornements, mais munis toutefois d'un couvercle et d'une ou deux anses. Les coupes, ou vases à boire, au contraire, témoignent du travail et de l'habileté de l'artiste.

Les fruits, telles que les poires, les figues, dont la configuration est arrondie, ont souvent servi de modèles dans la fabrication des poteries. L'artiste pouvait obtenir cette imitation en copiant ou en moulant le fruit qu'il avait sous les yeux.

L'homme et les animaux, le serpent, l'ours, les poissons, les tortues, etc., et les oiseaux, ont le plus souvent servi de modèles pour l'ornementation des poteries, ce qui dénote chez ce peuple un esprit observateur ; et comme ces représentations sont si bien faites qu'on les croirait naturelles, il a fallu nécessairement, commue dans le développement de tous les arts, un temps très long et plusieurs générations d'artistes pour atteindre cette perfection. « Si l'on compare la poterie provenant des Mound- Builders avec celle des populations lacustres de la Suisse, chez lesquelles on peut supposer un degré analogue de civilisation, on reste surpris de cette dernière. On a fouillé récemment des tumuli situés sur le champ de tir de l'école d'artillerie de Tarbes, aux confins des deux Départements des Hautes Alpes et des Basses Pyrénées ; les fouilles ont donné des vases qui datent vraisemblablement des Gallo-Romains ; ils sont inférieurs comme pâte, comme fabrication et comme ornementation à ceux des races américaines (1) ».

Des scènes de vie de famille sont quelquefois reproduites avec une fidélité vraiment originale. « Sur un fragment, découvert récemment dans le

(1) De Nadaillac, — L' Amérique Préhistorique.

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Missouri, un artiste a représenté très exactement un bas" de petit enfant, au moment où, par le retrait du pied, il demeure gonflé et lâche. Cette gracieuse fantaisie nous fait songer à l'état domestique qui doit avoir existé parmi eux, pour inspirer le goût et donner la disposition d'esprit que suppose la représentation d'un semblable sujet (1) ». Ce simple trait semblerait indiquer que ces gens étaient de mœurs douces et d'une humeur facile.

Partout où des fouilles ont eu lieu, elles ont livré des pipes habilement façonnées. Elles sont faites en terre cuite ou taillées dans l'ardoise, la stéatite, et le marbre du Potomac, le plus souvent dans un porphyre très dur et très résistant, de couleur rouge ou brune. Elles représentent plusieurs variétés d'animaux, d'oiseaux et de poissons. Mais, fait remarquable, plusieurs de ces oiseaux ou animaux qui ont servi de types dans la fabrication de ces pipes, sont aujourd'hui tout à fait étrangers à l'Amérique du Nord. Ainsi, le perroquet, le toucan, le jaguar, l'armadillo, le lama, appartiennent actuellement à la faune du Sud. Il faut donc que le climat de l'Amérique du Nord, à l'époque où vivaient les Mound-Builders, ait été assez tempéré pour permettre à ces animaux d'y séjourner ou qu'ils les aient connus dans des migrations antérieures.

Les armes et les outils dont se servaient les Mound-Builders, ressemblaient beaucoup aux instruments néolithiques des régions européennes. Les besoins de l'homme sont sans doute les mêmes partout, ce qui le porte naturellement à fabriquer des instruments semblables. Cependant les armes

(1) Les « Mound-Builders *. — Congrès des Américanistes, Luxembourg, 1877.

des Mound-Builders, découvertes jusqu'ici, sont en petit nombre, et si les constructeurs de tumuli n'étaient pas d'humeur belliqueuse, ils avaient pourtant à craindre les attaques du dehors, si l'on en juge par l'étendue et l'importance de leurs fortifications.

En fait d'armes et d'outils, on a trouvé des pointes de flèches finement travaillées, des têtes de lances, des poignards, des haches en obsidienne ou en cuivre, des couteaux en obsidienne, des marteaux, des ciseaux, des lames tranchantes, des instruments en serpentine munis de manches que l'on croit être des instruments agricoles.

Le mica, qu'ils tiraient de la Caroline du Nord, était d'un usage fréquent ; non seulement il servait à orner les corps des défunts, mais on en a trouvé quantité de plaques percées d'un point de suspension et qui devaient tenir lieu de . miroirs ; on le découpait de différentes formes pour en faire des ornements.

On a découvert un squelette sous un mound à Zolicafîer Hill décoré d'un ornement en cuivre surmonté d'une croix, et le Dr Jones a aussi reconnu le signe de la croix gravé sur des coquilles, sur des objets en cuivre. Un squelette retiré d'un des mounds de Chihcothe, avait une croix sur la poitrine, et on a également trouvé dans la vallée de Cumberland une idole avec une croix sur l'épaule. La croix est pareillement reproduite sur quelques-unes des ruines des anciens peuples de l'Amérique centrale. Quand les Espagnols débarquèrent, en 1518, sur les côtes du Yucatan, ils ne furent pas peu surpris d'y voir la croix dominer dans les temples indigènes. Cette circonstance, jointe à quelques pratiques religieuses des Péruviens, comportant un caractère singulier de

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culte chrétien, a fait croire à quelques auteurs que l'Évangile avait été prêché en Amérique dès les premiers temps du christianisme. Un M. Georges Jones, de Londres, a été jusqu'à publier, en 1843, un travail considérable pour prouver que l'apôtre St-Thomas serait venu prêcher l'Évangile en Amérique. On ne pourrait guère faire autrement en effet que d'admettre que la vérité de l'Évangile n'aurait pas été inconnue à quelques peuples de l'Amérique, si nous ne trouvions pas le même symbole de la croix, par exemple, répandu dès la plus haute antiquité chez plus d'une race asiatique. Elle est reproduite sur les plus anciens monuments de l'Egypte, où elle signifie la vie éternelle. '' Les nombreux morceaux de toiles, d'étoffes tissées, trouvés sur les cadavres ou au milieu des tumuli, témoignent amplement que ces peuples avaient atteint un certain degré de civilisation, et s'habillaient autrement que les peuplades indiennes que rencontrèrent les premiers explorateurs européens sur ce même territoire.

Exploitations minières. — Les Mound-Builders connaissaient le cuivre et en faisaient un usage habituel. Ils le façonnaient, par le martelage à froid, en outils, en armes et en objets de parure. Nous en serions encore probablement à faire des conjectures sur l'endroit d'où ils tiraient ce métal, si, en 1848, une compagnie minière ne nous l'avait révélé, en découvrant, sur les rives du Lac Supérieur, des travaux remontant à de longues séries de siècles. Toute trace, tout vestige des anciens mineurs avait disparu ; une épaisse couche de terre végétale recouvrait les travaux abandonnés, et sur cette terre elle-même on trouva super-

posés les restes de plusieurs générations d'arbres.

Tous les auteurs américains qui ont traité cette question, et en particulier M. Whittlesey (Ancient Mining on the Shores of Lake Superior), nous ont donné les détails les plus intéressants de ces anciennes exploitations minières. Ce fut M. Samuel 0. Knapp, le gérant de la compagnie minière du Minnesota, qui les découvrit le premier. En faisant une tournée durant l'hiver de 1847-48 sur le terrain de la compagnie, il remarqua une dépression continue]de sol qu'il supposa d'abord avoir été formée par la désagrégation d'une veine.

Une couche de neige, tombée également, cachait la surface en se conformant aux inégalités du terrain. En suivant ces indications, le long du côté sud d'une colline, il arriva en présence d'une caverne où il se convainquit de suite que cet enfoncement n'était qu'une excavation artificielle ; quelques jours après, en se faisant l'exploration avec l'aide de deux ou trois hommes, il en retira de nombreux marteaux en pierre qui avaient dû servir d'instruments à une race primitive ; en effet, M. Knapp avait deviné juste, c'était bien là un des chantiers des anciens mineurs. Au fond de l'excavation, il reconnut l'existence d'une veine, et il trouva épars sur le sol des morceaux de cuivre qui en avaient été détachés. Il était donc évident que l'exploitation des mines à cet endroit avait autrefois été pratiquée sur une échelle vraiment extraordinaire.

Le printemps suivant, ayant poursuivi l'examen des lieux, il reconnut que les travaux des anciens mineurs s'étendaient sur une longueur de 150 milles et sur une largeur de 4 à 7 milles. Les excavations, faites à ciel ouvert, atteignaient généralement de 20 à 30 pieds. A cette profondeur le cuivre s'y

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rencontrait en masses variant d'une demi-livre à plusieurs milliers de livres. Dans une excavation que le temps avait comblée par les éboulements de terrain et de détritus végétaux, à 18 pieds de profondeur, M. Knapp trouva un bloc de cuivre natif de dix pieds de long, sur deux de large et deux pieds d'épaisseur, et pesant 12,000 livres. En en dégageant les contours, il remarqua que cette masse reposait sur des rouleaux en chêne, que supportaient des madriers de même bois. Les anciens mineurs, après l'avoir élevée de 5 pieds environ, avaient dû l'abandonner comme une entreprise probablement au-dessus de leurs forces. M. Knapp lui-même rapporte avoir retiré de ces anciennes mines la charge de dix charretées de marteaux et d'outils de toute sorte, des pelles, des leviers, des écuelles en bois de cèdre, préservés de la destruction par l'eau dans laquelle ils baignaient. Quelques-uns de ces instruments étaient en pierre, d'autres en cuivre.

Sur l'île Royale, dans le lac Supérieur, on constata aussi les traces de travaux remontant à la plus haute antiquité. Ceux-ci s'étendaient sur une longueur de 40 milles, et les gisements de minerai étaient même plus riches que ceux de la pointe Kewenaw. Les Mound-Builders descendaient le printemps jusqu'au lac Supérieur pour y recueillir le précieux métal, qu'ils trafiquaient au retour. Leur mode d'exploitation consistait à allumer de grands feux dans la mine-, et lorsque le rocher était friable, on l'attaquait à coups de marteaux ; des coins en bois ou en pierre étaient enfoncés à travers les fissures, puis on déplaçait les blocs au moyen de leviers durcis au feu. Parmi les masses de métal ainsi détachées, on choisissait les morceaux qui pouvaient convenir à la fabrication

des objets en usage. Ces fragments étaient soumis à un martelage à froid, suivi d'un polissage sur des pierres de grès.

L'exploitation des mines paraît avoir été abandonnée subitement.

Il n'y a aucun doute que ce sont les Mound- Builders qui exploitaient ainsi ces mines, car l'analyse du cuivre du lac Supérieur a prouvé son identité avec celui recueilli sous les tumuli. Le fer, par exemple, semble leur avoir été inconnu ; on a cru y remarquer sa présence dans quelques cas isolés, mais son emploi comme métal usuel n'apparaît pas.

Culture du sol. — Le fait d'un peuple menant une vie sédentaire suppose la culture du sol; la chasse et la pêche seules ne peuvent rencontrer tous ses besoins dans cette condition d'existence. Aussi les traces d'une ancienne culture sont nombreuses dans les États de l'Ouest, et en particulier dans le Michigan et dans l'Indiana.

Elles consistent en levées parallèles embrassant souvent de grandes étendues, plusieurs centaines d'acres ; les Américains désignent ces levées sous le nom de garden-beds (1).

On remarque ces mêmes traces de culture dans le Missouri, et dans toute la partie ouest du Mississipi, dans les vallées comprises depuis le comté de Pulaski jusqu'au golfe du Mexique au sud, jusqu'aux rives du Colorado et au Texas à l'ouest, et au nord jusqu'aux territoires formant aujourd'hui l'État de riowa. Dans tous ces derniers endroits le sol ainsi cultivé forme de petits lopins

(1) Schoolcrafl — Ancient Garden-Beds in Grand Riper Valley Michigan).

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de terre de 2 à 3 pieds d'élévation sur une superficie variant de 10 à 60 pieds. Cet exhaussement avait pour but, dit-on, de remédier à l'humidité du sol.

Le maïs, les haricots, et peut-être la vigne, selon quelques américanistes, étaient cultivés. M. Amasa Potter prétend avoir trouvé dans les fouilles d'un mound dans l'Utah, une poignée de blé dont les grains, ayant été semés, ont donné l'année suivante un épi singulièrement long, portant des grains nombreux et d'une forme tout à fait distincte des céréales actuelles ; mais il faudrait que d'autres découvertes semblables vinssent confirmer celle de M. Potter pour nous justifier d'émettre une opinion sur un sujet aussi important.

Canaux. — L'étendue du territoire occupé par les Mound-Builders, le grand nombre et la régularité de leurs constructions, l'excellence de fabrication des objets trouvés, démontrent l'antiquité de ce peuple et sa longue existence, de même qu'une puissante organisation civile. Rappelons-nous que les Mound-Builders ne possédaient aucune bête de somme ; le fer et le bronze leur étaient inconnus : il leur fallait donc exécuter ces travaux par les seules forces de leurs bras, et au mo3^en d'outils primitifs en pierre et en cuivre. « Mais notre étonnement redouble, lorsqu'on nous les montre creusant des canaux pour établir des communications par eau, signe éclatant d'une population nombreuse, d'un commerce important, d'une civilisation avancée. On a reconnu récemment dans le Missouri la trace de ces canaux. Le Dr C. Swallow, directeur de l'exploration géologique de l'État, les signalait à

l'attention des archéologues et en décrivait un qui avait 50 pieds de largeur sur 12 pieds de profondeur. Il en existe sur divers autres points. Tous sont systématiquement conçus et exécutés avec une grande intelligence des difficultés du terrain, et sans doute aussi des besoins de la population. Les tremblements de terre ont oblitéré sur bien des points leurs tracés, les progrès de la culture nivellent incessamment les levées ; mais il est facile aujourd'hui encore de reconnaître l'œuvre

ANCIEN CANAL (aRIZONA)

de l'homme, et on a pu suivre, sur un parcours de 70 milles, une série de canaux qui mettaient le Mississipi en communication avec Big Lake,Cushion Lake et Collins Lake (1) ».

Quels étaient donc ces hommes dont l'histoire ne fait aucune mention, dont le nom même nous

(1) De Nadaillac. — L'Amérique Préhistorique. Conant. Footprints of Vanished Races.

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est inconnu, mais qui ont pourtant si positivement affirmé leur existence ? La forêt a donc recouvert pendant de long siècles les ruines d'un empire jadis puissant ? Ces monuments solitaires, ces murs silencieux, ont vu dans les siècles passés circuler, une multitude vivante ; ils ont dû retentir plus d'une fois de cris d'allégresse et de fête, échos du cœur de l'homme lorsqu'il est heureux, ou avoir été témoins de pleurs, de jours de deuil et de souffrances ! Ces hommes d'autrefois, soumis aux mêmes lois de la nature que nous-mêmes, luttaient pour les besoins matériels de la vie ; ils étaient comme nous sensibles à l'amitié et aux douces affections, avides de jouissances, aspirant après cet idéal de bonheur, que l'on croit pouvoir saisir à chaque instant, et qui, comme l'ombre, fuit sans cesse.

Il est absolument impossible, dans l'état actuel de nos connaissances, de retracer l'origine des Mound-Builders, d'assigner une époque approximative à l'apparition de ce peuple dans cette partie du territoire des États-Unis où se trouvent leurs constructions.

A leur arrivée, le pays avait certainement pris l'aspect topographique qu'il a maintenant ; le sol ne semble pas avoir subi de changements notables depuis.

Quelques-uns les font venir du nord-est de l'Asie par la voie du détroit du Behring, d'autres du Brésil ou de l'Amérique centrale.

Les tumuli des Mound-Builders pouvaient offrir quelques points de ressemblance avec les téocallis du Mexique et de l'Amérique centrale, sans qu'il faille nécessairement attribuer à ces peuples une origine commune. D'ailleurs, si les Mound-Builders avaient été originaires de cette partie de l'A-

mérique, il me semble qu'ils auraient apporté avec eux, dans leur migration vers le nord, les éléments d'une civilisation autrement supérieure à celle que nous présente l'étude de leurs constructions et de ce qu'elles renferment, à moins toutefois qu'ils n'aient pénétré dans la vallée du Mississipi à une époque primitive, avant le complet développement de la brillante civilisation des anciens peuples du Mexique.

Il est prouvé par exemple que les Mound-Builders ont eu par la suite des rappox'ts commerciaux avec ces dernières races, avec lesquelles ils échangeaient le cuivre du lac Supérieur contre l'obsidienne qui n'existe qu'au Mexique ; il est donc possible et vraisemblable qu'ils aient ainsi emprunté des habitants du Mexique quelques-unes de leurs idées religieuses et civiles qui aient influé sur leur civilisation au point d'offrir quelques traits de ressemblance avec les anciens Mexicains, tout en étant d'une nationalité différente.

Dois-je mentionner l'idée fantaisiste de quelques auteurs américains qui veulent que les Mound- Builders et toutes les races primitives américaines soient autochtones? « L'homme américain, disentils, est un produit du sol américain ». Or, les faits constatés par la science, la tradition et l'histoire, reconnaissent l'Asie comme le berceau de l'humanité. Ces écrivains, tels que le Dr Morton, Nott, Gliddon et même Agassiz, basent leur opinion sur les différences qui existent comme type, comme langage, comme civilisation, entre les races américaines et celles de l'ancien continent, en confondant l'espèce avec la race, et sans tenir compte des milieux qui modifient si considérablement les types, les langues et les civilisations. Leur aversion prononcée pour les noirs y est probablement pour

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quelque chose ; il leur en coûte de reconnaître en eux des frères ayant une origine commune avec le reste de l'humanité.

Avant de soutenir que la race américaine est indigène, il faudrait prouver d'abord qu'elle est une et semblable à elle-même d'un pôle à l'autre du continent, et c'est justement le contraire qui a lieu. Les variétés sont nombreuses et bien caractérisées. M. d'Orbigny, après plusieurs années d'études en Amérique, repoussait avec énergie l'idée d'un peuple unique. La différence qui existe, afTirme-t-il, entre un Patagon et un Péruvien, est plus grande qu'entre un Grec, un Éthiopien et un Mongol, et M. Virchow lui-même, le plus habile anthropologiste de l'Allemagne, établit à son tour avec une grande force la pluralité des races du Nouveau- Monde, et l'impossibilité absolue de regarder ses habitants, quelque haut que l'on veuille remonter, comme une race pure.

L'homme, dit M. de Quatrefages, en parlant des Américains, appartient au type des anciens continents ; seul, il est semblable à lui-même dans deux régions si différentes au point de vue de la faune (1). Un peu plus tard, traitant la même question dans son hvre sur V Unité de l'espèce humaine (2), il répétait : « L'homme, ce type à part, cette espèce privilégiée entre toutes, alors même qu'on ne voit en lui que l'être physique, pouvait-il naître à la fois en tous lieux ? Non, ou bien il eût constitué une de ces exceptions uniques dont nous ne connaissons pas encore d'exemples ».

Il est bien vrai de dire que la science profane, l'honnête et vraie science, sera toujours d'accord avec celle de Dieu ou de la religion qui, pour le cas

(1) Revue des Cours Scient., 1865, p. 768.

(2) Ch. XXI.

particulier qui nous occupe par exemple, nous apprend que nous descendons tous d'un seul et même couple.

Il convient d'ajouter que cette école a peu d'adeptes, et qu'à cette exception près, il est admis que le Nouveau-Monde a été peuplé par des immigrants de l'ancien continent. M. de Quatrefages lui-même, dont la grande autorité s'impose en pareille matière, croit que le Nouveau-Monde a été peuplé par les trois races jaune, blanche et noire.

On y parlait plusieurs langues. Les habitants des zones glaciales du nord et du sud avaient un langage dur et guttural ; mais dans les contrées des zones tropicales, on parlait au contraire une langue douce et harmonieuse.

A quelle époque ces premières immigrations peuvent-elles remonter ?

Il n'y a aucun doute que l'existence de l'homme sur notre continent date d'une très haute antiquité, de cette époque connue en géologie sous le nom de quaternaire, et en archéologie sous celui de l'âge de la pierre. On a même prétendu que l'homme existait en Amérique à la fin de l'époque tertiaire, mais les preuves que l'on avance à l'appui de cette assertion laissent trop à désirer pour qu'il nous soit possible d'admettre cette opinion comme sérieuse (1).

Le Dr Hamy, dans un remarquable ouvrage sur les aborigènes du Mexique, nous montre des hommes habitant les deux Amériques avant les derniers événements géologiques qui ont donné à ces terres leur configuration actuelle. Suivant d'éminents géologues, notre continent était, aux

(1) Whitnej', llie auriferons gravels of Sierra Nevada, p. 264. Revue d'Anthr., 1872, p. 760. Lyell, Princ. of Geology. Bancroft, The Native Races of the Pacific States, t. III. p. 557.

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premiers temps de l'humanité, relié au Vieux- Monde. Ainsi le détroit de Behring n'existait pas au phocène et ne fut formé que depuis l'époque quaternaire, d'après Wallace. Il paraîtrait aussi que les régions arctiques jouissaient autrefois d'une température plus douce que de nos jours; ce qui est certain, c'est que la Sibérie est couverte de tumuli innomlDrables ; un peuple nombreux aurait donc séjourné dans cette partie du monde, et cela dans des conditions climatériques différentes de celles de nos jours ; quelques tribus auront pu atteindre notre continent par cette voie à une époque bien antérieure à celle des ancêtres de nos Indiens. D'ailleurs, l'état actuel du détroit de Behring n'offre pas de difficultés sérieuses à une traversée en simple canot ; c'est ce que font aisément les Esquimaux et autres peuples boréales de nos jours.

Il n'est pas fait mention dans les récits des anciens d'une navigation régulière entre les deux continents ; mais, de récentes découvertes archéologiques tendraient à étabhr qu'il y a eu à une époque préhistorique un courant d'émigration en Amérique à travers les îles de l'océan Pacifique. Les épaisses forêts de l'Hindoustan, de Ceylan et de l' Indo- Chine ombragent de grandes ruines remontant au-delà de toute tradition, et dont le caractère se rapproche de plus que celui de toutes autres du type américain. Ces témoins muets d'un autre âge se continuent à travers l'île de Java et se relient visiblement à une suite non-interrompue de curieux monuments, de gigantesques constructions découvertes à travers la Polynésie, aux îles des Larrons, à Taïti, à Tonga, aux îles Sandwich et à l'île de Pâques (1). Toutes ces constructions

(1) Le grand temple de Palenque (Yucatan) correspond si exac-

en pierre — autels, pyramides, murailles, forteresses et statues, — sont situées le long d'une grande ligne allant de l'est à l'ouest, et dominant une chaîne sous-marine qui s'étend jusqu'au continent américain. « On ne peut s'empêcher de conclure, dit M. Allen, l'auteur de La très ancienne Amérique, en parlant de ces ruines, que l'on vient de suivre la trace laissée, durant la période préhistorique, par le passage d'une grande race de constructeurs émigrant de l'ancien Monde dans le Nouveau, — émigration dont, au surplus, les traditions de l'Asie sud-orientale semblent avoir conservé la mémoire (1) ».

Ce ne sont certainement pas les peuplades demicivilisées ou barbares qui habitent maintenant ces îles qui ont élevé ces monuments ; elles ne possèdent ni la civilisation ni la connaissance des arts qu'ils témoignent. Ces constructions sont d'un genre unique ; on n'en voit pas de pareilles dans le reste de l'univers, excepté parmi les plus anciennes ruines du Pérou (2). Tous ceux qui ont eu occasion d'examiner ces ruines déclarent qu'elles sont l'œuvre d'une race antérieure, nombreuse et puissante. La tradition des indigènes tend à faire croire que ces îles étaient autrefois habitées par un peuple puissant, qui avait de grands navires avec lesquels il faisait de l'est à l'ouest de longs voyages, dont quelques-uns duraient plusieurs lunes ; ces insulaires primitifs ont dû aborder à plusieurs reprises sur la côte occidentale de l'Amérique.

Les Péruviens eux-mêmes disent être venus du

tement à celui de Boro-Boudor dans l'île de Java, qu'il paraît impossible de contester une communauté d'origine.

(Edimburgh Review, avril 1877) citée par le marquis de Nadaillac dans son Amérique préhistorique.

(1) Congrès International des Américanistes, Luxembourg, 1877.

(2) Baldwin, — Ancient America, p. 291.

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côté de l'ouest par mer sur de grands navires. On trouve dans quelques-unes de ces îles des outils et des armes en silex ou en jade absolument identiques à ceux du Pérou. Les courants seuls conduisent rapidement dans les parages de Quito un canot détaché de l'île de Pâques (1) ».

A l'appui de ces témoignages, je trouve la note suivante dans le compte-rendu de l'Académie des Sciences du 15 février 1882, au sujet des rapports qui ont pu exister autrefois entre l'Amérique et l'Océanie : « La comparaison des faunes et des flores, la dispersion de certains animaux, de certains oiseaux surtout que leurs moyens de locomotion n'ont pas mis à même de passer d'une de ces stations dans les autres, le perroquet nocturne par exemple qui ne peut voler, permettent de croire qu'à une époque relativement récente, l'océan Pacifique baignait un vaste continent austral, dont la Nouvelle-Zélande, les îles Macquarie, Campbell, Chatham restent les témoins. Aujourd'hui, dit M, Blanchard, l'étude scientifique conduit à croire qu'il fut un âge du monde où s'élevait, sur l'océan Pacifique, une terre immense brisée par des convulsions et en grande partie submergée ; la Nouvelle-Zélande et les îles voisines en seraient les débris (2) ».

Le professeur Dana, géologue éminent des États- Unis, a démontré que si un continent entier n'a pas existé, au moins un archipel de 6,000 milles de longueur sur une largeur de 1,000 à 2,000 milles, a été submergé. 11 est d'opinion que cette étendue a disparu depuis l'époque tertiaire. Le professeur LeConte, de son côté, évalue à 20,000,000 de milles

(1) Sir C. Dilke, Greater Brilain. De Nadaillac, l'Amérique Préhistorique.

(2) Revue des Deux-Mondes, 1" mars 1878.

carrés la perte de terrain ainsi faite. Enfin, on peut juger du passé par ce qui a lieu présentement : on a remarqué, et l'on constate encore tous les ans, dans cette zone immense, la disparition de plusieurs îles et la diminution sensible de beaucoup d'autres (1).

Mais, pour revenir aux Mound-Builders, tout ce que nous pouvons en dire c'est qu'ils étaient d'origine asiatique. Impossible de préciser la voie qui les a conduits en Amérique ; toute tradition s'est perdue. « Lorsqu'on ouvre les monuments qu'ils ont élevés, chacun d'eux livre son trésor d'antiquités — dieux domestiques — ustensiles de ménage — armes de guerre et de chasse — ornements — insignes de fonctions et jusqu'à des instruments de jeu — tous objets attestant par leur présence la vie dont ces vallées ont été autrefois remplies ; mais aucun d'eux ne donne matière à déchiffrement ; aussi leur ensemble ne nous procure-t-il que la notion obscure d'un peuple mystérieux qui a passé sans même laisser un nom derrière lui (2) )..

L'empire des Mound-Builders non seulement doit remonter à quelques milliers d'années, mais il doit avoir duré un grand nombre de siècles à en juger par les proportions, la quantité et l'emplacement même de leurs mounds qui ont été érigés sur des terrains formés par les alluvions les plus anciennes comme par les plus récentes.

(1) Un événement tout a fait récent (juillet 1892) et des plus désastreux, malheureusement, vient de nous en fournir un exemple : l'île Sanguir, de la Malaisie, qui forme une des grandes divisions de rOccanie, s'est subitement écroulée dans l'abîme par suite d'une éruption volcanique. Aucun des 12,000 habitants n'a survécu pour annoncer ce désastre ; plusieurs voiliers qui se trouvaient dans le port ont également disparu sous les flots.

(1) Les « Mound-Builders ». — Congrès des Américanistes, Luxembourg, 1877.

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L'érection de tous ces monuments a nécessité un temps considérable ; une population nombreuse, homogène, sédentaire et agricole, possédant un gouvernement organisé et soumise à des chefs dont l'autorité était absolue, car sans cela comment aurait-elle pu exécuter ces immenses travaux ? Tout dénote que ces gens s'étaient élevés à un degré de civilisation comparativement avancé. Leurs demeures, construites en bois, ont disparu, de sorte qu'il est difficile de préciser leur mode de bâtir.

Il semble impossible d'admettre que les Indiens nomades et dégradés, qui peuplaient ces mêmes régions à l'arrivée des Européens, aient été les représentants de ce peuple intelligent et sédentaire. Les Indiens eux-mêmes ne se rendaient nullement compte de l'existence des mounds et niaient que ce fussent leurs ancêtres qui les eussent construits. De fait, la conception et l'exécution de monuments aussi gigantesques supposent un état social et des habitudes bien différentes de ceux de nos sauvages qui, personne ne l'ignore, ne savaient tout au plus ériger que de simples palissaçles (1).

Ce qui a dû avoir heu, c'est que les Mound-Builders ont été refoulés vers l'Amérique centrale par l'invasion de peuples barbares, dont les descendants se retrouvent chez les peuplades sauvages actuelles des États-Unis et du Canada.

L'histoire des premiers peuples de l'Amérique centrale et du Mexique nous parle des luttes qu'ils durent soutenir contre des tribus venant du Nord, qui finirent par les subjuger et par s'établir au miheu d'eux. Ces tribus étaient les Nahuas, les Toltecs, les Aztecs et autres qui ont envahi le Mexi

(1) M. Squier, en parlant des monuments érigés par les Mound- Builders, ajoute : « They far exceed anything of which, the existing tribes of Indians are known to hâve been capable ».

que à différentes reprises avant et après l'ère chrétienne, et on s'accorde généralement à les reconnaître comme les représentants de la race des Mound- Builders. Ces crânes des Aztecs et des Mound- Builders offrent entre eux une grande ressemblance.

Il est vraisemblable et même probable que les Natchez, contre lesquels nos pères eurent à lutter dans les premiers temps de leur établissement à la Louisiane, n'avaient pas été étrangers aux Mound- Builders. Cette peuplade se distinguait de tous les Indiens de l'Amérique du Nord par son apparence physique ainsi que par sa civihsation. Ils vivaient sous un chef unique qui prenait le titre de « frère du soleil » ; tous se reconnaissaient comme ses sujets, et il était le maître de Jeur vie et de leurs biens. Tous les enfants nés le même jour lui étaient attachés à sa personne comme serviteurs ; enfin le trait le plus saillant qui les assimile aux Mound-Builders et aux habitants du Mexique, est qu'ils adoraient eux-mêmes le soleil. En 1721, le Père Charlevoix vit un de leurs temples où l'on entretenait un feu continuel alimenté par trois bûches disposées en triangle.

Il n'est pas impossible non plus que des descendants plus ou moins directs de cette race préhistorique ne puissent se retrouver chez quelques tribus des États-Unis du Sud, que plusieurs particularités poh tiques et religieuses distinguaient également des peuplades du Nord lors de l'établissement des Européens en ces régions.

Si l'on ne peut indiquer, même approximativement, l'époque de l'arrivée des Mound-Builders aux États-Unis et la durée de leur existence, notre tâche devient plus facile lorsqu'il s'agit de déterminer le moment où ils ont dû quitter la vallée du Mississipi. Ainsi, il est établi que des arbres ayant

LES MOUND-BUILDERS 57

plusieurs centaines d'années s'élèvent sur les mounds. Ces arbres recouvrent d'autres générations qui ont poussé et sont tombés de vieillesse. Maintenant, un temps assez considérable a dû s'écouler depuis le moment où ces travaux ont été abandonnés et celui où la forêt a pu prendre racine sur les mounds, et comme cette forêt s'est renouvelée trois ou quatre fois, on peut supposer avec raison que les Mound-Builders ont cessé d'habiter ce territoire peu de siècles après la venue de Notre- Seigneur. C'est la' date moyenne admise par la plupart des auteurs américains qui ont été à même d'étudier cette question sur les lieux. L'état des squelettes exhumés est aussi un indice qu'il y a longtemps que les Mound-Builders ont disparu. La presque totalité de ces squelettes était réduite à une décomposition telle, qu'ils tombaient en poussière du moment qu'ils étaient exposés au jour. On a retrouvé dans de vieux cimetières européens des restes humains parfaitement conservés et remontant au-delà de 2,000 ans. On ne peut dire si les squelettes trouvés sous les tertres datent du commencement, de la fm, ou d'une époque quelconque du règne des Mound-Builders ; mais, parmi ceux mis au jour sur les différents points où des fouilles ont été pratiquées, il doit s'en rencontrer quelques-uns dont l'inhumation a dû avoir lieu peu de temps avant l'abandon des tumuli ; cependant c'est à grande peine qu'on a pu réussir à retirer quelques crânes dans un état de conservation suffisant pour être de quelque utilité à la science. Un milher d'années, au moins, ne paraît pas une date exagérée pour marquer l'époque où les mounds furent abandonnés.

Enfin, tout ce que nous savons aujourd'hui touchant l'existence et l'origine des Mound-Builders,

ne consiste encore qu'en des conjectures plus ou moins fondées.

L'étude des mounds et des objets qu'ils renferment nous dévoile les principaux traits d'une civilisation qui a traversé de nombreux siècles et qui a fini par s'éteindre, comme périt tout ce qui est humain : elle nous renseigne sur la vie domestique, les aptitudes, l'organisation civile et religieuse d'une ancienne race, mais elle ne nous apprend ni le nom ni le langage. « An impénétrable mystery hangs over their entire histor}^ », dit un auteur américain.

Espérons que de nouvelles découvertes nous mettront bientôt en position de retracer la filiation de ce peuple mystérieux, son point de départ et les principaux faits de son existence. En attendant, appliquons-leur les paroles d'un sage de l'antiquité, à qui l'on demandait de raconter en peu de mots l'histoire des hommes : « je puis, répondit-il, vous la dire en trois mots : ils sont nés, ils ont souffert et ils sont morts ».

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^Lus d'un américaniste s'est demandé à laquelle des races qui ont envahi le Mexique et l'Amérique centrale il faut attribuer la civilisation relativement brillante qui a existé autrefois en ces contrées, et dont témoignent encore de nos jours les ruines extraordinaires que l'archéologue rencontre partout dans le Mexique, le Yucatan, le Honduras, le Guatemala, le Nicaragua et jusque sur l'isthme de Téhuantépec.

Les écrivains espagnols qui, après la conquête, s'occupèrent de l'histoire des peuples au milieu desquels ils s'établissaient, s'accordent à reconnaître la race nahua comme la race civihsatrice centro-américaine, et en particulier le groupe toltèque comme le mieux doué des tribus nahuas.

Les dernières recherches archéologiques sur ce point ne semblent que confirmer la tradition et les données de ces écrivains, qui nous dépeignent les Toltecs sous les plus brillantes couleurs.

« Les Toltecs, dit Ixtlilxochitl (1), étaient de grands architectes et habiles dans tous les arts

(1) Fernand de Alva Ixtlilxochitl, qui s'était fait chrétien, appartenait à la famille royale indigène de Tezcuco, où les sciences, la poésie, les arts en général avaient acquis un tel degré de culture, qu'on l'appelait l'Athènes de l'Amérique. Il étudia avec une ardeur toute patriotique l'histoire de ses ancêtres, dont il con-, naissait mieux que tout autre la langue, les traditions, et pouvait interpréter les manuscrits originaux qui avaient échappé à la destruction et aux déprédations des Conquistadores. Entre autres travaux, Ixtlilxochitl composa en langue castillane une Histoire des Chichimèques.

mécaniques ; ils construisirent de grandes villes, Tula, Teotihuacan, Cholula, Toluca et d'autres dont on voit les ruines ; et dans toutes ces villes ils élevèrent des temples et des palais tout en pierres taillées, couvertes de figures et de personnages rappelant leur histoire, leurs guerres et leurs calamités.

» Tout ce que faisaient les Toltecs était excellent et plein de grâce : leurs édifices abondaient en ornements, et ce n'est point seulement à Tollan et Xocotitlan que l'on a découvert des restes exquis provenant des Toltecs, tant en édifices qu'en autres produits, on en trouve dans toutes les parties de la Nouvelle-Espagne ; partout on a découvert de leurs œuvres en poteries, fragments de terre cuite à tous usages, jouets d'enfants, joyaux et mille autres objets fabriqués par eux : c'est qu'en réalité les Toltecs s'étaient répandus dans tout le pays (1) ».

Torquemada (2) et Clavigero (3) parlent dans le même sens. D'après le premier, les Toltecs étaient des gens habiles, ingénieux, grands bâtisseurs, comme on peut s'en assurer en nombreuses parties de la Nouvelle-Espagne et par les ruines de leurs principaux édifices à San Juan de Teotihuacan, Tula, Gholula, etc. ; ils vinrent du couchant et l'on dit qu'ils apportèrent le maïs, le coton et autres semences et légumes qui se trouvent en cette terre

(1) Sahagun, Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne. Bernardino Ribeira, mieux connu sous le nom de Sahagun, du

lieu de sa naissance, mourut à Mexico en 1590, à l'âge avancé 90 ans. Il appartenait à l'ordre des Franciscains et séjourna au Mexique pendant de longues années qu'il consacra à l'étude des langues, des mœurs et des institutions des anciens habitants du pays, et publia un ouvrage qui est considéré comme le plus complet que nous possédions sur le Mexique avant la conquête espagnole.

(2) Torquemada, Monarquia indiana.

(3) Clavigero, Historia antigua de Mexico.

et qu'ils furent de grands artistes pour travailler l'or et les pierres précieuses.

Clavigero range les Toltecs parmi les plus célèbres de tous les peuples de l'Anahuac par leur civilisation et leur habileté dans les arts ; si bien, que dans les siècles suivants, on donnait le nom de Toltec comme titre d'honneur à tout artiste d'un mérite transcendant.

« En fait d'art, les Toltecs s'adonnaient à la sculpture, à la mosaïque et à la peinture ; dans l'industrie ils avaient fait des progrès extraordinaires ; ils fondaient l'or, l'argent et le cuivre, et travaillaient l'étain et le plomb ; au moyen de moules, ils donnaient aux métaux toutes les formes qu'ils voulaient ; ils avaient d'excellents joailliers, des lapidaires, des peintres, des charpentiers, qui, chacun dans son métier, imitaient toutes espèces d'animaux, de plantes et d'oiseaux, et sculptaient les ornements les plus divers, pour les personnes, les maisons et les temples.

» Leurs femmes filaient le coton de toutes manières, le teignaient de couleurs diverses et tissaient une foule d'étoffes à leur usage, délicates, fines et somptueuses ; de sorte que les unes ressemblaient à de la moussehne et d'autres à de la toile fine ; celles-ci ressemblaient à du drap, celles-là étaient damassées et d'autres ressemblaient à du velours. De plus, au moyen de poils et de plumes ébardées, ils faisaient du feutre, ou bien en fabriquaient des étoffes merveilleuses (1) ».

Prescott (2) dit également que tout ce qui au Mexique a mérité le nom de science provient des Toltecs ; les ruines des nombreux édifices de la Nouvelle-Espagne qui leur sont attribués montrent,

(1) Veytia et Clavigero.

(2) Prescott, Conquest of Mexico, ch. III.

qu'en architecture, ils étaient bien supérieurs aux peuples qui les ont remplacés dans l'Anahuac.

Enfin, M. Désiré Charnay, qui fut chargé par le gouvernement français, à deux différentes reprises, de faire des explorations archéologiques dans ces pa^^s, et qui résuma dans ses Anciennes Villes du Nouveau-Monde (1885) le résultat de ses travaux, affirme que le rôle civilisateur du Toltec est indiscutable. L'Aztec, le Mexicain proprement dit, dont l'influence était prédominante au temps de l'arrivée des Espagnols, n'était qu'un conquérant et non un civilisateur ; il avait tout appris de ses prédécesseurs, et il n'apprit rien aux nations vaincues auxquelles il n'imposa que l'obéissance et les tributs.

Il ajoute que si le peuple aztèque est à peu près le seul que l'on connaisse, c'est parce que la conquête du Mexique fut la première de ces conquêtes étonnantes qui, du nord, s'étendirent jusqu'au sud du continent, et que les exploits de Cortez, chantés par Prescott, sont devenus tout à fait populaires. L'empire de Montézuma n'était point le seul en Amérique ; ce n'était pas davantage le plus brillant ; sa chute fût la plus retentissante, voilà tout ; mais il y en avait d'autres qui, moins exaltés par l'histoire, nous ont cependant laissé des monuments plus vastes, plus beaux et des preuves d'une civilisation plus avancée.

Les auteurs espagnols que nous venons de citer n'écrivaient pas d'imagination. A la date de leurs travaux historiques, la tradition était encore toute fraîche dans la mémoire des indigènes, et quant à l'authenticité des sources où ils puisaient leurs renseignements, je ne puis mieux faire que de répéter ce que dit à ce sujet Fernando Ramirez, historien lui-même et très versé dans les antiquités mexi-

caines : « Aucune des histoires connues de l'Ancien Monde, dit-il, ne peut rivaliser avec la nôtre, et ni Aulu-Gelle, ni Macrobe, ni Pétrone, ni aucun de ceux qui prétendent nous peindre les mœurs privées des peuples qu'ils connaissaient, ne peut présenter à l'appui des faits aussi authentiques et aussi dignes de foi que ceux que nous ont laissés nos chroniqueurs, et principalement Sahagun.

» Pour ce qui touche à la biographie et aux événements, je ne considère pas, dit-il encore, comme plus authentiques les renseignements contenus dans les histoires grecques ou romaines que ceux que nous trouvons dans Ixtlilxochitl,Tezozomoc,Veytia, et tant d'autres qui ont puisé à des sources aussi claires que celles où se sont abreuvés Hérodote ou Denis d'Hahcarnasse, et je ne crois pas que les hauts faits d'Alexandre rapportés par Quinte-Curce et Arrien soient plus dignes de foi que ceux de Netzahualcoyatl ou de quiconque de ceux de nos rois transmis à la postérité par leurs compatriotes ou leurs descendants (1) ».

L'histoire de l'ancien Mexique présente encore certainement beaucoup d'obscurités et d'incertitudes, au moins dans les détails, même pour la période dite historique (de l'an 600 à 1500), obscurités et incertitudes que de nouvelles découvertes parviendront peut-être à dissiper ; toutefois, dans l'état actuel des choses, nous aurions mauvaise grâce d'être plus exigeants que Ramirez, auteur aussi sérieux que compétent.

Les Toltects, avons-nous dit, étaient une des tribus nahuas, tribus de même origine et de même langue qui, sous divers noms, pénétrèrent par invasions successives dans le Mexique et l'Amérique

(1) Prcscott, Histoire de la conquête du Mexique. Notes critiques par José F. Réunirez, t. II, Complido.

centrale, depuis les premiers siècles de notre ère à venir jusqu'à la Conquête. Leur point de départ est généralement fixé dans le nord ou le nordouest de notre continent, d'un lieu appelé Huehue- Tlapallan pour les Toltecs et Aztlan pour les Aztecs (1).

Les Toltecs arrivèrent au Mexique vers le sixième siècle, mais ils y avaient déjà été précédés par les Olmèques et les Xicalancas, autres tribus de même race, qui ne tardèrent pas à se fondre avec les nouveaux envahisseurs. Ils bâtirent Tula ou Tollan, dans l'Anahuac, à 16 lieues environ au nord de Mexico, qui devint une ville célèbre et la capitale de l'empire.

Leur gouvernement était parfaitement organisé, et leur civilisation, se développant sous le règne de monarques sages et éclairés, atteignit son apogée vers le neuvième siècle,

A cette époque, l'empire toltèque s'étendait sur les pays voisins dans un rayon de plus de mille lieues. Ce fut, dit-on, l'âge d'or de leur domination, l'époque où « florissaient de grandes villes pleines de temples et de palais, et qu'une population des plus denses cultivait la terre jusque sur les plus hautes montagnes ».

La civilisation toltèque, d'ailleurs, nous reporte aux anciennes civilisations asiatiques. Elle était fondée sur l'esprit de caste, comme dans l'Inde.

(1) B Le nahua ou nahualt a jadis couvert de ses ramifications une région qui s'étend du iS'ouveau-Mexique et du Texas jusqu'à l'État de Sonora ». Maury, La Terre et V Homme.

Environ 20,000 Indiens, que l'on considère comme les survivants de ces anciennes races, se voient encore aujourd'hui dans le Mexique septentrional, le Nouveau-Mexique et l'Arizona. Ils se distinguent par leur intelligence et leur conformation physique, et aussi par le fait que seuls, parmi les Indiens des États-Unis, ils sont en voie d'accroissement. Ils habitent en commun de vastes maisons appelées pueblos, afin de se mieux protéger contre les Indiens sauvages.

Il y avait, comme en Asie, les familles princières, le corps sacerdotal, la noblesse, les cultivateurs et les esclaves, équivalents des parias ; ces derniers cependant pouvaient facilement passer d'une classe à une autre, et l'esclave courageux et brave à la guerre était souvent affranchi et devenait capitaine. Outre la classe des grands feudataires, il y avait des ordres de chevalerie dans lesquels l'aspirant était reçu après de longues et pénibles cérémonies.

La terre était commune, et les cultivateurs et les esclaves la cultivaient en des endroits qui leur étaient assignés par des officiers préposés à cette fin, qui prélevaient l'énorme tribut dont l'État avait besoin. Il y avait toutefois des greniers pubhcs pour les temps de disette.

On représente généralement les Toltecs comme de mœurs douces, repoussant les sacrifices humains si fréquents chez d'autres de ces peuples, et qui avaient atteint des proportions monstrueuses chez les Aztecs lors de la conquête ; on veut même que ces derniers soient les auteurs de cette coutume barbare.

Quoiqu'ils fussent astrolâtres, ils possédaient une philosophie des plus élevées, une morale d'une pureté remarquable ; on prétend même que l'idée d'un dieu impersonnel ne leur était pas inconnue. Nous extrayons, p^rmi les nombreuses citations de Sahagun, la suivante ; il s'agit des recommandations d'un père à sa fille :

« Toi, ma fille, précieuse comme un grain d'or et une plume riche, issue de mes entrailles, que j'ai engendrée et qui es mon sang et mon image; toi, ici présente, écoute avec attention ce que je vais te dire, car tu es arrivée à l'âge de la discrétion. Le Dieu créateur de toutes choses et qui

est en tout lieu t'a donné l'usage de la raison et t'a faite habile à comprendre, et puisque ta raison s'est ouverte, elle est arrivée à bien saisir les choses du monde et à savoir qu'il n'y a pas de vrai plaisir ni de repos véritable, mais, bien au contraire, des peines, des afflictions, des fatigues extrêmes et une grande abondance de misère et de pauvreté. 0 ma fille, ce monde est en effet un lieu de pleurs, de tristesse et de mécontentement, où régnent le froid, l'intempérie de l'air, les chaleurs afflictives du soleil, la faim et la soif. C'est une grande vérité que nous connaissons par expérience. Retiens donc bien ce que je dis, ma fille : ce monde est mauvais et pénible, dépourvu de plaisirs et abondant en déboires. Il y a un proverbe qui dit qu'il n'y a pas de plaisir qui ne soit accompagné de grandes tristesses et qu'il n'y a pas de repos qui ne se lie avec quelque affliction sur la terre. C'est une maxime que les anciens nous léguèrent, comme un avertissement pour c{ue personne ne s'afflige en versant trop de larmes et en s'abandonnant d'une manière excessive à la tristesse. Notre-Seigneur nous donna le rire, le sommeil, le manger et le boire, qui nous font vivre et croître ; il nous donna aussi la faculté d'engendrer pour nous multiplier dans le monde : tout cela répand quelque joie dans notre existence, quoique pour peu de temps, afin que toute notre vie ne se passe dans la mélancolie et les pleurs continuels. Quoiqu'il en soit bien ainsi et que le monde soit fait de telle sorte, qu'un peu de plaisir s'y mêle à de nombreuses peines, on se refuse à le voir, et cela n'excite ni nos craintes, ni nos chagrins, parce que cela est passé dans nos habitudes et que les uns l'oubhent dans les seigneuries et les royautés, les autres dans les choses de la milice, au miheu des dignités, des honneurs et des

hauts emplois. Ce que j'ai dit des choses de ce monde est cependant bien vrai ; mais personne n'y réfléchit, personne ne pense à la mort. On concentre son attention sur le présent pour y gagner le manger et le boire, chercher à vivre, édifier des maisons et travailler pour l'existence :... tout cela, ma fille, est absolument comme je l'ai dit ».

Et un peu plus loin, s'adressant à son fils, après lui avoir dit que les enfants et les jeunes adolescents des deux sexes sont les bien-aimés de Dieu, qui entend, avec plaisir leurs prières, parce qu'ils ont le cœur pur, il ajoute :

« Il y a une autre sorte de gens qui sont agréables à Dieu et aux hommes, ce sont les bons satrapes qui vivent chastement et qui conservent leurs cœurs propres, purs, bons, lavés et blancs comme la neige ; leur manière de vivre n'a aucune tache, aucune souillure, il n'y a aucune poussière de péché dans leurs habitudes. Et parce qu'ils sont ainsi, ils sont les bien-venus auprès de Dieu, auquel ils adressent de l'encens et des oraisons en priant pour le peuple. Le roi avait l'habitude de dire : « Ce sont les vrais sujets de mes dieux (1) ».

Il n'y a pas grand'chose de nouveau sous le soleil, comme on le voit, même dans notre siècle tant vanté ; et on pourrait avec profit méditer des vérités comme celles que nous venons de lire, si elles n'étaient pas déjà contenues dans la morale évangélique.

Ils supputaient le temps de la manière suivante :

Ils divisaient l'année qu'ils appelaient Xihuitl, V herbe nouvelle, en dix-huit mois de vingt jours, auxquels ils ajoutaient cinq jours complémentaires, qui étaient regardés comme jours fatals. C'étaient

(1) Sahagun, Histoire des choses de la Nouvelle-Espagne, liv. \l, ch. XVIII, traduction du docteur Jourdanet et de R. Siméou.

les jours épagomènes des Chaldéens, des Égyptiens et des Grecs ; on cessait tout travail pendant ces cinq jours qui étaient employés à des cérémonies

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