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QUATORZIÈME SIÈCLE

Jakemon de Fives. — Marie de Sainle-Katerine dite la Poindresse. — Jehan de Sainte Katerine. — Jehan le Chiboulcur. — Pierre de Sainle-Katerine. — Pierre de Roncq. — Willaume Dinar t. — Jehan Mannin.

L'histoire officielle de la peinture flamande commence avec les frères Van Eyck ; mais une école n'arrive pas d'emblée à un tel degré de perfection relative , et Hubert et Jehan Van Eyck , dont les œuvres resteront Texpression la plus haute de l'art du XV® siècle , ont eu de nombreux prédécesseurs peu ou point connus jusqu'ici.

C'est môme l'éclat de la renommée d'Hubert et de Jehan Van Eyck qui a laissé dans Tombre , non seulement les peintres prédécesseurs de ces artistes, mais encore certains de leurs contemporains, célèbres ù leur époque, et dont les œuvres sont aujourd'hui inconnues.

Il nous a paru qu'il ne serait pas sans intérêt, pour l'histoire de l'art, de signaler les noms et les travaux de quelques-uns des précurseurs qui préparèrent la gloire de l'école flamande ; et c'est aux archives municipales , aux comptes des églises et des monastères , que nous avons demandé ces révélations tardives. Elles serviront peut-être à faire attribuer certaines œuvres encore anonymes qui peuvent exister dans les musées publics ou dans les collections particulières.

Les tableaux du XIV^ siècle qui ont survécu sont peu nombreux ; l'étude des archives prouve cependant qu'ils existaient déjà en grand nombre, car on en voit figurer dans les comptes , les inventaires et les exécutions testamentaires de cette époque, et la liste est longue de ceux dont la disparition est une perte sérieuse pour l'histoire d'un art si intéressant à étudier dans ses origines.

C'est par les notions sur ces artistes du XIV® siècle, dont l'existence nous a été révélée par les archives de Lille, que nous commencerons cette étude. La ville de Cambrai, qui fut au Moyen- Age le centre religieux le plus important du pays, nous a aussi fourni, dans les nombreuses archives de sa cathédrale et de ses abbayes, une foule de renseignements intéressants sur le même sujet. Ils feront l'objet d'une publication spéciale.

Les comptes municipaux de la ville de Lille , et ceux de la fabrique de la collégiale de Saint-Pierre , fondée au X? siècle, contiennent, dès la première moitié du XIV^ siècle, des renseignements sur des artisans (les artistes ne se séparaient pas des artisans à cette date reculée) qui exerçaient la profession de peintres ou de tailleurs d'images et parfois les deux réunies.

Les travaux pour lesquels ils figurent dans les comptes seraient aujourd'hui considérés comme des œuvres d'art, bien que les prix payés semblent parfois bien minimes. C'est qu'alors la valeur d'un objet avait pour mesure le

prix de la journée de travail, avec cette seule différence que la journée des maîtres était taxée naturellement à un plus haut prix que celle des varlets ou apprentis. Au commencement du XIV^ siècle il semble résulter des comptes que la différence était environ de moitié, et que les maîtres peintres recevaient alors de trois à quatre sous pour une journée de travail. Au XV^ siècle, cent ans plus tard; cette somme était au moins quadruplée^*^

La première mention d'un travail artistique que nous ayons vue consignée dans les comptes de la Ville , dont la série commence en 1317, concerne un entailleur d'images.

On lit dans le compte de 1328 :

A Jakemon de Fives pour les jmaiges de le porte de Gourtrai mettre plus parfond et pour repaindre les aumaires XLI ' III **.

Ce Jakemon de Fives dont on voit figurer le nom , avec le titre de maître , dans les comptes , à partir de 1319 ^'^, nous paraît avoir été maître des ouvrages de la Ville. Aussi est-il difficile de savoir si le travail ci-dessus a été exécuté par lui personnellement, ou sous sa direction; ce que nous savons, c'est que le bas-relief que Jakemon de Fives fut chargé de retailler ou de faire retailler, en 1328, représentait le Christ et la Madeleine; il avait été sans doute exécuté à la date où la porto avait été construite (vers 1300), et ce sont des réparations , postérieures ^'' à celles exécutées par Jakemon de Fives,

(t) En 1458 les peintres oppolés de toutes parts psr PhilippMe-Bon pour In docorâtion des entremeta du banquet du faisan reçurent tn moyenne un soloiro de TIVÎ ' par jnnr , les varlets un «alaire de VI '.

(<)OnUtdan8locoinplede 1819: A maître Jakemon de Five pour i ouvmgodo iocopioie Saint-Jakes k Ssint-Estiene X «.

0) 1499-1511 A Marquet Tournominn , peintre, en aTaneement k cause de la peinture et riparacion dm imaigea et pourlraictures de notre SauTour Jhesua et de la Madelaine étante la porte do Courlray avec les armas du i^y des Romains de M. S. rarddoc et

• V '' " îimeetdelavillo XV

qui nous ont fait connaître le sujet représenté. A cette époque toutes les portes de la ville étaient décorées de sculptures où figurait naturellement le saint dont le monument portait assez souvent le nom, et ces basreliefs enluminés étaient protégés par des volets en bois , (les aumaires) décorés eux-mêmes de peintures.

Après Jakemon de Fives , nous voyons apparaître dans les comptes de la ville , comme dans ceux de la collégiale , une série de noms appartenant à une même famille qui comptait parmi ses membres une femme exerçant la profession de peintre.

Les comptes de St-Pierre la nomment Marie la 'poindresse. Le frère et la sœur exécutèrent pour la collégiale des travaux de sculpture et de peinture.

En 1337 Jeban de Ste-Katerine , frère de Marie , peignit les images qui décoraient la fierté (la châsse) de St-Pierre et aussi la statuette d'ivoire qui représentait la vierge Marie, tenant l'enfant Jésus, et qui, au XIV*' siècle , servait d'ornement au grand autel de l'église ^^^ .

L'usage constant , au moyen-âge , de peindre les statues de pierre 3t de bois et même les statuettes d'ivoire, de cuivre et d'argent , a vraisemblablement formé les premières écoles de peintres exécutant des tableaux de (( plate peinture j>. Pendant un certain temps, les mêmes ouvriers entaillèrent le bois et la pierre et illuminèrent ensuite leur travail d'une décoration polychrome où l'or jouait un grand rôle. De là , une similitude presque complète entre les sujets sculptés et les tableaux primitifs qui sont venus jusqu'à nous; quand l'usage de la plate peinture eut pris une suffisante extension , les peintres s'affranchirent peu à peu de l'imitation servile des sujets

U) ISail. Pro ymaginibus positis sub lapidibus cristallinis IIIl '

Johanni de Sancta-Katarina pro pictura ymaginum Pharetri Sancti Pétri et Sancte-

[arie eburnee magni altaris XV ^

Pro duabus coronis ymaginis eburnee tam pro matre quam pro filio XX "

Pro deauratione predictarum coronaruin XXXIH ^.

sculptés , et riinaginerie et la peinture furent définitivement pratiquées par des mains dififé rentes. C'est vers la fin du XIV® siècle que cette séparation des deux professions dut devenir définitive.

En 1342 , le frère et la sœur sont mentionnés comme ayant travaillé ensemble à une même œuvre. Cette fois, Jehan de Ste-Catherine sculpte un crucifix , et c'est sa sœur Marie qui le peint et l'illumine ^^K

Enfin, en 1347, Marie exécute seule sur les châsses de l'église de délicats et importants travaux de peinture, à en juger par l'élévation relative de la somme qui lui est allouée ; quant à l'explication de la mention concise du comptable , elle n'est pas facile à donner. Voici le texte :

1347. A Marie la poindresse pro cassis des vironicles pingendis , Vscuta valent V • XV ».

En intercalant des expressions en langue vulgaire dans son latin, le comptable a préparé des soucis aux archéologues du XIX" siècle ; la construction de la phrase s'oppose, en effet, (en interprétant vironicle par véronique , nom donné souvent à la représentation de la face du Christ) , à ce qu'on lise : pour peindre des véroniques sur les chasses [cassis). Ce sont , au contraire , les châsses aux véroniques que Marie décore de peintures ; il reste donc à déterminer qu'elle était la nature des chlsses ainsi désignées, si, ajouterons-nous, cassa, doit ici se tradii'?-'^ i>:,r 'i':*»^^'^ *^ Nniw nvoiioîis:. qnnnt {\ nous, no pas

\il Joiiiiniii irntn .Siari** jnriori-^ jno « rm iii»>j iui.u-miu. ... II inM^^ill^^. >ai' m \1II l*"-

Bidom Mario pro pictura dtcti crucifixi XXI 9t

Eidem pro imagiot* b. Marye oburnco roporandii X v

Bidem pro imogino S> Pétri argontoi III ff^-

Bidcm pro pac« altarin sancti Nicola v II''*

Bidem pro alis tngelomm et capitibun rcparandta I III *.

pouvoir répondre à cette question '^^ Mais, tout obscure qu'elle soit, cette mention est assez claire pour nous faire connaître que cent ans avant Marguerite Van Eyck qui, comme son frère, s'adonna à la peinture, une femme artiste avait employé son talent à l'exécution de peintures religieuses dans la collégiale de St-Pierre.

Marie et Jehan de Ste-Gatherine étaient également les peintres en titre de la ville de Lille ; en 1343 , Jehan dora la heuze qui surmontait la maison commune , la halle échevinale; il peignit « le pigniel » de" la fleur de lis, c'est-à-dire les armes de la ville ; l'année suivante , il orna de peintures vingt-trois bannières pour les milices communales ^-K

En 1347 , c'est sa sœur qui figure dans les comptes municipaux et par un nouveau néologisme le clerc qui les rédige l'appelle Marie « la poinguereze » et enregistre une dépense de plus de vingt-cinq livres pour travaux de peinture et de dorure exécutés par elle au clocher de l'église St-Etienne^^^

Nous laissons pour un moment les descendants et les élèves ^^) de Jehan et de Marie de Ste-Katerine , que

(1) Le même compte de 134*7 porte aussi cette mention que nous reproduisons sans pouvoir l'expliquer :

Pro IlIIor virgis pour les vironicles et les vrevielles IIII '.

Faut-il faire venir vrevielles de vervex , brebis , petite brebis ?

(2) 1343. A Jehan de Sainte Katerine pour amendement de chou qu'il dora le heuse et le pinniel de la fleur de lis de la halle XX *.

1344. A Jehan de Sainte- Katerine pour le fachon de XXII noeves banières et pour

une viese refaire VI 1 XIII ^.

Pour les estofFes des banières à Pieron de la barre XXVIII i XII *.

(3) 1347. A Marie le Poinguereze sur l'ouvrage que elle fist à dorer le huese et le crois dou clocquier Saint-Estievene XXIIII florenches qui valoient adonc XI • III d la pieche XIII 1 X «.

Item à la dite Marie pour le parpaie de chou que on li deut pour le dit ouvrage et pour le kokoc redorer de nouviel XI florenches et IIII * si valoient adonc XIII * VI d la pieche valent parmi lesIIIP VlIlXII^VId.

Item donné par halle à la dite Marie pour amendement de ces ouvrages G '•

l^) Le compte de 1351 mentionne un ■( variez » de Jehan de Sainte- Catherine condamné à une amende.

nous retrouverons plus tard^ pour nous occuper d'un artiste auquel les comptes de l'église St-Pierre donnent . de 1342 à 1370, le titre de chibouleur. C'était, d'après la nature des travaux exécutés , un a ymaginier » c'està-dire un tailleur d'images. En 1342, il entaille un tabernacle ^*' ; en 1367 , il sculpte le portail de c la pourpenture » (parvis) qui venait d'être reconstruite'-', probablement à la suite de l'incendie de 1354 qui détruisit une partie de l'église St-Pierre. Enfin, en 1370, il sculpte l'aigle de l'église St-Pierre et les bas reliefs du pupitre ou jubé qui fut élevé entre la nef et le chœur de l'église ^^'. Ce terme de chibouleur, que nous n'avons vu employé que dans les comptes de Lille ^*^, vient probablement de chiholle , ciholle pour ciboire ; cela nous parait résulter d'un article du compte de 1584 , ainsi conçu :

A Nicolos Ledoucli escrignier pour avoir tourné une coupe en forme de chiboUe pour mettre deseure la teste d'un surnommé Hellebaut exécuté par la dite ville XVIIII».

Un chibouleur était donc très-probablement un artisan qui joignait au métier de tailleur d'images celui de tourneur en bois.

Du reste , un document curieux nous a donné en langue latine la désignation de la profession exercée par le Jehan en question.

En 1365, une émeute populaire eut lieu à Lille; elle

(1) 1842. Johanni li cibollier, pro tabernaculo faciendo ! -

(*) 1361. A Jehan le cyboulour pour entailler le portai delà pourpenture. LXXIIIf'*

(ï) 13*70. A maître Jehan le chibouUour pour foire l'ouvrage du dit pupitre bien ot auf

finmment XLUl « 1111»

Pour foire laigle qui est au pupitre X ffo«.

Pour poindro le tabernacle des angéles mis au pupitre. . XII P-

Pour poindre l'aigle XVI «*■•

(A) Lo livre aux bowgeois. En «nrtgistrtnt le nom de Jf>^"" *" t- hano li ontailler«t dis le rhibolëres.

En 1392, on trouve la mOme qualiflration appliquée à un nuira moividu : ù Wtlles de Gult chibouleur pour avoir foit et onlaillù cortains ouvrages à la Brotoitque foito nouvel lement k la halle d'Bechevias. . . V^^l >

avait eu pour cause l'arrestation d'un bourgeois nommé Jehan Pinchon, dit Trippette, qai fut enfermé dans les prisons du Chapitre par le bailli de l'église Saint- Pierre. Sur le refus de rendre le prisonnier au Rewart de la ville, qui était venu le réclamer, une troupe de bourgeois s'assembla, força les prisons et remit Jehan Pinchon en liberté. Jehan le QhiboulleuTy bien qu'il fut souvent employé, comme nous l'avons vu, aux travaux de Saint-Pierre , figurait parmi les bourgeois qui avaient pris, contre l'église, la défense de leurs privilèges. Il dut comparaître devant la justice du Chapitre et fut condamné à un pèlerinage. Les archives de Saint-Pierre . ont conservé le certificat qui constate qu'il avait accompli le voyage qui lui avait été ordonné ^^'. Dans cette pièce, Jehan est ainsi qualifié : « Johannes incisor rerum ligneamm, dictus li Chiboulères. )) C'était donc un sculpteur en bois, que l'on distinguait peut-être, par ce nom particulier, des tailleurs de pierre.

Revenons, en suivant l'ordre chronologique, aux successeurs de Jehan et de Marie de Sainte-Catherine. Jehan, qui exerçait à la fois la profession d'entailleur et celle de peintre, eut un fils, nommé Pierre, qui se forma dans l'atelier paternel, et plus probablement sous la direction de sa tante Marie , car il s'adonna exclusivement à la peinture. En 1351, à sa majorité, il se fit inscrire sur le Registre aux Bourgeois ^^K De 1355 à 1363 , son nom est plusieurs fois mentionné dans les comptes communaux ^^\ 11 décore des armoiries de la ville , les

(1) Bibliothèque de Lille, Manuscrits Cartulaire St Pierre f» 366 v*'.

(2) Reg N" 2, f> "79, r^

'3) 1355. A Pieron de Ste-Katerinepour paindre XXXVI escuchonnes des armes de la ville pour mètre sur les arcs acatés à M" Willes du Lieu, X ^ VIII il.

1357. A Pierot de Ste-Katerine pour la pointure des IIII douzaines de pots d'étaiu à faire les présent pesans XII c XXXVII • d'étain , à VI 1 XVI » IX d. ,

1359. A Pieron de Ste-Caterine pour noirchir II sielles de keval , II glaves et I panais XXXVI « IV d.

1363. A PieiTe de Ste-Katerine pour le fachon des pignons des trompes et des bannerettfis mises à la fierté N-D XLVII ^ I <'•

grands pots d'élain (chaque pot pesait \ângt-cinq livres) dans lesquels le Magistrat présentait les vins d'honneur aux étrangers de distinction qui faisaient leur entrée dans la ville; il peint des selles de cheval, desaglaves» (lances) des étendards, l'année où le roi Jean vint à Lille, et il décore les pennons des trompettes et les bannières de la châsse de Notre-Dame de la Treille.

Enfin , en 1363, il figure encore sur les comptes de la ville, et, cette fois, avec le titre de maître, pour une véritable œuvre d'art, un tableau d'église.

Les comptes de fabrique des paroisses de Lille, qui nous eussent donné une bien plus ample moisson que ceux de la ville, ont malheureusement disparu, et ce n'est que par hasard que les comptes municipaux nous renseignent sur les œuvres d'art exécutées pour les églises; il faut pour cela des circonstances exceptionnelles ; c'est ce qui se produisit pour l'œuvre de maître Pierre.

En 1360, la ville avait emprunté de l'argent à la fabrique de Féglise Saint-Maurice, et, en 1363, le comptable mentionne , en ces termes , le remboursement d'une partie de cette dette :

A Maistre Pierre de Ste-Kotherine pour se porpaie de le fuchon de le taule du granl autel de l'église St-Meurisse pavet en décompte de l'argent que le ville doit à le dite église . XXIIIl » X ' V«'.

Le terme de « parpaie, » employé par le comptable, indique clairement que la somme de vingt-quatre livres, payée par la ville , n'était que le solde du prix principal convenu avec le peintre, et dont la première partie avait été soldée par la fabrique. En résumé , c'était , cette fois , une œuvre d'art d'une grande importance, un tableau pour le maître -autel de l'église Saint-Maurice, que maître Pierre de Sainte-Catherine avait exécuté de 1362 à 1363.

Nous l'avons dit, les archives anciennes de cette église ne nous ont pas été conservées , et nous avons vainement cherché , dans des documents contemporains, quelques renseignements sur cette table d'autel; mais nous avons trouvé, aux Archives départementales, parmi quelques pièces isolées qui concernent les paroisses de la ville de Lille, un document qui pourrait bien s'appliquer à ce tableau. C'est le rapport officiel de deux peintres qui furent , au X VP siècle , chargés d'examiner une ancienne table d'autel de l'église Saint-Maurice et de fixer la nature et le prix des restaurations que ce vieux tableau exigeait.

Le tableau est désigné comme existant alors dans la chapelle Saint-Sébastien, «sous une gourdine de soie, pour le préserver d'ordure, » mais il est très-possible, qu'après deux siècles , cette antique peinture n'ait plas été jugée digne ou convenable pour le grand-autel de l'église , qui fut changé au XVP siècle , et que ce tableau ait été transporté dans une chapelle latérale.

Ce qui nous pousse à voir dans le tableau en question l'œuvre peinte au XI V^ siècle, c'est que^ d'après le rapport des experts , cette table d'autel était à la fois une œuvre de sculpture et de « plate peinture » , et qu'elle rappelle , par cette raison, la table peinte quelques années plus tard par le flamand Melchior Broederlain pour la chartreuse de Dijon. Cette œuvre de Broederlain, qui a été conservée, présente aussi des sujets exécutés « enimaginerie » et des panneaux de « plate peinture » , et elle est , pour l'histoire de l'art flamand , un des spécimens primitifs les plus précieux ^^^

Voici le rapport des experts ^^^ :

(c Visitation de la table d'autel en la chapelle Saint-

(l)Arch. dép. inventaire 1518.

i2i Voir Waag-en , Dehaisne et Alfred Michiels (histoire de la peinture flamande)

(3) Arch. dép. fardes paroisses.

Sébastien , en l'église Saint-Maurisse , par Carie de Ber et Pierre de Brûle , peintres. »

Pour le premier , avoir visité les quatre feuillet de la dite table par dehors, cliest qu'il faut tout dorer tout dor bruncj corne il eut esté faict aultre fois avecq ungne petite bordure de vermillon et desus le dit vermilion avoir semé des flouret de fin or mat , dont avecq fault tout nétoier et laver la platte pointure qui est dedans et dehors les dis huis de la table, dont avons estimé pour che vingt-quatre livres monnove de flandre XXIIU».

Item, pour avoir visité pour la deusime partie chest qu'il fault retoffier les petites bordures qui est auprès de la platte pointure de dedens les dis huis et le fault estoffier tout dor bruncj dont pour ce avons estimé douze livres XII '.

Item, pour avoir regardé dedens la table ce quy est rompu et adamagés pour le tailleur d'images, c'est qu'il j a ung ou deux pilier avecq une petite image et des cleres voies quil siect desus le dit table qu'il sont rompu et perdu .... IIII*.

Item, pour la pointure de dedens la table, chest quil fault dorer la taille quy est perdue de fin or bruncj corne lœuvre le requier et sil y a aucune chose esquaillié il le faut refaire et avecq che chest quil fault retofifer tous les visaiges VIII '.

Toute incomplète qu'elle soit, cette description ne peut s'appliquer qu'à une œuvre primitive. Ces images sculptées , ces bordures de vermillion semées de fleurettes d'or mat qui encadrent les panneaux de plate peinture , tout indique un tableau du XIV® siècle, et très probablement la table peinte par Pierre de Sainte Catherine.

Nous ne connaissons pas le résultat de cette expertise, et nous ne savons si le tableau fut réparé, ou si la dépense , fixée à quatre-vingt seize livres ( monnoye de Lille) parut excessive aux « margliseurs » de l'église, qui préférèrent , peut-être, pour pareille somme, commander un tableau dans le goût de l'époque.

Parmi les causes auxquelles on doit la porte de beaucoup de peintures primitives, la principale est, entre toutes, la modification du goût; les générations qui se sont succédé ont toujours ♦'!('' injustes pour leurs |>r<'«dé-

cesseurs immédiats, et c'est seulement après un temps assez long , que la postérité classe à leur valeur définitive les œuvres d'art que les caprices du goût et de la mode ont successivement exaltées et dédaignées.

Le tableau de Saint Maurice est le premier tableau lillois , mais ce n'est malheureusement pas le seul dont nous aurons à regretter la disparition.

A propos de l'œuvre de Pierre de Sainte Catherine, nous avons cité le nom de Melchior Broederlain ; nous nous permettons de rappeler ici que, dans un livre spécial ^^-j nous avons reproduit d'intéressants documents d'où il résulte que ce peintre célèbre avait été chargé par Philippe-le-Hardi , duc de Bourgogne , de la surveillance de fabriques de faïences jf?e^^to et émaillées , à une date de cinquante ans antérieure à la naissance de Luca délia Robia , le fameux céramiste italien.

Revenons à Pierre de Sainte Catherine : Le tableau de Saint Maurice dut être un de ses derniers travaux. En raison de la notoriété dont il jouissait à Lille, il est naturel de penser que c'est à lui, ou du moins à l'un de ses élèves , que le Magistrat demanda , en 1366 , les patrons des seize pièces de tapisserie qu'il fit fabriquer à Arras, pour les offrir au roi Charles V et au comte d'Etampes, alors que se négociait le mariage de l'héritière du comte de Flandre avec le duc de Bourgogne ^^^

Voici ce que disent les comptes :

1366 à 1367. A Robert Canard pour le salaire dou paintre qui fist les patrons et exemples diceux draps 1 franc de XVI ^ IP.

Le prix relativement si minime payé pour les patrons et modèles de seize pièces de tapisserie d' Arras , nous

(1) Histoire de la Céramique Lilloise et documents inédits sur la fabrication de carreaux peints et émaillés au XIV^ siècle. Paris. Aubry. 1869.

(2) Voir pour le détail de ces tentures : Les Tapisseries de Haute-Lisse. Paris. Aubry,

semble indiquer qu'à cette époque, les peintres ne fournissaient aux haut-lissiers que de simples croquis, et quune large part dans l'exécution était laissée à -l'initiative des tapissiers. On ne leur donnait pas alors , comme on l'a fait plus tard, de véritables tableaux à copier.

En 1367 , Pierre était mort ; c'est sa veuve qui le remplaça et qui figure dans les comptes. Comme sa tante Marie , elle avait sans doute appris la peinture , et elle continua la profession de son mari avec l'aide des apprentis qui avaient travaillé sous les ordres du défunt. En 1367 , elle peignit pour la ville les armoiries de deux des rois de VÉpinette. Ces armoiries se conservaient accrochées aux parois de la grande salle éche- \'inale^*^, en mémoire des royautés bourgeoises dont elles consacraient le souvenir. Au XVIP siècle "' le Magistrat, fit recopier toutes ces armoiries dans un livre spécial, qui fut l'œuvre de Jehan Fayet, peintre et architecte lillois. C'est vraisemblablement le manuscrit intitulé : Veprecularia oit descente des nobles rois de VÊpinette ^^^ , qui existe encore à la bibliothèque de Lille.

En 1368, la veuve de Pierre décora quatre « kennes » nouvelles, aux présents de vin, que la ville avait commandées , en supplément aux anciennes , à l'occasion des fêtes qui devaient avoir lieu pour le mariage de Marguerite de Flandre avec Philippe-le-Hardi.

Mais l'atelier de Sainte-Catherine n'était pas le seul qui existât à Lille. En 1367; la fabrique de Saint- Pierre fit orner de peintures , par un nommé Pierre de Roncq, le portail de l'église qu'avait entaillé Jehan le

(«) 1367 A la vesvo de moslro Pioro deSointa-Ctterine pour II des aseus delà halle d Bschevîns, qui mit y sont pour mémoire doaaepindttes, refera et ropaindre pour oequ ils eHloienl bri»i<Vii ol qucus (tombéa) XXVI • Il <•.

1309. A la voRvo do moRlro I»iere de SainteCatrina poorlaalIM k—" - .i.^«v.,«i, f„,r., prcsens pcsan» IIII " livres et demie, paindre et anaaignaa. . .

(f)ComptAdel6I0

(*) N*2dl dueatalogaedoM. LoGlajr.

Chiboulleur, et un autre peintre qui porte le nom de maître , Willaume Binart , fut chargé d'un travail que le comptable explique, insuffisamment pour nous, en ces termes :

1369. A Mestre Willaume Binart, peintre, pour le ouvrage, or et toute autre estoffe d'une couronne Saint-Jehan tout ouvrée de or ponchonet que Jehan des portes li fist faire pour le cambre des comptes à la saint Jehan- Baptiste d'arrain passet XXXV ^.

Et deux ans plus tard :

1371. A Mestre Willaume Bjnart pour le fachon de IIII escuchonnes armojés des armes des comptes de la hanse de cet présent an mis et attaquiés à la saint Jehan-Baptiste à la couronne de la cambre des comptes , et ossi pour réfère un caston à celi couronne X^''<^^

Cette c( couronne Saint Jehan » était-elle un lustre pour éclairer la salle où siégeaient les argentiers de la ville? était-ce un ex voto^ un reliquaire, un simple ornement suspendu au plafond ?

Nous penchons pour la première supposition, que nous paraissent justifier deux articles postérieurs des comptes de l'année 1883. Les voici :

A Jean de langle clerc de Saint-Meurisse pour l'étoffe et fachon d'une couronne de chire mise et pendue en le cambre ou siéent en halle Eschevins et li consauls de la ville LXIIII ^

A Jehan Mannin paintre pour l'étoffe et fachon de Vil bannerettes armojées de Franche et de Flandre mises à le dite couronne parmj le chiel estant par deseure icelui armojet des armes de la ville . . LX ^.

Nous venons d'écrire le nom de Jehan Mannin que M. De Laborde a cité dans la savante introduction de son livre intitulé : les Ducs de Bourgogne. Jusqu'aujourd'hui, les mentions connues des comptes, qui concernent ce peintre , ne relataient que des travaux relativement peu importants. Ce qui avait frappé M. de Laborde, c'est que Mannin était signalé pour avoir exécuté un

travail de peinture « à olle, » dès 1382, et par conséquent , à une date bien antérieure à celle où Jehan Van Eyck perfectionna le procédé décrit par le moine Théophile , et l'appliqua, avec une supériorité incontestée, à la peinture proprement dite.

Jehan Mannin est inscrit , avec le titre de peintre , sur le registre aux Bourgeois, dès l'année 1375 ; mais il n'apparaît dans les comptes de la ville qu'en 1380. Nous reproduisons en note les différents articles de ces comptes , où son nom figure , de 1380 à 1406 ^^K Ces citations sont curieuses pour l'histore et l'archéologie ; on y verra qu'il décora les portes de la ville , qu'il peignit des bannières et des étendards pour les arbalétriers envoyés par la ville à Nieuport et à Saint-Omer, et qu'il décora un chariot que le duc de Bourgogne devait faire transporter en Angleterre. Mais ces différents travaux intéressent assez peu l'histoire de l'art. Nos recherches persévé-

(1) 1380. A mestre Jehan Mannin, paintre, pour le fachon des bannerettes et ping^ons parmi le desserte de tout attaquier as devant des instrumens des manestrels et fierté N D VII '.

1382. A maistre Jehan Mannin , paintre , pour avoir paincturé de couleur à olc IX capes de plonc servans le porte SaintSaulveur et les pinnauls et banniereltas là ossi servans payet par certain raarquiet de co fait à lui par Henri le prcudhomme XXVIII fs LIIIilIII».

1381. A Jehan Mannin, paintre, pour estoffeet fachon de IIII bannierettes fighuréM de keuwes de vin que on entendoit à présenter à N. S. le duc à son joyeux advenement et pour XXV escuchons armoyes tant de Bourgogne come de le ville pour acheMer et ordener les bœfs que ossi on entendoit à présenter à N. d. S LIIIl '.

A lui pour lestoffo et fachon de VII bannerettes armoyés de Franche et de Flandre mises à la couronne de chire pendue en le cambre ou seient eschevins , parmi le chiel estant par deseure armoyet des armes do la ville LX '.

1380. A Jehan Mannin , paintre , pour se desserte de avoir painct et armoyet des armes de la ville I car (charriot) couvert de aisselles et les panais et bsnières pour \t» arbaleslriers, canonniers et paviseurs do la ville qui ftirent ordené pour aller servir N. S. de Bourghongne au voiage que en ente(idoit à faire en Bngleterre XX '.

138*7 A mestre Jehan Mannin, painclre, pour estoffes et (àohon de une bannière pour les soldoyers eoTOTés en le ghamison de Noaf^rt LX *

1891. A mestre Jehan Mannin, paintre, pour son salUire de STOir laîcl et assis XVII fleurs de lis surlo vermeil drap des èchevins XP

1406 A mestre Jehan Mannin , peintre , pour avoir psinct one lanehe vermeille et snnoyé do fleurs de lis d'srgent pour le pingnon des arbelestriers envoyés k Saint-Omer devers N T Tl S X •

rantes nous permettent aujourd'hui d'affirmer que Jehan Mannin ne fut pas seulement un peintre décorateur chargé de dorer et d'orner les lambris des appartements, les bannières et les étendards de la ville , mais qu'il exécuta de plus de véritables œuvres d'art. Or , cette dernière découverte, qui place Jehan Mannin parmi les prédécesseurs de Van Eyek, ajoute un certain prix à la mention du comptable de 1383, qui le cite comme ayant exécuté des peintures ce à olle )).

Nous n'avons pas la prétention de faire de Mannin l'inventeur de la peinture à l'huile ; selon nous , et c'est, je crois, une opinion aujourd'hui acceptée, Jehan Van Eyck n'a fait qu'appliquer , avec un talent sans rival à son époque, un procédé connu qu'il a perfectionné; mais il n'a pas inventé ce mode de peinture. Nous ferons remarquer que si, en 1382, les comptes, dont les formules sont généralement si brèves et si peu explicites, ont exceptionnellement mentionné que la peinture exécutée par Jehan Mannin avait été faite à l'huile , c'est probablement parce qu'il s'agissait d'un procédé nouveau; car les mentions postérieures relatives à Mannin et à ses successeurs ne répètent plus cette expression peinture « à olle )). Nous avons constaté le même fait dans les comptes de l'ancienne cathédrale de Cambrai , et nous reproduisons ici , à l'appui de notre opinion , ces citations inédites qui remontent à l'année 1394, et qui sont, par conséquent, postérieures de quelques années à celles qui concernent J. Mannin, bien qu'étant antérieures à Van Eyck.

1394. A Carlier pour entailler ung tabernacle et une reprise pour l'image de saint Jehan-Baptiste mise au cuer IX ^ XIII ^

A Mestre Piere le pointre pour poindre de fin vert à olle le pilier à rencontre d'icelle jmage semée de aigles de fin or et le tabernacle de blanc plonc et le reprise d'or fin VP*^ X '^

Ainsi que dans les comptes de la ville de Lille , c'est

la première fois que le comptable cambrésien fait usage de ces mots « peinture à olle. ». 11 y a là, selon nous, plus qu'une coïncidence ; il y a , d'un côté comme de Tautre , à Lille comme à Cambrai , la constatation de l'emploi d'un procédé de peinture jusqu'alors inusité.

Les comptes de la ville ne pouvaient nous fournir sur Mannin que des renseignements insuffisants au point de vue artistique; un compte d'église, du XIV^ siècle, exceptionnellement conservé aux archives départementales, nous a montré ce peintre sous un jour nouveau, et nous Ta révélé comme auteur de peintures religieuses.

Le compte en question provient de l'église Sainte- Catherine de Lille , et porte la date de 1385.

Comme l'église Saint-Maurice , dont nous avons précédemment parlé , Sainte-Catherine voulut avoir aussi une table d'autel , et elle passa marché avec Jehan Mannin. Le compte de 1385 enregistre le paiement de l'œuvre terminée. Nous citons : ^*^

1385. Premiers. A Jehan Mannin, pointre, pour poindre Madame Sainte Caterine de propre marchiet fait à \ny XVIII francs dou roj qui vallent XXXVI liv. et pour se part de le carité quant en en marchanda XVI ' se monte à XXXVIII' XII'.

A lui pour ce qu'il disoit avoir faict plus d'ouvruige au dit vmuigc qu'd ne devoit par teneur de son marquiet, palet pour rjmi<Mi(î(Miu'nl. XVIÎI *

Aux variés du dit Jehan pour leur vin

Si un heureux hasard nous avait conservé, en môme temps que le compte où nous avons copié cette citation, le marché qu'il mentionne et qui devait contenir, comme c'était Tusage , la description de l'œuvre , et môme les procédés d'exécution , nous aurions un document qui trancherait la question de savoir si Jehan Mannin appliquait à la peinture religieuse le procédé de peinture « à olle > dont il fit usage dan ' travaux exécutés pour la V ille.

U) Arcii. Uop. carlODi pêroiatM, 8«int«^C"ih«riao.

Nous aurons un peu plus loin , à propos d'un article des comptes de Lille , à revenir sur cette intéressante question de la peinture à l'huile.

Malheureusement j le marché passé avec Jehan Mannin, pas plus que le tahleau lui-même, n'a survécu; nous ne savons même pas si ce dernier est resté placé sur le Maître-Autel de l'église Ste-Gatherine jusqu'au XV ir siècle; et s'il n'a disparu qu'à la date où l'œuvre magnifique de Ruhens : Le Martyre de Ste-Catherine ^ offerte à l'église par Jehan de Seur , vint , en sortant de l'atelier du peintre, prendre la place de l'œuvre lilloise du XIV^ siècle. Ce serait au moins une consolation pour nous, si toutes celles que nous avons perdues avaient été remplacées par de semblahles chefs-d'œuvre.

Les deux églises St-Maurice et Ste-Gatherine avaient orné leur Maître-Autel d'un tableau de peinture. L'église St-Étienne , qui était la paroisse principale de la ville , voulut aussi avoir le sien, il fut exécuté la même année que celui de Ste-Catherine.

Cette concordance de date nous porte à penser qu'il fut aussi l'œuvre de Mannin. Nous n'avons pourtant que des conjectures à ce sujet; les comptes de la paroisse St-Etienne font complètement défaut dans les archives , et l'existence du tableau ne nous est révélée que par une libéralité du Magistrat, consignée dans les comptes de la ville.

1385. A Mons, le curé de Saint-Estevene accordé et donné en grâce par halle pour et en ajde du dorement et painture de la tavle du grand autel de sa paroche XII '.

Pas plus que les deux autres , cette œuvre n'a survécu, et ne figure dans notre riche musée où manquent malheureusement des spécimens de l'art Lillois , si brillant aux XIV et XV" siècles, et dont nous nous efî'orçons aujourd'hui de reconstituer l'insuffisante histoire, d'après des documents incomplets.

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