QUINZIÈME SIÈCLE
Les contemporains et les successeurs de Jehan Mannin. — Pierre Robert — Jehan CoUebauf. — Michel Morel. — Willaume Leidet. — Van Eyck, à Cambrai et à Lille. — Jehan Unfant. — Jehan Queval. — Jehan de Pot tes. — Jehan Desbonnés. — Jehan IHllot. — Piètre Antoine. — Piètre Van Malle. — Congrès de peintres.
Nous avons dit au chapitre précédent que le tableau du Maître-Autel de l'église Sie-Catherine fut probablement l'œuvre de Jehan Mannin ; son atelier n'était pourtant point le seul à Lille qui produisît des peintures, à la fin du XIV siècle , et nous avons relevé sur les seuls comptes de la ville , les noms de quatre autres peintres.
Le premier est Pierre Robert qui travailla pour la ville de 1388 à 1426* . Nous reproduisons en note quelques unes des mentions qui le concernent , et nous
(i) 1418. A Piètre Robert pour avoir r«it et taiis deux fgnnê escasdet armes de U YiUe à la tente que l'on a dcUvré aux arbuleftlriers envoyée de paroesle ville au aarriee du Roy N. S. et do N. T. R. S. en leur année que ils ont mis sus pour résister contra las Anglois estant à siegi devant la ville de Roen VII *.
1421. A lui pour avoir empcaé de lourmentine et autres ettoffai et fiiU tout sus iiiz ii'wKe» pour les feniestres du comble de la halle, icelles pointas à manière de voierio rt en ce livré la dite tourmentine, rubans, dacbes, et autres estofTes de son meaUar. . . CX '.
1425. A lui pour avoir paint les IIII imaigss saUnt aoi IIII fburains d'icelte maison (la maison du Beau Regard). ^ *
appellerons ratteiition sur celle de l'année 1424, où il est signalé comme ayant peint sur une étoffe « empesée de tourmentine > (thereblnthina résina , dit Ducange) , des tentes (des rideaux) « en manière de voierie » pour les fenêtres de l'étage supérieur de la halle échevinale.
Une faut pas croire, à propos de ces imitations de verrières , que Lille ne possédait pas de peintres verriers ; ce serait un grave erreur. Cette industrie artistique y fut, dès le début du XIV" siècle, largement exercée, et si nous ne parlons pas des peintres verriers dans cette notice, c'est qne les documents qui les concernent sont assez importants pour que nous leur consacrions un travail spécial dont nous avons réuni tous les éléments.
Le second est Jehan Golbaut (de 1397 à 1423). Il est enregistré au livre des bourgeois, en l'année 1400, sous le nom de Jehan le Golbau. Il fut principalement chargé de décorer la Halle qui venait d'être reconstruite. Il peignit même, en 1397, un tableau pour la salle des échevins, mais le sujet n'en est pas indiqué^*^ .
Le troisième est Michel Morel , il ne figure que deux fois dans le compte de la ville , en 1399 et en 1410 , et pour des travaux sans importance , mais nous le retrouvons, plus tard, sur les comptes de la maison de Bourgogne (en 1425 et en 1431). La mention de 1425 n'est pas sans intérêt :
A Miqiiiel Morel , paintre , demourant en la ville de Lille , pour les estoffes et façons des XXVIII escuchons tant grans corne petis des armes de feu Jehan de Bavière pour mettre sur la représentation de son corps et autour des dits grans torches et cierges par accord fait à lui à LX ^'"♦^^
Or, ce Jehan de Bavière, pour les obsèques duquel travailla Michel Morel, est le prince auquel Van Eyck était attaché comme varlet de chambre. Jean de Bavière
'!) 1398. A Jean CoUebaut pour avoir paint le tabiiel qui est en lehalledeschevins , ir marquietfait à ly XII ••
mourut le 5 janvier 1425, elle 16 mai delà même année , Van Eyck fut pensionné en la même qualité par par Philippe-le-Bon.
Le choix fait par Philippe-le-Bon de Michel Morel , qui avait disparu des comptes de la ville depuis 1410 , pour peindre les armoiries de Jehan de Bavière , n'indiquerait-il pas que ce peintre , auquel on ne donne pas le titre de maître , aurait temporairement quitté Lille , et que. peut-être, il était attaché depuis quelques années, en qualité de varlet, c'est-à-dire d'élève, au peintre Jehan Van Eyck? Michel Morel serait rentré à Lille lorsque celui-ci passa à la cour de Bourgogne et vint aussi résider à Lille , où il demeura , nous le verrons plus loin , de 1426 à 1428.
Enfin , le quatrième nom que nous avons à signaler , au début du XV* siècle , est celui de Willaume Liedet (1407-1414). Nous avons cité les travaux de ce peintre dans notre livre, la Halle Échevinale ^ nous ajouterons ici qu'il fut chargé, en 1414, par le Magistrat de peindre les patrons des robes d'échevins ^^\
Nous voici arrivé à un article des comptes qui n'a que quelques lignes , mais qui présente un véritable intérêt historique :
1425 à 1426. A Jehan des Godeaux, fevre, pour Tocat à lui fait d'ung tabliel cloani a foellés , paint et figuré de lu représentation de Dieu et Notre-Dame et aultres suins, à coulleur à oUe et à or mis sur Faute! do lu noefve cappella de la halle VI*.
C'est en 1425 que l'on inaugura cotte nouvelle chapelle échevinale. Ainsi que le porte l'article ci-dessus, .lehan des Godeaux n'était pas un peintre. C'était lo fèvre(le forgeron) assermenté de la ville, et chargé, à ce titre, de tous les travaux comumnaux. Kut-il dans
M« LoutN Licdel , enlumiueur de livm*. ûuiit peutAtr« son fila Voir sur ool •rlitt* U notice do M. Pinchart ; MinialurittM et entuminêuri BruxellM, IMS.
cette circonstance un intermédiaire entre le peintre et la ville , ou bien céda-t-il à celle-ci un tableau que sa position de riche bourgeois lui avait permis d'acheter précédemment ? Ce n'est pas précisément ce qu'il serait intéressant de savoir , mais bien le nom du peintre qui exécuta ce tableau à l'huile.
En effet, ici se pose un dilemme: ou le tableau peint antérieurement à 1425 était une œuvre de Van Eyck , ou, d'autres peintres que Van Eyck pratiquaient couramment la peinture à l'huile à cette date.
Selon nous , l'article, tout concis qu'il soit, est cependant assez explicite pour que l'on décide que le tableau acheté pour la chapelle de la halle n'était pas une œuvre de Jehan Van Eyck,
Ce tableau , a cloant à foellés )) c'est-à-dire à volets , ce triptyque en un mot, représentait Dien le Père, la Vierge et d'autres Saints ; il était, dit le comptable , dans sa description sommaire « peint à coulleur à elle et à or. »
Si la date et les termes « peinture à l'huile )) peuvent faire penser à Van Eyck, les derniers mots « à or )) doivent au contraire faire rejeter cette supposition.
Ce qui constitue, en dehors du mérite de l'exécution, l'originalité du talent de Van Eyck, c'est qu'il fut le premier peintre qui introduisit le réalisme , l'imitation sincère de la nature dans la peinture religieuse. Aux larges auréoles, aux fonds d'or de la légende, il substitua , derrière ses personnages, les architectures fuyantes , les perspectives, les paysages baignés de la lumière du ciel. Ce n'est plus la peinture hiératique du XIV® siècle ; Van Eyck copie ses modèles avec une conscience, avec un scrupule même exagéré , et au risque de donner à ses vierges des figures laides, une expression vulgaire; aussi dans le portrait;, il atteint à une perfection qui n'a pas été dépassée.
Or, le tableau de la chapelle échevinale nous parait
avoir été un de ces tableaux à fonds d'or, l'une des dernières œuvres d'une école qui ne devait pas survivre à l'influence des leçons et de l'exemple de Jehan Van Eyck.
Toutefois, la mention que ce tableau était peint à l'huile prouve que, antérieurement à 1425, des peintres qui ne sortaient pas de l'école de Van Eyck pratiquaient aussi ce procédé de peinture.
Les tableaux à l'huile , antérieurs à l'année 1425 , qui ont survécu , sont excessivement rares , si même il en existe d'authentiques. La date de 1417, inscrite, dit-on, sur un tableau du musée Stœdel, qui est signé de Pierre Cristus, est, selon nous, contestée avec raison, et devrait plus probablement être lue : 1457. Cette année serait, en effet , plus en rapport avec les dates des autres tableaux de ce maître qui ont été conservés.
Cristus acheta la bourgeoisie à Bruges, le 6 juillet 1444, afin de pouvoir se faire admettre dans la Gilde des peintres de cette ville ^*^; nous avons vu figurer son nom en 1454, sur les comptes de la cathédrale de Cambrai pour trois copies de la Vierge attribuée à Saint Luc, et de plus, les biographes de Cristus ont trouvé la preuve qu'il existait encore en 1472, ce qui ôte toute probabilité à l'exécution d'une peinture à l'huile dès 1417, c'est-à-dire à une date où Cristus était encore presqu'un enfant.
Quant à Jehan Van Eyck lui-même, son premier tableau authentique est le retable de Saint-Bavon, commencé par Hubert vers 1422, et qu'il acheva après la mort de son frère survenue en 1426.
Ce tableau ne fut terminé et placé qu'en 1432, et tous ceux de Jehan Van Eyck que possèdent les collections et les musées sont postérieurs à cette date.
Un profond mystère entoure encore l'histoire des années
de la jeunesse de Jehan Van Eyck, car ses biographes ne le suivent avec exactitude qu'à partir de 1425, année où il fut attaché à Philippe-le-Bon comme varlet de chambre. Nous l'avons dit, il remplissait antérieurement les mêmes fonctions , ou plutôt il portait ce titre chez le duc Jean de Bavière , évèque de Liège ; mais on ne connaît aucune œuvre de lui pendant cette première période.
Nous avons été assez heureux pour trouver dans les comptes de Cambrai un renseignement inédit qui le concerne ; il figure en effet sur les comptes de la cathédrale, polir un travail de peinture exécuté de 1421 à 1422, ce qui prouve son séjour dans cette ville à cette date.
Mais ce travail, d'un genre tout spécial, n'a pu nous être conservé. Jehan Van Eyck peignit et décora le cierge pascal de la cathédrale.
Des documents du XIV" siècle et du commencement du XV% que nous donnons en notes , nous apprennent que ce cierge monumental était exposé dans le chœur , de Pâques à la Pentecôte ; il était placé sur un pied orné lui-même de peintures, et était modelé en cire autour d'un arbre en bois fixé sur un pivot en métal qui permettait de le faire tourner facilement.
En raison de son poids , la fabrique de l'église avait
U) 1378. Quibusclam qui cereum pascale de coraria dsposuerunt et eveneruntin choro et in pentechoste iterum reposuerunt in ceraria XX ^,
Petr.) de Lyons pictori pro pictura pedis cerei paschalis 'X.".
1393. Magistro Petro , le peintre, pro deaurando crocheam episcopi innocan. et pingendo pedem cerei paschalis XXXIIl ^ VI d.
1415. Martino Dauvillers pro faciendo unum arLorem pro cereo paschali X •.
A Pierre pour faire un enghien noef pour tirer le chiron bénit en cuer, car on ne s'osoit affyer au viex XVI *.
1427. Nicasio, le fondeur, pour un plomas de cuevre attaquiet à l'arbre du chiron pour tourner le dit chiron plus aise et à mains de freyt et poise IIII • XII *.
1443. A Antlioine, le hugier , pour avoir fait le bas d'un tabernacle à VIII pans pour couvrir d'ouvrages de chire de couleurs pour assir sur le bout du candélabre en hault XVIII ^
L'ouvrage de chire fut payé par M. le doyen et pour ce néant.
(Cet article de 1443 est extrait des comptes de l'abbaye deSaint-Amé de Douai).
Voir aussi Du Cange . au mot Cereus Paschalis
du faire confectionner un engin spécial pour le dresser dans le chœur.
Dès 1339, nous avons trouvé dans les comptes de la fabrique une mention qui relate la peinture d'un cierge de ce genre par un artiste primitif.
1339. Roberto pictori pro cereo paschali pingendo .... XXV '.
Quatre-vingts ans environ plus tard le compte de la fabrique porte :
1421 à 1422. Johanni de Yeke pictori pro pictura cerei paschalis XII'.
Il est assez singulier que le même travail exécuté le siècle précédent ait été payé bien plus cher à Robert le peintre qu'il ne le fut à Van Eyck. Cela prouve, tout au moins, que, à cette date de 1422, Van Eyck ne se croyait pas en droit de demander pour son travail une rémunération supérieure à celle qui était allouée à ses confrères.
Il ne faut pas s'étonner non plus de voir un artiste auquel les temps modernes ont fait une réputation hors ligne, consentir à exécuter des travaux du genre de celui que nous venons de mentionner; nous avons lu dans une biographie de Fra Beato Angelico (Giovanni de Fiesole) que le célèbre peintre florentin, contemporain de Van Eyck , exécuta , pour la cathédrale d'Orviéto , pensons-nous , un travail identique à celui de Van Eyck pour Cambrai.
Les douze sols touchés par Van Eyck indiquent tout simplement qu'il ne consacra à la décoration de cet ouvrage de cire que deux ou trois jours de travail.
C'est en 1425, avons-nous dit, que Philippe-le-Bou l'attacha à sa personne moyennant une pension de cent livres par an. Pendant deux ans, de 1426 à 1428, le duc de Bourgogne paya de plus le loyer de la maison que V;m ]*'^ -i '«ccupa à Lille, et qni :i|n»:irt»'iiaif à un
nommé Michel Ravary. Les Ravary étaient une famille lilloise. A l'époque ci-dessus il existait à Lille deux Michel Ravary: l'un, fils de Jehan, potier de terre, était orfèvre , et fut reçu bourgeois en 1424, l'autre était bailly de l'église Saint-Pierre, et les archives du département possèdent une lettre signée de Philippe-le-Bon et adressée au doyen du chapitre , dans laquelle le duc sollicite la survivance de cette charge de bailly pour Pierre de Beaumaretz , neveu du titulaire ^^l
C'est pendant le séjour de VanEyck à Lille , en 1426 , qu'eurent lieu les fêtes données pour la réception du duc de Belfort « régent de France » . Il avait épousé la sœur de Philippe-le-Bon qui l'accompagna à Lille et ils furent logés à l'hôtel de Roubaix. Lille vit , à l'occasion de ce voyage où se débattirent pour la France de si graves questions, une foule de grands personnages attirés dans ses murs ; parmi eux , nous citerons le cardinal d'Exester, or le peintre dut exécuter, sans nul doute , pour son maître , quelques portraits des nobles visiteurs auxquels le duc offrit l'hospitalité.
Van Eyck quitta sa demeure de Lille en 1428 , pour remplir , en Portugal , une mission dont le chargea son maître ; mais si , à partir de cette date , la ville de Lille ne fut plus sa résidence habituelle , il dut y revenir plus d'une fois avec le duc, à l'époque des fêtes de la Toisond'Or, et des entrevues que Philippe-le-Bon eut, dans cette ville, avec René d'Anjou, ce roi artiste, qui mit à profit, en Provence, les leçons que, pendant sa captivité, il prit, sans doute à Lille, de Jehan Van Eyck.
Il est impossible que l'influence de Van Eyck ne se soit pas fait sentir sur les peintres, dont les ateliers s'étaient multipliés à Lille, séjour de prédilection du fastueux duc de Bourgogne. Mais, si les comptes de la ville nous ont conservé le nom de ces artistes, ils
(1) Archivos de Saint Pierre. Liasse 35.
n'enregistrent que bien peu d'œuvres d'art proprement dites. 11 faut le répéter sans cesse, les comptes des établissements religieux sont , pour ainsi dire , les seuls qui puissent contenir des mentions relatives à des tableaux. Nous en avons un exemple frappant dans les comptes de la Maison de Bourgogne ; le nom de Van Eyck y reparaît nombre de fois ; ils enregistrent des voyages, des salaires, des gratifications , mais , quoiqu'il fût peintre du duc , pas un seul des tableaux exécutés par Van Eyck, de 1425 à 1440 , n'est mentionné dans ces comptes , où fourmillent les achats de joyaux, de costumes, de tapisseries.
Une véritable perte pour l'histoire de l'art lillois, c'est la disparition des comptes des églises et de ceux des riches abbayes de Loos et de Marquette , situées aux portes de la ville. On pourra lire, dans le volume, actuellement à l'impression , du Ballet in de la Commission historiqtoe^ des notes relevées par nous sur un Mémorial de l'abbaye de Marquette , et qui sont relatives à quelques travaux d'art exécutés du XV^ au XVP siècle.
En 1462, on lit recoller, re vernir et redorer, dit ce Mémorial , le tableau du maître-autel ; il était , par conséquent, déjà ancien à cette époque : c'était vraisemblablement une œuvre de l'un des peintres primitifs que nous avons cités. En 1566, les Iconoclastes dévastèrent cette abbaye et brisèrent, entrautres objets d'art, toutes les tables d'autel : « elles étaient au nombre de douze , » selon un témoignage contemporain que nous avons reproduit.
Non compris Jehan Collebaut et Michel Moral, dont nous avons parlé précédemment, les peintres résidant à Lille, à l'époque de Van Eyck, ceux, du moins, que mentionnent les comptes jusqu'en 1460, étaient au nombre de cinq, et tous portaient le prénom de Jehan. C'étaient : Jehan Lenfant, qui peignit, à la Halle, l'image de la Vierge; elle avait été sculptée « en franquo pierre » par (Jilles Paul, le tailleur d'images; Jehan Quéval,
Jehan Gauthier (*^ , Jehan de Pottes et , enfin , Jehan Deshonnés.
Nous avons reproduit , dans notre étude sur la Halle échevinale, la mention des travaux décoratifs qu'ils exécutèrent pour ce monument, nous ne les répéterons pas ici. En fait de peintures proprement dites, nous n'avons, du reste, à signaler que «deux parqués, de ou\Tage de couUeurs à olle , l'un le Crtichifiement de N.-S., et l'autre le Jugement,:» peints par Jehan Deshonnés, pour la « grande chambre des eschevins^*^, » et «Nostre-Signeur estant en la chaisne^^^, )> c'est-à-dire un Christ à la colonne, exécuté par le même peintre, dans la salle à manger de la Halle.
Au XV® siècle , comme au XIV® , tous les travaux que nous appelons actuellement des travaux d'art donnaient lieu à un marché passé avec l'artiste , et ce serait ces documents détaillés qui, à défaut des œuvres disparues, pourraient fournir des renseignements intéressants sur les artistes mentionnés par les comptes , où les paiements seuls sont enregistrés. Ainsi, le marché passé par Philippe-le-Bon, «pour la tombe de Lille, » que nous avons retrouvé dernièrement dans une liasse de la Chambre des Comptes , non encore inventoriée , nous a donné des détails précis sur le fastueux tombeau de Louis de Maie , qui existait dans l'église Saint-Pierre de Lille, et dont Montfaucon et Millin ont reproduit le dessin. Ce marché nous a fait connaître le nom de l'artiste qui l'a fondu et ciselé : il s'appelait Jacques de Gérines et habitait Bruxelles. Ce document, curieux pour l'art du XV® siècle, a paru dans une des dernières livraisons de la Revue des Sociétés savantes.
Ces mêmes liasses de la « Cha^nhre des Comptes » nous
(1) Ce dernier ne figure que sur les comptes de Bourgogne en 1452.
(2) Compte de 1453 à 1454.
(3) Compte de 1460 à 1461.
ont également fourni une pièce originale signée par un peintre , dont nous n'aurions eu qu'à enregistrer le nom , sans pouvoir parler de ses œuvres, si nous en avions été réduit, en ce qui le concerne, aux mentions insuffisantes des comptes de la ville. Ils n'enregistrent, en effet, son nom que pour des travaux insignifiants qui n'étaient pas de nature à nous faire supposer qu'il fût, près de Philippe-le-Bon , un des successeurs de Van Eyck ; ce peintre , jusqu'ici inconnu , se nommait maître Jehan PiUot.
En attendant que le palais de Rihour fût terminé, Philippe-le-Bon résidait, à Lille, à l'hôtel de la Poterne^ dont partie était occupée par la Chambre des Comptes. Sur les ordres du duc, les Maîtres de cette Chambre firent, vers 1462, rebâtir et décorer une partie de cet hôtel, et. en 1464, ils passèrent marché avec un peintre nommé Jehan Pillot, qui se chargea de faire peindre et décorer la salle qui précédait la grande chambre, et. de plus, d'exécuter deux tableaux représentant, le premier, (nous copions) : « La Mort adjottrnant itm/ chascunpour venir rendre compte des biens que Dieu lui a donné; » le second : « Nostre-Seigyieur tenant son jugement , accompaigniè des XII apostèles, et ung ckascun resiiscitant pour rendre son compte devant le grant tribunal, » Telle est la désignation des tableaux donnée par le peintre lui-même.
Les Maîtres de la Chambre des Comptes avaient voulu que la poésie prêtât son concours à la peinture , et ils avaient demandé à l'inspiration de Georges Chaslellain**', le poète officiel, des vers, que le peintre inscrivit d'abord , en lettres d'or , sur ces deux tableaux , et qui étaient comme le commentaire de son œuvre. Un manuscrit de la Bibliollièque de Lille nous a conservé les vers
>' A G^r/ ( .' 'I lUia, ponr m paiDO d'avoir fait Ion roèlren pour \m Ubloaux quiar
mellroot rn 1 . ' >.re VIP IIll •daXLgro».
A ^n: Tfp ^.. Xllpaurdf.
(Rf^M- irr ux [u •••iHiiéa da la chambra , 1474).
— sodé Chastellain , mais sans citer le nom de Tauteur qui les avait composés ^'^ , nom que nous connaissons aujourd'hui, grâce aux archives de la Chambre des Comptes.
Heureux privilège des poètes et des écrivains anciens 1 le premier venu a pu , avec une plume , transmettre aux générations futures leurs inspirations et leurs œuvres , tandis que les peintures des artistes primitifs ont disparu, et disparaîtront, les unes après les autres, sans même, pour la plupart^ laisser des copies, toujours insuffisantes, du reste , pour les faire apprécier à leur valeur réelle.
Revenons à Jehan Pillot. Son œuvre terminée, on demanda au peintre de transcrire les poésies de Chastellain sur un panneau spécial, et, par suite, il dut modifier la composition de ses tableaux, et y ajouter de nouveaux personnages pour remplir les vides. Ces travaux supplémentaires lui parurent de nature à motiver une augmentation du prix convenu. Il adressa donc, à la Chambre des Comptes , une requête que nous reproduisons pour compléter la description de ses œuvres. Nous donnons aussi, en fac-similé, la signature placée au bas de la quittance dupeintre. Il reçut, en somme, quarantedeux livres de quarante gros , soit quatre-vingt-quatre livres, monnaie de Lille, sans levinofî'ert à ses apprentis.
Voici la requête en question :
A mes Très honnoiirés 5««^« M. S. des comptes de M. T. R. 5®"'' M. S. le duc de Bourgogne , à Lille.
Supplie humblement votre obéissant serviteur Jehan Pillot , paintre , comme il soit ainsi que par lordonnance et commandement de vous mes dis S^"" ledit suppliant ait n^gaires fait et assouffj plusieurs ouvrages de son dit mestier au porge devant de la chambre des comptes desquels la déclaration s'en sujt :
(1) Manuscrit N0 3^1. M. Le Glay a reproduit ces vers dans son Mémoire sur les bibliothèques du Nord. Ils ont aussi été publiés par M. l'abbé Garnel dans le VP vol. du Bulletin de la Commission historique.
Et premiers , ung tableau ouquel est la mort adiournant ung chacun pour venir rendre compte des biens que Dieu donne à ung chacun :
Ilem. ung autre tableau ouquel est nostre S"" tenant son jugement accompaignie des XII apostèles , et ung chacun resuscitant pour rendre son compte devant le grant tribunal.
Item, esdits deux tableaux avoir escript de lettres de fin or à chacun quatre couplés de rétorique, contenant chacun couplet vi lignes, et depuis, au commandement de vous M. d. S" le dit suppliant a deffait la dil-e lettre dorée, et ordonné au premier tableau deux prophètes tenans deux roleaux, et esdits roleaux escript deux niètres en lalin prins en la sainte escripture.
Item. Pareillement à l'autre tableau a esté refait en la place de la dite escripture , deux angles tenant deux buisines et deux roleaulx et escripture semblablement.
Pour avoir fait deux nouveaulx tableaux danemarche les avoir juiiiii tout blancq et escript de fin noir les mètres lesquels estoient escripts par devant aux grons tableaux de lettres d'or.
Item. Avoir estoffé toutes les molures et ogives du dict grant porge et petit porget avec une entretoise bien et souftisamment , ainsi que au lieu appartient.
Item. Avoir revesti tout le lambrouch de feuilles et de fleurs et de arques ainsi que à l'œuvre appartient.
Item. Aussi avoir imprimé trois fois les murailles du dit grant porge et par dessus mis de fin vermillon à oille et fait la devise de mon dict S*"*" le duc, de madame la duchesse , et de M. S. de Charollois ainsi que à l'ouvrage appartient.
Pour tous lesquels ouvrages fais et assouffis par le dit suppliant le mieuU qu'il a peu faire icelui suppliant requiert à vous M. S. à lui estre ordonné et tauxé la somme de VIII i de gros et lui semble les avoir bien gaigné et déservi et néantmoins il se subraet et raporte à votre bonne discrétion et ordonnance.
Les renseignements que le peintre donne sur son œuvre sont assez précis pour que Ton puisse, si , par impossible , ces tableaux existaient encore, les reconnaître et juger du mérite de l'artiste lillois. Selon nous, lesmaitres de la Chambre des comptes^ personnages lettrés et baut placés, avaient dû cboisir pour orner leur résidence,
installée dans Thôtel même du duc de Bourgogne , un artiste de haute valeur, et nous devons une fois de plus, déplorer la fatalité qui semble avoir poursuivi les œuvres lilloises.
De toutes celles que nous avons énumérées pas une seule n'est restée pour nous montrer ce qu'était l'école lilloise au XIV' et au XV' siècles.
Nous avons aussi retrouvé le nom de Jehan Pillot , dans les comptes de Vhôpiial Comtesse.
En 1468 , un incendie détruisit l'antique hôpital fondé par Jehanne de Flandre , ainsi que la chapelle , les tableaux et les sculptures qui la décoraient.
On se mit sans délai à reconstruire les bâtiments détruits, mais ce ne fut, comme nous le verrons, qu'au début du XVI® siècle , que l'on put songer à remplacer les œuvres d'art disparues. En attendant des décorations plus coûteuses, on fit exécuter, dès 1473 , par un tailleur d'images nommé Louis de Marcque , pour orner la nouvelle chapelle, un Christ en croix ^ avec les statues de St-Jean et de la Vierge , ainsi qu'une image de Ste-Elisdbeth pour décorer la chapelle de ce nom.
Jehan Pillot, le peintre précité, fut, de plus, chargé de peindre le portrait de la Prieure , « sœur Joye Larcher. D Les comptes mentionnent même le cadeau qui fut donné à la fille du peintre lors des noces de celle-ci célébrées en 1481.
En même temps que Jehan Pillot , travaillaient , dans la ville de Lille, deux peintres qui paraissent avoir joui d'une certaine célébrité. L'un est nommé dans les comptes Piètre -Anthoine, et l'autre Piètre Van Malle. Le premier peignit des riches bannières et des tableaux pour la Halle ; nous signalerons , entre autres , un Christ en croix, avec laWierge et saint Jehan ^ le Jtigement dernier^ et une « Notre-Dame de Millan »; il fut aussi chargé de nettoyer et de revernir le Christ à la colonne qu'avait peint Jean Desbonnés en 1460. Nous donnons en
notes -^^ le texte des mentions qui concernent Piètre- Anthoine. Quant au second. Piètre Van Malle, il ne figure dans les comptes pour aucune œuvre de peinture, et son nom n'y est inscrit qu'une seule fois, dans un article qui enregistre un présent de vin, à Foccasion d'un fait dont il serait curieux . pour l'histoire de l'art , de découvrir l'explication.
Voici l'article en question :
1472. A Piètre Van Malle, paintre, IX losde vin de Beaune présentés le P*" jour d'aoust pour honneur de ce que le dit jour il tint à ses despens en ceste dite ville une congrégation de paintres des villes de Gand, Bruges , Bruxelles et autres villes des pavs de mon dit seigneur le duc et lesfestoia,àla quelle feste il se conduisit honnourablenienl avec aucuns notables de la loi de la dite ville. Le dit vin au pris de VIP le los avec portage LXIIIPVlJ.
En 1454, année ou le duc Philippe-le-Bon appela à Lille tous les peintres de Flandre pour travailler aux innombrables entremets de son Banquet du Faisariy nous nous serions expliqué facilement que tous ces artistes étrangers eussent été reçus et fêtés chez l'un de leurs
• i.;., A Anlhoiue Piètre, paintre, pour avoir paint udo ymaige de Notre-Dame estaos a luis de la chambre des oschevins et fait certaines e.<;criptureB en groeses lettres d'or au dessous du dict ymaige VI *.
1 416. A Anlhoine Pieire , paintre , pour son sallaire d'avoir &it et livré à la dite ville XVI bannières verraeillos et sur icelles mis et assis les XII apostres et autres sains toat d or et d argent, pour icelles bannières délivrer à chascun centenier une , adfin que rhascun se trouvast sous sa bannière 'outes les fois que ofTroy vînroil à la dite villo on ensuivant la résolution y^ • '^ - ''"-■ ""•■^•- ■! < '<> '•'♦■' -i"' •-> '•"!''• •"»'■ mnfhi^ fn»t avecq le dit paintre \ \ 1 '
1429. A Anthoine Piètre, painlro , pour avoir fatl et paiat ung cruo«ûs avec l«* vinaiges do Notre Dame et Saint-Jehan au lieu du Sool XLII •.
\ lui pour avoir nettoyé et vernyt do nouvel la représentation de la chaine de Notre Seigneur cittant en la dite chambre VIII •.
1480. A Anthoine Piètre , pour avoir peint ung Ubleaa de la repréaenUUon du jugement pour mettre en la grande salle avecq une repréeenUtion de Notre-Dame de Millan pour la chapelle . . '^'^'^
confrères, habitant la ville de Lille, et la libéralité du Magistrat eût été toute naturelle. Mais, en 1472, nulle raison de pareille nature n'appelait à Lille les peintres flamands , qui n'avaient aucun travail à y exécuter en commun. On en est donc amené à penser qu'ils n'ont dû se réunir que pour discuter des questions intéressant leurs statuts professionnels. Les archives de la corporation des peintres lillois ne nous ayant pas été conservées, nous n'avons pu y chercher la trace des délibérations du congrès de Lille. Peut-être les archives des corporations de l'une des villes flamandes qui fut représentée à ce congrès pourront-elles nous renseigner sur ce fait qui parait singulier.
Mais une autre question nous préoccupe :
Quel était donc ce peintre Piètre Van Malle dont la notoriété était assez grande, la position assez élevée, pour qu'il pût convoquer chez lui tous les peintres de Gand , Bruges , Bruxelles « et autres villes des pays de M. S. le Duc )) , et pour les traiter à ses dépens.
Les artistes les plus renommés , ils étaient nombreux à cette époque , avaient dû répondre à son appel, car le Magistrat de Lille ne se contenta pas d'envoyer un présent de vin , il daigna prendre part au banquet qui termina le congrès , et , par ses ordres sans doute , mention fut faite dans les comptes « delà conduite honnourable » du peintre lillois.
Ce qu'il y a aussi d'assez singulier, c'est qu'à cette époque (P^ août 1472), Piètre Van Malle qui habitait Lille , n'avait pas encore acheté le privilège de Bourgeoisie; ce n'est que douze ans plus tard, après la Toussaint M CGCG IIIP^ IV , qu'il est inscrit sur le registre aux Bourgeois en ces termes :
Piètre Van Malle, fils de Martin d'Anvers, par accat . . . LX''>'' (0 Registre II, folio 135 recto.
Cette mention nous apprend qu'il était fils de Martin Van Malle, d'Anvers.
Nous avons vainement cherché le nom de Martin Van Malle dans les archives de la Gilde de saint Luc , d'Anvers; le père de Piètre ne figure pas parmi les peintres. Nous y avons \u inscrit, pourtant, deux artistes portant le nom de Van Malle ; le premier est Jan Van Malle , graveur de sceaux, reçu maitre en 1455; le second, Henneken Van Maie, inscrit, en 1484, comme apprenti de M^ Cornelis de Geet, tailleur d'images ^*\
Nous le répétons , les comjites de la ville ne mentionnent aucun travail exécuté par ce peintre. En 1474, on lit dans ces comptes :
Pour quatre bannerettes faites par le frère Piètre Van Malle à IIII ' pièche pour les archiers XVI '.
Ce frère de Piètre Van Malle pourrait bien être , selon nous , le Piètre Antoine précédemment cité. Quant à lui, il n'exécuta aucune œuvre pour la ville. Sur les comptes de la maison de Bourgogne , Piètre Van Malle est mentionné : en 1468, il figure parmi les peintres appelés à Bruges pour les fêtes du mariage deCharles-le-Téméraire, et ses journées sont cotées à onze sols, tandis que celles de Jehan Desbonnés , peintre lillois , dont nous avons parlé précédemment, ne sont payées que huit sols. On retrouve , de plus , aux archives départementales , sur une liste d'orfèvreries remises au fondeur, une note qui constate que c'est Piètre Van Malle qui dessina les patrons des quatre images « de sainte Claire, sainte Katerine , saint Quentin et saint Nicolaï » que le duc de Bourgogne fit exécuter en orfèvrerie par I^ètre do Grutère * .
Voilà tout ce que l'ou ^mîI iiKftn'îcî s;iir PiMr<> V:in
'1) Dû Uygeren en andere hiitorichie archieven. Anvers. JuIm de Koning p 9 à 30. (» I^ duc* de Bourgogne, II* vol. N« 481'i.
Malle. On trouvera peut-être, quelque jour, le mot de l'énigme sur laquelle nous appelons l'attention des curieux de l'histoire de l'art; car, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ce Piètre Van Malle dut tenir une grande place à son époque , bien que jusqu'ici ses œuvres soient restées absolument inconnues.
Enfin, dans la dernière année du XV' siècle, un peintre que les comptes de la ville appellent Hues de Respin , et ceux de Vhôpital Comtesse^ Huchonde Resping, peignit pour la chapelle un grand tableau représentant Eloi de Fâches , maître de l'hôpital, et son patron saint Eloi en adoration devant la Vierge. Mais c'est au début du XVP siècle que l'hôpital Comtesse fît richement décorer sa chapelle reconstruite ; nous citerons à leur date ces importants travaux d'art.