C. CORBET
Lille , le 7 germinal an IV de la République.
Nous n'avons point retrouvé, à notre grand regret, le discours de Corbet; nous eussions aimé à connaître ses idées et ses théories sur l'art.
On nous pardonnera les nombreuses citations que nous avons faites ; ces citations sont, selon nous, le seul moyen de faire connaître l'homme qu'il s'agit d'apprécier.
En l'an V (le 21 Brumaire) , Corbet donna à Desmazières une procuration afin que ce dernier pût retirer, pendant son absence, les paquets et les lettres qui arriveraient sous son nom à la poste ; il était donc encore titulaire à cette date, et nous ne savons exactement à quelle époque il résigna ses fonctions.
De 1793 à 1799, nous n'avons trouvé mention d'aucune œuvre d'art exécutée par Corbet. 11 est hors de doute pourtant que pendant ces six années, il dut en produire quelques unes; elles sont à retrouver. Corbet, sans cesse en contact avec les représentants du peuple, avec les généraux de l'armée du Nord , s'était créé des relations puissantes , des amitiés dévouées ; c'est grâce à elles, sans doute, qu'il
(1) Carton 5, dossier n3.
fut, en l'an TII, mis en relation avec Bonaparte à son retour d'Egypte et qu'il exécuta le buste du jeune générai.
Fixé alors définitivement à Paris , il exposa en 1801 un buste colossal de la République française, qui lui valut une mention honorable.
Deux ans plus tard il termina le buste en marbre du premier Consul qu'il avait exécuté en 1799, avant l'élévation de Bonaparte à cette dignité.
Le maire de la ville de Lille écrivit à Tartiste pour lui en demander un exemplaire, et il termine sa lettre en disant à Corbet : « Ce buste rappellera sans cesse à notre souvenir un compatriote dont la mémoire nous sera toujours chère. »
Ce buste du premier Consul , qui lit sensation , valut à son auteur des commandes officielles. Il fut chargé de sculpter, pour Tare de triomphe du Carrousel, la statue du Dragon Français, et pour l'escalier du Sénat la statue du général Cafïiirelli '^'j qui figura au salon de 1806, avec un buste du général Béraud , aussi commandé par le Gouvernement.
Corbet mourut vers 1808; il était sans famille, de sorte que personne n'a pris soin de sa mémoire ; personne n'a recherché ce qu'étaient devenues les œuvres qu'il exécuta avant la Révolution.
Le musée de Lille possède trois bustes de Corbet , qui permettent de sui\Te et de constater ses progrès.
Le premier porte la date de 1782; c'est une terre cuite représentant Gombert, architecte, qui organisa i\ Lille la première école d'architecture, et qui fut chargé de la reconstruction de l'hôpital militaire, pour lequel Corbet avait exécuté le projet de bas-relief qu'il exposa en 1782 : il fit sans doute le portrait de Gombert pour se concilier
(t) Lettro du 28 prairial ao XI. (Arcb. muD.;
(1) Voir fur ce« mnrrea le Pausanias l^'ancatt, 180«, p. 481 «1 NoHemturIft «/«fw^f du Sénat Paris, Didot, an XII.
ses bonnes grâces ; c'est une œuvre correct?, mais un peu sèche j où l'on sent encore l'élève.
Le second est aussi en terre cuite ; il porte la date de 1786, et représente un homme jeune encore, d'une figure intelligente et caractéristique; les cheveux abondants sont rejetés en arrière, le buste est drapé dans un manteau jeté sur l'épaule droite et qui laisse voir les broderies d'un habit à la française ; le cou est nu , la chemise ornée d'un large jabot de dentelles , déboutonnée et largement entrouverte, découvre la poitrine. A côté de la signature Ch, Corhet^ gravée dans la terre, a été imprimé , avant la cuisson , un cachet qui donnerait le nom du personnage représenté si la petite dimension de ce cachet permettait de le déchiffrer suffisamment ^^\
Il y a dans ce buste une facilité , une verve d'improvisation, qui dénotent les progrès de l'artiste,, dont tout le talent éclate dans l'œuvre qu'il nous reste à décrire.
Le troisième est une reproduction en plâtre du buste du général Bonaparte. Cette épreuve est d'autant plus précieuse , qu'elle est , dit-on , unique en F'rance , et que le marbre a disparu. Le musée le doit à la générosité de M. Vanackère, qui possédait d'autres œuvres de Gorbet, d'après le livret de 1790.
Quant à celui auquel la ville avait souscrit en 1803 , il fut br.sé , le 18 janvier 1816 , sur la place publique , le jour de l'installation du nouveau maire de Lille ^^^, en même temps que l'on livrait aux flammes le portrait du premier Consul , peint par David.
D'après une lettre de M. Denon, directeur du musée Napoléon, ce portrait « représentait le premier Consul donnant l'ordre de délivrer un drapeau d'honneur aux Lillois, pour perpétuer la mémoire de la vigoureuse dé-
(1) Le renseignement donné à M. Reynart et inscrit dans son catalogue est évidemment erroné; ce n'est pas là le cachet de la corporation des sculpteurs de Cambrai. (2^ Arch. mun. Lettre du Maire au Préfet en date du 23 janvier 1816.
fense qu'ils firent de leur ville contre les armées coali sées. »
Mais revenons au buste de Corbet. Bonaparte porte Tuniforme à large collet rabattu . il est drapé dans uu manteau jeté sur l'épaule gauche, le cou est enfoui dans une haute cravate molle , la tète, de trois-quarts, présente le profil maigre et caractéristique du jeune général , alors dans tout l'éclat de sa renommée. C'est encore « le Corse aux cheveux plats » des lamhes de Barbier. En effet, les cheveux longs et plats couvrent le front et retombent de chaque côté en larges mèches jusque sur le collet de l'habit.
Corbet, qui devait être un admirateur passionné du général Bonaparte , a mis tous ses soins à rendre la physionomie intelligente de son modèle ; mais son œuvre n'a rien d'exagéré , rien de théâtral ; les lèvres minces dessinent une bouche finement modelée, les veux, à demi fermes, indiquent la concentration de la pensée. On interroge avec curiosité cette figure impassible qui pense , mais qui ne dit pas son secret; c'est, en un mot. un merveilleux portrait historique que la Commission du musée fera quelque jour couler en bronze pour en assurer la conservation.
A propos de ce buste, il y a lira dr iiùn- mw n marque: l'exemplaire que possède le musée porte, grave sur un pli du manteau : Général Bonaparte, premier Consul de la République en Van VIII y fait par Ch. Corbet, en Van VIL Cette inscription, de la main de Corbet, indique clairement que Bonaparte posa devant l'artiste après son retour d'Egypte et avant le 18 brumaire.
Après l'élévation de Bonaparte au consulat, (nrbet retoucha le buste en question pour en faire un enibli^uie officiel ; ceci semble résulter d'une lettre qu'il adressa au
«) Arch. mon. \M\xt d« Draon du H plovioM «n XII
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maire de Lille , et que nous n'avons pu retrouver , mais que nous possédons en substance dans une délibération du Conseil de la commune de Lille , du 28 floréal an XI ; on y lit en effet : « Le maire donne lecture d'une lettre du citoyen Corbet, sculpteur à Paris, par laquelle ce citoyen offre ses services pour procurer à la commune un buste du premier Consul parfaitement ressemblant , d^afrès la dernière main qui lui a été permis d^y mettre. » Il est fâcheux que cet exemplaire , acheté par la ville en 1803 j ait disparu , car il serait curieux de le comparer à l'œuvre primitive de l'an VII^ et de constater les modifications que Corbet fit subir , quatre ans plus tard , à son œuvre primitive , pour lui donner un caractère officiel.
Dans le genre gracieux , il existe aussi dans la galerie d'un collectionneur lillois une statuette en terre cuite représentant Vénus ; il serait très-difficile de donner la description de cette statuette ; nous dirons simplement que la déesse prend un intérêt un peu vif aux amours de ses oiseaux favoris qui se becquètent à ses pieds.
Il existe également au Musée de Douai quelques terres cuites de Corbet, mais elles n'ont pas grande importance. Des œuvres plus sérieuses figurèrent aux expositions qui eurent lieu dans cette ville en 1811 et en 1813, et par conséquent après la mort de l'artiste.
Le livret de 1811 mentionne tm buste de Voltaire en marbre.
Celui de 1813 : « deux bustes en marbre sortis de l'atelier de feu M. Corbet, statuaire, décédé à Paris il y a peu d'années. » L'un de ces deux bustes était celui de M. Paulée , riche propriétaire. Ce fut à ce buste que la Commission de l'exposition décerna la médaille qu'elle avait le regret , dit la notice , de ne pouvoir plus offrir à l'artiste.
Ces bustes en marbre doivent encore exister dans les familles pour lesquelles ils furent sculptés.
Nous ajouterons que la notice consacrée à Corbet dans
le livret de Texposition de 1813 signale, parmi les œuvres qu'il exécuta à Paris, un des bas-reliefs de la colonne Vendôme.
Nous connaissons à Lille deux portraits de Corbet : l'un , daté de 1790 , est un croquis au crayon fait par F'^'Yerly, dessinateur et architecte, qui fut nommé Membre correspondant de la Société des Sciences, à la même date que Corbet. Le second est une peinture à l'huile que possède le Musée et qui fait partie des vingtsept portraits originaux exécutés d'après nature , en 1800, par Louis Boilly^^', pour un grand tableau repré* sentant V Atelier d'Isabey. Cette œuvre, véritablement artistique , nous a conservé la tète fine et intelligente du sculpteur lillois:
Le tableau de Boilly, où Corbet figure à côté d'Isabey, de Carie Vernet, de Gérard, de Girodet, en un mot parmi les principales célébrités contemporaines , prouve jusqu'à l'évidence que l'exécution du buste du général Bonaparte avait placé Corbet au niveau des artistes les plus renommés de son époque, et qu'à Paris, comme à Lille , son caractère aimable et son (nient lui avaient créé les meilleures relations.
Corbet, on l'a vu par la lettre du maire de Lille, avait conservé avec sa ville d'adoption les relations les plus amicales. En 1806, il sollicita le titre de membre de la Société des sciences et des arts , et la Société s'empressa de l'inscrire au nombre de ses membres correspondants.
Les nombreux extraits de ses lettres que nous avons cités prouvent surabondamment que Corbet était plus lettré que la pliij)art ài^^ artistes de son époque; cVlail une nature dévouée, enthousiaste, sympathique, en un mot, un véritable artiste. Il mourut jeune encore, et dans
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toute la force de son talent. N'eût-il fait, du reste, que le buste de Bonaparte , cette œuvre seule suffirait à assurer à son auteur une place honorable parmi les sculpteurs français nés au XVIIF siècle. Nous espérons que cette notice fera rechercher et retrouver quelques-unes des œuvres de sa jeunesse et appellera F attention sur celles que nous avons signalées.