C.-L. CORBET, sculpteur
Statuaire, médailliste de l'Académie de Paris , Membre de celle des Arts de Lille.
Lille , le 10 juin 1*790.
Travailler le marbre ! C'était le rêve de Corbet. L'occasion lui paraissait favorable pour attacher son nom à un monument grandiose, dont l'exécution eût flatté à la fois ses aspirations d'artiste et de patriote. Watteau , son collègue à l'Académie, avait peint la Fédération lilloise et son tableau nous est resté. Corbet fut moins heureux; la marche rapide des événements fit évanouir le projet de monument rêvé par lui, comme elle empêcha l'exécution de ceux que David conçut deux ans plus tard, pour éterniser la mémoire du siège de Lille de 1792.
On nous excusera de nous étendre quelque peu sur ce sujet ; il nous ramènera à l'artiste qui fait l'objet de cette notice.
On saitl'enthousiasme que provoqua dans toute la France, l'insuccès des armées ennemies devant Lille , et l'héroïque
conduite de ses habitants pendant les horreurs du bombardement.
L'âme d'artiste de David en fut profondément émue. La Convention avait décrété, sur la motion de Gossuin : P que Lille avait bien mérité de la j>atrie; 2" qu'il serait fait don à la commune de Lille, d'une bannière aux trois couleurs , portant pour exergue: A la ville de Lille ^ la Réjncblique reconnaissante. Ce n'était point assez aux yeux de David ; le 9 novembre, il fit une motion accueillie par la Contention et qui avait pour principal objet, la construction d'un monument impérissable. Nous citons :
o Je vous propose donc d'élever dans cette ville , ainsi que dans celle de Thionville, un ^rand monument, soit une pvramide ou un obélisque, en granit français provenant des carrières de Rhetel, de Cherbourg ou de celles de la ci-devant province de Bretagne ; je demande qu'à l'exemple des Egyptiens et autres anciens, que ce monument soit élevé en granit, comme la pierre la plus durable, et qui portera à la postérité le souvenir de la gloire dont se sont couverts les habitants de Lille et de Thionville.»
Nous ne reproduisons que ces quelques lignes de la longue motion de David , qui appartient à l'histoire , et dont il envoya à la municipalité une minute certifiée conforme à l'original , et revêtue de sa signature "^
A cette pièce était jointe une lettre que nous croyons devoir reproduire in extenso :
Aux fjénénux y braves et intrépides républicains composant le corps électoral du département du Xord^ la Munipalité de Lille , et aux diynes habitanê de celte ville à jamais illustre
Votre civisme, votre voleur et votre .w;i.|..w.v* v,..* *.*v.*v »... Ame le désir brûlant de faire revivre en votre gloire l'exemple et li venir des plus beaux tems de Pantiquito.
(<) ArcbivM munictptl«. eortOD 192, dots. 10.
Ma motion ajant été accueillie par la Convention nationale , je me fais un devoir aussi doux qu'honorable de vous en adresser une copie littérale que je vous prie , citoyens et citoyennes , d'agréer comme une preuve convaincante de mon admiration.
La Convention nationale a décrété le renvoi de ma motion à son comité d'instruction publique (dont j'ai l'honneur d'être membre) pour en faire son rapport.
Mais avant de nous en occuper, nous souhaitons, mes collègues et moi, d'y réunir tout ce qui peut vous être glorieux, utile et agréable.
C'est pourquoi j'espère , citoyens et citoyennes , que vous voudrez bien vous joindre à moi , et me faire parvenir vos observations , ainsi qu'un plan de votre ville , afin que je puisse connoître le local que vous croirez le plus convenable pour y élever le monument que j'ai proposé , et dont j'espère que, d'après notre rapport, la Convention nationale décrétera l'exécution.
Ne vous paraîtrait-il pas préférable , citoyens et citoyenses , d'élever ce monument dans le quartier Saint-Sauveur comme ayant été le plus exposé et ayant le plus souffert du feu destructeur de nos barbares ennemis ?
S'il se trouve quelques artistes dans votre ville , j'engage ces confrères de me communiquer leurs idées le plus tôt possible , parce qu'il me sera flatteur de les nommer dans le rapport et de faire connoître leurs talents à la Convention nationale, à la République entière et par conséquent à toute l'Europe.
Il sera glorieux pour ces braves citoyens artistes de concourir à l'exécution de ce monument.
Un de vos députés m'a dit qu'une fontaine publique serait aussi utile dans votre ville qu'agréable à ses habitants. En connaissant vos désirs et vos intentions , il sera facile de réunir dans un même monument le souvenir de la gloire que vous vous êtes acquis avec l'utilité et l'agrément publique.
Permettez-moi , citoyens et citoyennes , de vous rappeler l'accueil aussi honorable que flatteur dont vous avez daigné me combler en 1781 , pendant le séjour que j'ai fait à Lille avec mon confrère et ami le bon citoyen Sauvage (*).
Daignez donc, citoyens et citoyennes , agréer avec l'hommage de ma reconnaissance , celle de mon admiration.
(i) P. Sauvage, peintre, membre de l'Académie de Paris et de celle de Lille.
P. S. Le comité des pétitions et de correspondance a renvové au comité d'instruction publique la pétition faite par les bons citovens de la ville de Lille ù leur maire et autres officiers municipaux pour demander qu'une médaille soit frappée à leurs frais pour être distribuée à tous ses défenseurs.
Vous verrez , citoyens et citoyennes , par la lecture de ma pétition que j'ai à me féliciter d'avoir prévenu vos désirs et vos vœux.
J.-L DAVID, peinUe, Député par le département de Ptris à la Convention Nationale.
Paris , ce 9 novembre l'792 , lan premier de la République.
Le corps municipal se hâta de répondre à David :
« Vous avez fait sentir avec toute la dignité culI^^;IUllJ|r u i un
des représentants d'un peuple souverain que ce n'est que par des monu ments capables de braver toutes les injures du temps et de résister à la durée des siècles qu'il convient d'éterniser lu mémoire des grands événements qui vont faire de la nation française l'émule de la Grèce et de Rome. »
« C'est au génie créateur de l'artiste célèbre qui a conçu le projet de ce monument à l'élever à la hauteur du sujet , et nous sommes si certains de son succès que nous nous flattons qu'un jour toute l'Europe accourra dans nos murs, moins pour verser des larmes sur nos décombres et gémir des maux que nous avons soufferts, que pour admirer les chefs-d'œuvre qui doivent en conserver la mémoire. »
Dans sa lettre, David avait fait appel aux artistes lillois dont il sollicitait les avis et les ])rojets. Presque tous répondirent à son appel; nous citerons entre autres F. Verly, architecte, élève des écoles, qui exposa ses projets au salon de 1794. L. Watteau, qui avait peint sur une grande toile, aujourd'hui au musée de la ville, la cérémonie de la proclamation du décret de la (lonvention , cérémonie qui eut lieu sur les ruines du quartier Saint-Sauveur, le dimanche 1 1 novembre 1792, adressa
une longue lettre au peintre David dans laquelle , après avoir discuté la question de l'emplacement du monument en question, il expose ainsi S07i projet :
<r Mon projet serait d'élever sur le vaste terrain du champ-de-mars , bordé d'an coté par un canal et une promenade très- fréquentée , et de l'autre par la citadelle , une obélisque dont la base du piédestal servirait de fond à un aulel, sur lequel s'élèverait la figure en bronze de la Liberté, tenant de la main droite des tables sur lesquelles seraient gravés les droits de l'homme , et de la main gauche ses attributs ordinaires. Il faudrait que les degrés pour y monter fussent exaucés, afin que le peuple en se rendant sur ce terrain , qui peut contenir quatre-vingt mille âmes , puisse jouir du spectacle de voir et d'entendre ses officiers municipaux lui expliquer les lois et le motif de son rassemblement.
En conséquence, la plate-forme du dessous de l'autel devrait être assez vaste pour contenir quatre-vingt personnes ; à coté de l'autel s'élèverait des trespieds pour j brusler des parfums , sur le milieu des degrés dans les angles , il y aurait des plates-formes pour y placer soixante vétérans, trente de chaque coté ; sur la fin des degrés se placeraient des soldats adolescents. Il serait élevé en avant de l'obélisque quatre colonnes milliaires qui marqueraient l'emplacement et laligment (alignement) de douze mille hommes, tant troupes de ligne que gardes nationales, la cavalerie qui se trouverait dans la place, formerait l'enceinte d'un quarré long, usité dans les cérémonies civiques.
Le tableau que je viens de vous tracer par rapport à la distribution des citoyens qui doivent remplir l'amphithéâtre de l'autel , offrait le beau spectacle d'un peuple assemblé dans un lieu qui fut si souvent l'écho de ses serments qu'il n'a jamais parjuré , et lui rappelleroit sans cesse le courage qu'il a montré dans les moments de dangers et qui lui a bien mérité de la patrie.
Voilà, cher citoyen et ami , les idées d'un républicain , qui n'a rien tant à cœur , que la rigide exécution des lois qu'il prêche à ses enfants par son exemple , obéissance sans laquelle il n'est point de vertu , et sans vertu point de républicains, dont la devise est d'être sévère à eux , et justes envers les autres.
M. Lenglart, artiste amateur, adressa aussi à David un projet que nous ne connaissons pas , mais qui nous est
révélé par la réponse qu'il reçut de David le 11 décembre 1792, et dans laquelle il dit à M. Lenglart qu'il n\a pas perdu le souvenir des beaux tableaux qu'il a vus chez lui (*\
Corbet, le sculpteur lillois, envoya naturellement aussi son projet , que les archives lilloises n'ont pas conservé, mais que nous avons retrouvé, en partie du moins, dans une lettre intime écrite par lui à l'un de ses amis de Douai. Nous ne supprimons pas le début de cette lettre qui est étranger au projet en question, car c'est surtout dans les documents qui n'ont pas été écrits pour la publicité, que les hommes se révèlent tout entiers. Or, c'est à propos de Corbet que nous avons été amené à nous occuper du monument du siège de Lille.
Voici donc la lettre de Corbet :
Lille, le 20 juin 1793, 1 an 2« de la République Française.
Hé quoi ! vous êtes en colère mon cher et brave ami^*)? Appaisez vous donc , et écrivez moi plus longuement. Diminuez beaucoup de la bonne opinion que vous avez de moi , si vous ne voulez pas être trompé à lu journée. Vous me croj^ez riche et je suis pauvre ! je ressemble assez à cea terrains que l'on a comblé de décombres, et dont on a recouvert la Téritable stérilité d'une couche de terre grasse. Au reste, comme chaque objet a toujours un bon côté, je suis réellement très-riche en bonne volonté, mais je finis sur ce point, car on pourrait croire, peut-être le croiriez- vous, vous même, que je me fais des compliments, ce qui serait d'une indécence. . . scandaleuse.
Le nouveau bibliothécaire qui ressemble un peu à une aiguille aimantéei tant il est menu, m'a remis votre petite lettre, après l'avoir gardée enTÎron six ou sept jours dans su poche, selon sa coutume, et l'aversion qu'il a pour les courses d'obligations ; il est du reste très-bon enfant, il m'a promis la communication libre avec les espriti enrayonnés et les êottiêêê
(i) Nou» devons la commuDicatioo decotta lettre à l'obligetSM de U. Lenglert IVipiet i|ui • miii eiuMii à notre dispœilioa U térie dee ealelogiiei dra espoeitiont lilloiaee o4 ligorcnt de nombreoeei oravrei deeon gre^id père.
(t) Cette lettre qui tàimïl partie de la eolleelion d aulograpbea de XI Gentil De»campe ne porte pea le nom de la peraonne à laquelle elle eal adriwii.
reliées en veau , dont il va être le gardien ; je crains seulement que par son influence il ne fasse devenir calembours , tous ces Messieurs , serrés en bataille depuis si longtemps, le front couvert dépoussière éternelle, comme le sommet des Alpes l'est de neige, et dont beaucoup d'entre eux ne seraient fondés en appel à aucun tribunal.
Je crois que j'aurai le plaisir de vous voir chez vous, avant que vous puissiez faire le voyage de Lille , que vous cherchiez si bien à me cacher. Je passe incessamment à Douai, pour me rendre dans la ci-devant province de Champagne et j faire vendre une petite partie de biens patrimoniaux (^). Vous vojez, que je choisis bien mon temps pour voyager ! L'amitié, dans ce passage, me donnera l'hospitalité, et, fouette cocher /je pars pour revenir. . . après avoir rempli mes hautes destinées.
En attendant, je vous transcris le projet de monument que je fais passer à David, député, etc. Vous ferez, mon très-brave ami, abstraction des principes; s'ils ne sont pas d'accord avec les vôtres , quoique, pour le fond, je suis persuadé que vous pensez comme moi , que, si l'on ne peut pas avoir une forme de Gouvernement plus rapprochée de la nature, c'est la faute des hommes et non des choses, etc., etc., au fait.
« Il s'agit donc, citoyen David, de consacrer la mémoire du bombardement atroce de la ville de Lille, et de la belle résistance de ses habitants à l'oppression ! Il me semble qu'il faudrait que ce monument fut autant en mémoire de l'abolition du règne dévorant et pervers de la Royauté, en mémoire de l'établissement solennel de la République , qu'en l'honneur de la ville de Lille qui, étant une partie de la République, a fait son devoir en repoussant avec fermeté les esclaves des rois. Le projet suivant que je soumets à vos lumières est conçu sous ces différents rapports.
On élèverait sur la place publique ou sur leb ruines de Saint-Sauveur, mais je pense qu'il conviendrait mieux que ce fût au centre de la ville , car c'est la ville que l'on a attaquée ; ( plusieurs de ses autres quartiers n'ont pas moins soufferts, les dégâts sont seulement plus séparés), on élèverait, dis-je, une piramide quarrée de cinquante pieds de hauteur avec son piédestal. Sa pointe serait coupée comme les termes ou pierres milliaires des anciens. Sur la partie avancée du piédestal et adossée à la base de la piramide, serait un laboureur dans toute la respectable simplicité de son costume , appuyé d'une main sur le mancheron de sa chârue , et montrant de l'autre , avec une fierté républicaine , sans affectation , sans
(4) Ceci justifie le dire de sa mère.
insolence , les sceptres , les couronnes , les marques nobiliaires , litres , cordons, etc., toutes ces inventions corruptrices de l'égalité sociale, seules causes des malheurs des peuples , foulées , brisées , sous la roue de la chânie ! Sur la face principale de la piramide , c'est-à-dire sur le côté de la statue , serait gravé en lettres d'or le décret qui abolit la Rojauté , celui qui proclame la République, et plus bas la loi qui punit de mort celui qui demanderait un roi , un dictateur, ou qui tenterait d'être l'un ou l'autre. Sur les autres parties de la pierre milliaire il y aurait des tablea ou médaillons artistement suspendus , sur lesquels on inscrirait les noms des citoyens qui auraient sauvé la patrie dans un danger éminent , et de ceux qui auraient remporté les prix décernés à la vertu , dans les fêtes nationales. Sur le devant du piédestal, après la corniche, on lirait, gravée en lettres d'or, cette inscription décrétée :
La ville de Lille a bien mérité de la Patrie!
Et au-dessous, il v aurait un bas-relief représentant l'officier autrichien au milieu du Conseil municipal recevant la réponse écrite à la sommation de rendre la ville.
Sur les autres faces du piédestal on y verrait des bas -reliefs relatifs à la défense de la place, au courage des citoyens, etc. La piramide serait en granit français , le piédestal en marbre de couleur ou et même en granit , la statue en marbre blanc, les bas-reliefs en marbre ou en bronze. Les matières seraient fournies par la République , les frais de détail soumis à une Commission nommée , et le salaire de l'artiste ou des artistes qui auraient le bonheur d'exécuter un monument si propre à honorer leur ciseau , déterminé selon l'importance de l'ouvrage. »
« Je choisis un laboureur pour représenter l'Égalité Républicaine , parce que de toutes les professions de l'homme , il n'y en a point de plus respectable, de plus touchante, de plus digne de la vertu, si je puis parler ainsi, il n'en est point où l'homme soit plus près du bonheur et plus éloigné de la corruption , parce qu'en effet il est plus près de la nature. S'il habite dans le fond des terres , loin du voisinage des villes , c'est vraiment l'homme même de la nature , bon , généraux , sensible , n'ayant pas plus d'ambition que de politesse. L'agriculture est une des principales sources de la prospérité des empires ; comme elle suffit avec abondance à nos premiers besoins ; il n'y n point de doute qu'elle seule serait la véritable grande richesse d'un Ktat composé d'hommM MgM et modérés, témoin l'Amérique libre, témoin tous les peuples agricoles î
Je m'arrête; cette idée , bon citoyen David, ma mènaraiià oaUa d'ua
bonheur trop loin de nous, et que notre corruption, les efforts infatigables des ambitieux et des méchants parviendront peut-être à éloigner davantage encore. Ah! s'il est vrai que l'agriculture, que le citojen des champs ait perdu un peu de sa simplicité antique, de son respectable caractère , c'est la corruption des villes, c'est son funeste voisinage, la forme dégradante et perverse des gouvernements qui en sont la cause ; tel qu'il est cependant aujourd'hui il appartient plus à la nature qu'à nos mœurs , c'est encore la plus pure image qu'il y ait de la vertu sur la terre. »
Je vous fais grâce du reste, mon cher ami , je ne puis pas me faire un mérite du fond du sujet parce qu'il tient à mes plus chères idées, que je puis appeler mes chimères.
Je ne serais pas fâché (vous me feriez même plaisir) que vous montrassiez mon projet au citojen Delsarte ^^\ sa physionomie est si parfaitement celle d'un brave et honnête homme qu'il est impossible qu'il soit autre chose. Quand je songe parfois, pour me consoler, qu'il y a encore d'honnêtes gens sur la terre , il est toujours du nombre, et vous aussi ; j'aurais bien voulu être un peu moins bête pour pouvoir travailler avec lui.
J'ai été obligé de faire des pieds de mouche dans l'espoir de tout mettre dans une petite feuille, et vous aurez du mal à me lire.
Avons-nous besoin de le dire, tous ces beaux projets restèrent enfouis dans les bureaux de la Convention , et ce ne fut qu'un demi-siècle plus tard que Lille vit s'élever au centre de la place publique, sur les plans de l'architecte Benvignat et avec le concours du sculpteur Bra , le monument commémoratif du décret de la Convention.
Comme Watteau , Corbet avait accueilli avec enthousiasme la révolution de 1789 ; plus instruit , plus lettré que le premier, il joua à Lille un rôle plus considérable : il fut l'orateur des réunions populaires, l'organisateur des fêtes publiques ^^K
Le 13 septembre 1791 , il offrit à la Société populaire un
(1) Delsarte était un des administrateurs du département.
(2) Voir , entre autres , la description imprimée de la fête organisée à l'occasion de la prise de Toulon.
buste (le Primat, Tévêque constitutionnel, et quelque temps après il lit lecture à cette société d'un écrit « contre l'Angleterre et son gouvernement corrompu. » La Société applaudit l'orateur, et émit le vœu platonique que son discours fut traduit et imprimé dans toutes les langues.
Malgré ses succès d'écrivain, Corbet n'oubliait pas qu'il était sculpteur, et il obtint du représentant du peuple, Florent Guiot, d'être chargé de la décoration principale de l'église Saint-Maurice, transformée en Temple à VÉternel. Nous avons trouvé aux archives une pièce manuscrite , écrite et signée par Corbet , que nous croyons devoir reproduire.
Corbet croyait toucher enfin à la réalisation de ses désirs; il caressait déjà, en pensée, ce beau bloc de marbre de trente pieds cubes, d'où allait sortir, sous son ciseau, cette statue de la Liberté, depuis longtemps rêvée. Nous lui laissons la parole :
ÈiaX et devis approximatif des dépenses pour Vexécution en marbre blanc de la statue de la Liberté pour le temple de l'Eternel, à Lille ^ fourni» par le citoyen Corbet , sculpteur-statuaire , chargé de l'exécution.
La statue sera de six pieds et demi à sept pieds de proportion.
Les études et le modèle de la statue de la Liberté fait de lamémeg^randeur qu'elle devra être exécutée en marbre 6,000 fr.
Chevalés, charpente pour l'exécution du modèle en terre, pour celui en marbre , les frais de plâtre de Montmurtre rendu à Lille, armatures, salaire du mouleur et l'exemplaire en plâtre rendu, réparé, de la g^randeur du modèle, en attendant l'exécution en marbre '2,400
Le bloc de marbre blanc siutuiiM»' ar Mi^jt-liuii • •' pieds cubes pris à Paris et rendu à Lille .... Hi.OOO
Frais d'exécution de la statue rendue en place. l.>,()00
Fournitures de plûtre pour la jonction des assises de pierres du rocher et les différents <'(T<'(s à produire en masse tant liées que saillantes, etc. ^*^Q^
40,0000 fr.
Il faut compter sur trois ans de travail pour l'exécution raisonnée de lu statue originale en marbre ; cependant elle sera faite environ un an plus tôt, si je puis trouver un praticien sur lequel je puisse compter. L'exécution en marbre sera absolument la même que le modèle en plâtre qui sera posé au temple en attendant; de cette façon il n'j aura aucun intervalle. Dans l'entretems de la fourniture du premier modèle , il sera possible de trouver un bloc de marbre sans doute à meilleur compte.
Je déclare que j'ai pris des renseignements stricts sur les frais des matières et de main-d'œuvre énoncés ci-dessus. Je les mets à découvert afin que la Commission nommée pour les tiavaux du temple et le représentant du peuple Florent Gujot puissent y voir aussi clairement que moi. Je déclare en outre dans toute la franchise de mon âme et la bonne foi d'un républicain, et je ne dois pas le laisser ignorer, je déclare, disje, que j'ai mis la même sévérité pour le prix de mon travail, je l'ai porté, sur la totalité , à un bon demi- tiers de moins que j'aurais pu justement le fixer , mais j'ai mis toute ma vie en pratique cette maxime qu'il faut travailler pour vivre et non pour s'enrichir.
é»^4Ut>»
La Commission chargée des travaux du Temple soumit la question au Conseil de la commune, qui, par une délibération en date du 18 messidor (2® année républicaine), accueillit la proposition de Corbet, mais décida que celui-ci exécuterait son modèle en grand, et que, (( lorsqu'il serait prêt à être mis en place , les artistes et amateurs éclairés de la ville , réunis en jury, prononceraient s'il y a quelques modifications à y faire avant de l'exécuter en marbre. » De plus , le Conseil déclara en référer au représentant Florent Guiot, pour qu'il désignât la caisse dans laquelle seraient puisés les fonds nécessaires à l'exécution du projet.
Enfin, par un arrêté du 16 fructidor an IF, Florent Guiot , représentant du peuple , envoyé près l'armée du
Nord, autorisa la municipalité à prendre , sur les 225,000 francs mis à sa disposition, les fonds nécessaires au modèle en i)lâtre de la statue de la Liberté par le citoyen Corbet. En vertu de cet arrêté le Conseil de la commune fit verser à Corbet la somme de 5,000 livres pour Texécution du modèle.
La statue en plâtre fut terminée pour l'ouverture du temple qui eut lieu le dernier jour de la IP année républicaine (21 septembre 1794), et ce fut Corbet qui, au nom du Conseil général de la commune dont il faisait partie, prononça le discours d'inauguration -'^
Corbet avait demandé trois ans pour l'exécution de sa statue en marbre ; trois ans ! c'était un siècle alors ; elle ne fut jamais commencée.
La sculpture ne pouvant suffire à le faire vi\Te , Corbet sollicita auprès des administrateurs du département du Nord, la place de sous-bibliothécaire du district de Lille, en remplacement du titulaire Bresou, qui avait été requis pour prendre dans les armées de la République , le service de chirut-gien. Bresou, malgré le titre que lui donnait cette réquisition à conserver son emploi, appuya la demande de Corbet , en faisant valoir que celui-ci « s'était imposé le généreux devoir de partager avec de malheureux parents le produit médiocre de ses talents distingués. »
Par un arrêté du Directoire , en date du 3 octobre 1793 , Corbet fut nommé sous-bibliothécaire, mais ù peine installé, la mort du bibliothécaire en chef, Carré-Delarue , lui permit de solliciter et d'obtenir le titre de ce dernier. Corbet resta, pendant cinq ans au moins, à la tôte du dépôt qui prit le titre de bibliothèque de l'école centrale.
(!) Ce long discoure a cte imprimé che> Jacques, 4 Lilto.
Od lit dans une noie qui accompagne ce discoure : • Le Temple de la coamoM de Lille représente un Elisée; on y voit des Iscs , des maiilfr de boi«, d« groUM, des eoUines loinlaiBM , des pyramides et des tombeaui avee dsi iiweriptioos k U sénoirs dit grands amis de U Liberté. Dans Is milieu se voit la sUlus ds la Liberté, sur le
d'tin rorhor. •
Dans la requête qu'il adressa au Directoire du district , on peut voir que la sculpture était toujours sa préoccupation constante :
(( Cultivant les arts, dit-il, livré à l'étude des lettres qui en est inséparable , le goût même qui l'y attache répondra de ses soins et justifiera, selon son espérance , le choix que le Directoire aura bien voulu faire de lui. »
c( Le soussigné conçoit même, dès à présent, le projet, si on l'agrée , dans le temps et quand on aura déterminé un local convenable , d'embellir la bibliothèque des bustes des grands hommes dans les différents genres, etc. {sic), de ceux , qui par leurs mâles écrits dictés par la vérité pure , ont éclairé les peuples sur leurs véritables droits ; de ceux enfin , qui , malgré les fureurs de l'inquiet despotisme , malgré le bruit des chaînes qui pesaient sur toute l'Europe asservie, ont conservé une âme fière et indépendante, préparé la chute des tirans, le règne des justes lois, et le réveil de l'antique amour de la patrie, fruit précieux de l'amour brûlant de la liberté ^^K »
La bibliothèque dont la direction ou plutôt l'organisation fut confiée à Corbet , n'avait pas encore d'installation définitive ; elle fut bientôt après établie aux Récollets, sous ce titre de bibliothèque de l'École centrale , avant de devenir bibliothèque municipale. L'emploi de bibliothécaire fut pour Corbet à peu près une sinécure ; la besogne était faite par le sous-bibliothécaire Desmazières. Il arriva même qu'en l'an IV, en raison de l'absence de Corbet, le Directoire nomma un nouveau titulaire, Blondela, employé de la commune ; mais sur la réclamation de Corbet , appuyée par la municipalité, cette nomination fut annulée par ce motif que si Corbet avait cessé son service, c'est qu'il avait été chargé d'une mission en Belgique par le représentant Briet ; nous n'avons pu nous renseigner sur la nature de la mission confiée à Corbet.
(1) Arch. mun. cart 506. Bibl. Leltre du 5 octobre 1*793.
Cette mission devait être une mission artistique, dans le genre de celle dont fut chargé Wicart en Italie , et qui avait pour but le choix des chefs-d'œuvre à envoyer en France.
Le 11 messidor, an IV, Corbet écrit de Paris, à Rohart, secrétaire de l'administration municipale; et, après l'avoir entretenu des affaires de la bibliothèque, il ajoute :
« Je cherche à suivre ici quelque chose d'intéressant pour moi
sous le rapport des Arts, si je réussis, je t'en ferai part.
Adieu, mon ami, je vois ici de belles choses et cela me remonte la léle, j'étais devenu affamé. Lagarde m'assure que nous pourrions bien voir V Apollon du Belvédère faire un voyage à Paris , ainsi que plusieurs autres belles statues antiques. Eh bien ! les Romains les ont enlevées aux Grecs, et les Français les enlèveront aux modernes romains. Ainsi va le monde !
Salut et amitié
Dans son enthousiasme artistique, il cherchait une excuse, une justification à ce dépouillement des pays conquis , contre lequel sa conscience protestait sans doute tout bas.
En 1796 , il était encore bibliothécaire , et le maire le chargea de faire , en cette qualité , le discours qui devait être prononcé le 10 Germinal , à la fête la jeunesse. Voici la lettre par laquelle Corbet répondit à cette invitation :
G. CORBET, Artiste, Bibliothécaire de la Communs, Aux Membres composant IWdminiêtration Municipale de Lille.
Citoyens ,
J'avais conçu le projet de faiic un discours sur les Arts , en apprenant qu'il y aurait une distribution de prix aux élèves de Técole du destin ; mais quand je sus que cette distribution se ferait sur In place publique , y y renonçai uniquement par rapport h In difficulté de se faire entendre du plus grand nombre. Votre invitation, citovens, ne me laisse plusd'excuM
et en faisant quelque chose pour Pamour des arts et de l'étude, je donnerai au discours , autant que le peu de temps qui nous reste pourra me le permettre , quelque extension sur l'objet essentiel de la fête. C'est un bonheur pour moi de trouver l'occasion de parler de nos devoirs envers la patrie et la liberté; l'amour-propre j a bien moins de part que le pur sentiment qui m'anime. Il serait à souhaiter que ces fêtes se renouvelassent plus souvent ; elles ranimeraient l'esprit public. Je cours quelquefois des journées entières sans rencontrer un républicain, en revanche je trouve beaucoup de déclamateurs contre les principes les plus sacrés des droits et de la liberté et contre le Gouvernement. Il est impossible que ce que j'écris ne se ressente pas un peu de cette peine i^h
Salut et fraternité ,