XVIII
Le prix, relativement si peu élevé, demandé par le peintre, indique qu'il s'agissait tout simplement de copier, nous ne savons sur quels modèles, trois portraits qui manquaient à la collection que possédait la Ville.
Déjà, en 1593, le Magistrat avait acheté, à Guillaume Hangouart, recteur de la Maison des Pères Jésuites, plusieurs tableaux portant « les effigies des très-illustres princes , prédécesseurs du roi notre sire, w Le prix assez élevé ( quatre cents livres ) qu'il avait payé pour ces portraits, dont on ne donne pas le nombre, indique que ceuxci étaient des originaux , comme les inventaires le disent du reste. La ville de Lille possédait donc, au XVIIP siècle, la série complète des portraits des comtes de Flandre, ducs de Bourgogne et rois d'Espagne, et, en effet, dans un inventaire des objets mobiliers de THôtel-de-Ville, dressé en 1728 "' , figure cette mention :
(UIAMDRB SBCRJETB.
Un tableau représentant lo comtesse Johonne. — Tronte-deux portraits
' \ r< h riuin. (iorion n;<, '
originaux des comtes de Flandre , ducs de Bourgogne et princes souverains du pays.
L'inventaire de 1769 mentionne également ces trentedeux portraits j mais le dossier renferme une pièce ainsi conçue :
« Je soussigné , déclare d'avoir retiré de la chambre secrète par ordre de M. le Majeur, un tableau représentant la comtesse Jeanne, un autre représentant le jugement de Salomon et trente-deux petits tableaux représentant les comtes de Flandre, lesquels je promets remettre à la ville lorsque je serai requis. »
Le 12 juillet 1769.
GuERET, professeur (1).
Le signataire de ce reçu est le peintre Guéret, professeur de l'école de peinture fondée par la ville. Le Mayeur lui avait-il livré ces tableaux pour servir de modèles à ses élèves, ou, plutôt, pour leur faire subir les restaurations dont ils pouvaient avoir besoin? Voilà ce que nous ne savons pas.
Dans tous les cas ils furent rendus, car ces trentedeux tableaux figurent dans un inventaire des meubles de l'Hôtel- de- Ville , daté du 7 avril 1790 , et le même inventaire mentionne également cinq autres tableaux représentant les comtes et comtesses de Flandre. Or le Musée ne possède , aujourd'hui , que neuf des trente-deux portraits qui composaient cette collection , ce sont : Philippe-le-Hardi et Marguerite de Flandre , sa femme ; Jean-sans-Peur et Marguerite de Bavière ; Philippe-le-Bon et Isabelle de Portugal ; Gharles-le-Téméraire et Isabelle de Bourbon; Maximilien d'Autriche '^^. Parmi ces portraits, quelques-uns sont très-remarquables , et certains experts n'ont pas hésité à les attribuer aux peintres les plus célèbres de l'Ecole flamande; il est très-probable que
(1) Arch. mun. carton 4T7.
(2) NOS du cat. Ô'TS à 683.
— Gl —
ces portraits ont été exécutés, à Lille, au XV® et au XVP siècle. Quant à celui de Marguerite de Flandre, c'est vraisemblablement la copie faite par Philippe De Vincq.
n existe, en outre, au Musée, vingt-huit tableaux, représentant la série des comtes de Flandre , depuis le fabuleux Lydéric , jusqu'à Marie de Bourgogne ; mais cette seconde série provient, croyons-nous, de V hôpital Comtesse : on lit, en effet, dans un inventaire des objets mobiliers , dressé en 1793 (22 juin) : « vingt-sept tableaux représentant la généalogie de la fondatrice , » et dans un second inventaire , postérieur de quelques mois : vingthuit tableaux formant la collection des comtes de Flandre.
Sur les vingt-huit portraits de cette collection existant actuellement au Musée , dix-neuf sont des œuvres d'Arnould de Vuez, c'est-à-dire des portraits de fantaisie, faits d'imagination, pour la plupart, et, peut-être, pour quelques-uns, d'après des portraits originaux. Ces dixneuf portraits sont peints sur bois ; neuf seulement , peints sur toile, sont des peintures anciennes, qui remontent au XV® ou au XVP siècle. Mais, parmi ces neuf portraits , cinq ont été repeints en partie , ou ont subi des restaurations qui les dénaturent; quatre, seulement, nous sont parvenus intacts , ils représentent : Louis de Nevers, dit de Crécy, mort en 1346; Marguerite de France, sa femme, morte en 1382; Louis de Maie y dernier comte de la Maison de Flandre , mort en 1384 ; Marguerite de Brahant, sa femme, morte en 1382. Tous ces personnages sont représentés en pied, sur un fonds de tapisserie , qui n'occupe que le tiers central du panneau. Bien évidemment, ces portraits n'ont point été exécutés au XIV® .siècle; le caractère des peintures, les ornements dorés, qui occupent les angles supérieurs du panneau, nous portent à croire qu'ils ont été peints d'après des vitraux anciens. Seul, le portrait de Marguerite de Brahant ressemble à une peinture du \IV® siècle, et il a dû être exécuté d'après un modèle du temps, car il
nous a conservé le costume exact et la laideur caractéristique de la femme du dernier comte de la Maison de Flandre. Nous nous refusons à y voir une peinture du XIV® siècle, mais c'est un s'pecimen curieux qui reproduit, selon nous, et avec exactitude, une peinture du temps. Il serait, du reste, très-possible que cette collection, reconstituée après coup, provint, en partie des tableaux de Fancienne Maison-Commune, en partie de Vhôj^ital Comtesse,
Nous ne continuerons pas notre étude plus loin que la fin du XVP siècle. A la date où nous sommes arrivé, il y a peu de peintres ignorés à faire connaître, peu d* œuvres anonymes, ou faussement attribuées, à rendre à leurs véritables auteurs. Tous les artistes du XVIP siècle, qui ont eu un talent réel , jouissent de la célébrité à laquelle ils ont droit. Il n'en est pas de même pour les siècles précédents.
En 1772, parut à Lille , chez Jacquez , libraire , un Guide des étrangers qui énumère les œuvres d'art que possédaient les églises de la ville, les monastères et les hôpitaux. Il s'étend, avec complaisance, sur les tableaux de Rubens, Van Dyck, La Fosse, Arnould de Vuez, Jacques Van Oost, le vieux; Jacques Van Oost, le fils; Dominique Van Oost, le petit-fils ^^^; Langen Jean; Rossignol,
U) L'existence de ce Dominique Van Oost , ignorée de la plupart des historiens , a provoqué des erreurs d'attribution, J. Van Ost , le fils, fut le père de Dominique ; et plusieurs tableaux cités , au XVIP siècle , comme étant de Van Oost , le père , ont été donnés à tort à Van Oost le vieux. Nous citerons entre autres les N°^ 394 et 395 du musée de Lille qui sont de J. Van Oost fils
Dominique-Joseph Van Oost, fils de Jacques Van Oost et de feue Marie Bourgeois, fut reçu bourgeois de Lille en 1699. Ce Dominique eut lui même un fils qui reçut les noms de son aieul Jacques-Joseph et qui, à sou tour, fut bourgeois de Lille en 1*735.
Bergarae , le père ; Jacques Van der Burgh et Dominique Van der Burgh, le fils, Wamps, J. D'Audenaerde ; mais il ne cite pas un seul des anciens tableaux que les œuvres de ces peintres modernes avaient partout remplacés sur les autels et aux places d'honneur des églises. Ils existaient pourtant encore , et en grand nombre , car les inventaires dressés en 1793 les mentionnent en foule, malheureusement sans les décrire.
Nous avons compulsé, avec le plus grand soin, tous les inventaires dressés à cette époque, pour y chercher la trace des peintures que nous avons énumérées , mais nos soins ont été inutiles. En-dehors de quelques œuvres . relativement modernes , pour lesquelles le nom des peintres est désigné , tous les autres tableaux sont uniformément signalés sous ces rubriques commodes : vieux tableau, tableau de piété, portrait. Rien que dans l'inventaire de Uhôpital Comtesse j qui comprend deux cent cinquantequatre tableaux , figurent soixante-cinq tableaux de piété, dix-sept vieux tableaux , soixante-trois portraits. Il en est ainsi pour tous les établissements religieux. Dans l'inventaire du couvent de VAhhiette , fondé au XIIP siècle , la même façon d'inventorier se reproduit; pourtant, le peintre L. Watteau, qui avait été délégué par la Municipalité pour désigner les œuvres qu'il était intéressant de conserver, dressa, pour ce seul établissement, une liste sommaire qui comprend cent dix-sept tableaux , et pas un seul de ces cent dix-sept tableaux ne figure dans le Musée de la ville! M. Reynart a écrit, en tète de son catalogue, l'histoire de notre Musée, et il a constaté , avec regret, la vente inintelligente faite, o\\ 1813, de trois cent cinciuante- (juatre tableaux, qui produisit la soiimio dérisoire de 1,365 francs 50 centimes. Parmi ces centaines de tableaux , (jui étaient restés pendant vingt ans entassés dans des greniers, et qui furent dispersés j)ar une vente publique, figuraient, sans nul doute, plus d'une œuvre dont la perle est regrettiible pour nos collections. Mais nous pensons ,
pourtant, qu'il ne fut vendu que très-peu de tableaux primitifs , par la raison qu'on ne les avait pas même jugés dignes d'être recueillis , lorsque l'on forma , dans l'église des Récollets , le dépôt des objets d'art à conserver.
En effet, en compulsant avec soin l'inventaire détaillé qui fut dressé, le P^ prairial an III, par L. Watteau, en exécution des instructions données par la Commission centrale des Arts , nous nous sommes assuré que le dépôt lillois ne renfermait que très-peu de tableaux primitifs , ou même antérieurs à l'époque de Rubens. Il n'y figurait, par exemple , qu'un seul triptyque , ainsi désigné :
N** 327 , un tableau à volets : Saint-Luc peignant la Vierge, et sur les volets Saint-Jehan l'évangéliste et Saint-Marc. Ce tableau est ancien et sans date et nom de maître.
L'auteur de l'inventaire ajoute , dans la colonne spéciale destinée à recevoir son appréciation sur l'état et la conservation des tableaux :
Ce tableau a été écaillé et repeint , il a du mérite , sa réparation demande beaucoup de travail. Hauteur cinq pieds, largeur trois pieds dix pouces , sur bois.
L'inventaire en question ne donne jamais la provenance des tableaux ; si celui-ci avait appartenu à V hôpital Comtesse , ce pourrait être le tableau peint par Van Overbeke en 1509.
Le même inventaire mentionne un second tableau ancien :
K*^ 330. « Jésus au tombeau , tableau ancien sur un fond d'or, on le croit de Michel Coxis (sic).
Ce tableau est déjoint , il est sur bois , hauteur deux pieds dix pouces , largeur trois pieds un pouce. »
Cette attribution, pour un tableau à fond d'or, nous paraît douteuse.
Ces deux tableaux exceptés , toutes les œuvres décrites ,
sauf peut-être quelques portraits, sont relativement modernes.
L'inventaire de Watteau est un document important pour l'histoire de Tart dans notre pays. Bien que, parmi les cinq cent quatre-vingt-trois tableaux quïl contient, une soixantaine , à peine , soient entrés dans notre Musée , il est incontestable que les chefs-d'œuM'e de Rubens et de Van Dyck que nous possédons y sont mentionnés. Nous avons vainement , jusqu'ici , cherché à quelles dates , et comment, les Récollets et les Capucins étaient devenus possesseurs de ces œuvres qui comptent parmi les meilleures de Rubens et de Van Dyck; nos recherches sont restées sans résultat. Le Rubens de Féglise Sainte-Catherine est dû à la libéralité d'un paroissien , Jehan de Seur , Maître de la Chambre des Comptes ; les Rubens des Capucins, les Van Dyck des Récollets ^ furent aussi, sans aucun doute , des présents faits à ces communautés mendiantes; mais il est assez étrange qu'aucun historien lillois , à défaut des archives disparues , n'ait conservé la mention de ces libéralités peu communes.
Il est aussi un fait assez singulier : la Descente de Croix, de Rubens , que possède le Musée, et qui ornait le maitreautel de l'église des Capucins , ne figure pas sur l'inventaire de Watteau , où sont consignés les autres tableaux de Rubens, provenant de la môme chapelle. En 1785, M. d'Angivillier, Directeur des Bâtiments de la Couronne, avait vainement sollicité la cession de ce tableau pour la collection royale^*^; peut-être Watteau eût-il peur, s'ille faisait figurer sur l'inventaire ordonné par la Commission centrale des Arts , de provoquer de nouvelles demandes , ou plutôt de voir réclamer ce tableau pour les collections que l'on formait à Paris.
Les seuls tableau.^ de Rubens repris à l'inventaire,
!<) M. Reyntrl ■ publié dantson r.otalornie la lettre de M d'An|;^iviIUerqti«DOU« tvou rclroMvée dans le* archivM . nous croyon» inulile do la reproduim ici.
sont : La Vierge présentant V enfant Jésus à saint François^ les deux volets fermant jadis le chœur des Capucins et qui représentent saint François et saint Bonaventttre ; le Martyre de sainte Catherine.
Quant à V Adoration des Bergers, que le Guide de 1772 donne à Rubens, l'inventaire de Watteau le désigne comme appartenant à l'école de ce maître. Ce tableau a été déshonoré par des repeints qui pourraient peut-être être enlevés , il est actuellement dans l'église de la Madeleine. A propos des restaurations malheureuses infligées aux tableaux de Rubens , nous avons trouvé , aux Archives de la ville , une lettre curieuse du Gardien des Capucins, adressée au Magistrat j dans le but d'obtenir un secours pour faire restaurer les tableaux de ce maître ^*^ La Descente de Croix est , de tous , celui qui eut le moins à souffrir des restaurateurs du XVIIP siècle.
Nous publions , en appendice , l'inventaire de Watteau , ou plutôt la partie intéressante de cet dnventaire relative aux tableaux perdus pour nos collections. Il nous a paru, en effet , inutile de reproduire la désignation des tableaux qui figurent dans le catalogue du Musée, où ils sont décrits avec bien plus de soin et d'exactitude que dans l'inventaire en question ; de plus , ce document enregistre et énumère un certain nombre de copies et de tableaux sans valeur ,
(*^ Lille , n février Vm.
Expose le frère Silvin , de Cambrai, gardien aux Capucins de cette ville, qu'une économie nécessaire qui est un des premiers devoirs de son office, Tayaut forcé de réparer cinq tableaux dépérissans placés dans leur église , pièces originales de Rubens qui font l'admiration des connaisseurs , Tédification du public et une des raretés de cette ville qui excite la curiosité des étrangers qui y viendent.
Les frais étant montés à 800 1., somme qui surpasse les forces et moyens dune communauté mendiante qui n'a d'autre ressource que la charité des fidèles , il prend la confiance de s'adressera vos seigneuries pour être aidé, ce qu'il espère de vos soins paternels dans un objet qui est plus à la satisfaction publique qu'à la sienne et celle de ses religieux.
Il est écrit en apostille sur ladite requête : Nous accordons à titre d'aumône 96 florins.
({lie nous avons cru devoir éliminer, pour ne conserver ({ue ceux qui paraissent avoir une importance réelle.
Pour ce qui est des œuvres primitives que nous avons décrites dans les différents chapitres de cette étude, et ([ui, sans figurer dans l'inventaire de Watteau, ont disparu à la fin du XYIIP siècle , les renseignements précis que nous publions, les armoiries qu'elles portaient le plus souvent, le sujet représenté, permettront peut-être d'en faire reconnaître quelques-unes.
S'il en était ainsi , nous nous déclarerions bien payé , nous ne dirons pas de nos peines, mais de notre travail. En effet , malgré le peu d'utilité pratique que nous espérons de nos recherches persévérantes, c'est avec plaisir, nous l'avouons, que nous nous sommes eff*orcé de recons-' tituer l'histoire de l'École lilloise.
Bien que la guerre, les incendies, le mauvais goût, eussent fait disparaître les œuvres et jusqu'aux noms de nos artistes , il nous semblait impossible que la ville de Lille , qui joua , au Moyen-Age et pendant la Renaissance , un si grand rôle dans l'histoire de la Flandre , fut seule restée étrangère au mouvement artistique qui fît la gloire des principales villes de ce pays : les pages qui précèdent prouvent surabondamment qu'il n'en fut pas ainsi.
Bien évidemment, parmi ces peintres oubliés aujourd'hui , aucun ne fut à la hauteur des Van Eyck , de Memling, de Rogier et de Stuerbout ; mais , ces grands noms exceptés, les artistes que nous avons cités jouirent, à leur époque, d'une réputation égale à celle de leurs contemporains. Jusqu'aujourd'hui comment aurait-on pu, si (|uelques-unes de leurs œuvres ont survécu, leur en faire honneur, alors que leur nom lui-môme n*étaii pas connu?
I^s attributions des œuvres du XV* siècle sont souvent très -hypothétiques, et un giand nombre de tableaux figurent encore sans nom d'auteur dans les catalogues. lét* Musée dedluny, potir "^ r-^— -ne colin' ^> «possède
beaucoup de tableaux et de fragments de tableaux de l'École flamande dont il a été jusqu'ici impossible de nommer les peintres. Des travaux comme celui que nous publions aujourd'hui, pourront, petit à petit, compléter les biographies des peintres anciens, et diminuer le nombre des œuvres anonymes qui figurent dans les catalogues de tous les Musées de la France et de l'étranger.