‹ Études artistiquesChapitre 4 sur 35 · SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME SIÈCLE

Hues de la Motle. — Adrien Van Overbeke. — Pieire du Hem. — Jehan de Gand. — Willaume liecart — Jehan Van Homme. — Henri Hennicot. — Niçoise de Hollande. — Jehan Richard. — Jehan Setnettre. — Jacques Derpin. — Jehan de Hornes. — Jehan V,raem. — Pierre Vergauwe. — Thomas Tourneiuine — Gilles le Roi. — Martin Belgambc. — Georges Monoier — Philippe Mesque. — Philippe de Vincq.

En commençant ce travail, nous aidons rintention d'arrêter nos recherches à la fin du XV* siècle , mais nous avons trouvé des documents du XVP, pleins d'un si grand intérêt pour Thistoire de Fart, en général, et surtout , pour la ville de Lille , que nous avons élargi notre cadre. Nous ferons pourtant un choix parmi ces documents, et nous ne signalerons que les travaux artistiques d'une importance réelle. A l'époque où nous sommes arrivé, et surtout vers la fin du siècle, l'art commence à devenir distinct du métier, et l'artiste, quoique retenu dans les liens de la corporation , en arrive îi recevoir, pour prix de son travail, une rémunéra» ''^" proportionnelle à l'estime dont jouissait son talent.

Nous avons , dans un livre spécial , énuméré les œuvres de sculpture et do peinture exécutées à /ffi/(7//f?^^

par les tailleurs d'images Jehan Bernard et Gilekin Reuzere, ainsi que par les peintres Marquet et Thomas Tournemine; nous ne nous occuperons plus ici de ces artistes , mais nous signalerons les travaux d'art effectués, au début du siècle, dans la chapelle qae VHôjntal Comtesse fit reconstruire après l'incendie du siècle précédent. En 1504, un peintre nommé Hues De la Motte, peignit deux grands tableaux, dont le sujet n'est pas mentionné ; en 1508, il peignit aussi « ung drap de V arbre Jessé » qui fut tendu dans l'église. Ce sont les seules mentions que fournissent les comptes sur ce peintre, dont, nulle part ailleurs , nous n'avons vu figurer le nom ; mais , à en juger par le prix qui fut alloué pour ses œuvres ^^\ il devait jouir d'une grande réputation.

Le nom de Hues De la Motte figure sur les registres de la Gilde de Saint-Luc , de Bruges ^^^ , qui le qualifient de peintre étranger (le nom est en effet français). Hues De la Motte avait été admis à la maîtrise en 1490. En 1511, il fut nommé juré [vinder) et il eut pour élève Pierson De la Motte, son frère. Il ressort des dates que nous avons citées ci-dessus, qu'entre sa réception à la maîtrise et son élévation aux fonctions de juré, il avait quitté Bruges pour habiter Lille, pendant quatre années au moins. C'est encore un des nombreux peintres dont on ne connaît aucune œuvre. Pourtant, tout célèbre qu'il fut alors, ce ne fut pas lui que l'on chargea d'exécuter le tableau de l'autel principal. On s'adressa, pour ce travail, à un maître de l'école d'Anvers. Voici l'article du compte, de 1509 à 1510, relatif à ce tableau :

A Adrien Van Overbeke , paiulre , pour l'achat de la table d'autel mise

(1) Les citations relatives à Thôpital Com/esse sont empruntées à l'inventaire manuscrit dressé par M. Losfeld, chef de bureau aux archives du département Nous saisissons avec empressement l'occasion de le remercier de l'intelligent concours qu'il prête à tous les travailleurs

(2) Keuren 1141-1'7'74. Désiré Van de Casteele, Bruges, 1867.

au cuer du grant autel du dit hospital achetée à Anvers et livrée au dit hospital et mise sur le dit autel par quittance de Walleran Fascon, notaire , pajet IIII« XXXVIII '.

Ce prix de quatre cent trente-huit livres est, pour répoqlie, un prix excessif, et supérieur à ceux que recevaient, au commencement du XVP siècle, Bernard A"an Orley, Jérôme Bosch, Jehan de Maubeuge, etc., c'est-à-dire les artistes les plus renommés , employés et patronnés par la Cour.

Nous avons constaté , en compulsant les archives de la Gilde de Saint-Luc , d'Anvers , qu'Adrien Yan Overbeke fut reçu maître en 1508 , un an , par conséquent , avant la date où il exécuta le tableau de V Hôpital Comtesse, En 1522, son nom figure encore dans les archives de la Gilde, qui enregistrent Finscription de deux apprentis travaillant dans son atelier: ils s'appelaient, le premier, Jeronimus; le second , Goy vaert van Roye ^*'.

Adrien Van Overbeke était donc, à son époque, un artiste de premier ordre ; il est, aujourd'hui , absolument inconnu: ni les historiens de l'École flamande, ni le Dictionnaire de Siret ne mentionnent même son nom. Qu'est devenu le tableau du mailre-autel de V Hôpital Comtesse"^ Il est pour ainsi dire impossible de le rechercher, le comptable n'ayant point indiqué le sujet représenté ; l'hôpital étant sous l'invocation de Notre-Dame , ce tableau devait, très-probablement, représenter quelque <''})isode de la vie de la Vierge. La quittance passée devant le notaire Fascon, si on pouvait la retrouver, donnerait peut-être des renseignements plus précis. Nous aurons, plus loin, à nous occuper encore de ce tableau.

Le maître-autel ne fut pas le seul qui fut orné d'un tableau; la môme année, on passa marché avec un peintre lillois, nommé Pierre Du Hem, pour la décoration'de la chapelle Sainte-Elisabeth. Nous reproduisons,

1 lir liqfjeren déjo cité, p. fli» • • i"'

textuellement ce que les comptes nous ont conservé de ce marché :

Le XXIIP d*apvril M V*" X fut niarchandet à Pierre du Hem , paintre , pour paindre Sainte-Elisabeth (*) et le table de l'autel et tabernacle ainsi qu'il se comprent , en la fachon et manière ainsi comme est paint Saint- Augustin et toute la table, et avecq ce les quatre évangélistes sus et estans le clôture du cuer'-). Et doibt estre la platte painture de la main de Jehan de Gand ou d'ung aultre , moiennant que la dite painture ne soit moindre que de la main du dit Jehan de Gand, et doibt estre faicte la dite œuvre environ le mj d'octobre à la dédicasse de l'hospital pour le somme de dix livres de gros qui sont VP^ livres parisis. Présens les religieux du dit hospital et Philippe Lepers, maistre carpentier du dit hospital.

Cet article est intéressant ; il montre la distinction qui commence à s'établir entre les peintres décorateurs et les peintres proprement dits. Le décor général, Tillumination des statues est confiée à Pierre Du Hem , mais celui-ci s'oblige à faire exécuter la plate peinture de l'autel , c'està-dire le tableau principal, par un artiste que l'on lui désigne, Jehan de Gand, ou, du moins, par un peintre d'une célébrité égale. Cette réserve était indispensable dans un marché de ce genre , sans cela , Pierre Du Hem , qui traitait à forfait avec Thôpital, pour un prix déterminé , eût été à la merci du peintre Jehan de Gand, pour l'évaluation du travail de ce dernier.

Nous dirons plus loin , en parlant d'un tableau qu'il exécuta à Saint-Pierre , ce que nous savons de Jehan de Gand , qui , en outre du tableau d'autel de Ste-Elisabeth , peignit encore, à l'hôpital Comtesse, deux volets qui farent ajoutés à l'œuvre d'iVdrien Van Overbeke^^^ On avait donc jugé le peintre lillois digne de compléter, sans la déparer, l'œuvre du maître d'Anvers. Nous avons

(^) C'est la statue sculptéo en 1485 par Louis de Marque.

(2) Ces quatre évangélistes avaient été sculptés en 1506 par Jehan Bernard

(3) 1510 à 1511. A Jehan de Gand, pour avoir paint deux grands feullés à metli-e devant le table du grant autel à Téglise XXIIll ».

reproduit . dans la Gazette des Beaux-Arts ' \, un marché passé , en 1550, avec Pierre Fourbus, pour la peinture de deux volets à un tableau représentant V Adoration des Mages, qui était l'œuvre d'un autre peintre . et nous avons signalé alors combien cette coopération de deux peintres différents, à une même œuvre, pouvait dérouter la critique et rendre difficile les attributions des tableaux anciens. Nous trouvons ici une nouveUe confirmation de ces remarques. Le tableau de l'hôpital Comtesse serait donc précieux à retrouver, à un double titre: il ferait à la fois connaître Adrien Yan Overbeke et le peintre lillois Jehan de Gand , dont nous aurons , plus loin , à signaler un autre tableau.

En 1512, Pierre Du Hem, qui avait eu 1 tutiepiise générale de la décoration de la chapelle Ste-Elisabeth , était mort; les comptes portent, en effet:

1511 à 1512. A feu Pierre du Hem et à Jeliau Legruul et Robert Fenurt exécuteurs du dit Pierre du Hem, à cause de la peinture de Sainte- Elisabeth et cloans , table de l'autel de Sainte-Elisabeth et de quatre évangélistes mis sur la clôture du cuer du dit hospital par marchié fait et par quittance de Hues Gherbode, notaire, pour ce . . . VP* XIX '.

En 1516, ce fut la chapelle Sl-Scbastien qui fut décorée et ornée d'un tableau, et c'e^» ^^nr^ro MM iiouvel artiste qui fut chargé de ce travail.

On ne lui adjoignit point un peintre, comme on l'avait fait à Pierre du Hem. pour l'exécution du tableau d'autel. ITaprès la rédaction des comptes, il exécuta luimême et rillumination i\i'<> statues , et la plate peinture du tableau principal.

1515 à 1516. A Willounie Bt» .... a.uu liecquari; , puintre , pour avoir paint la table d'autel de Suint-Sébi.stien , de plate puinture et les feuUés , et les \ muges de Saint-Sébastien, de Suint-Anthonnc et de Soint-Bernartl

n V" période, p v«v

et avoecq ce le revers et le dossiere des dits saints les angèles et les IIII coulombes par marchiet fait II *^ XVI '.

Toutes les statues , toutes les sculptures , dont il est question dans cet article , avaient été entaillées au siècle précédent par Jehan Van Romme , tailleur d'images et par Martin Matreul , escrignier. Nous donnons en note le détail de ces travaux^*'.

Mais nous ne quitterons pas l'hôpital Comtesse sans signaler quelques œuvres exécutées pour la décoration extérieure du monument.

Un tailleur d'images , Alart Prouvost , sculpta au portail de l'église « les deux angles et les deux comtesses de franque pierre ». Ces deux comtesses, c'étaient vraisemblablement Jeanne et Marguerite de Flandre. Le peintre Willaume Becquart dont nous venons de parler, peignit et illumina la statue de la Vierge qai était sculptée au-dessus de la porte de l'hôpital.

Il ne reste rien aujourd'hui de ces sculptures enluminées du XVP sièce, car le portail de l'hôpital fut reconstruit en 1659.

Nous allons voir quelques-uns des artistes dont nous venons de parler reparaître dans les comptes de la collégiale St-Pierre qui fut , elle aussi , richement décorée à cette époque.

Le peintre Henri Hennicot, peignit et dora la statue de la Vierge et celles des quatre anges qui ornaient , dans le chœur, l'autel de la première messe. Quant aux

(1) 1480, 1481. Aux tailleurs d'images et escrigniers. A Jehan Van Romme, tailleur d'images , pour avoir fait et taillé IIII coulombes de bois et sur icelles IIII angeles chascun de IIII pies de long et une image de Saint-Bernard et une autre de Saint- Anthoine, chascune de III pies demie de long , et une autre image de Saint-Sébastyen , de IIII pies de long et deux tirans à chascun lés du dit saint de III pies de long et tout de bos de quesne, pour tout ce L |.

A Martin Matreul , escrignier , pour une table d'autel en tout IIII feuUes et ung revers, une dossiere et ung revers de bos tout danemarche à mettre les dites images XXXin.

sept anges qui entouraient le grand autel , ils furent peints et enluminés par Jehan de Gand dont nous avons précédemment parlé. Cet artiste exécuta , bientôt après, pour l'église une œuvre plus artistique que « rillumination )) de statues , bien que nous ayons vu, au XV' siècle , et principalement à Cambrai , les artistes les plus renommés chargés de ce genre de travail ; il peignit , en partie aux frais des exécuteurs testamentaires de Jehan Adornes , un tableau à volets , où étaient représentés des épisodes de la vie de Ste-Catherine'^ Voici l'article du compte :

1511. Johanni de Gand, alias Merelte, pictori pro pictura tubuIsBbeatae Sanctae-Katharinae ab intus et extra videlicet, pro tribus parquetis XLVI ' et pro picturis clausurse XL ' sunt 1111 ** VI ' de qua summa defulciintur XIX* XI % quac solutœ fuerunt per executores domini Johannis Adoiirnes LXVI'IX».

A défaut du testament de Jehan Adornes , un docucument curieux nous apprend pourquoi ce chanoine contribua par un legs au paiement du tableau de Sainte- Catherine.

Jehan Adornes , chanoine de St- Pierre de Lille , était issu d'une riche famille d'origine génoise, fixée en Flandre depuis le Xlir siècle'^ En 1470 , Jehan Adornes , accompagna son père Anselme^'', dans un voyage en Terre- Sainte, et il écrivit la relation de ce voyage dans un manuscrit latin que possède la bibliothèque de Lille *^

Dans cette relation inédite , nous avons lu que le voyageur parvenu au monastère du mont Sinaï rendit grâces

'.«/ I>î miiv:.' .1 • (.iii;.y l'ossivic une p.Mnti.: . ■ '^nmnnde repré»enlanl

1» logcD(ln du SninU'-diithurinr» N" "7^6.

'1) Opicius Adorocs futcnU*rréà Saint- Pi(»np« cl ( . u ; i i '

H) Aonclmo Adornnt, rh*'", fut chnrgti p«rCh«rl<'f< lo IVmértiro do mjsjnonn diplomo- Uqu<>t en PorM ni en Bco«m. Hibl do Lillu, manuHcrit N*>'298.

(i) N« 18*7 du CaUloguo do M. U Olaj.

à Ste-Catherine , sa patronne , d'avoir pu , par son intercession, échapper aux mille dangers du voyage. Jehan Adornes ajoute qu'il attacha au tombeau de la sainte une prière improvisée et transcrite par lui sur un parchemin aux armes des Adornes^^L Voici les quatre derniers vers de ces actions de grâce;

Nos , rogamus , fac redire Illesos ad patriam , Atque Flandriam adiré Ferentes tuam gloriam

Si , comme cela est probable , les volets du tableau qui fut payé en partie avec le legs institué à cet effet , portaient, comme les actions de grâces du mont Sinaï, les armes du donataire, cela pourrait servir à le faire reconnaître, pour le cas où il existerait encore.

Anselme Adornes , le père du chanoine de Lille , était un amateur de peintures ; il légua par son testament à chacune de ses deux filles , toutes deux reKgieuses , un tableau de Jehan Van Eyck, et il ordonna que son portrait et celui de sa femme , Marguerite Van der Banck , fussent peints avec soin sur les volets de ces tableaux. Nous savons déplus que Jean Memling, peignit le portrait d'Agnès Adornes, petite-fille d'Anselme, et nièce de Jehan Adornes, le chanoine de St-Pierre de Lille^^^

Puissions-nous savoir un jour si les œuvres de Jehan de Gand , le peintre lillois , étaient dignes d'être citées après celtes de pareils artistes.

Nous n'avons pu trouver sur ce peintre de renseignements bien précis , ni même l'explication de ce surnom de Merette qu'enregistrent seuls les comptes de Saint- Pierre. Les registres aux Bourgeois de Lille mentionnent,

ii) De quo sibi gratias in quadam oratione quam céleri ter feci atque sepulcro ejus afïixi egimus , cujus orationis ténor est depictus armis Adournorum.

(2) Alex. Pinchart. Archives des Arts et Sciences, t. P'" p. 264.

— iodés 1340 j un peintre verrier, nommé Jehan de Gand, fils de feu Jehan.

En 1474, un autre Jehan de Gand, verrier, fut aussi reçu bourgeois ; c'est ^Taisemblablement le père de notre artiste, dont la famille était, par conséquent, fixée à Lille depuis de longues années. Au XV siècle, les peintres et les verriers faisaient partie, à Lille ^ de la même corporation, et nous avons de nombreux exemples de tableaux exécutés par ces derniers.

A peu près à la même date où fut peint par Jehan de Gand, le tableau de Ste-Catherine, un autre tableau commémoratif fut placé à St-Pierre. Anne de Lestorre , veuve de Hugues Le Cocq , qui fut maître de la Chambre des Co7nptes à Lille , fit exécuter , en manière d'épitaphe , un triptyque , en souvenir de son mari enseveli dans l'église St-Pierre.

A la fin du XVIF siècle , les descendants de Hugues Le Cocq, firent graver ce tableau par un artiste nommé Jacques Harrewyn; mais, en examinant le travail de ce graveur delà fin du XVIP siècle, on voit facilement qu'il a défiguré l'œuvre du peintre , et il est impossible de reconnaître le style et le goût caractéristique des peintures flamandes qui, au début du XVP siècle, s'inspiraient encore presqu'absolument des traditions du siècle passé.

A en croire un écrivain hollandais"^, ce tableau qui pourrait bien être , en raison de sa date , une des œuvres de Jehan de Gand , se trouverait actuellement au musée de Berlin ; il doit , d'après la gravure , porter sur ses volets extérieurs les armoiries.^'Me H. Le Cocq, et celles

[it\oiT le liuilelin tu t.. < ^,,n„„.^.^,',„ U..^,^.i,.i,i, ,.„ .\<.,,. , , \l, ,j„i renferme la notice que M. Vuhhc» Cornel a coniuirnio h relte gravure et cette gravure «Ue-mêiD*.

(1) D'ergi'Dt au coq do sablo, crélé, bcrque, barbe cl ! ' guealea.

D'azur à un chevron d'or, accompagné do troinquim i or peroét d'argvnl —

Dana le registre aux donniions le nom d? In femme de Huguca Lacocq «al écrit : Anno Seorre (Arch. mmn h.hI.m.

de sa femme. Si la gravure ci-dessus citée , dont le cuivre a été offert au inusée archéologique de la ville de Lille , est insuffisante pour se prononcer sur le talent du peintre, elle peut servir à faire retrouver le tableau.

Comme pour l'hôpital Comtesse, les comptes de l'église St-Pierre enregistrent, au début du XVP siècle , de nombreux travaux d'art et de décoration dont nous ne citerons que les plus importants.

En 1516 , un sculpteur que le comptable appelle Nicaise de Hollande , exécuta pour l'église quatre statues représentant quatre docteurs de l'église. La même année, fut commencée, en remplacement du jubé de bois, sculpté au XIV" siècle par Jehan le chiboîdeur, la construction d'un jubé en pierre , entre la nef et le choeur. La direction de ces travaux fut confiée à maître Jehan Richard, « magister operis trini » disent les comptes.

Ce Jehan Richard était un tailleur d'images de pierre et un architecte , et il fut, à la même époque, chargé de la construction du nouveau portail sculpté qu'on éleva à l'entrée de la Chambre des Comptes^^\ Ce fut encore lu: qui , en 1541 , avec Pasquier de Gand , un parent, sans doute du peintre Jehan, exécuta la décoration sculpturale de la façade des Boucheries reconstruites par la ville sur l'emplacement actuel du marché St-Nicolas.

Plusieurs sculpteurs travaillèrent sous ses ordres au jubé de St-Pierre : Jehan Semettre (flamingus incisor imaginum , disent les comptes) entailla (c un couronnement de la Vierge )> ; Allard Prouvost, de Lille, qui avait décoré le portail de la chapelle de l'hôpital Comtesse , sculpta

(I) Nicasio de Hollandea sculptori imaginum pro IIII imaginibus representantibus quatuor doctores ecclesiae IIII m X '.

12) Nous avons retrouvé dans les papiers donnés à la ville par les héritiers de M Gentil- Descamps une vue perspective de ces constructions M. l'abbé Dehaisnes en publiera une reproduction en tête de son travail historique sur la Chambre des Comptes.

deux anges placés de chaque côté de la porte du chœur. Cette porte tout en cuivre avait été fondue et ciselée par Jehan Maldere . de Tournai ; enfin , Jacques Derpin , de Lille, sculpta, dans des pierres d'Avesnes , cinquante basreliefs, statuettes et histoires, pour la décoration du jubé qui fut une des premières œuvres de la renaissance flamande exécutée à Lille . et certainement la plus importante, d'après des témoignages postérieurs. Une mention des comptes nous apprend que le seigneur Jehan Rufifaut . trésorier de Charles-Quint, prit à sa charge les frais de trois des histoires qui décoraient ce monument et qu'il les solda des fruits de la prébende de son fils Jérôme Ruffaut. C'est ce même lillois Jehan Ruffaut qui, en 1518 , avait donné à l'église St-Étienne quinze pièces de tapisseries de laine et de soie, représentant « la vie et passion de St-Étienne. »

Le beau jubé de St-Pierre ne vécut pas autant que l'église, il fut abattu en 1719 par les ordres du chapitre , malgré l'opposition et les protestations d'un certain nombre de chanoines. Au commencement du XVIir siècle la destruction des jubés sévit, comme une épidémie, dans toutes les provinces deFraiice, et J.-B. Tiers, curé de Champrond , écrivit à ce sujet un livre indigné contre les amhonoclastes^ . Mais c'est au point de vue liturgique, et non dans un intérêt artistique, que le terrible champion poursuit de ses objurgations les destructeurs de ces antiques constructions qui existaient dans toutes les églises anciennes.

Les chanoines qui s'étaient opposés à la destruction du jubé paraissent s'être surtout préoccupés do la question artistique et nous n'avons pas ù rechercher ici s'ils étaient nuis par un autre motif; ils assignèrent le doyen elle chapitre devant le tribunal de la gouvernance, et de

(•» IHstertationt erclétiasiiquet iuriet principaux auteit dei églitfs, hijubêtt «te.

Piirin ir.HM JM )V

là, à minimal devant le parlement de Flandre qui, en dernier ressort, condamna le doyen à une amende de 7,000 florins destinée à la réédification d'un jubé de marbre, qui ne fut jamais exécuté, croyons-nous.

Sur ce curieux procès , nous avons trouvé dans un recueil de pièces de procédures^'^, faisant partie de la bibliothèque de Lille , un mémoire imprimé , signé par un avocat , nommé J. Lemesre. Ce mémoire est écrit « pour les doyen et chapitres de l'église de St-Pierre , appelans des sentences rendues par les officiers delà gouvernance, les 19 décembre 1718 et 12 août 1719'^^, contre les S""^ de Chausnes , L'Hermitte , Masson et Consors , chanoines , appelans à minimâ , par devant N. S. de la cour du Parlement de Flandre ».

L'avocat consultant s'étonne^ en débutant, des grandes colères et des disputes extraordinaires que la démolition de ce jubé à provoquées , « et qu'on aura peine à croire dans l'avenir ». Ceprocès paraît évoquer dans son esprit le souvenir du Lutrin de Boileau , et il ajoute que ce débat ce semble demander plutôt le sel et la gaîté de la poésie que le sérieux ministère des avocats qui respectent le tribunal souverain devant lequel ils ont à parler. »

Il combat l'opinion de ses adversaires qui proclament ce jubé « un monument de l'antiquité la plus respectable, un chef-d'œuvre de l'art, et le plus beau morceau d'architecture qui ait jamais paru dans le pays , et qui fait l'admiration de tous les étrangers de bon goût. »

Selon lui, ces ciselures à jour, ces petites figures mal taillées , placées dans des niches , n'avaient aucun mérite , et l'on peut nier ces prétendues beautés « sans insulter , dit-il, à la simplicité de nos pères, d

Il invoque le rapport des experts qui avaient été

(1) Jurisprudence N° STl, tome V.

'k*-) Voir aux archives communales, (Registres aux sentences définitives), les sentences ci-dessus.

nommés, et qui ne sont pas, selon lui, aussi enthousiastes. Si, comme il est probable, leur rapport se retrouve quelque jour, il donnera peut-être des détails plus précis sur ce monument ; mais nous nous défions très-fort des appréciations artistiques des praticiens du XVIIP siècle , qui ont détruit tant de chefs-d'œuvre d'un art qu'ils ne comprenaient plus.

Quoi qu'en pensât l'avocat Lemesre, la simplicité de nos pères du XVP siècle , au sens qu'il donne à ce mot, valait un peu mieux que le goût raffiné du XVIIP siècle , surtout au point de vue spécial de la décoration des églises. On nous pardonnera cette digression qui n'est pas sans intérêt.

Pour en finir avec Jacques Derpin, le principal sculpteur du jubé de St-Pierre, nous mentionnerons une statue d'albâtre, représentant Saint-Martin, qu'il sculpta en 1538, pour la même église. Cette statue fut en partie dorée par un peintre, nommé Jehan de Hornes , qui, l'année précédente, avait repeint les grands gonfanons de l'église.

Ce peintre , Jehan de Hornes, fut aussi employé par la \-ille. Il peignit sur le pont de Fins , situé rue de Paris, l'image de la Vierge « et deux images de chacun lés » et il exécuta, en 1545, pour la salle du conseil de la maison commune, un grand tableau représentant un Jugement''^',

En 1549 , l'entrée solennelle du Prince d'Espagne , le futur Philippe II, qui vint à Lille recevoir le serment du Magistrat, fut l'occp.sion de fêtes qui dépassèrent en somptuosités toutes celles qui avaient eu lieu précédemment. Le Prince d'Espagne était accompagné do l'Empereur Charles-Quint, do Mario de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas et do la « Reyne blanche, do France » à qui le

(1) 1535 A Jean de Hornes , ptintr« , qna ■ooordé lai a éU pour avoir pa{iit ung tableau du jugemrat nouvellement mis en la ohanibra du conseil de la Halle de eeala

vitln Ll.

Magistrat offrit un riche présent d'orfèvrerie'^^ Certains historiens ont pris ce qualificatif « blanche » pour un nom de baptême. Il s'appliquait à Éléonore d'Autriche, veuve de François ?'', qui portait encore, sans doute, le deuil de son royal époux. Non-seulement chacun de ces princes étaitaccompagné de tous les officiers de sa maison, mais les ambassadeurs des principaux pays de l'Europe, le marquis de Pescaire, les princes d'Orange, d'Ecosse et de Piémont, assistèrent à cette joyeuse entrée et reçurent de la ville les présents de vin.

Le Magistrat fit décorer toutes les rues de théâtres et d'arcs de triomphe , et malgré le nombre considérable de peintres que possédait la ville , et dont le compte des dépenses nous a conservé les noms , on dût faire appel aux artistes de Douai et de Courtrai.

Deux peintres Lillois, Jehan Braem et Pierre Vargauwe^^^, furent chargés de diriger les travaux et de donner les patrons des décorations et des peintures qui furent exécutées par Thomas Tournemine, Mahieu, Sandre, Pol, Martin Belgambe, Antoine Baillet, Arnould Gosset, Arnould, Corneille Bernard, Corneille de Courtrai, GiUes le Roi de Courtrai, Gilles Van Anne, Guy Zutterman, Jehan Zutterman, Pierre Van Halle et Grard Lambert.

Les comptes énumèrent le nombre des journées employées, etle salairepayé à chacun des peintres ci-dessus; il en résulte que le prix maximum des journées était de

(1) A Jehan Lepers pour l'achat à lui faict d'une belle coupe d'argent doré pesant noef marcqs une onche II. Es. présentée à la royne blanche de France à la dite entrée au pris de IIII 1 lonche III c XXVIII.

A Cornille Stacquembourg , orphebvre , pour un plat-iavoir et une esghière d argent doré par lui livrés et icelle donnée à la Royne blanche de France , p' IX marcqs , I , on II es. qui ont cousté l'argent LXIII s l'onche, sans le fachon , Vor employé pour dorer GVI 1 XIII s, pour fachon et dorure XXVI • et pour le custode XX s.

III c LXIII 1 XVIII «.

(2) Le livra d'admission des peintres à Bruges (Keuren) mentionne un Jean Verghauwe, peintre étranger, reçu maître en 1511, il fut gouverneur en 1544, c'est vraisemblablement le père de Pierre.

quarante sols. Trois artistes seulement, Thomas Tournemine et Mahieu , peintres lillois , et Gilles le Roy , de Courtrai, furent payés à ce taux. Antoine Baillet reçut trente-quatre sous par jour; Martin Belgambe, fils de Jehan Belgambe'*' de Douai, trente-deux sous, Arnould Bernard, vingt-quatre; les autres ne reçurent que le le prix minimum, soit douze sous par jour.

11 est fâcheux qu'un manuscrit ne nous ait pas conservé la représentation de ces décorations artistiques, comme cela fut fait cinquante ans plus tard pour la joyeuse entrée d'Albert et d'Isabelle '^'.

Revenons aux artistes lillois du XVP siècle. C'est parmi eux que , en 1549, un grand personnage, Pierre de Werchin^^^, chevalier de la Toison-d'Or et sénéchal de Haynaut , vint choisir un sculpteur pour élever, à la mémoire de Antoine de Werchin , sénéchal de Haynaut, un monument funéraire dans le chœur de la chartreuse deChercq, près Tournai, qui avait été fondée en 1375 par Jehan de Werchin. Ce monument, en marbre blanc, est longuement décrit dans le marché qui fut passé à Lille entre Nicolas Manisent , receveur du S*" de Werchin et George Monoier, maître sculpteur.

Antoine de Werchin était représenté de grandeur naturelle , revêtu d'une cote à ses armes ^^\ et agenouillé devant un escabeau couvert d'un drap également armoyé. Son casque et ses gantelets étaient placés près de lui. Des deux côtés de la figure en ronde bosse s'élevait sur deux pilastres carrés une voûte à plein ceintre dont les caissons contenaient trente-deux écus, sur lesquels étaient taillées en relief et colorées, les armes

(<) Dans notre travail sur Iw pointres de Cambrai nous donnerons do nouveaux rensdgnemenUi sur eo célébra pjinlre douaisien.

<V Nous avons publié in exlemo los comptes de cette joyeuse entrée. Lille 1873.

(S) Pierre de Werchin avait épousé Hélène do Ver^j^y ; leur fiilo atnée , héritière do la sénéchaussée do Hainaul, épousa Pierre de Melun , prince d'Kpinoi.

(^) D'azur billoté <1 argent au lion dt) môme.

— rrl —

des trente-deux quartiers du défunt ; au centre , sur Tentablement du monument, s'élevaient les armes et hachenient du S"" de Werchin , soutenus par deux « hommes sauvaiges d de trois pieds de haut, tenant chacun une bannière armoyée. Enfin, de chaque côté de ces armes , au-dessus des deux piliers, étaient deux statuettes représentant St-Antoine et Ste- Marguerite.

Nous reproduisons in-extenso ce curieux marché qui nous a été conservé dans une sommation que le receveur du S"" de Werchin fit signifier au sculpteur qui n'avait pas terminé son œuvre aux époques convenues.

Cette pièce importante jette un jour curieux sur les relations des artistes et des seigneurs qui les employaient, et sur les précautions prises pour la sûreté des avances qui leur étaient faites.

Le joeudj treiziesme jour de mars XV ^ quarante-noeuf, Nicollas Manisent , recepveur et Oste Havet procureur de noble et puissant S*", Pierre S"^ de Werchin , chevalier de l'ordre de la Toison-d'Or de l'empereur N. S"", Seneschal de Haynault, remonstrèrent déclarèrent par devant moj notaire , et en la présence des tesmoings soubzscripts que le derrenier jour de moj du dit an XV ^ quarante-noeuf, Maistre George Monoier fils de feu George , demorant en ceste ville de Lille , avoit marchandé au dit Nicolas Manisent en la dite qualité de faire le tombeau et sépulture de feu noble homme Antoine de Werchin en son temps seneschal du dit Haynault S"" de Roubaix etc , au cœur de l'église des Chartreux de Tournaj (i) en la forme et manière qu'il sensujt. Assavoir : la représentation du dit feu S'' de fin albastre blancq estant en armes couvert de sa coste d'armes, à genoulx . les mains joinctes , et au devant de luj ung schabeau couvert d'un drap aussj armoyé de ses dites armes , et auprès du dit scabeau ses armes et gantelets La dite représentation de quatre pieds et demj de haulteur et de trois pieds de large. Icelle figure et représentation entièrement eslevée se monstrant de tous costés et les armojries tant de la dite coste d'armes que du dit drap eslevées et coulourées selon que les armes le requereront et conformément à certain patron lequel, le dit jour, luj

(1^ Cette chartreuse était située non à Tournai même, mais au village de Chercq près Tournai, au lieu dit Mont-Saint- André.

avoit esté délivré par le dit Maiiisent et à ces fins signé au dos , de J. Cuvillon, clercq signant au siège de la gouvernance du dit Lille.

Item de faire et érigier deux pilliers quarrés de ung pied de large et demj pied d'espesseur aussy d'albastre avecq soubz bas et mollure de meismcs , le tout portant de noeuf pieds de liaulteur. Les dits pilliers enrichis de chimige et par dessus les dis pilliers et arcure érigier doubles molures que l'on dit frise portant ung pied de liault et entre icelles mollures escripre en gravures ce que bon plairoit au dit S^ Senescb.il.

Item de faire et ériger par dessus la dite frize à lendroit des dits pilliers deux ymaiges l'une de la représentation Sainct-Anthoine et l'aultre de Sainte-Margueri'e, chacune de pied et demy de hault , et sur le mytant d'icelle frize les armes du dit feu S*" avecq le tymbreet hachement portées de deux hommes saulvaiges tenant chacun unebanière armoyée des armes telles quj luv servoient et furent délivrées ; les dites armojeries portées et tymbrées comme dit est eslevées de ung demy pied et de trois pieds de hault et de autant de large et le surplus de deseure de le dite frize enrichy d'antiquaige, le tout de fin albastre blancq.

Item de fuire et furnir la dite arcure de pierres d' Avenue et en icelle eslever trente-deux escus esquels seroient taillées et eslevées les XXXII quartiers du dit feu S*", et au deseure des dis escus mis rolletz esquels seroient gravés les noms des armes et y faire asseoir les couleurs et metaulx selon que les armes le dusireroient. Et le devant d'icelle arcure estoffée de molure de semblable albastre que dessus le tout mieulx que certain aultre patron quy luy avoit esté aussy délivré signé comme dessus ne monstroit. Et de avoir le tout faict besongné achevé et assis h ses coûts , frais et despens audit cœur en dedans quinze jours ensuyvans le toussains lors prochain venant et présentement passé , et ce moiennant la somme de cent cinquante florins Curolus de vingt patars le florin. Et sievant ce que dessus le dit maistres George et avecq luy Caterine de Hauere, sa femme, icelle auctorisée de son dit mary, ce quelle oit pour agréable , uveroient promis et chacun pour le tout de fumir au marchié dessus mentionné soubs l'obligation de leurs biens meubles cnteulz et héritaiges et ceulx de leurs hoirs présens et futurs vers tous seigneurs et justices. Tant moings à laquelle somme le dit maistre George uvoit confessé avoir eu receu In raoictié portant soixante-quii " i^ Carolus du dit Manisent et quant à l'aultre moictié le dit N; .misent le

eust depuis furny. Et ovoi^ esté devisé que se le cas advenoit que le dit maistre Geoi ' ist furny nu dit marchié en dedans le temps dessus

dit, en ce ( mnistrf George, sa femme, et nvecq eulx Nicollus

Moriel, toincturier de W . I.l lussy «Jemorant en ceste ville quy se constitua plesge et r.nii i .ics dis ( ' rendre et restituer nu dit Monitenl lesdisft(^i\> < i' piinzcfl*»!. .is que le dit Georges receul,

et combien que le dit maistre Georg-e deuist avoir fornj audit marcliié selon et en dedens le temps que dessus , néantmoings il averoit et a esté en faulte ce faire au regret du dit S*" Seneschal. A cause de quoj le dit Manisent et Havet es qualités que dessus semèrent en la présence que dessus au dit maistre George en parlant à la dite Catherine , sa femme , estant en sa maison en la paroisse de Sainte- Catherine , en ceste ville que il mist à faire et parfaire incontinent et sans délaj les dites tombes et sépulture sellon et ainsj que cj-devant est déclaré et que contenu est es lettres du dit marcbié à tel péril que ensuivre s'en polroit. Corne aussy ils sommèrent au dit Nicollas Moriel , en la dite qualité de plesge et caution du dit maistre Georges et sa femme , de aussi incontinent et sans délay faire furnir au dit marchié selon le teneur d'iceluy ou en la faulte de ce, de rendre et restituer audit Manisent la dite somme de soixantequinze florins Carolus.

En protestant au surplus que le dit Manisent et Hâvet de tous dommaiges et interest dont et desquelles choses de la part des dits Manisent et Havet a esté requis à moj, notaire , avoir acte quy luy a esté accordé pour luj valoir ce que de raison. Ce futainsj faicl par devant moi, Jehan Bajart, notaire , demorant au dit Lille , quy, en approbation de vérité ay ichj mis mon signé manuel.

Bayart (1).

Il fallait que Georges Monoïer jouît, à son époque, d'une véritable célébrité pour que le S^ de Werchin vînt choisir, à Lille, l'artiste chargé d'exécuter un tombeau à placer dans une église située près de Tournai, et pourtant ce Georges Monoïer, qui a dû exécuter bien d'autres travaux , nous était complètement inconnu , avant que les registres du tabellion J. Bayart nous eussent livré ce document curieux, car le nom de Georges Monoïer ne figure point dans les comptes de la ville.

L'œuvre que nous venons de mentionner disparut quelques années après qu'elle fut achevée, et n'a pu, par conséquent, perpétuer le souvenir de l'artiste qui l'éleva. En effet, quinze ans plus tard, le 16 décembre 1566, les Iconoclastes ruinèrent, de fond en comble, la

(1) Actes passés devant le notaire B'".yart. 1550. Arch. municipales.

chartreuse du Chercq , près Tournai , qui contenait aussi la sépulture de Jean de Werchin , tué à Azincourt , en 1415 ^^^ C'est cette même année 1566 que furent aussi détruits, comme nous l'avons dit, toutes les œuvres d'art accumulées dans les abbayes de Marquette et de Loos.

Nous manquons donc complètement de renseignements sur l'artiste lillois qui porte le nom de Georges Monoïer et, jusqu'ici, nous ne savons même pas s'il est, comme cela est probable , un des ascendants du célèbre peintre de fleurs , né à Lille , en 1636 , et qui illustra ce nom de Monnoyer '^K

Autant la première partie du siècle avait été brillante et féconde, autant la période des troubles et des guerres de reUgion est pauvre, en fait de documents artistiques. Nous savons seulement que, pour réparer les dégâts commis à Marquette, l'abbesse Marguerite Damiens avait fait exécuter, en 1568, pour l'autel du chœur des prêtres , un magnifique tableau , dit le Mémorial de l'abbaye , sur lequel , « pour mémoire , elle est tirée au naturel , » et que , vers 1596 , Madame Antoinette de Maulde fit don à la chapelle Notre-Dame « d'une belle et riche peinture , représentant les principaux miracles de Notre-Dame de Camhron , où l'on voyait son portrait et celui de sa sœur Agnès , ainsi que ses armoiries , qui sont un champ d'or à une bande de sable chargée de trois croix de Bourgogne d'argent liées ensemble par cette devise : In infirmitate virtus, »

(t) Bulletin da la Société hiitoriqne de Tournai, t. 5, p. 91.

(*) Jean-Baptiste Monoyer, comme porte ion acte de baptême du 12 janvier 1686, parotase Saint-Maurice , «il plus connu bous le nom de Baptiste. I^ee B«gistres OMX hourgeoit onre^itlToat an 1638, la bourgeoisie d'un Ooorgo Monnoyer. fils de feu Oeor^o et de Marguerite do la Porto , c est très vraisemblablement le petit fils do Qcorgaa Monnoier , le sculpteur A quoi degré était-il parent de Jrain Baptiste fils de Charles Monnoyer et de Mario Pancouko ?

Mdiisle Mémorial ^^\ où nous avons copié ces renseignements , « relevés sur les comptes, )) ne mentionne pas le nom des peintres qui exécutèrent ces peintures. Selon toute probabilité, le tableau donné par Madame de Maulde dut être exécuté par un artiste qui , à la fin du siècle, jouissait à Lille d'une grande célébrité et qui s'appelait Philippe De Vincq. Nous citerons, plus loin, quelques œuvres de ce peintre , mais , en suivant l'ordre chronologique, nous mentionnerons la bannière donnée, en 1573, par la Ville, à la Compagnie bourgeoise sous les ordres du seigneur de Herbaumetz. Robert l'Arbalestrier avait peint sur cette enseigne « au mytan, un saint Etienne , avec les ruans de pierres, les armes du Roy N. S. , celles de ceste ville de Lille , et le tout faict de bon or et argent et fine couleur à l'huile. »

A la fin du siècle, les arts refleurissent avec la paix, et annoncent le grand siècle de l'Ecole flamande, oùRubens et Van Dyck régnent et triomphent, comme Van Eyck et Memling au XV^ siècle.

Devant ces grands noms , les petites réputations locales pâlissent et s'éteignent, et nous terminerons notre étude sur les artistes inconnus , après avoir consacré quelques mots aux deux peintres , de valeur différente, qui travaillaient à Lille à la fin du XVP siècle.

Le premier est un nommé Philippe Mesque; c'est plutôt im décorateur qu'un peintre de tableaux, mais nous avons relevé son nom parce qu'il couvrit les murs de tous les édifices municipaux de décorations et « d'histoires. )) Il dut aussi exercer sa verve et sa facilité dans les églises et les monastères. Pour donner une idée de ces travaux nous citerons textuellement deux articles des comptes de la ville :

A Philippe Mesque , pour avoir paincl dans la chambre au siège des pouves une grande histoire à l'huylle, contenant le crucifiement de N.-S.

(1) Arch. (lép. fonds de Marquette, N° 251.

avec la Vierge Marie et Saint-Jelian , Marie-Mag'delaine et ung pavsoge , le tout bien et duement jusques à deux ou trois fois et en dessoubs la dicte histoire , painct la bordure , ung mantheau de cheminée avecq ung grant pan d'achelles le tout de bon rouge avec fleurs de Ijs .... CXII *.

A Philippe Mesque , painctre , pour avoir painct à la Cave St-PauK*), en la cuisine, le plancher de hault de blancq et tiré plaine danticaiges de noir ; painct toutes les gistes et sommiers de rouge et tout allentour blancq , painct des armoiries de noir et devant la cheminée ung grand compartiment avecq les armes de la ville et sur le mantheau escripL ung diclum en lestres j aulnes sur un fon noir , pour avoir painct en la chambre devant tous les murs de blanc et noir d'anticaiges et le fon dejaulne aorné de rouge, item painct devant la cheminée une grande histoire de la Conversion de Saint-Paul , de touttes sortes de coulleurs bien et duement et escript sur le mantheau de cheminée ung dictum et painct sur les murs les armes de la ville. Item dans la grande chambre, tout alentour de couUeur de gris avecq les anticaiges partout noir et blanc, avecq les armes de la ville dedens ung compartiment , et painct devant la cheminée une histoire de la décollation de monsieur Saint-Jacques de blanc el noir et escript le contenu de l'histoire CXXIl '.

Philippe Mesque était aussi, et surtout, un peintre héraldique, et l'un de ses successeurs, auquel nous consacrerons, quelque jour, une notice spéciale , Martin Doué , nous a conservé , dans un livre existant aux Archives départementales, et dans lequel il avait consigné une foule de renseignements généalogiques sur les familles du pays, la liste, écrite par Philippe Mesque lui-même, de tous les travaux héraldiques que ce dernier exécuta, de 1576 à 1588, pour les obsèques et funérailles « des nobles hommes et femmes , » qui eurent lieu à Lille ou dans les villages voisins.

Philippe Mesque était originaire de Tenremonde; en 1572, il acquit la Bourgeoisie à Lille, et s'y maria. De ce mariage , il eut trois fils : Philippe , Maximilien et Lambert. Les deux premiers furent peintres, comme leur père; le dernier se fit verrier. Nous le retrouverons quand nous nous occuperons de ces artistes.

(1) C'éuit lo cellier aux vins de la ville , situé rua d'AngUlerre ; It cabaret exisUnt encore aujourd bui au même lieu a conservé pour «weigne : à la Ctve Saint-Paul.

Quant à Philippe de Vincq, ce n'est pas un décorateur comme Philippe Mesque, c'est une peintre, un artiste, et jamais jusque là, la ville n'avait payé des tableaux à des prix aussi élevés que ceux qui lui furent alloués , et pourtant, ses œuvres ayant disparu, son nom n'a acquis aucune notoriété, et nous ne le connaissons que par les mentions des Comptes de la ville.

Nous savons aussi par le Registre aux Bourgeois ^*^ qu'il acheta la Bourgeoisie en 1588; son inscription nous apprend qu'il était né à Lille, de Nicolas de Vincq, dont la profession n'est pas indiquée. Il avait épousé antérieurement à 1588, Magdelaine Duponcheaux, dont il eut un fils François, qui épousa Valentine Hangouard. Ainsi que son père , François est désigné comme peintre ; il fut à son tour reçu bourgeois le 4 mars 1626. Le fils a laissé dans les Comptes de la ville moins de traces que son père.

En 1598, ce dernier peignit pour la chapelle échevinale une table d'autel dont les Comptes ne mentionnent pas le sujet; elle remplaça le vieux tableau ce a oUe et a or )) achetée par la ville, en 1425, et qui avait coûté six livres ; l'œuvre nouvelle fut payée à de Vincq deux cent quarante livres.

La même année, Philippe de Vincq peignit, pour la grande salJe de la maison commune, un tableau représentant le Jugement dernier. Il reçut pour ce travail neuf cents livres. Même en tenant compte de la moindre valeur de l'argent, nous voici loin des sommes payées aux plus grands maîtres pendant le quinzième siècle.

Impossible, aujourd'hui, de savoir si le talent de Philippe De Vincq était réellement en rapport avec le prix auquel le Magistrat consentit à payer ses tableaux. Comme tous ceux qui ornaient la Halle ancienne, ils furent probablement transportés dans le palais de Rihour,

(*) Reg. N» 5, fo 153 v».

devenu la Mais on-de- Ville, en 1654. et la plupart périrent dans l'incendie qui consuma, en l'année 1700, l'aile principale de l'ancien palais de Philippe-le-Bon. Un inventaire, daté de 1728, mentionne pourtant encore, dans un salon de THôtel-de- Ville , deux tableaux représentant le Jugement dernier, et il est très-probable que l'œu\Te de De Vincq était l'un de ces deux tableaux : nous ne savons ce qu'il devint après cette date.

Un article du compte de l'année 1599 permettra, peutêtre, d'attribuer à ce peintre des peintures encore existantes , mais d'une moins grande importance ; le voici :

1599. A Philippe Vincq, painctre , pour avoir paincL trois tableaux représentauL les figures de Lois de le Mulle, comte de Flandre, sa femme et sa fille , suivant marchiet faict à ^advenant de six livres par la pieche.

Page 1