‹ Etudes au sujet de la persécution des chrétiens sour NéronChapitre 11 sur 43 · LA CONDUITE DE NÉRON LORS DU SINISTRE · texte numérisé non relu

LA CONDUITE DE NÉRON LORS DU SINISTRE

Voyons ce que les historiens rapportent à ce sujet.

" Le bruit, dit Tacite, se répandit alors que, tandis que la ville llambait, Néron, monté sur le théâtre do son palais, avait chanté la ruine de Troie, comparant ainsi les désastres anciens aux calamités actuelles. " Par le " bruit se répandit ■' peruaserat rumor, Tacite fait entendre qu'il n'affirme rien, qu'il se borne à mentionner ce qui s'était dit dans la foule.

Suétone est catégorique. " Néron, affirme-t-il, regardait ce spectacle du haut de la tour de Mécène, et, charmé de la beauté des flammes, il chantait la prise de Troie, revêtu de son costume théâtral. "

Le César mélomane était bien capable d'un tel cynisme. Mais pour qu'A chantât- sur la tour de Mécène ou sur son théâtre privé, il eiit fallu qu'il fut ou se cifit à l'abri de tout danger, (ju'il fût alors sans aucune préoccupation, sans aucune crainte. Or, d'après Tacite*, "Néron revint à ]{ome au moment où le feu atteignait la maison ([u'il avait fait élever pour join(h*e le palais d'Auguste aux jaidins de Mécène." Comment donc Néron aurait- il osé rester dans une demeure dont les murailles étaient léchées par les

18 PKRSftCUTION DES CHRÉTIENS SOIS NÉRON.

flammes? Tacite lui-même nous apprend, en effet, que loin de gîU'der du calme et du sang-froid, loin de chanter alore la ruine de Tioie, Néron fut affolé par la peur; on le voyait courir de tous cotés, et pour fuir le danger il commettait l'imprudence de se mêler à la foule sans être prott^é par ses gardes, qaum flagrante domo per nodem hue illuc cursaret ineustoditiis^. Il y a donc contradiction entre ce passage de Tacite et celui de Suétone.

Remarquons que la même accusation fut aussi portée contre Vitellius. '^Il surprit, dit Suétone, les partisans de Flavius par une attaque, les poussa au Capitole, et fit mettre le feu au temple. Puis il contempla Tincendie du haut de la maison de Tibère, où il s'était mis à table. " Tout ceci donc

ressemble fort à un lieu connnun.

Selon Juvénal*, (jui n'est pas tendre pour Néron, le désastre de Rome aurait fourni au prince non Toccasion de chanter la beauté des flammes qui dévoraient la ville, mais l'inspiration d'un poème sacrilège, dans lequel, sous le nom

de Troie, il décrivait l'épouvantable sinistre de Rome. Ce serait plus vraisemblable.

Ce ne sont pas seulement des chants impies qu'on reprochait à Néron. Il fut accusé d'avoir fait mettre le feu à la ville.

Suétone aflirme qu'il l'a fait volontairement et avec préméditation. " 11 n'épargna, dit-il, ni le peuple, ni les murs de sa patrie. Quelqu'un ayant récité devant lui ce vers du poète grec : Que la terre après moi joMsse par le feu, — Non, reprit César : ce sera de mon vivant. Et il tint parole. Choqué

^ Ann., XV, 50.

« Sat. VIU, 'im :

... Orestes Troîca non scripsit.

l'opinion publique a noME APRÈS l'incendie. -19

de la laideur des anciens édifices ainsi que des rues étroites et tortueuses de Rome, il y mit le feu si publi(iuement, (lue plusieurs consulaires n'osèrent pas arrêter les esclaves du service de sa chambre (ju'ils surprirent dans leurs maisons avec des étoupes et des torches. Des greniers, voisins du palais d'or,^qui lui faisaient envie, ne purent être abattus c}ue par des machines de guerre parce qu'ils étaient construits en fortes pierres. ''

Ce récit n'a évidemment pas le caractère historique. Le vers d'Kuripide était devenu une exclamation banale ^ équivalant à notre "après moi le déluge"; Tibère le répétait sans cesse*. Que Néron ait ajouté " de mon vivant " ou qu'il ne Tait pas dit, ce n'est pus une preuve qu'il ait fait mettre le feu à Rome. Quelles sont les personnes qui ont porté une telle accusation contre lui? Sont-ce ces consulaires anonymes dont parle Suétone? Quelle confiance aurait pu inspirer le témoignage de telles gens, qui ne rougissent pas d'étaler leur lâcheté? Ils n'ont certainement pas eu le coui'age de parler à visage découvert, ces patriciens qui avouent n'avoir pas osé frapper les incendiaires qui pénétraient chez eux. Et quels étaient les scélérats qui leur faisaient peur? Les chiourmes de la Hotte aux ordres de Proculus? les Germains de la garde? les gladiateurs du ciivpie? Non, ceux que Néi'on a choisis, ceux qui fascinent et font trembler les consulaires, ce sont des valets de chambre. Est-ce croyable?

Et dans quel but Néron porlait-il la tlannne dans la ville? Il trouvait les rues tortueuses, nous dit Suétone, et il voulait remplacement des greniers voisins de. son palais. Il est fort possible qu'il y ait eu des magasins détruits par des machines

* Sénèque, Du Cle nentia, 'I, 2.

» Dion Cassius, LVIll, 23.

A> PEUSKiHTION riF-S i:ilKKTIEN> S4ir> NKIu»X.

de {guerre: mais faut-il penser qu'ils n'aient pu èti^e jetés bas que pour l'agrandissement de la demeure inipéiiale? Certainement non. Tacite, en effet, nous donne la véritable raison. Ils ont été, «lit-il, ilémolis pour arrêter la marche du fléau. Faire la part du feu était la mesure u.sitée en pareil cas et nét'essitée par le manque de moyens pour jeter une masse d'eau sufiisante pour l'éteindre. " Ouanil le feu éclate dans une maison, écrit Sénùque', la famille i|ui Tliabite et les voisins apportent de l'eau; mais si l'incendie s'étend, s'il a déjà ilévoi'é plusieurs maisons, il faut démolir une |>artie des immeubles environnants jRiur l'étouffer. "

Si ditiK* l'accusation de Suétone est cati'^^nritpie dans la forme, elle n'a, en fait, ;iucuiie base solide.

Sur ce même sujet Tacite s'exprime ainsi- : " Le désiàsti^e fut attribué par le< uns ;iu hasard, par les autres au dessein criminel de Nénm, car le fait a été raconté de deux manièi-es. ■* >[ais il ajoute, en parlant «lu progivs des flammes : ** Personne n'Ms;iit combattre le feu. car un certain nombre d*iiidivi>iu> déîVn«laicnt de rétein<liv en proférant «les menaces, tandis que d'auti*es lançaient «uivertement des toi\-hes êîi • riniit qu'ils y étaient autorisés. C'était peut-être pour [tllrT: {»»-ut-être luissi étaitiv révllemeiil |»ar ordi-e. "

Nou< r»*niar.fueiiins l'hésitation «le Tacite quanil il s'agit de «{uelques-un^ «les crimes abominables inqaités à Néron. Fci ce !ie s-nt pUi< îles valets «le cliand>re pénétrant la ioixiie â 1 1 liïAu *\nu< \t^ palais des sénateui*s, ce n'est plus la ll'*'.^r^ de Cr>ai ; ce Si-nt des individus s;ins «{ualité, des îrio'Er!i»i<, i'iv+rix mkiUnruin //i//fi^\qui eiiipéchent d'éteindiv î- le i «^r |»[\»|i;u;r'iit i.i flaiiuii«*. On avoueia qu'il n'est pas jiî...--:M- 'i ï* b* [leuple ail lai«é lairt* le< incen li.iires «jui

l'opinion PUBLIQLK a ROME APUKS L'INCKNDIK. 21

ne s'attaquaient pas seulement aux gi-ands, mais aux biens et aux demeures des petites gens. Ils auraient été à coup sûr mis en lambeaux ceux qui auraient été surpris portant le feu dans la ville.

Quoique Dion Classius et son abréviateur ne brillent point par le discernement, nous devons cependant rechercher si nous ne trouverions pas quelcpies éclaircissements dans les compilations historiques qu'ils nous ont laissées. Or, voici ce que nous lisons* :

" Néron voulut alors exécuter le dessein qui avait été l'objet de ses vœux, celui de ruiner, de son vivant, Home tout entière et Tempire. Il enviait à Priam le bonheur

d'avoir assisté à la destruction de son rovaume et de sa

ta

patrie. Il envoya sous main quelques hommes qui, feignîint d'être ivres ou de faire un mauvais coup, mirent le feu en plusieurs endroits à la fois. Beaucoup de maisons furent détruites faute de secours, l)eaucoup aussi furent incendiées par ceux-là mêmes (jui venaient porter aide; les soldats et surtout les vigiles, au lieu d'éteindre le feu, l'excitaient. Le vent vint enfin augmenter l'intensité des llannnes.

" Tout le monde alors demeura épouvanté et se borna à considérer d'un lieu sûr un si effrayant specfcicle. On ne songeait plus aux malheurs particuliers, on se rappelait le souvenir de la destruction de Rome par les Gaulois.

" Pendant que les Romains étaient dans cette disposition d'esprit, cpie do douleur et de désespoir plusieurs se jetaient dans les tlammes, Néron monta sur le haut du Palatin d'où il embrassait toute l'étendue <le l'incendie, et, vêtu en cithariste, il chanta la ruine d'Ilion et en réalité celle de Home. ''

Faiio de la destruction de son royaume un bonheur pour

* Di«)M C;is>iiis, Histoire romaine, LXII. IH rt 17.

22 l'EUSKCUTlON DRS CIIIIÉTIKNS SOUS NÉRON.

Priam et présentei* ce bonheur comme un objet d'envie, est-ce chose assez absui'de? Attribuer à Néron le désir de voir la ruine de tout Tenipire, est-ce admissible? C'est une peine inutile que nous avons prise en cherchant quelque éclaircissement i^hez Dion.

Nous ne trouvons donc chez les historiens, il fitut en convenir, rien qui étal)Iisse la probabilité que Néron ait fait mettre le feu à Rome.

Néron, toutefois, ne nous inspii'e aucune synq)athie, et il est pour nous d'un fort mé<Uoci(» intérêt (ju'il ait ou non chanté la sinistre grandeur du spectacle de Rome en flammes, qu'il ait ou non ordonné de mettre le feu à la ville. Ce qu'il nous hnporte pour l'étude qui nous occupe, c'est de savoir si, alors que les cendres étaient encore chaudes, la rumeur publique, à tort ou a raison, accusa Néron d'être l'auteur de l'incenihe.

Quand les flammes dévoraient une maison, un massif de maisons, le malheur était naturellement imputé à la négligence do quel([ue j)ai'liculier ou à la malveillance de quelque scélérat. Le Romain y était d'ailleurs habitué; rien n'était plus fréquent qu'un incendie à Rome. Le feu trouvait un aliment facile dans ces immenses maisons dans la construction desquelles le bois entrait en grande proportion, dans ces étages superposés où pullulait une population cosmopolite et insouciante. Aussi Juvénal fait-il de la peur du feu un de ses motifs de fuir Rome. " Je veux vivre, dit-iP, dans un lieu où l'on n'ait rien à redouter la nuit, surtout pas d'incendie. Ici Ucalégon crie au feu, il demande de l'eau, il déménage; tout est en flammes au bas du logis; le troisième

1 Sat. MI. 1%.

j/OPIMON PUBLIQUE A ROME APRÈS l/lNCENDIE. 23

étage llime déjà, tandis que lu dors profondément; abrité sous la tuile où la colombe amoureuse vient faire son nid, tu auras le privilège d'être rôti le dernier. "

Mais la destruclion des deux tiers de la ville, un malheur tel qu'on ne trouvait de pcécédent qu'au jour funeste do la prise de Rome par les Gaulois, pouvait-il avoir pour cause une vulgaire imprudence? Telle était la question qu'agitaient patiûciens, chevaliers, artisans et affranchis, dans cette grande ville où Ton aimait tant à discourir*.

Dans tout état d'exaltation des esprits, les nouvelles les plus invraisemblables, les accusations les plus absurdes sont facilement acceptées de la foule ; elles naissent même s])ontanément et se propagent souvent en raison de leur étrangeté. Cependant, elles ont toujours leur cause, leur raison d'être, soit dans les sentiments que professe le peuple à l'égard de ceux qui occupent son imagination, soit dans les sentiments à son égard qu'il suppose à ceux-ci. Il eût donc été fort possible que dans le trouble des idées qui régnaient à Rome en ce moment, des rumeurs hostiles à Néron se fussent accréditées parmi la population. Mais qu'est-ce qui les aurait fait naître? Seraient-ce les projets que Néron avait manifestés et dont la réalisation fut favorisée par l'incendie? Serait-ce Tindignation qu'aurait soulevée son indifférence pour les malheurs publics? Serait-ce le mécontentement causé par ses mesures administratives? Ou enfin les hommes politiques qui voulaient le renversement de Néron, ont-ils répandu ces accusations pour le discréditer et rendre le succès de leur entreprise plus facile? Voilà les motifs qui auraient pu créer et proj)ager ces rumeurs hostiles au prince. Examinons chacun de ces points.

* Ànn., XIII. T) : ■' In iirbo sennoimni avida. '*

m PEUSKCUTION DES CIIRKTIENS îSDl'S NKHON.

Voyons d'abord quelles étaient les idées qui hantaient riniagination de Néron avant le sinisti*e et ({ue le public connaissait.

Kroutons Tacite :

"Au roniniencement de rette année, nous dit-iP, Néron élait tourmenté de la passion, de j(»ur en jour plus vive, de se montrer sur les théâtres publics. Jusqu'alors il n*a>'ait chanté que <lans son palais, dans ses jardins, ou aux joui*s des Juvériales, et il n'y trouvait pas une scène assez grandiose et dipne de sa voix. N'osant toutefois débuter à Home, il se rendit à Naples. Cette ville, pour ainsi dire {grecque, devait être la pi'emiére étape d'un voyage en Achaïc», d'où il retournerait à Rome, orné de couionnes sacrées et illustres; et il pensait qu'alors les applaudissemants des citoyens romains ne sauraient lui être refusés. "

L'enthousiasme des Napolitains fut calmé par l'écroulement du théâtre à la lin de la premiùi-e leprésentation. Cette fîicheuse circonstance contniignit Néron d'abréger son séjour, et, quittant Naples, il se dirigea vers Hriiides. Cependant, avant d'atteindre les bords de l'Adriatique, on ne sait par ([uel motif il revint à Rome.

De retour dans la ville impériale, les provinces d'Orient et, parmi elles, l'Egypte surtout, continuèrent toutefois à hanter sou imagination. 11 annonça publi(]ueinent par un édit son projet de voyage, assuiant que son absence ne serait pas longue et (pie le repos et la prospérité de la République n'en soulVriraient pas.

A l'occasion de son dépait, Néron monta au Capitole pour adresser des hommages aux dieux, j)uis il se rendit au temple de Vesta. Mais à son entrée dans ce sanctuaire il fut,

* Ann.f XV, 3i, ^Jlî, «"57.

l'opinion publique a ROME APRÈS l'INCENDIE. 25

disait-on, saisi d'un tremblement dans tous ses membres, soit qu'il fût effrayé de la présence de la déesse, soit qu'il fût obsédé du remords de ses crimes, qui l'agitait toujours. Il renonça à son projet.

De tels motifs de l'abandon du voyage en Grèce ne sont pas tidmissibles, et Tacite nous permet d'en saisir les véritables : '* Les sénateurs et les patriciens, dit-il, se demandaient si Néron ne serait pas plus à redouter de loin que de près ; et, ce qui est natui'el aux époques de trouble et de peur, on craignait dans tout changement une aggravation de la situation présente. De son côté la plèbe manifestait le déplaisir que lui causait le voyage du prince; elle craignait que son absence n'amenât la suspension des jeux et surtout, ce qu'elle redoutait le plus, la disette des grains.

"En cet état de choses, Néron, ajoute l'historien, déclara que l'amour de la patrie l'emportait sur tous ses désirs; qu'il avait vu la tiistesse sur tous les visages; qu'il avait entendu les lamentations que son départ causait au peuple qui, habitué à se rassurer par la vue du prince contre les malheurs imprévus, ne pouvait supporter ses moindres absences; et que, si dans les affections privées les liens du sang doivent prévaloir, le peuple romain devait, à plus forte raison, avoir toute-puissance sur César, et qu'il serait obéi : lia populum romanum vint plurimam hàbere parendumque retinentiK "

Les motifs que Néron allègue pour la détermination qu'il prit de renoncer à son voyage en Grèce, nous semblent sincères et véritables. Ne le voyait-on pas, en elTet, se préoccuper sans cesse de l'opinion publique à Rome, et mettre tous ses soins à conserver la faveur populaiie?

Aussi Néron voulut-il montrer que rien ne le charmait autant que le séjour de Rome. Pour cela il donnait des fôtes et des festins publics. A cette occasion, nous trouvons dans Tacite le tableau d'une oi'gie dont les détails auraient pu trouver place dans les contes de Péti-one, mais ne sont pas dignes d'un historien qui se propose de transmettre à la postérité le récit des événements mémorables de son pays. Nous nous croyons fondé à les regarder comme inexacts, car, outre leur extrême invraisemblance *, Suétone n'en dit pas un mot, et cependant il ne néglige pjis la chroniijue scandaleuse de la cour des Césars. Pour lui, et cela nous semble beaucoup plus admissible, Néron est à ce moment absorbé par sa passion pour la musique et Torganisation de concerts*.

Quoi qu'il en soit, fêtes de libertinage ou fêtes littéraires et musicales, Néron, à son retour de Naples, n'était occupé que de jeux et de plaisirs.

Son séjour dans la capitale fut cependant court. Le printemps touchait à sa lin, lors de son arrivée; l'été venu, toute

* Ann., XV, 37 : '* On construisit sur Pôtang il*Agrippa un radeau que d'auli*ps " hâtimont.s faisaient mouvoir et sur lequel on servit le festin. Les navires étaient "ornés tl'ivoiro et d'or. L«'s rameurs étaient des jeunes gens (|ue l'on avait ningés '* suivant leur âge et leur habileté ilans la débauche. Tigellinus avait niâ.<<emblô '^ de tous les points de la terre des oiseaux, du gibier et même des poissons "de rOcéan. Sur les bords de l'étang s'élevaient dc^ lupanai's remplis de dames " les plus illustres, et en face on voyait des courtisanes toutes nues. On commença " par des danses et des gestes obscènes, et quand le jour dis[iarut, le bois voisin et " les maisons d'alentour retentirent de chants et s'illuminêi-enl de clartés. Néron " se souilla de tous his plaisirs permis et défcMidus, et il eût atteint en ce moment "jusqu'aux dernières limites du vice si qurlqm^ joui-s après il n'avait épous*^, "avec toutes le^i cérémonies dt?s unions solermelles, Pythagore, l'un des hommes ^ "de cette bande flétrie. I/empereur r(M;ut le voile des éj)0uses. Les anispices, la !/* " dot, le lit nuptial, les flambeaux de l'hymen, rien ne fut oublié, et Ton vit • **■ " publiquement ce que l'on cache dans la nuit, mémo avet; une fennne. "

Que penser de rameurs rangés par ordre de vice? d'oiseaux exotiques demeurant perch(>s sur les arbres pour le plaisir d'um» nmltitude bruyante? de poissons de mer vivant dans de l'eau d<»uce? d«' matroiu's illustres se mêlant à des courtisanes êhontées? des noces de Néron et des [)Ius hideust» infamies commises publiquement? Est-ce du Tacite? N'est- il pas plutôt présumable que le texte primitif a été altéré par le copiste du xi* siècle ou tout autre avant lui?

' Néron, 2!.

l.'OPINION PUBLIQUE A HOME APRÈS l'iNCENDIE. 27

l'aristocratie quittait la cite, fuyait la malaria, .pour aller respirer Tair plus pur et moins* chaud des splendides domaines ruraux ou des villas au bord de la mer. C'était aussi l'époque de la moisson et celle des vacances judiciaires.

Néron se relira à Antium, dans sa ville natale, dans l'ancien palais d'Agrippine que les eaux de la Méditerranée baignaient de leur écume. Qui pourrait dire les pensées qu'il roulait dans son âme? Comme, un de nos rois de France, un des moins estimables, il disait peut-être : Qu'ai-je fait pour être tant aimé? Plus probablejnent, il rêvait à son voyage en Grèce, aux moyens de surmonter les obstacles qu'il avait rencontrés. En tout cas rien ne pouvait faire supposer au peuple qu'il eût alors le dessein de jeter bas la moitié de la ville pour se livrer aux folles entrepiises des grandes constructions.

Néron, par sa conduite durant le sinistre, ax'ait-il irrité le peuple, l'avait-il disposé à croire les bruits qui auraient été répandus contre lui?

Suétone ne signale aucune mesure prise, ni pour arrêter le feu, ni pour venir en aide aux victimes. Il dit sèchement* : " Le fléau exerça ses fureurs pendant six jours et six nuits. Le peuple n'eut d'autres refuges que les temples et les tombeaux. "

Ce n'est pas possible. Il y avait des règlements administratifs pour les cas d'incendie. Les édiles avaient à leurs ordres les sept cohortes des vigiles^ ou gardes municipaux, plus spécialement les pompiers (siphonarii) , qui étaienf exercés à manœuvrer les pompes (siphones) que l'on tenait

« Néron, 38.

* C^était, on le sait, une milice composée de soldats d'i4ite. Ils jouissaient de certains privilèges. U y avait d'ailleurs dans presque toutes les villes de l'empire des gardes nocturnes, ou pompiers. Tertullien parle de ceux de Carthage i Apologétique, 29).

1ÎS l'IJlMCniMN IiKS «IIIMKTIKNS snïS .NKP.ôN.

liuijiMirs |M','li's pour romliriflr** \o< in«rn<lii's. et |ps •--si lavp-^ |»ul»ln's \\{\\ rorinaioiil piï^-^iine une ïiniiê»^. Le |»rêf>»t 'lu priMiMit* miMhïil à IcMir (lis|iiisilion les so|ilat> <lii camji. I\»n> li*N nM»:istrjils iirbniîi> inim.iissaifiil leiir^ •l»*v»:.irs ^{ M.i\juM»t pa> il'ni'ilrr â îiflemlîv pinii' sr inetti»» .'i l'iiTm»-. v>'. l'.nriil un si fjrnn»! 'lésaslr»* IV.ippait KoniP. N^ïon t " :*i Vf» ilêsinlé!'«»ssfT t\o h rlms»' [lîililitpie? A-t-il pu x- ' >i'\'n<«»r lie fîiiro pnimlt' «Ir ih*v<iiiiMiHMkt aux iHf«»i1iine< . •\'-:vîo** Si»s roiisrilli'i's onl-ils pu ni» pa< lui r.ij»peW *v •"••:«* lit* 'l'ihri'r et nr pas lui nmnlrrr la i'i»n<luite «pjî ': -'f r.'. mipfïsiV en «le feJN's eiii-nnstanees?

tu r'r va nous le flire* : " IVnir venir au secours ilii [leiiple vr'< a^ilt\ il (il ouvrir les leniph's iTAj^q-ippa, le rhanip «le ^1 r*<, .vs pvoprr^ /VTn////s. On y construisit ù la hâte «les Mr!î;:u>i pour rerevoii' les indijients; on fit venir «les provi- -i;i'M.<,|,« toutes sortes «les enirepnts iTOstii»; le prix du Me ■ir r-eituil à li'ois sestfMMes. "

SuètoiH», «pii ne peut se «Ic'riiler à «**tre un historien imisnlial, pri'leml- " ipie N('ron \w laissa pas échapper cette ivcasiiui «le pilla*,'*» et de butin; (pi*il promit «le faire enlever L^ratuiteinent les ra«lavres (»t les (lé(*oinI)res, pour ne |>ertnettre à pers«»nn<' «le s'approcher rl<*s restes de sa propriété. " (.elt«»aiiii»^ati«in «'st enrore sans valeur. Quel «lésordre, quelle c<inhi^ion «h'vail n^j^ner «lans la ville! Que sont «le venus les parents, les amis, Icms eeux «pii sont chers et «pfcn ne voit pas* Simt-ils s«)us les «•en«lres? onl-ils lui vei's les champs'? Qu«' «le lam«*ntati«»ns, «|n«' «h» cris «le ih»s(»spoir devait liiire naiire rallV«'nM* mis«''r»* «In jour au souvenir de ce iju'on po^^iMlail la M'ilh'î (!lia«im sans i|i»nt<» voulait voir les iléhris \\c si»n lo^is, ti'ntei" «le retrcHiver parmi les décombres quel-

* iiiii . \\. t«i

l/OPlMON PUBLIQUE A ROMK APIIKS L INGENDIF-:. 2λ

ques objets précieux; chacun voulait retirer le cadavre d*uu père, d'une épouse, d'un fils, pour leur rendre les honneurs funèbres el ne point laisser leurs ombres errer aux portes des enfers. Mais comment déterminer à qui appartenaient les débris des meubles ou autres objets? Comment contenir l'audace des voleurs? L'administration fit sagement en s'attribuant les sauvetages et en pi*enant à sa charge les frais de déblaiement et d'inliumation. En conséquence, la police eut à contenir la foule hors des ruines, hors des chantiers de travail.

Ces dispositions urgentes une fois piises, on se mit à l'œuvre pour la réédilication de la ville. Tacite nous dit* : " Les maltais d'Ostie furent désignés pour recevoir les décombres; on les chargeait sur des bateaux qui redescendaient le Tibre ai)rès avoir déchargé des grains sur les quais de Rome. ''

Sous la terreur du désastre, on ne négligea aucune mesure de prudence pour éviter le renouvellement d'une pareille calamité. " 11 fut décidé que les édifices, en certaines parties, ne seraient plus construits avec du bois, mais, pour plus de sécurité, avec des pierres de Gabies qui sont à l'épreuve du feu. Des gardes veillèrent à ce que les eaux ne fussent plus détournées par les particuliers et ({u'elles coulassent, pour le service public, avec plus d'abondance et dans plus de quartiers. Chaque habitant reçut Tordre de tenir toujours prêts, et sous sa main, des secours contre l'incendie.

" On prit soin d'éviter la faute qui avait été commise quand Rome fut brûlée par les Gaulois. Les maisons ne furent plus rebâties au hasard et sans ordre; on divisa Templiicement des quartiers; on élargit les rues; on (ixa la hauteur des

i Ann., XV, 43.

;Î0 PKnSÉCUTION DES CHRÉTIENS SOUS NÉRON.

édifices; il fut défendu d'user des mui's mitoyens, et chaque maison dut avoir une enceinte séparée; un vaste espace fut réservé pour les cours intérieures, et chaque massif de maisons fut entouré de portiques. " Mais cette dernière obhgation étant trop onéreuse pour les propriétaires, et tous ne pouvant dépenser d'aussi fortes sommes pour la réédification de leurs demeures*, la construction des portiques demeuni aux frais du trésor.

Voilà, convient Tacite', comment la sagesse des autorités avait pourvu au soin dos intérêts j)ul)lics, et haec quidem humains consiliis providehantuVy et quels furent les utiles l'èglements (jui contrihuèient à renihollissement de la ville nouvelle.

Ainsi rien ne nous pei'mot de supposer (|ue le gouvernement de Tempire eût été alors à la discrétion des caprices ou de rincurie d'un satrape efieminé et omnipotent; tout nous montre, au conti'aire, que les hommes chai'gés de Tadministi'ation se montrèrent à la hauteur de leur mission soit quand ils eurent à comhattre le feu, soit (piand ils eurent à en réparer les désastres. I.e peuple donc, n'ayant pas à se plaindi'e des nu^sures prises pour le secourir, n'a pu, de lui-même, imaginer les accusations contre Néron.

Ce serait donc malgré les eflbrts de raduiinistration, malgré les généreux secours otVerls par 1(» pi'ince, ([ue la rumeur publique se serait élevée contre Néron; et c\;sl en effet ce qu'entend dire l'auteu!- : Scd non ope hnmandy non largitionibus Principis decedchnl infinnia. Qui donc avait pu répandre ces biiiits dans le peuple?

Faut-il en rendre responsables les honunes politiques?

^ Ann., XV, i4.

l'opinion publique a ROME APRÈS L*INCENDIE. 31

Pendant que les édiles et les ingénieurs déblayaient et réédifiaient la ville, que tous les bras étaient en mouvement, ceux qu'avait épargnés le fléau et que la fortune rendait oisifs, remarquèrent, '* les uns, nous dit Tacite, que Tincendie avait commencé le 14 des calendes d*août, jour où les Gaulois avaient jadis pris et briilé Rome; les autres supputèrent le nombre d'années, de mois et de jours écoulés entre les deux incendies, et comparèrent le résultat d'un pareil travail au temps qui séparait ces désastres de la fondation de Rome. "

Ceux qui critiquaient les mesures prises ce faisaient pas défaut.

" Les uns prétendaient que les anciennes constructions étaient plus favorables à la salubrité publique; que les rues étroites et l'élévation des toits formaient un obstacle jimx ardeurs du soleil, tandis que ces voies larges, ces grandes places sans abri et sans ombre seraient brûlées par les chaleurs de l'été. " Ces gens n'étaient toutefois pas à craindre ; ils n'étaient que des boudeurs.

Mais il y avait aussi, il est vrai, nombre de citoyens qui, comme Timagène*, dans leurs regrets de la liberté perdue, déclaraient que le seul chagrin (pi'ils éprouvaient dans le désastre était de voir Rome embellie de nouvelles constructions dont on rapportait l'honneur au prince. Ces personnages se trouvaient dans les hautes classes, parmi ceux qui, aidés de leurs partisans, aspiraient au principat, ou parmi les sénateurs qui en voulaient la suppression. Ils avaient dans leurs rangs des hommes d'action prêts à tout oser pour atteindre leur but; et même une grande conspiration était, sinon déjà organisée, du moins en voie de formation assez

A Sénèquc, leltreOL

m PKIISKCUTIOX ni-^ CHUKTIKNS SOIS NÉIlOX.

avancée •. Ils n'exer<;aieut en temps onlinaii^e et ne tentaient d'exercer aucune influence ostensible sur le peuple ni sur les prétoriens; ils ne pouvaient compter que sur le poignard.

Or, dénoncer les chants du prince, le repi'ésenter comme un incendiaire, connue le criminel auteur des malheurs publics, aux trois cent mille hommes, femmes et enfants, sans pain et sans asile, entassés dans le champ de Mai-s, dans les jardins du Vatican, sous les portiques de la ville, c'eiU été un sùi* moyen de provo(|uer une insurrection ou même une révolution polit icjuo et vouer Néron à la mort.

I/ont-ils fait'? Non. Kcoutons Tacite* : " Parmi les conjurés, nous dit-il, était Subrius Flavius. II avait d'abord projeté de frapper Néron sur la scène; il songea ensuite à le tuer durant l'incendie quand on le vit, au moment où son palais brùlaif, se portei* au milieu de la nuit tantét sur un point, tantôt sur un autie, et n'aVant pas de gardes près de lui. Dans un cas la solitude, dans l'autre la foule qui devait être témoin d'une si belle action, avaient excité \\n moment ce noble courage; mais Flavius fut reteini par le désir de rinq)unité, obstacle éternel des grandes entreprises. "

Le meurtre de Néron ne serait pas resté impuni! Quels étaient donc les vengeurs de sa mort que redoutait Subrius?" Si son parti, le parti des stoïciens, eût triomphé, quelle gloire n'aurait-il pas recueillie? L'aristocratie romaine, loin de voir en lui un coupable, l'aurait glorifié connue un nouveau Brutus. Mais Subiius regardait autour de lui, dans la plùbe et dans les aflranchis; il coimaissait tous ces gens qui loin de rendre Néron responsable de leurs malheurs, le considéi'aient, à toi't ou à raison, comme leur prolecteur dans un si grand désasire et se félicitaient d'avoir obtenu

* A II H., XV, i8 et siiiv.

* Ann., XV j j().

I/01»1NION PUBLIQUE A HOME APRÈS l/iNGENDIE. 311

qu'il renonçât à son voyage en Grèce. Le peuple n'aurait pas vu dans le meurtrier un libérateur, pas plus qu'il ne saluera avec joie Tavènement de Galba.

Ainsi, nous ne trouvons rien qui ait pu produire dans le peuple l'explosion spontanée de telles accusations contre Néron; et aucun groupe politique n'a tenté de li^i présenter ce prince comme le coupable auteur de l'incendie.

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