LA POPULARITÉ DE NÉRON NE FUT PAS DLVIINUÉE
L'esprit superstitieux de la population romaine ne lui permettait pas de penser qu'une main criminelle eût pu causer la ruine de la cité. Comme il arrivait toujours lors des grandes calamités, elle ne vit dans ce désastre autre chose que la rn^iifestation de la colère des dieux, ira numinum in tes romanas^, suivant le mot de Tacite.
L'incendie, en effet, n'était pas le seul fléau qui frappât la capitale. Il semblait lié à d'autres malheurs incontestablement envoyés par les dieux : les tempêtes détruisaient les flottes chargées de blé à destination d'Ostie; les ouragans ravageaient les campagnes -. Ce n'était pas tout. L'entassement de la population dans de détestables conditions hygiéniiiues et la misère avaient amené une peste affreuse^. Aucun sexe, aucun âge n'échappait au fléau ; les rues étaient encombrées de convois funèbres, et trente mille morts furent, dit -on, inscrits sur les registres publics. Aussi le peuple demeura- t-il courbé sous une terreur religieuse. Les coups de tonnerre lui parurent plus fréquents que jamais^; l'apparition d'une comète augmenta l'effroi.
i Ann„ XVI, 16.
» Ann., XV, 46.
' Ann., XVI, 13. — Siit^tone, AVron, :«l.
* Ann., XV, 47.
*M PERSÉCUTION DKS CITRÉTÏENS SMfi NÉRON.
• Pivtres offîoiels, tolôi"ês ou interlopes, nationaux ou étrangers, virent les ex-voto et les ofTraniJes affluer dans leui's sanotuaiivs. Ce n était pas leur atTaire «Je déclarer ijue Tinoendie était dû à une cause natui-elle^ à une imprudence ou à la malveillance; ils proclamèrent hautement qu'il n'y avait rien d*luunain dans Tévénement. qu'on n*y de\'ait voir que la colèiv des dieux et qu'il fallait c;dmer leur coun-oux par des prières* des dons et des sacritîces.
* Le gouvernement, loin de s'opposer à l'explosion des sentiments ivligieux, orjranisii, d'accoiil avec les }M>ntifes, lies céivmonies publiques. " On recounit aux expiations pour ajKiiser les dieux. On consulta K*s livres sibyllins, et d'après leur iY|H)nse on lit des prières solennelles à Vulcain, à Cérès et à Pix^st^rpine. Les nnUr^'^nes muniines tiivnt des actes particuliers de dévotion à Junon; elles unnUèrent d'abord au C;ipitok\ puis elles se lnuis}H>rtèrent au l-ord de la mer et puisèrent de re;ui pour asperger la statue lie la déesse*. "
l!*.nnment donc la nuneur publique aurait-elle pu s'élever cinitre Néron*? l>la ne semble pas fv^ssible. El «juand on examine attentivement les rxvits des historiens, on remarque qu'ils oonfesstMit que le |>euple a i^inorê tous ces bruits de chants sur le lln^àtiv, de vulets ou de soi-iaîs portant des torches entlammées sur tous les i^^ints de !a Aille.
Suétone, eu otïe:, traduit le tableau d'un déchaînement de -iiitires et «riiijur^^i contre Nérv^n d^ms les temps qui suivirent rîncetvue, lit ^le ces Si^ùres oî ces injure^ ét;i:enî affichées iiix r.: ir^ les t^ùàvcs e: ièiùiées mémo sur îe théâtre, qu'on 7 t.-ii'Xi:: près. rie ouverter.îen: de parricide îe îi':> d'Afripf'ine. '>îd fsc ::rM T. v.ti >. M,us rt :..Arîi;;*ns ;:ic Suêi^ ne, si affir-
l'opinion publique a ROME APRÈS l'INCENDTE. 35
ne cite pas une seule allusion à ce sujet; nulle part il n'a laissé supposer que le peuple l'eût soupçonné d'un tel crime.
Tacite, en nous montrant le César poltron qui se porte impunément au milieu de la foule, la nuit, sans gardes, sur divers points de la ville, tandis qu'un conjuré, valeureux soldat, n'ose le frapper par la crainte de la vengeance du peuple, Tacite nous prouve que Néron était resté populaire dans la ville, et que ses ennemis redoutaient une puissance qui s'appuyait sur l'opinion des masses.
Il n'avait donc aucun motif de se croire l'objet d'une accusation flétrissante au sujet de l'incendie. Il se considérait au contraire à l'abri de toute inquiétude pour sa vie ou pour son pouvoir, et nous le trouvons installé après le sinistre à la splendide villa de Servilius*, tout près de Rome, sur la route d'Ostie, sur les bords du Tibre, au confluent de l'Almo, pour être à même de surveiller les approvisionnenients et les travaux de réédification de la ville.
Loin d'être hostile au César, le peuple se montrait satisfait et, par suite, prêt à s'opposer aussi bien aux tentatives des personnages qui voulaient le renversement du prince ou la suppression du principat, qu'aux insurrections des déshérités de la société. Il eut l'occasion de manifester ses sentiments dans l'année même de l'incendie.
La nouvelle, en effet, se répandit un jour à Rome que des gladiateurs internés à Preneste s'étaient évadés et tenaient la campagne sous la terreur*. La population fut alors pleine d'inquiétude et laissa voir combien elle redoutait l'apparition de quelque Spartacus et le renouvellement des maux d'une
* Ann., XV, 55, 58. — Hist., HI, 38. — Suétone, Néron, 47. — Pline, Hist, nat., XXVL » Ann., XV, 46.
Ii() PERSÉCUTION JJKS CHriKTlENS SOUS NfiUOX.
guerre servile, jam Sparlacum et vetera mala refei^ente populo. Ce fut avec joie qu'elle apprit la prompte et vigoureuse répression de cette tentative de soulèvement.
D'autre part, un matin au point du jour, les sentinelles amenèrent à Néron étonné un homme qui venait, disait-il, sauver la vie du prince en lui révélant une conspiration ourdie par Pison et ses amis*. Néron eut peur. Avec l'assentiment du Sénat ou par un coup d'État, il s'arrogea une sorte de dictature. Rome, dirions-nous, fut mise en état de siège, si nous pouvions appliquer ces expressions modernes à l'histoire du passé. On vit des agents escortés de Germains de la garde parcourir^ le Forum, faire des perquisitions dans les maisons, dans les villas, et traîner sans cesse des accusés de tous rangs, chargés de chaînes, aux jardins de Servilius pour y être interrogés et conduits ensuite à hi mort.
Vainement on avait engagé Pison à se rendre au camp des prétoriens pour les gagner à sa cause par des promesses de récompense; tout aussi vainement on l'avait pressé de se rendre au Forum et de faire appel au peuple. Il était trop assuré d'avance de l'inutilité de pareilles démarches. Néron put être cruellement impitoyable contre tous ceux qui étaient ou qui pouvaient être ses ennemis.
En présence des mesures sanguinaires qui frappaient les conspirateurs, on ne vit pas le peuple debout pour s'y opposer comme il le fit lors de l'exécution des esclaves de Pédanius; il demeura impassible; il ne bougea pas. Son dévouement à Néron ne fut point altéré malgré les calamités publiques, les épidémies, les conjurations; il se consolida au contraire par l'activité prodigieuse (|ui fut déployée à la réédilication de la ville.
* Ann.f XV, 55.
' A un., XV, 58.
L OPINION PUBLIQUE A ROMK AiMVÈS l/lNCENDIK. 37
Faire vite, effacer au plus tôt les traces de Tincendie, telle fut évidemment la volonté de Néron, et il semble n'avoir rien négligé pour atteindre son but.
" Il accorda des primes, selon le rang et les ressources de cliacun, à ceux qui dans un temps détei'miné auraient achevé leurs constructions ^ '* Pour augmenter le nombre des bras, il ordoima " que les criminels ne fussent plus condamnés qu'aux travaux publics, et il fit transporter en Italie les détenus de toutes les prisons de l'empire : Quorum operum perficiendorum gratia, quoi u^bique essent custodiae iyi Italiam deportari, etiam scelere convictos non nisi ad opus damnari praeceperat^, " C'était suspendre la peine de mort pour les criminels de droit commun.
Que d'hommes furent alors occupés à creuser les carrières, à rougir le fer, à abattre les forets ! Quel mouvement maritime à Ostie! Que de bateaux montaient et descendaient chaque jour le Tibre! Dans la ville, de longues files de chariots faisaient trembler le sol des rues sous le poids des poutres et des sapins dont ils étaient chargés^. Que de fortunes rapidement faites par les entrepreneurs et les artisans ! Quelle affluence de peintres, d'artistes divers arrivant de Grèce ou d'Orient pour offrir leurs services et leurs talents !
C'était avec des sentiments de haine et d'envie que les Romains de race, trop nobles pour rien faire, regardaient ces parvenus du travail et de l'intelligence. " N'est-ce donc rien, s'écrie Juvénal*, que d'avoir en naissant respiré l'air de l'Aventin? Je ne puis souffrii' cette ville remplie de Grecs. Que dis-je? cette ordure achéeime n'est que la moindre partie des étrangei^s; l'Oronte syrien a versé ses eaux dans le
» Ami., XV, 42.
* Suétoiio, Néron, 31.
2 Séiiùquc, lettre UO.
♦ .ïiivpiial, Sat. lll, pasfiim.
tJ8 PKKSKCUTIOX DKS CHHhniKXS SOUS NÉRON.
Tibre. Quittons la ville. Laissons-y ces entrepreneur avides à qui tout est facile, .soit qu'il s'agisse de travailler aux bâti* ments publics, de nettoyer les ports, les fleuves, leségouts, de porter les cadavres aux bûchers. Ce sont eux aujourd'hui qui donnent les spectacles. Pounjuoi pas? Ne sont-ils pas de ceux que la fortune se plaît à élever du rang le plus abject au faîte des j^-andeurs? ''
Mais il y avait à Rome plus de provinciaux, plus de fils d'affranchis devenus citoyens que de fds de vieux Romains. A la satisfaction de la masse des habitants, les travaux publics étaient conçus et dirigés *' par deux illustres ingénieui's, nous dit Tacite, Severus et Celer, dont le génie inventif et audacieux savait réaliseï* par l'art ce que la nature n'avait pu faire; " et des ruines de la ville s'élevèrent des monuments et des palais dont la magnificence attira l'admiration.
Bientôt Néron put inaugurer son palais. Tout l'éloge qu'il en fit, nous dit Suétone*, se résume en ces mots: "Je commence à être logé comme un homme. " Cependant, ajoute rhistorien, " pour faire connaître l'étendue et la magnificence du palais d'or, il suffira de dire que dans la cour d'entrée la statue colossale de Néron s'élevait à 120 pieds de haut; que les porliijues à trois rangs de colonnes avaient un mille de longueur; qu'il renfermait une pièce «l'eau semblable à une mer; tout autour, des groupes de bâtiments semblaient former des villes; on y voyait des champs de blé, des vignobles, des pâturages, des forets peuplées de ti'oupeaux et d'animaux sauvages de toutes sortes. Dans les diverses parties du palais tout était doré et enrichi de pierreries et de coquillages à grosses perles. Los salles à manger avaient pour plafonds des tablettes d'ivoire mobiles qui répandaient sur les convives
1 yt'rini, 'M.
l/OPINION 1»IBUQI:E a home Al'UÊS l/lNCENDlE. 39
des fleurs et des parfums amenés par des tuyaux. La principale pièce était ronde, et jour et nuit elle tournait sans relâche pour imiter le mouvement du monde. Les bains étaient alimentés pai' les eaux de la mer et celles d'Albula. "
Au sujet de ce bâtiment nous lisons encore dans Tacite ^ : '' On construisit un palais dans lequel Tor et les pierreries qui sont d'ordinaire des objets de luxe, excitaient moins Tadmiration que les champs cultivés, les étangs, les forêts qui présentaient Taspect de la solitude, les plaines ouvertes et les perspectives. "
Cliacune des phrases de ces descriptions nous remplit d'étonnement. Il est fait mention dans les lettres de Sénèque de plafonds mol)iles qui oll'raient aux regards des convives des décorations nouvelles à chaque service; mais que signifie une salle entière qui tourne continuellement avec ceux qui s'y trouvent? Par quel mécanisme? Dans la superficie Hmitée qu'occupait le palais, au centre de la ville, et sur les débris des foi\dations anciennes, comment a-t-il été possible de créer des champs de blé, des pâturages, des forêts remplies d'animaux sauvages? Comment a-t-on amené d'Ostie à Rome, et élevé sur les hauteurs du Palatin, Teau de la mer destinée aux bains? Ces merveilles nous paraissent n'avoir jamais existé que dans l'imagination de Tacite et de Suétone; et pour nous les donner comme vérités historiques, il faut qu'ils aient pensé que la naïveté des lecteurs n'aurait pas de bornes. A moins toutefois, ce (jui nous parait plus plausible, que nous n'ayons ici non les descriptions qu'ils avaient dû faire, mais des descriptions dénaturées par des copistes.
Au dire de ces historiens, ces immenses travaux auraient provoqué chez Néron la folie des constructions. Il aurait
projeté (rétablir un bain couvert depuis Misène jusqu'au lac xVvorne, de l'entourer de portiques et d'y faira arriver les eaux thermales de Baies. Il aurait encore voulu faire creuser un canal, allant de TAverne à Ostie, sur une largeur telle (jue deux trirèmes pussent se croiser.
Quoi qu'on puisse penser à ce sujet, malgré les horreurs de la peste, la famine, la conjuration, au bout de deux ans il ne restait plus à Rome de tiace de Tincendie. Flst-ce possible? Londres bi'ûlé en 10(K) fut bien n^bàti en trois ans, nous dira-t-on peut-être. (Test vrai. Mais cjuelle différence de travaux! Quand nous voyons le temps que mit Constantin à bâtir sa nouvelle Rome qui s'écroula; le temps et les moyens employés pour édifier le palais de Versailles; de nos jours, ce qu'a duré, malgré toute l'activité qu'on y a mise, la reconstruction des monuments de Paris que des mains parricides avaient livrés aux flammes, nous sommes . tentés de croire (pie dix des quatoi'ze (piartiers de Rome n'avaient pas été détruits comme l'aflirme Tacite.
Nous ne pouvons toutefois douter de la prompte réédification de la ville, i)uis((u'une brillante réception y fut faite à Tiridate venant recevoir l'investiture de sa royauté, et <iue le monarque oriental demeuni émerveillé des splendeurs de Rome.
Les œuvres d'art cependant no s'improvisaient pas. Comment renq)lacer celles (pii avaient disi)aru? On n'eut pas grand effort d'imagination à faire. On n'eut qu'à imiter les proconsuls de la répubhque. On réquisitionna les provinces et les temples de la (îrèce et de l'Asie. C'est ainsi qu'à son four Constantin ornera la Ville chrétienne.
Les provinces orientales virent donc de nouveaux Verres et de nouveaux Mummius s'abattre sur elles. "Acratus et
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Cannas*, nous dit Tacite, se signalèrent en Asie et en Grèce. Ils enlevèrent non seulement les offrandes faites aux dieiix, mais les dieux eux-mêmes. Acratus était un affranchi prêt à tous les crimes; Carinas était versé dans la philosophie grecque, en paroles seulement, car son âme ignorait la pratique du bien. " Pergame et Rhodes refusèrent cependant de laisser dépouiller leurs places publiques et leurs sanctuaires ; devant la sédition, les agents du prince n'osèrent encourir l'accusation de sacrilège. C'étaient, il est vrai, deux villes puissantes, et elles furent les seules à protester. Partout ailleurs les objets d'art furent livrés sans résistance. En maints endroits on vit, comme jadis à Ségeste^, '' les vierges et les matrones, en habits de deuil, accompagner jusqu'aux bornes de leur territoire la déesse objet de leur adoration, versant des lannes de regrets et d'adieux. *'
Sénèque avait désapprouvé ces spoliations. Il pensait avec raison que tant que la paix publique n'était pas en jeu, il fallait respecter les sentiments religieux et les objets du culte, si absurde qu'il fût 3. Entre autres motifs, pour se soustraire à la responsabilité de ces mesures, il s'était retiré dans une de ses maisons de campagne, éloignée de la ville*.
Mais quelle que fût l'injustice de ces mesures en ellesmêmes, quelles que fussent les récriminations qu'elles eussent suscitées chez les spoliés, à Rome la population ne pouvait qu'y applaudir. La capitale était persuadée qu'elle avait le droit incontestable de prélever sur les provinces une contribution en œuvres d'art.
Une question bien plus grave était celle des finances. Il fallut venir en aide aux particuliers pour la reconstruction
1 A»i».,XV,45.
' Cicéron, De Signis.
» LotOe 05.
* Ann., XV, i\
42 PEKSÉCiniON DJiS CIIIIÈTIENS SOUS NÉRON.
(Je leui-s maisons; il fallut augmenter les distributions de blé, en réduire le prix; les travaux à la charge de TÉtat pour le déblaiement de la ville et la reconstruction des .monuments furent immenses; et la maison d'or! Louis XIV a fait biùler les comptes de Versailles ; nous n'avons pas non plus ceux de Néron; mais la somme dut Otre énorme. Comment le trésor impérial [>oui*vut-il à toutes ces dé{)enses?
"Pour avoir de Targent, nous dit Tacite*, on épuisa ritalie, on ruina les [)rovinces, les peuples, les alliés et les ' cités (jui, par leurs privilèges, s'appelaient libres. Les dieux eux-mêmes ne furent pas épai*gnés : on prit dans les temples de la ville Tor que le {)euple romain y avait consacré depuis des siècles, à Tocc^ision de triomphes, de vœux, d*évéuements heureux ou aux jours de crainte. "
Nous n'avons pas de données sur l'élévation du taux des contributions hnposées aux provinces; mais les historiens ne nous entretiennent d'aucune plainte grave, d*aucune tentative de rébellion à celte occasion. Nous voyons, au contraire, une sorte d'empressement spontané chez elles à fournil* aide à Rome. Ainsi, Lyon envoya volontairement quatre millions de sesterces*^; des princes tributaires, des particuliers tinrent à honneui* de faire des dons au trésor. Admettons toutefois, contre toute jnobabililé, (jue les pix>vinces se récrièrent, devim^ent hostiles à Néron. Qui dans la capitale aurait approuvé leurs doléances, se serait uni de sentiment avec elles contre le j)rince? Ce n'est point là ce qui aurait pu compromettre à Home la popularité de Néron.
Dans la réquisition de l'or dos temples, le peuple vit-il un sacrilège, une profanation'? Craignait-il que par ces actes d'impiété Xéron attirât de nouveau sur la ville la colère des
* .In/i., \V, IT».
* tN/i.. XVI, \'X
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(lieux et le considéra-t-il comme un obstacle à sa prospérité? Évidemment non. Ces temples de la ville étaient des propriétés publiques dont les trésors n'appartenaient pas à lu corporation des prêtres qui les desservaient. Ceux-ci dépendaient de Tautorité civile, et ils n'avaient aucun intérêt à s'opposer aux mesures édictées par le prince, aucun droit à crier au sacrilège contre celui qui était en même temps leur souverain pontife. Aussi les voyons-nous, au contraire, faire parade de dévouement à Néron. Après la répression de la conjuration de Pison ils offrent aux dieux des actions de grâces, ils consacrent à Jupiter le poignard de Scévinus, ils proposent de changer le nom du mois d'avril en celui de Néron*.
Il en était de même des aruspices, ces prêtres ou oracles des campagnes. Dans le territoire de Plaisance naquit un veau qui avait une tête à la cuisse. L'émotion fut grande. On consulta ces écorcheurs sacrés. Ils répondirent qu'on tenterait vainement de confier les affaires de l'empire à une autre tête, car cette tête ne saurait rester cachée et n'aurait aucune force*.
Donc le haut et le bas clergé étaient pour Néron; et le peuple ne pouvait songer à l'accuser d'impiété.
Il n'est pas besoin, croyons-nous, de redire que nous n'avons aucun désir de tenter une réhabilitation de Néron. Nous établissons seulement qu'au témoignage des auteurs qui lui sont hostiles, il continua à jouir après Tinceridie de ^ la plus grande popularité. Le peuple n'est pas toujours judicieux dans les sentiments de haine ou de dévouement qu'il manifeste aux princes. Louis XV reçut, lors de sa maladie, lors de l'attentat de Damiens, des marques non équivoques
» Ann., XV, 74.
' Ann., XV, i7.
de Tamour que lui portaient ses sujets. Peut-on contester que Napoléon III n'ait été, jusqu'à sa chute, considéré par l'immense majorité des Français comme un homme providentiel, comme un souverain qu'il ne fallait pas songer à remplacer? Reconnaître ces faits est le devoir de rhistorien ; et il n'ali(>ne pas pour cela l'indépendance de son jugement sur la valeur politique et morale de ces monarques.
Il nous faut donc rejeter comme contraires à la vérité ces prétendues rumeurs qui s'élevèrent contre Néron et troublèrent sa sécurité après l'incendie.
Remarquons que l'auteur reconnaît au commencement de son récit les efforts des édiles et du prince pour venir au secours des victimes et atténuer le désastre, et qu'il le termine en nous montrant Néron se mêlant au peuple, recevant des applaudissements. S'il en fut ainsi, il n'y eut pas une foule irritée qui le tînt pour responsable de la ruine de la ville ; et, d'autre part, si Néron avait eu soupçon de l'accusation qui pesait sur lui, aurait-il osé s'aventurer parmi ses ennemis? L'auteur se trahit ainsi, et fait de lui-même l'aveu que les rumeurs qui sont la base de son récit n'ont eu d'existence que dans son imagination.
La persécution se trouve donc privée de sa cause déterminante, de sa raison d'être.
Nous ne sommes cependant pas en droit de conclure d'ores et déjà que celte tuerie de chrétiens n'a pas eu Heu. Il se pourrait que l'auteur eût, par erreur ou pour un motif quelconque, donné une cause imaginaire et inadmissible à un événement réel. Mais la première partie de cette étude nous montre que nous devons nous mettre en garde contre la fidélité de sa relation, et qu'il ne faut y ajouter foi qu'après un examen attentif.