DE CHRIST ET DE PILATE
Nous ne sommes pas moins étonné de la mention de chrétiens qui se trouve dans les Annales de Tacite, que des explications que nous y rencontrons sur l'origine de ce nom.
Jérusalem avait tenu en échec les forces romaines; elle avait apparu aux nations de TOrient comme une nouvelle Numance; et Rome avait jugé sa prise assez glorieuse pour élever près du Forum un arc de triomphe en Thonneur de Titus. On y avait représenté les objets sacrés du Temple; et en passant devant le monument commémoratif, chaque citoyen se demandait sans doute quel était le culte mystérieux d'Israël. Nous devions donc compter que Tacite, quindecemvir, préteur, écrivant pour la postérité, nous aurait donné sur les Juifs une foule de renseignements précieux. On éprouve une profonde déception en lisant ce qui nous reste du V® livre de ses Histoires; on est surpris d'y trouver des légendes puisées à des sources qu'il n'indique pas et de constater qu'il a complètement ignoré la tradition nationale du peuple dont il se propose de nous entretenir. Tacite, il est vrai, ne pouvait se douter que la postérité attacherait une grande importance aux annales de ce petit peuple de montagnards fanatiques, et qu'elle rechercherait anxieusement quelles étaient ses croyances religieuses. " Le rite des Juifs, dit-il, est absurde et sans valeur : Judaeorxim mos absurdus sordidtisque^, "
Aussi est-ce chose incompréhensible pour nous de voir en pareil cas Tacite prendre soin de nous parler d'une de leurs sectes et tenir à nous éclairer avec précision sur son
* Histoires, V, 5.
(K) PERSKCL-TION DES f:!rRKTlP:NS SOIS NÉRON.
fondahMii*. Notiv rtimiu'iiKMiL rsl iri «rautaiil plus l«'yitime qu'il s(M*ait le seul dos liisloriens de Tenipire, precs ou lutins, (jui s'en lïit occupé.
Quoi ({u'il eu soil, voyous I(»s reus(Mj;ueuieuts qu'il nous a transmis à ce sujet.
Il nous dit : Auctor norninis ejui^ (.Vir/\s///s, Tiberio irnperitante,per procuraloreyn Ponlium Pilât itm supplicio affectas crut. "Ce nom vient de» (IhrisI, qui, sous le rùpne de Til»èr(% fut condamné au sup|)lice par Ponce Pilate. "
l)\)ù Tacite aurait-il pu tirer des données si précises et si conformes à l'orthodoxie chrétiemie? lj»njrtemps encore après lui les annalistes sacrés n'étaient pas d'accord sur la date de la naissance, ni sur c(»lle de la mort de Jésus. Luc le fait naître à l'épotiue où Quirinus j'ouvernait la Syrie, dix ans après la mort d'IIéroile*; Mathieu place sa naissance sous le rèj^iie de ce prince-; saint Irénée soutenait ({u'au lémoipna^e de Jean et des anties apôtres, Jésus était mort à l'àjïe d'envii'on cinquante ans 3. (les auteurs faisaient autorité, et pi)ur un «^rand nond>re «h» lidèles la tradition devenue orthoiloxe n'était jias exacte.
(les tjuestions ne furent i»as seulement at^itées dans les confréries île crijyants. (Juand leur tléveloppement attira l'attention publique, les lettrés païens déclarèrent que les chrétiens inventaient inq>uilemment «h» riiisloirt» à leur usage et qu'ils étaient dans l'impossiMIité de fournir la moindre preuve iles faits qu'ils avançaient. Tertullien sembla vouloir rel(»ver le déli et ilémonlier la vérité des traditions ecclésiastiqut^s. "' (Jn'nn r.vN-N*.* Je lions trditt'r (/*///?j)Os/^n//'s, dit-il*: tinn.< ' 'MiliO/i< P'tr l'Iiistoirr tniUirnluin*' qndle a été la
« Lu.-, n, ±
- s iiiî Iréiii't, h\. XI. rh. XXU, ^ .".
* .l;v^ ':/•* -1. -»• " l^ûviit ii.î'iriii : » t q-iis i/'t- Chris. u^ cum sua fahnlaf*
date tic la nahaancc de notre secte, quel fat son fondateur, quelle a été Vorigine de notre nom. '' Et (jnelle est cette histoire authentique qu'il invoque? Écoutons le docteur africain, car il savait tout ce que de son temps on pouvait connaître à ce sujet.
"Jésus, dit-11*, d'un mot chassait les démons des corps des hommes, rendait la vue aux aveugles, guérissait les lépreux, rendait aux paralytiques Tusage de leurs membres, ressuscitait les morts, commandait aux éléments, marchait sur les eaux, et il se montrait partout le Verbe éternel de Dieu, rempli de sa sagesse, de sa puissance et de son esprit. Mais les docteurs et les principaux d'entre les Juifs révoltés contre sa doctrine qui les confondait, furieux de voir le peuple courir en foule sur ses pas, forcèrent Pilate, gouvernant alors la Syrie au nom des Romains^, à le leur abandonner pour le crucifier. Lui-même Tavait prédit, et les prophètes Pavaient aussi prédit longtemps auparavant. Attaché à la croix, il rendit Tàme en parlant et prévint le ministère du bourreau. A Tinstant le jour disparut en plein midi. Ceux ({ui ignoraient que ce phénomène avait été prédit pour marquer la mort du Christ le prirent pour une éclipse; mais dans la suite, ne pouvant en découvrir la raison, ils Font nié. Mais vous le trouverez rapporté dans vos archives,
Le troisième jour la terre trembla tout à coup; la pierre
qui fermait le tombeau fut renversée, les gardes furent saisis de frayeur... Enfin il monta au ciel, environné d'une nuée qui le déroba aux yeux de ses disciples. Ce prodige est plus sur que celui de Romulus dont vous n'avez que des I^ioculus pour garants. De tout ce que je viens de dire, on effet, au
* Apolog.f 21.
* Pilate ne fut point gouverneur de la Syrie; (fêtait Silanus qui l'était alors. Cependant, Cyprien, Lactance et autres auteurs ecclésiastiques ont répété l'erreur de TertuUien.
sujet de Christ, Pilate, chrvlien dans le cœur^ fit un rapport au César qui était alors Tibère; et les Césars auraient cru îîu Christ s'ils n'étaient fatalement attachés au monde et si Ton pouvait être chrétien et César en même temps. ''
Il eut été cependant étrange qu'un tel rapport ne produisît aucun effet sur l'esprit du César. TortulHen ajoute donc * :
'' Tibère rendit compte au Sénal des preuves de la divinité de Jésus-Christ, qu'il avait renues de la Palestine, et les appuya de son su/fraye, JjC Sénat les rejeta parce qu'elles yi' avaient pas été soumises à son examen; mais Vempereur persista dans son sentiment et menaça de sévères châtiments les accusateurs des chrétiens. ''
Voilà cette preuve éclatante si solennellement annoncée. Tertullien se borne à déclaior ([ue Pilate envoya à Tibère un rapport relatif aux mii'acles, au ])rocés et à la mort de Jésus, et ([ue ce rapport doit se trouver enfoui dans la poussicre des archives de l'État. 11 lui était bien plus facile d'aflirmcr la chose qu'à ses auditeurs de la vérifier.
Celte affirmation de Tévéque carthaginois a cej)endant fiiit autorité dans TÉglise. S'appuyant sur son témoignage, tous les écrivains ecclésiastiques ont i^eproduit connue un fait incontestable Texistence du raj)port de Pilate et Texactitude du résumé qui en avait été donné. On en invoquait l'autorité au Concile de Trente-. A la lin (hi xvii® siècle, le savant et honnête Lcnain de Tilleinont en était convaincu*.
En admettant que, par suite des troubles causés par sa présence à Jérusalem, Jésus eût été condanmé au supplice par le procurateur de la Judée, celui-ci aurait peut-être donné connaissance du lait au proconsul de Syrie dont il relevait;
* AiKtlog.fT}.
* 11. D. Didaci .1 Payva Andradi Lusitani Oratio in conrilio Trid.'titinn habila, P. I,ahb.'i ctCi. Cassiàitii S. S. Concilia, l. XIV, p. \'M\.
' Mémoires pour servir à V Histoire! ecch''siasti>jiit\
mais aurait-il écrit au prince? Il est permis d'en douter, car les faits de cette nature étaient fréquents en Palestine. Il n'est pas probable non plus qu'un tel rapport eût été soigneusement conservé aux archives de l'empire. En tous cas ce rapport n'aurait point parlé des ténèbres qui, à midi, enveloppèrent toute la terre, ni énuméré les preuves de la divinité du condamné; le fonctionnaire qui se trouvait investi de lautorité pour faire régner l'ordre et la justice, ne pouvait de son plein gré faire l'aveu de sa faiblesse ou de son erreur.
Donc Tertullien a eu sous les yeux quelque pièce apocryphe dont sa crédulité a été abusée, ou son affirmation a été toute gratuite. C'est cette seconde hypothèse qui nous parlait la plus \Taisemblable, car il ne parle pas de cette lettre comme d'un document devenu public. On est ainsi en droit de penser que c'est ce que Tertullien avait dit à ce sujet qui amena plus tard la publication des lettres de Pilate et de Tibère et leur annexion à V Apologétique comme pièces justificatives. Il n'est depuis longtemps personne qui ne reconnaisse comme une fraude due au zèle religieux cette prétendue correspondance ' .
Nous ne savons donc où Tacite aurait puisé les renseignements qu'il donne.
Mais il nous est très facile de remarquer que si notre auteur n'a pas indiqué ses sources, c'est qu'il n a pas cru que ce fût nécessaire, et cela, évidemment, par la seule raison qu'il supposait ses lecteurs au courant de la question.
* Elle est dépourvue d'intért>t et nous no croyons pas utile d'en donner des extraits. On la trouve annexée à V Apologétique dans quelques éditions de Tertullien, dans le Codex apocryphus novi testamenti d'Albert Fabricius. Voltaire en donne la traduction dans sa Collection d'anciens évangiles ou monuments du premier siècle du christianisme. — Dom Calmet (Commentaires de V Ancien et du Nouveau Testament : Les Actes dk Pilate, t. III, p. 651) ne peut se refuser à corivenir (fuc tous ces écrits proviennent de faussaires.
70 PERSÉCUTION DKS CIIUKTIKNS SOUS NÉRON.
En efi'et, il ne jiiye pas à propos de dire du gouvernement de quelle province était chargé Ponccî Pilatc, qu'il nomme ici pour la première et pour la seule fois. Il ne lui a pas semblé utile, non plus, de faire connaître le motif pour lequel le procurateur avait ordonné le supplice de Christ. C'étaient là cependant deux choses (ju'un historien ne devait pas négliger. Si nous n'avions (pie ce passage <les Annales pour nous éclairer, nous ne saurions pas en quelle contrée exactement révénement s*est passé, ni pourquoi Christ a été mis à mort.
11 y a bien, il est vrai, dans la phrase suivante : " Cette exécrable superstition, réprimée d'abord, se répandit de nouveau, non seulement dans la Judée dont elle était oiiginaire, mais dans Romn mémo, etc. " Mais, de bonne foi, erumpebat rursus non modo per Judacam, originein ejtis mali, peut-il, pour qui l'ignore, vouloir dire que Pilate était gouvei'ueur de la Judée», et que c'est en cette qualité qu'il prononça la sentence de mort de Jésus?
D'où peut venir une telle absence de clarté? Elle n'est certainement pas volontaire, et l'auteur croit avoir parlé d'une fa(;on très iutelligible. f/explication est toute sinq)le, évidente : c'est qu'il est persuadé que tous ceux à qui il s'adresse connaissent Pilate aussi bieu que lui; c'est qu'il sait qu'il sera jjarfaitement compi'is de ses lecteurs. Une telle phrase n'a donc été écrite que par un chrétien s'adressant à des chrétiens, et c'est ainsi qu'on s'est trouvé n'avoir pas besoin d'explication ^
* Ainsi Teitiillien, dans Y Apologétique tpH n'/'tait pas «'Mrito uiii(|ucincnt pour los chrôliens, n'a pas coniiiiis uno trllo rauto. Il ilit, nous lavons vu : "Los Juifs foi'coront l*ilat»% qui pouvornait alors la Judéf* au nom «les Romains, do leur livrer Jésus. '* Mais quand il no s'adrosso qu'aux fidôlos, il parle de Pilate sans aucune qualification; il sait que ce p«.'rsonna*,M' ost connu do tous. Kntro autivs exemples : uno citation de saint Paul dans les Prescriptions contre ies hérésies, ch. XXV. et J{ésifrrccti)u de ta cliair, ch. XX.
LES RENSEIGNEMENTS DE TAf'.lTE SUR LES CHRÉTIENS. 71
Ce n'est pas tout. Ce fondateur de la secte que Ton considère comme un persoimage important, digne de notre attention et au sujet duquel on veut nous instruire, on l'appelle Chrislus. L'auteur montre ainsi qu'il ne le connaissait pas; et la valeur de son témoignage se trouve réduite à peu de chose.
Tacite aurait-il pu ne pas remarquer que le mot qu'il eu)ployait n'était pas liél)raï([ue, mais grec? La langue de Thucydide lui était-elle inconnue à ce point d'ignorer la valeur qualificiUive de XptJTs;?
D'autre part, Tacite, (jui avait déjà écrit la Guerre de Judée, pouvait-il ne pas savoir que les Juifs se considéraient comme un i)cuple élu de Dieu, qu'ils attendaient avec confiance un envoyé du Ciel, iin Messie, un Oint, qui devait rétabhr la puissance de Jérusalem? Pouvait-il ne pas avoir appris qu'un grand nombre d'aventuriers avaient poussé à l'insurrection de la Judée en se déclarant tous des Messies? Comment expliquer la possibilité d'une telle méprise de la part d'un illustre historien?
11 n'y a évidemment pas eu de méprise. Il en est de Christ comme de Pilate. Pour Fauteur, Christ est synonyme, mieux que le synonyme, la véritable désignation de Jésus; il est convaincu que ses lecteurs pensent comme lui; il est persuadé qu'il leur parle clairement, et que ceux-ci, comme lui, ne connaissent qu'un personnage du nom de Christ. Ici encore nous n'avons donc point le langage de Tacite, mais celui d'un chrétien.
SILENCE DES AUTEURS AU SUJET DES CHRÉTIENS f
Le silence absolu des écrivains romains au sujet des chrétien?! vient appuyer d'une façon concluante les considérations que nous avons exposées.
72 PERSÉCUTION I)t:S ClIHKTIKNîl? SOUS NÉRON.
Juvéïial, qui a vu les bas-ronds de la société romaine; qui sait d'où viennent et ce que font tous ces Grecs, ces Syriens, ces Chaldéens, ces %yptiens ; ([ui nous fait le t«ibleau de leurs métiers, de leurs superstitions, Juvénal, quand il s'agit des ol)servateui*s de la loi de Moïse, ne fait entre eux aucune distinction, et il ne les désigne jamais que sous le nom de Juifs. Si le nom de chrétien avait été répandu dans la ville, s'il avait désigné une secte qui fit parler d'elle, le poète l'aurait certainement fait ligui'cr dans ses Satires.
En tel cas aussi Pline l'Ancien, qui avait écrit un pamphlet contre le dernier <les Césars, aurait trouvé l'occ-ision d'en faire mention dans une des vingt mille anecdotes qu'il raconte dans son Histoire naturelle.
Dion Cassius, dans son Histoire romaine^ ne dit pas un mot des chrétiens; et, chose surprenante, son abréviateur, le moine Xiphilin, n'a i)as été tenté de suppléer à son silence. Ainsi, quand il parle de poursuites dirigées, sous Domitien, contre <les gens «pi'on aurait, à la rigueur, pu vouloir prendre pour des disciph»s de Jésus, il dit* : " Nombre d'hommes qui donnaient dans le judaïsme;'' et plus loin il ajoute* que Nerva '' arrêta les accusations iVimpiélé et de judaïsme ".
il y a plus. Fhivius Josèphe lui-même, dans sa grande Histoire des Juifs, ne prononce pas leur nom.
Nous demeurons donc fondé, croyons-nous, à dire (ju'il n'y avait pas à Rome sous Néron des honmies que le peuple appelait chrétiens, que les disciples de Jésus n'ont même été désignés ainsi (ju'apivs Tépoque où Tai'ite écrivait, et
* Hist' rom., I.XVU, li. — On ivproi'li.iit ;« tous deux (Flavius (HiMu(*ns ol sa roruint') uno inipiôt»"» pour Ijupirlle luii'iit aussi roridaunn's plusifuii-s rifovnis, celle d'avoir (uiihrassé la religion jwiaunie, — 'Ewr^vl^ôr, ^i iji^oîv ê'rxXr.fxa àWi- TT-iTo; 'jç' r^ %i\ otX/.oi £; xà twv 'lov^aiwv è'Or, £;oxiX).ovTe; 7:o>/.oi xaTeoixâTfjrjfrav (dos manuscrits port<*iit rfir^.
* /d., lAVm, 1.
que l'illustre historien n'a pu, en conséquence, parler d'eux sous ce nom dans ses Annales.
Dans les siècles suivants, c'était, on n'en saurait douter, une question foi't importune à adi'esser à des docteurs de l'Kglise que de leur demander pourquoi la venue du Messie ou Fils de Dieu sur la terre n'avait pas été considérée comme un événement remarquable, comment les écrivains romains, grecs, ou niéme juifs, n'en avaient point parlé; c'était encore embarrassant pour eux d'expliquer pourquoi aucun auteur profane du i^"" siècle ou de la première partie du H^ n'avait parlé des chrétiens, ni de leurs faits et gestes si miraculeux.
Que faire, que répondre on pareil cas? On ne vit qu'un moyen, mais il était topique : ce fut de remettre la plume aux mains des magistrats ou historiens défunts pour leur faire réparer leur ignorance ou leur oubU. On a, par ce procédé, obtenu de Pilate des rapports administratifs; des scribes du Sénat romain, la rédaction de procès-verbaux des déclarations de Tibère; de Sénèque, des lettres à Paul; de Tacite, la mention dont nous nous occupons.
On ne pouvait tolérer non plus que Josèphe eût gardé le silence au sujet de Jésus, alors qu'il avait parlé cependant avec éloge de Jean le Baptiseur^ On intercala donc dans les Antiquités juives un paragraphe rectificatif* que voici :
" En ce même temps, aurait dit Taiiteur juif, vivait Jésus qui fut un sage, si toutefois on doit \b considérer comme un homme tant ses œuvres étaient admirables. 11 enseignait ceux qui voulaient être instruits de la vérité, et il fut suivi non seulement par des Juifs, mais par des Gentils, c'était le
* Antiquités juit^es, liv. XVIH, ch. 7.
« Id., liv. XVUI, ch. 3.
7t PERSÉCUTION DES CIIKÉTIENS SOUS NÉRON.
Christ, Des principaux de notre nation Taccusèrent de\*ant Pihite, qui le fit crucifier. Ceux qui Tavaient aimé durant sa vie ne raljandonnèiont pas après sa mort; il leur apparut vivant et ressuscité le troisième jour, comme les prophètes V avaient prédit; et ccst de lui que les chrétiens que nous voyons aujourd'hui ont tiré leur nom/'
Dans son édition des œuvres de Josèphe, Ilavercamp a publié les intéressants dél)ats qui ont eu lieu au sujet de ce passage entre les savants Charles Dauhuz, Gérard-Jean Vossius, Adam llupert, Manasse l)en Israël, Frédéric Gronovius, Henri Hcecler, Tanneguy I.c^febvre et autres. Après en avoir pris connaissance, on ne saurait mettre en doute l'interpolation.
On voit que le style <le Josèphe ne se i*econnaît pas dans ce passage; mais c'c^st là la moindre raison.
Lefebvie* fait observer av(»c infiniment de justesse qu'on a intercalé maladroilenKMit cette mention du Christ entre le récit de deux événements mallK»ureux ([ue Josèphe rapportait à la suite Ton <1(^ Tautre, et qu'il liait (ensemble, l^ premier est la léj^ression d'une émeute qui eut lieu à Jérusalem parce ([ue le |)!'ocurat(»ur Pilate voulait em{)loyer une partie du tiésor du Temj)le à construiiv un aqueduc qui amènerait Teau à la ville; le deuxième est Texpulsion des Juifs de Rome à la suiti» de Tabus de confiance dont une matrone romaine avait été victime ])ar ([native d'entre eux. Josèphe termine la première partie par ces mots : C'est ainsi que se termina la sédilion^ y.a\ sjto) t^xjizxk f, jTa^^, et il commence la seconde par ceux-ci : Et dans le même temps un autre malheur consterna les Juift^, 7a\ j-o tcj; auTsi^. ycsvc'jc ETîcsv V. cE'vôv ïhzyjzv. TC'jc Iz'jlxizjz. Lefebvi'e s'écrie
* /•*/. Joscphl de Jcsii-f^iristo tf^stimoniinn supposituin r^sf, ad Joanneni Chabrulium. (IMitioii llîivciraiiij).)
alors : Quis igitur satis miretur illius hominis, qui nobis imponere studuit, simplicitatem? Neque enim divellendae illae historiae erant.
Justin, Tertiillien, Clément d'Alexandrie, en quête de preuves à l'appui de leurs affirmations au sujet de la vie de Jésus, n'ont jamais invoqué le témoignage de Josèphe; et certainement dans leur entourage les œuvres de Thistorien n'étaient pas inconnues. Donc, de leur temps, ce passage n'existait pas.
Il y a plus : Origène, au contraire, dit formellement : " Quoique Josèphe n'eût pas reconnu le Christ. "
Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique ^ a le premier fait mention de Josèphe. 11 en faut ainsi conclure de deux choses l'une : ou il a produit une citation fausse qui conduisit quelque zélé chrétien à faire cette interpolation, ou cette interpolation avait été déjà effectuée entre Tépoque d'Origùne et celle d'Eusèbe.
Le faussaire se trahit encore par la déclaration formelle qu'il met sous la plume de Josèphe que Jésus était le Christ ^
Josèphe sa^ ti'ouvait mis dans une situation analogue à celle de Pilate, ou de tout autre païen dont on produisait le témoignage. On ne leur demandait pas, bien entendu, de contredire, mais de confirmer les traditions de TÉglise. Par suite, Pilate et Josèphe devaient reconnaître solennellement le caractère évidemment divin et messianicjue de Jésus. Ceci obtenu, peu importait ensuite que Pilate fût resté païen et Josèphe juif; on se préoccupait fort peu de la contradiction qui se produisait entre les déclarations et la conduite de ces personnages.
Mais il n'en est pas de même pour le critique, et Ton ne saurait admettre, ce qui est inconciliable, raflirmation de
lu résurrection de Jésus, la déclaration de sa divinité, en nu>me temps que l'incrédulité manifeste chez une même |i^,Tsonne-
.Saint Jérôme l'a bien compris. En reproduisant ce passage fU'. Jo^êphe dans son Catalogus scriptorum ecclesiasticorum, il >e parde de traduire littéralement le texte» grec par hic erat Christus; il écrit : hic credebatur esse Chrisius. Or, dit I>;fehvre, cette précaution jugée nécessaire de dénaturer le texte n'est-elle pas l'aveu de la fraude?
A tout ce qu'ont dit ces érudits personnages nous nous jifîmif.'ttrons d'ajouter une observation, c'est qu'en faisant déclarer par Josèphe : Il était le Christ, on lui met^sous la plume un mot dont il se serait servi cette unique fois; or il n aurait pu supposer qu'il pût être compris de ses lecteurs sans aucune explication. C'est ainsi que se trahit toujours le chrétien qui écrit sous le nom d'un auteur profane.