‹ Etudes au sujet de la persécution des chrétiens sour NéronChapitre 17 sur 43 · DU TÉMOIGNAGE DE TERTULLIEN · texte numérisé non relu

DU TÉMOIGNAGE DE TERTULLIEN

Douter de l'authenticité de la lettre de Pline le Jeune à Trajan, dira-t-on peut-être, n'est pas possible, car Tertullieu en parle, il en donne l'analyse.

On lit dans ï Apologétique * :

" Pline, lorsqu'il était gouverneur de sa province, après

^ Tilleinonl, Mémoires pour sertir à l'Histoire ecclésiastique : S' Gkégoikk TiiAUMATincîK, art. G.

' Apolofj.f 2 : **Pliiiiuse!iini Secuiidus c((;/{ jirovinciatn r^njeret, damnatis (|ui-

IfcJ l»KUi?KCLïION hVJS CHIIÉTIENS SOUS NÉRON.

avoir condamné quelques chrétiens et privé quelques autres de leurs places, fut effrayé <le leur nombre. Sur ce qu'il devait faire à Tavenir il consulta l'empereur Trajan, lui déclarant alors (jue honnis leur obstination à ne point faire de sacrifices il n'avait rien découvert au sujet de leurs mystères, si ce nVst (pfils s'assemblaient avant le jour pour chanter les louan^a^s de Christ et de Dieu, et (jue pour maintenir enti^ eux l'union et la discipline ils défendaient l'homicide, l'adultère, le mensonge, la trahison et généralement tous les crimes, Trajan répondit qu'il ne fallait point rechercher les gens de cette sorte, mais les punir s'ils ét«iient dénoncés. Arrêt nécessairement absurde! 11 défend de les rechercher puisqu'ils sont innocents et il ordonne de les punu' comme s'ils étaient des coupables! "

Nous avcuis évidemment là une certaine concordance entre le texte de Terlullien et les lettres de Pline et de Trajan au sujet des mesures à i)rendre à l'égiird des chrétiens.

Mais vraiment croit-on, i)aice que Tertullien Ta aflîrnié, que Pilate ait adressé un lapport à Tibère où il lui rendait compte des miracles opérés par Jésus et de sa résurrection? (Iroit-on que Tibère ait communiqué ce rappoii à la Curie, qu'il ait demandé et appuyé de son suffrage la déclaration tlo la divinité de Jésus-Christ? N'est-ce j»as, au contraii^e, ce ipia dit Tertullien qui a conduit quelque zélé chivlien à imaginer et à publier cette prétendue correspondance entre le procurateur et le prince, coi respondance qui a longtemps

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été reçue pour authentique et qui reproduisait précisément tout ce qu'avait avancé l*évéque carthaginois? Qu'y auiait-il de surprenant à ce qu'il en ait été de même pour Pline? Ce que Ton a fait écrire par Pline à Trajan n'a pas plus de bon sens et de vraisemblance que ce que l'on a fait écrire par Pilate à Tibère. Les substances de ces deux lettres proviennent de la même source.

De même, en effet, que TertuUien ne parlait pas et ne pouvait point parler de son temps du rapport de Pilate et des déclarations de Tibère comme de documents publics, qu'il déclamit qu'on les trouverait aiix archives et que luimême il ne les avait pas eus sous les yeux, de même il laisse voir clairement qu'il n'a aucune connaissance précise de la correspondance entre Pline et Trajan. On doit remarquer que TertuUien se garde de désigner dans quelle province se seraient passés les ftiits qu'il rapporte. Il dit : alors que Pline était gouverneur de sa province. En quelle province, en quel temps Pline aurait-il eu à s'occuper des chrétiens; il n'en dit pas un mot.

" Il ne s'est conservé, remarque Tillemont *, aucune mémoire de ces véritables chrétiens que Pline dit avoir mieux aimé souffrir la mort que de renoncer à Jésus-Christ, ce qui fait juger que Dieu se réserve un très grand nombre de martyrs dont il ne découvrira la gloire qu'au dernier jour lorsqu'il punira leurs persécuteurs. "

Mais Pline ne fut point considéré comme un persécuteur. On oublia les condamnations qu'il aurait prononcées, on ne se souvint que de l'éclatant témoignage qu'il aurait produit en faveur des fidèles; on fut ainsi amené à conclure que

* Tillemont, Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique, t. II : Persécution sous Trajan, art. 5.

Ui pF.RSKcrTïDN ur^ f:iir;KTiFAs s^irs nkron.

rtiOMiine (|tii avait pruclamé ofliciellenient Texeellence de la sorte n'avait pu manquer «le s'y rallier. De même que f'ilatf fut «Irrlart» <lin*lien *le t-nnir, on n liaptisé Pline; puis la k*}:fMi«lo ne s'anvta pas là; on en fit un saint, un inartvr ^

Donc poui- tout o* qui jf'^ar^lo \o< prétendues i^lations «le Pline et «les cliréti<Mis, nous nous trouvons hors de riiistoire et en pleine lé<fende.

Ce n'est pas d'ailleurs à Pilale (»t à Pline seuls que rima- ^ination inventive de Teitullien attribua des rapports oflîciels qui ronstituejaient des téiuoiî^najies irrécusables en faveur des ebréliens. Il écrit encore dans VApologétique au sujet de Marc Aurélt*- :

" Nous avons eu au contraire un |)rotecteur <lans le sage Marc Auïvh»; on en aura la preuve s/ on recherche la lettre paj- laquelle* cet enipenMir, dont la parole fait autorité, atteste que la soif de rarnu^e de (l(Mnianie fut apaisée par la pluie qu'obtinrent les pricres d(» cluu'liens qui êlaienl par has^ard nu uonihrc dr^ f^olfhtts. "

Sur l'indication du pr^'lat cartb;i<iiiiois, quelque zélé chréti(in s'est fait un <levoiï- de publier la lettre de Marc Aurùle. Aui'un texte latin m» nous est c(»[>endant parvenu; nous ne possédons (pi'un text(» jjirec. Il est inutile d'en reproduire ici la tcîneur; ce serait Cîiuser au lecliMU' un ennui fort inutile, (ie n'(»st qu'une banale amplification des afllrniat ions (bî TertullicMi^.

* F.-Ii. Doxtcr, Chronici.

^ Api dogê tique f .") : 'Wt no?; «' coiifrario oïlimus protiM'toroin, si Htteraa M. Aurrlii ^ra\i>siini iMiiM'iMtori> nniuirantur, ((uibus ill.iiii Ocnnanicaiii silim ChrisHaiioiniii f«)rlo iiiilitMiii pi»'catii>iiil»ns iiniM'h'ato iin)»ri discnssani roiilestatiir."

^ On trouve CA*U^\ Irtfrc aiiin'\éi» i\ l'Aifnlo'jrtiijue tU' Justin dans la plupart th»s anri»Mnit's (''ilitious.

Un tel document ne saurait être attribué à Marc Aurèle. Sa fausseté ne se discute pas; elle est manifeste.

Mais le fait affirmé par Tertullien peut -il être admis comme réel? A-t-il même été possible?

Dans une expédition contre les Quades, les chaleurs de Tété avaient succédé à un long hiver et les Romains, engagés dans rintérieur du pays, se trouvaient acculés, après des marches fatigantes, dans une impasse où ils se virent tout à coup enveloppés par l'armée ennemie tout entière. Dévorés par la soif, accablés par la chaleur, les Romains avaient perdu toute vigueur et auraient eu le sort des légions de Varus, si tout à coup ils n'eussent vu des nuages se former au-dessus de leurs têtes; puis Torage éclate, et au milieu des éclairs et de la grêle tombe une pluie abondante. Les Romains y voient une faveur des dieux, tendent leurs boucliers et leurs casques pour recevoir Teau bienfaisante; mais ils auraient été impitoyablement massacrés à ce moment si les Darbares, de leur côté, n'eussent été épouvantés par la foudre et n'eussent pris la fuite.

La superstition des Romains et le tempérament mystique de Marc Aurèle ne pouvaient manquer d'attribuer cet heureux événement à la faveur des dieux. Mais quels dieux?

Marc Aurèle philosophe, entouré de philosophes, était un sectaire stoïcien; moins que tout autre il eût été disposé à reconnaître de puissance providentielle aux multiples sectes religieuses qui s'agitaient alors dans l'empire; il devait leur être plutôt hostile. Aussi, quoi qu'en ait dit Tertullien, on le fait un des persécuteurs des chrétiens. D'autre part, Marc Aurèle avait dans ses attributions le souverain pontificat des divinités tutélaires de Rome. Il ne pouvait donc, en sa double qualité de stoïcien et de pontife, attribuer le salut de

ÎXî PERSECUTION DRS r.ICRKTIKXS SOUS XÉROX.

Tarmée qu'à la protection des dieux du Capitole. En effet, la colonne Antonine, qui déroule sculptée sur le marbre l'histoire de ses campjignes, représente un pigantes<(ue Jupiter Pluvius dont les cheveux et la harhe laissent ruisseler une eau que les Romains sVuipressent <lc recueillir, tandis que les Harhares sont frappés pai* la Ibuihe.

Ainsi, la lettre de Marc Aurùle attrihuant aux prières des chrétiens la pluie miraculeuse ([ui a sauvé l'armée romaine n'a pas pu exister.

Malgré Téclalanl démenti (pfon avait sous les yeux, la légende n'en a pas moins continué à Taire son chemin.

Sui* la foi de T(M'tullien, celte histoire est donnée comme vérité inc()ntestîd)le pai* Euséhe, par saint Jérôme, par saint (Irégoire (h* Nyss(% (4 par tous ceux «pii ont suivi ces autorités ecclésiasli([ues, jusipfà Xiphilin, Tahréviateur de Dion Cassius,

Tertullien avait parlé de quelques chrétiens qui se trouvaiiMit, j)ar hasar<l, parmi les h'^ions. (l'était, en effet, un embarras pour lui de juslifi(»r la présence de lidèles sous les armes, rpiand il j(»tait ranathèiiM» sur ceux qui entraient au service militaire.

Mais quand les temj)s furtMit autn^s, (piand les chrétiens formèrent des ti'oupes dévouées aux princes de la famille de Constantin, on soutint qu'une légion entière de l'armée de Germanie sous M;u'c Aurèle avait «Mé formée des disciples de Christ. Et comme il y avait en Orient une légion (la 12^> qui s'appelait Fulminala, Xspajvc^ccX:;, la Foudroj/ftute, on déclara (pfelle rei;ut ce surnom de Marc Aurèle». Cette affirmation fut donnée pour une preuve ii-récusahh^ du fait.

Or, la critique» moderne a démontré (pi'un siècle avant le principat de Ahu'c Aurèle, cette légion, cantonnée en Asie,

était en possession de son surnom, et qu'il eslt plus que probable qu'elle n'a jamais été appelée en Germanie.

Le témoignage de TertuUien, on le voit, ne saurait avoir une grande valeur historique.

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