LES JESSÉENS OU NAZARÉENS
Les disciples de Jésus se sont-ils rendus de bonne heure dans la capitale?
Très vraisemblablement non ; car on ne saurait comprendre que ceux-là qui faisaient dire par Jésus : " Je ne suis envoyé qu'aux brebis égarées d'Israël^'' et prétendaient que Jésus avait enjoint à ses apôtres de ne pas aller vers les Gentils^ y aient été tentés de venir offrir le droit de cité dans le royaume du Messie aux oppresseurs du peuple de Dieu. Quand on voit les luttes et les haines qui éclatèrent parmi les disciples au sujet de l'admission dans leurs rangs des Syriens ou des Grecs ^, on ne peut guère présumer qu'ils se soient hâtés de rechercher des prosélytes romains.
Toute situation a sa logique. Aussi, l'auteur des Actes, il faut le remarquer, semble n'avoir pas osé dire que l'apôtre Paul s'était rendu à Rome librement, volontairement, dans un but de propagande ; il raconte qu'il n'y a été conduit que
» Josèphe, Ant.jud.y XVUI, G; XIX, 4.
• Jd., Guerre judaïque, IH, 7.
» Math., XV, 24.
* Id., X, 5, 6.
» Actes, XL 1, 11).
PERSÉCUTION DES CJmÉTIEXS SOUS NÉRON.
par des circonstances fortuites, malgré lui*, et par le fait même des Juifs.
Selon les Actes encore, Paul, quelques jours après son arrivée, rassemble les principaux Juifs, leur raconte son odyssée, jure qu'il est bon fils d'Israël, qu'il n'a rien dit ni fait contre les coutumes de leurs pères. A cette communication, les Juifs lui répondent : " Nous n'avons point reçu de lettre de Judée à ton sujet; aucun frère n'a rapporté de mal contre toi. Nous serons bien aises cependant de connaître tes pensées, car tout ce que nous savons de cette secte, c'est qu'elle soulève partout de l'opposition*. *'
Ainsi, dans la tradition des Églises, à l'arrivée de Paul, qu'on ne saurait placer avant l'an Gl ou 62, les principaux de la Synagogue do Rome ignoraient en quoi consistait la Bonne Nouvelle, et n'avaient rencontré sur les bords du Tibre aucun Nazaréen 3.
Donc, il n'y avait pas ou il n'y avait que de rares disciples de Jésus à Rome au moment de l'incendie.
Les Jesséens ou Nazaréens qui allaient au delà de la Palestine étaient jalousés et haïs par les Nabi ou Voyants juifs, établis avant eux dans le pays où ils arrivaient. Cela se comprend. En dehors de la question du Messie qui les divisait, ceux-ci les regardaient comme des concurrents qui venaient comme eux guérir et chasser les démons*. On pouvait s'y tromper, car on lit dans le l^r Evangile^ : "Jésus
4 Actes, XW, li>; XXVI, 3^2.
* Id., XXVIII, 14-21h 'A^ioOjjLÊv û£ irapà (toO àxoO<iai a çpoveî;* Kep\ (lev yoip rf,; cûpéTsw; Ta'jtr,; yvwiTov r.fxîv Èativ oti 7:avTa*/oO àvTiXeyeTai. Cette même tradition lîïJt rapportée «laiis la II* épitro a Timotliée.
* On no supposait donc pas (juc ces Juifs de Rome fussent venus de la Palestine.
* Actes, XIII, 4, 12; XIX, 13, 20. — !•' Plvangile, XII, 27 : « Et si je chasse les dénions par Hôolzébut, vos fils par qui les chassent-ils?"
5 l" Évangile, X, 1; 2« Évangile, XVI, 17, 18.
ayant appelé ses douze disciples, leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir toutes sortes de maladies et toutes sortes d'infirmités. " Et dans VÉpitre aux Corinthiens, Tapôtre s*écrie * : " Qui est-ce qui va à la guerre à sa propre solde? Qui est-ce qui paît un troupeau et ne boit pas de son lait? C'est pourquoi le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent la Bonne Promesse de vivre de la Bonne Promesse. "
Toutefois les populations demeuraient étrangères à ces querelles entre coreligionnaires, et elles n'avaient aucun motif de haïr les Jesséens plus que les autres Juifs? Tout au contraire il est manifeste que les Juifs proprement dits n'ont point réussi dans la propagande, tandis que les disciples de Jésus attirèrent à eux une nombreuse et dévouée clientèle.
A rencontre des sentiments du peuple, Tautorité romaine aurait-elle eu des raisons pour sévir contre eux?
Par Tobjet de la Promesse qu'ils apportaient et qui était l'annonce de la prochaine venue de Jésus le Messie et l'établissement d'un nouveau paradis terrestre réservé aux initiés^; par le peu d'importance personnelle des apôtres^, les Croyants n'avaient pu se composer, nous l'avons vu, que de gens appartenant aux classes inférieures de la société*. Or, c'était précisément sur ces classes que s'appuyait Néron dans la lutte contre l'aristocratie, et des confréries populaires n'auraient pu être inquiétées par lui.
Les Jesséens d'ailleurs avaient soin d'apporter alors la plus grande circonspection dans leur conduite; ils avaient
1 I Cor., IX, 4 à 14,
* Apoc, XXI, 3, 4. On voit le tableau de la vie future promise aux croyants dans les écrits de saint Irénëe, liv. V, p. 455.
» Actes, IV, 13.
♦ Id,, XVII, 32. — Tortullien, Apolog., 48. - Pline, Hisl. nat., VII, 50.
180 PEnSÉCl'TION DKS CllhKTIKNS SOIS NÉRON.
pour règle : '' Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes; si Ton vous maltraite dans une ville, fuyez dans une autre*. ''
Aussi les Actes des Apôtres témoignent-ils d'une façon indéniable que, selon les traditions primitives, les disciples de Jésus se llattaient d'avoir été protégés par les magistrats de Tempire*. "L'auteur, dit M. Renan ^, aime à montrer comment les fonctionnaires romains furent favorables à la secte nouvelle, parfois même Font embrassée; comment, du moins, ils Tout défendue contre les Juifs; combien la justice impériale était équitable et supérieure aux passions des pouvoirs locaux. ''
Il n'est pas possible, on en lonviendra, de comprendre comment les Juifs, et encore moins comment parmi eux ceux de la secte des Jesséens ou Nazaréens auraient été indiqués au choix de Néron pour porter devant le peuple, s'il y avait eu lieu, la responsabilité de l'incendie.
Il faut en conséquence voir, dans Tinimitié supposée du gouvernement et de la population contre eux, le transport à l'épociuc (le Néron d'un état des esprits qui s'est produit beaucoup [)lus tard, quand leurs associations prirent un grand développement et se montrèrent agressives contre les anciens cultes et hostiles au pouvoir pohtique et religieux des empereurs.
Nous n'avons donc point ici des paroles qui puissent être attribuées à Tacite.
i l«r Évangilo, X, 10, 22.
« Actes, XUl, 7 et suiv.; XVHI, 12 et suiv.; XIX, 35 et suiv.
• Les Apôtres, Introduction, p. xxii.