LES COMBUSTIONS NOCTURNES
Admettant, si Ton veut, que, soit par mesure légale, soit par mesure exceptionnelle, la peine du feu eût pu être appliquée aux incendiaires, le récit des Annales ne serait pas pour cela plus digne de créance.
Penser que les chrétiens furent attachés à des poteaux après avoir été enduits de matières résineuses ou vêtus d'une tunique soufrée, est une pure hypothèse. Elle n'est pas nouvelle, il est vrai; depuis longtemps elle fait, en quelque sorte, partie du texte. Elle a été créée par la nécessité d'expliquer comment avait pu s'obtenir cette combustion lumineuse de corps humains, dont on ne doutait pas.
Ainsi Juvénal parle-t-il du supplice de V affreuse tunique^ qu'auraient mérité Catilina et Céthégus, on y voit aussitôt le modèle de celle dont les chrétiens furent enveloppés^. Or, quand le poète déclare que ces conspirateurs furent dignes de la tunique y pour qui n'a pas d'idée préconçue au sujet de la persécution des chrétiens, il entend dire, croyonsnous, que leur attentat contre Rome, la mère-patrie, en avait fait des parricides.
Catilina, en effet, s'était entendu traiter de parricide par les Pères conscrits, par Caton et par César lui-même dans la célèbre séance où il osa paraître dans la curie en présence de Cicéron^. Nous retrouvons encore ce même sentiment dans le Sénat, quand il appprend que Vitellius a passé les
i Juvénal, Sat. VIII, 235 ; •
Âusi quod liceat tunica piinire molesta.
' Commentaires de presque toutes les éditions. 3 Salluste, Catilina, 31, 51, 52.
"JiPi PER<tCrTK».\ DKS ClinKTIEXîï SOUS XÉROX.
Alfics et luarche sur Rorne: il le décrète eniienû public et parricide ^ Tertullien, plus tard, qualifie également de parricides les généraux qui levèrent Tétendai'd de la revolte contre les empereurs au pouvoir*.
Or le supplice des parricides n'était pas d'être brûlés vifs, mais d'être cousus dans un sac et jetés dans le Tibre'. Cest ce sac de cuir, ce culeus, qui était pour le poète TaiTreuse tunique, la tunka molesta.
Au sujet de la tunica molesta, il y a pourtant aussi une épigramme de Martial (|u'on nt^glige généralement de citer et r|ue nous ne devons pas omettre de signaler pour la sincérité de la discussion. La voici* :
In matutina nupn* spectatus arena
AfuriuH, imposuit qui sua membra focis.
Si paliens forlisque tibi durusque videtitr Abderitanae pcctora plcbis habes;
Nam qmtm dicatur, tunica praesente molesta, " Uve manum '* plus est dicere " non facio, "
Lo poète parle-t-il ici d'un fait réel? Le nom du pei*sonnage (»l lu nature des circonstances ne le donne^it pas à penser. 11 est plus probable qu'au sujet de quelque représentation tluVitrale, dans laquelle Porsenna ordonnait à Scévola de brûler la nuiin qui avait voulu le frapper, sous peine de perdre ininuMlialement la vie, Martial déclare qu'à son avis il l'aiil r{\v naïf pour prétendre que Scévola ait agi héroïquemenl; selon lui, il eût été plus beau de s'y refuser. En tout cas, il s'aient do (piebiu'un à qui il est dit : Place la main sur
* Tarito, Hist., 1, 85: " ïlnsUnii et pamci.iam Vitelliura vocanles. »* •» Apolog.,'S^ : " l'ovt xcrnli^iniarn parriddarum racematio suP«««";"
' Cuvron, /V.> Rosno Amcrino. - Juvênal, Sat. XIII, 155; bat. VIH, M*. - S^Miequo, De Cl^'mentia. [, 'Si
♦ Martial, Hpig., X. IV
le feu, ou tu vas périr. Mais ralternative n'est pas nécessairement : Si tu ne consens pas à avoir un membre brûlé, ton corps entier le sera; elle peut bien être : Si tu ne veux placer la main sur le feu, cousu dans le sac, tu vas être jeté dans le Tibre * .
Quoi qu'il en soit, a-t-il été possible à Néron de faire flamber des corps humains, alors que de nos jours la facile crémation des cadavres est encore à l'état de problème? Une tunique enduite de soufre ou de résine à laquelle on communiquera le feu produira certainement la mort, une mort douloureuse, à celui qui en sera revêtu ; mais la flamme cessera promptement avec la combustion des matières grasses ou sulfurées, et le corps ne sera pas consumé.
Nous eussions compris que Tacite nous eût dit que les chrétiens furent brûlés sur des bûchers'formés de paille et de fagots, semblables à ceux dont on se servait pour les funérailles. C'est ce qui aurait pu être fait. Les légendes racontent plusieurs morts volontaires sur les bûchers funéraires à l'exemple de Didon. C'est ainsi qu'on brûlait les condamnés au moyen âge et encore au xvii® siècle. Mais cet éclairage nocturne rapporté dans les Annales a été impossible.
Le flammandi et le in usum nocturni luminis urerentur ne sont donc qu'une fable.
LE LIEU d'exécution
C'est enfin dans les jardins de Néron que l'auteur place ces horribles scènes, hortos suos ei speduculo Nero oblU' lerat; et il semble que ce soit pour le cruel plaisir d'un
* La légende rapportée par Tite-Live (Hist. rom., II, i'2) n'était pas, on le sait, généralement accréditée. Pline (Hist. nat., XXXIV, 39) et Tacite (Hist., III, 72) conviennent que Porsenna, loin d'avoir été détourné de son entreprise par l'attentat de Scévola, se rendit maître de Uoine.
monstre couronné et d'un peuple dégradé. C'est l'impression que Ton ressent.
Aussi M. Renan, pour compléter le tableau, nous dit*: " Néron offrit pour le spectacle les magnifiques jardins qu'il possédait au delà du Tibre, et (jui occupaient l'emplacement actuel du lîorjjo, de la place et de l'église Saint-Pien^e. Il s'y trouvait un cirque commencé par Caligula; un obélisque tiré d'Héliopolis (celui-là même qui figure de nos jours au milieu de la place Saint-Pierre) marquait le milieu de la Spina... A la clarté de ces hideuses torches, Néron qui avait min à la mode les courses du soir, se montra dans l'arène tantôt mêlé au peuple en habit de cocher, tantôt conduisant son char et recheichant les applaudissements. "
Cette page émouvante cst-elh^ bien de l'histoire?
D'abord, il n'(*st point certain (ju'il y ait eu un véritable cirque au Vatican. On n'en a tiouvé aucun vestige, et Tacite se borne à dire* (ju^on y avait clôturé un terrain pour permettre au prince de faire <les exercices de char : Vêtus illi
cura eral curriculo quadriganun insistere clausumque
valle Valkana spalium in quo equos regeret haud promiscuo speclaculo; mox ultro vorari populus romanus.
Avant comme après Néron la vallée du Vatican n'était ({u'un (juartier désort et al)andonné. Pline rapporte qu'on y trouvait (rénormes serpents^. Frontin déclare que Tair y (Hait malsain et funeste^.
Néron n'y demeura i)oinl. Apivs la destruction du palais, il lialjitait, nous Tavons dit, la villa de Servilius, située
* Conférences m Angleterre, *2* Conf.
* Ann., XIV, 14. — On appelait d'ailleurs Circus tout lieu qui pouvait ser\'ir aux exercices équestres ou autres, et Virgile {En., V, 287-289) qualifie de Circiis une prairie où Kné»» présida aux jeux de ses compagnons.
3 Hist. nat., VIII, 14.
* Tacite (Hist,, 11, ÎH) dit é^Mleinent : " Infamibus Vaticani locis magna pars telendit; unde crebrae in vnigus mortes. '*
sur la route d'Ostie, au confluent de TAlmo et du Tibre. Il séjournait donc sur la rive opposée du fleuve, en aval des collines de la rive droite. Pour assister à ce spectacle sinistre, il lui eût fallu traverser durant la nuit la ville, les décombres et le fleuve ; tout le peuple devait aussi passer les ponts avec lui. Pouvait-il n'avoir rien à craindre? Pouvait-il oser se mêler dans la foule? S'il en fut ainsi, le peuple ne l'accusait donc pas; pourquoi alors, dans quel but cette horrible tuerie de chrétiens?
Quel que soit le peu de^ sympathie que Ton doive avoir pour un César tel que Néron, nous n'avons qu'à nous préoccuper de la recherche de la vérité. Or, Tacite, nous disons Tacite lui-même, déclare dans la Vie d' Agricola ^ que '' Néron ordonnait les crimes, mais qu'il en détournait les yeux, ne les regardait pas. ■' Il nous semble que cela doit être vrai, que c'était conforme à sa nature cruelle, dépravée, en même temps que lâche, féminine et artistique.
D'autre part, nous savons que Néron avait ouvert ses jardins pour donner asile à la population sans abri* et y avait fait construire des hangars. Il s'ensuit que les chrétiens auraient été livrés aux flammes au milieu ou près des tentes ou des baraques qui abritaient une population désolée, encore aussi émue que le jour de l'incendie et devenue sans doute plus défiante, plus inquiète. Ces malheureux ne vontils pas craindre un nouveau désastre? Et notez que ce n'est pas durant le jour que les feux sont allumés; on choisit la nuit pour rendre le spectacle plus lugubre. Ces lueurs sinistres ne vont-elles pas rappeler l'image de Rome en
^ Agricola, XLV : " Nero tarnen subtraxit oculos suos jussitque scelera, non spcctavit."
' Ann., XV, 39: "Sc<I solatium populo exturbato et profugo Cainpum Martis, ac monurncnta Agrippae. hortos quin etiam suos patcfecit, et subitaria acdificia exstruxitj quae multitudinem inopern acciperent. "
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sur l'emplacement où les premiers martyrs- auraient versé leur sang.
l'odium iiumani GENEmS
Portons maintenant notre attention sur le sentiment personnel que manifeste Tauteur au sujet de cette affaire.
Kn disant que ces hommes étaient haïs du peuple à cause de leurs abominations, sans prendre garde à la contradiction où il tombe en affirmant qu'ils excitaient sa pitié, il semble reconnaître que cette haine était justifiée; il qualifie leur secte d'exécrable et de funeste; il déclare qu'à ses yeux ils s'étaient formés en société non peut-être dans le dessein de mettre le feu à la ville, mais certainement par leur communauté de haine contre le genre humain.
Un écrivain chrétien, nous dira-t-on, aurait-il parlé avec autant d'hostilité des membres de la confrérie de la capitale? Cela ne montrerait-il pas que nous avons bien l'œuvre d'un auteur païen?
Mais en faisant écrire Tacite, l'interpolateur ne pouvait manquer de vouloir mettre sous sa plume l'expression de l'opinion qu'un Romain devait professer à l'égard de la secte. Il aurait donc pu réussir à s'incarner dans l'ame de Tacite, exprimer des pensées qui sembleraient avoir du être manifestement les siennes, employer le style lapidaire qui lui est propre, que cela n'infirmerait pas nos conclusions, que cela ne donnerait pas un caractère d'authenticité à un récit qui porte en lui-même tant de marques de fraude.
Demandons-nous toutefois s'il a bien fait parler Tacite comme l'aurait dû faire, sous le principat de Trajan, un écrivain illustre qui fut en même temps un homme politique et un magistrat distingué.
Il est fort probable que Tacite fut moins attache aux croyances nationales qu'il le paraît*, et que, s'il se montre pour ainsi dire orthodoxe dans ses ouvrages, Tobligation lui en était imposée par sa (jualité de personnage officiel. Admettons cependant (jue Tanii de Pline fût sincèrement superstitieux. Il ne pouvait échapper à la loi commune. Il devait ne pas voir ce qu'il y avait de lîhimérique et d'insensé dans ses propres croyances, et considérer comme vaines celles des autres. 11 ne prit jamais au sérieux le culte des Juifs et no pouvait attribuer d'iniportiince à ce qui s'y rattachait. C'était lui (jui avait contribué à propager ropinion que leur Dieu était représenté avec une tcHe d'âne et a les rendre par là l'objet des railleries du peuple; et c'est ainsi que ces mêmes railleries s'adressèrent ensuite aux chrétiens*. Tacite ne pouvait donc considérer l'existence d'une secte juive, mêlée à tant d'autres, comme une chose funeste à la prospérité de l'empire, capable d'attirer sur lui toutes les colères des dieux de l'Olympe.
On ne saurait d'ailleurs admettre (|ue les disciples de Jésus formassent alors dans la capitale une société assez imi)ortante pour attirer ralt(Mition publi(iuo et exciter l'animosité; d'autant plus qu'ils mettaient, ne l'oublions pas, une prudence extrême dans leur conduite, j)rudence nécessain\ forcée, que doit avoir toute propagande à son début. Il est donc encore ici question d'un état de choses qui ne se produisit qu'à une épocjue postérieure à Tacite, lorsque le dév(doi)penient et le zèle des confréi'ies attirèrent contre
» Vie (rAgricola, i« : " Si qiiis piorum manihus lociis, si, ut sapientibus placot, non c«m corpore oxstinpunntur niagnao animât^. "
' Tcrtnilien, Apolog., U\ : '* On a vu «-xpo^er nn laMoan qui ropivsentc un monstre avec une tête d'àne, des pie^Is do hu\u\ un livre à la main et rooouvcrt dunt' logo et qui porto on inscription: I.c diou des <'lirétions, rare tVUnc, Deut t?hri8tianorum 'Ovoxoito;. Vous rôvoz que notre Dieu ost une lèto d'âne. C'est k rionn'lins Taritus qu'on doit la naissance de cette fnhio. **
elles Fanimosité de tous les autres cultes, et que leur insoumission aux lois de Tempire nécessita des mesures de répression.
Il est facile de voir que nous avons ici un interpolateur qui pensait que la situation respective des chrétiens et des païens avait toujours été celle dont Tcrtullien fait le tableau plus ou moins véridique, car c'est de Y Apologétique dont il s'est inspiré. On y lit en effet ^ : " On protond que dans nos mystères nous égorgeons un enfant, que nous le mangeons, et qu'après cet horrible repas nous nous livrons à /les plaisirs incestueux... Ceux qui conspirent contre nous, qui demandent à grands cris notre sang prennent pour prétexte de Iqjir haine que les chrétiens sont cause de toutes les calamités pubUques. Si le Tibre déborde, si le Nil n'inonde pas les campagnes, si le ciel est fermé, si la terre tremble, s'il survient une famine ou une peste, on entend crier aussitôt : Les chrétiens aux lions. "
Enfin, qu'aurait voulu dire Tacite en présentant les chrétiens comme une association d'hommes qu'avait réunis une même haine contre le genre humain? On le chercherait en vain.
Mais c'est encore Tertullien qui rapporte que les chrétiens étaient, de son temps, accusés d'être les ennemis du genre humain, et cela à peu près dans les mêmes termes (jue ceux reproduits dans les Annales, " Vous ne tenez pas compter, dit-il*, des services que nous rendons en chassant les démons des âmes et des corps; nous constituons ainsi une sorte de gens qui non seulement ne vous est pas nuisible, mais vous est indispensable; et cependant, vous aimez mieux nous
* ^Apolog., 7, 40.
• Apolog., 2n. D dit encore : '' Pacne omnes cives christianos habondo sed hontes malaistis vocarc generis humani potins quam erroris hiimani. "
j 216 PERSÉCUTION DES CHRÉTIENS SOUS NÉRON.
considérer comme les ennemis du genire humain^ quand évidemment nous ne sommes que les ennemis de Terreur : Non modo non molestum vobis genus, verum etiam necessarium hostes judicare maluistis qui sumus plane non GENERis HUMANi tamen sed potius erroris. "" ■ Vodium humani generis a dorir été très vraisemblablement emprunté au langage de Terlullion.
Si toutefois, en supposant qu'il aurait pu avoir été fait une lecture différente sur quelque autre manuscrit ou en SG fondant sur la légitimité de la correction qui aurait été opérée, on croyait qu'il fallût maintenii* dans le texte co7ivicti odio humani generis, le passage n'en l'esterait pas moins incompréhensible sous la plume de Tacite.
Mais nous aurions eu tort de nous plaindre de ce que les magistrats ne nous aient pas été clairement désignés. On les reconnaîtrait au contraire sans peine pour être de la famille de tous ceux qui, durant plusieui'S siècles de l'empire romain, à partir de Pilate et en passant par Pline le Jeune, auraient eu à juger des chrétiens; ils les déclarent innocents et les condamnent; ce sont les nicines types qu*on retrouve dans toutes les légendes de persécution. On ne pouvait en effet convenir, sans donner des armes aux adversaires, que les magistrats romains avaient déchu'é les chrétiens coupables de déUts contre la société: ceux-ci devaient être montrés d'une innocence indiscutable. Quant à l'explication de lu conduite des préteurs, c'était pour les faiseurs de légendes chose dont ils ne se préoccupaient pas.
Dans le cas actuel, voici dos niagistiats choisis par Néron qui avaient pour mission iW ih'tourner l'accusation qui pesait sur lui et de la faire retomber sur des gens qu'on déclare méprisés, déclassés, calomniés ou connus par leurs infamies
habituelles, vile dammim, et ces magistrats n'auraient pu s'empêcher de reconnaître l'innocence des accusés !
S'il en fut ainsi, si le juge n'a pas craint la haine de César, il faut convenir qu'on ne saurait offrir à notre admiration un plus bel exemple de respect pour la loi et la justice. Ce n'est pourtant pas ce qu'entend l'auteur. Pour lui, délateurs soudoyés, patients mis à la torture, ennemis de Dieu, juifs ou suppôts de Satan, personne n'a pu apporter une déposition qui servît de base à une sentence contre les chrétiens; mais les juges sont aussi vils que niais. En effet, s'ils déclarent les prévenus non coupables, s'ils les relèvent des charges que l'intérêt politique avait fait peser sur eux, ils sont cependant tout prêts à les sacrifier pour plaire au prince ; et dans ce but, ils les condamnent pour des motifs autres que ceux qui les avaient amenés devant le tribunal.
Est-ce compréhensible? Si les chrétiens ne sont pas convaincus du crime d'incendie, que fait à César, que fait à l'opinion pubUque, qu'ils soient déclarés coupables ou capables de tous les forfaits?
Et notez que ces magistrats ne trouvent à leur imputer que le crime de haine contre le genre humain. Or comment Tacite, qui a parcouru la carrière des honneurs et exercé les fonctions juridiques, aurait-il pu enregistrer une pareille sentence, sans blâme ou du moins sans commentaire?
Qu'importaient d'ailleurs à la république les sentiments des chrétiens à l'égard do Thumanité? Rome n'a jamais fait de sentimentalisme dans ses lois ni dans sa pohtique; elle n'a exigé que la soumission; elle aurait dit plutôt avec Atrée : " Qu'ils haïssent pourvu qu'ils craignent. "
Il n'est d'ailleurs pas certain que par odio huma^ii generis convicti, on doive entendre (pi'on fit un crime aux chrétiens
de leur haine contre le genre humain. Plusieurs savants, et parmi eux le docte Tillemont*, ont pensé qu'il devait être au contraire compris* que les chrétiens lurent victinies de la haine du genre humain coyitre eux. Ils ont probablement raison au point de vue grammatical. Toutefois cette interprétation ne nous tire pas d'embarras; car nous ne nous expliquons ni la haine des chrétiens contre le genre humain ni la haine du genre humain contre les chrétiens, et nous ne voyons pas ce que Tune ou l'autre eût pu faire au procès.
Tout en îidmettant que Tacite, par sa concision, est parfois difficile à comprendre, que le style de certains passages est incorrect et obscur, il n'est pas présumable qu'il se soit sera de l'expression amphibologique de odio generis humani. Et la preuve, c'est que quand il veut exprimer la haine des Juifs contre les autres peuples, il sait le dire clairement: Sed adversus omnes alios hostile odium^.
Les philologues ont encore remai*qué dans la phrase '' Pereuntibus addita ludibria ut ferarum tergis contecii laniatu canum inlcrircnt, aut criicibus affixi, aut flanpmandi, atque ubi defecissct dies in usum 7iocturni luminis urercntur^' que rinciso aul crucibus affixi, aut flanimandi en ronq)t la construction natiir(*lle; une telle infraction aux plus simples règles grammaticales constitue un nouvel indice d'interpolation.
Ainsi, tout ce qui, dans ce chapitre des Annales, a été.: dit au sujet des supplices inlligés aux chrétiens, ne peut,";.' croyons- nous, appartenir à Tacite ni par le fond ni par le'^ style. {
* Tillemont, Mémoires ecclésiastiques, t. H : Persécution de Néron. « Hist., V, 5.