LA LETTRE DE SÉNÈQUE A SAINT PAUL
En conséquence, nous voyons que cette effroyable tuerie de chrétiens n'a été connue ou soupçonnée ni de l'auteur de VApocalypse, ni des faiseurs de légendes, ni des pères de rÉgUse, ni des historiens romains, grecs ou juifs, ni même de Nicéphore. Nous en devons tirer une preuve nouvelle que le chapitre de Tacite où il en est fait mention ne peut être qu'une interpolation, et que cette interpolation a été faite assez tard dans quelque monastère d'Occident.
Mais ici se pose alors une question toute naturelle. On
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comprend, dira-t-on, qu'un moine ait voulu justifier Taflirmation de Tertullien; que, plein de foi dans sa parole, il ait voulu combler ce qu'il croyait être une regrettable lacune dans Tacite, en faisant le récit de la persécution des chrétiens par Néron. Or, comment et pourquoi aurait-il imaginé et spécifié cette cause de leurs supplices, puisque Lactance, Eusèbe, Tertullien lui-même, attribuaient la mort des apôtres à la foi qu'ils propageaient? Pourquoi aurait-il transformé cette persécution toute religieuse des premières légendes en une affaire politique?
Notre démonstration, nous en convenons, serait incomplète si nous ne pouvions établir que le chrétien qui a inséré ce récit dans Tacite, a eu pour but de faire concorder les Annales de l'historien romain avec une tradition acceptée par l'ÉgUsè latine.
Nous trouvons la première mention de cette transformation de la légende dans la correspondance de Sénèque et de saint Paul.
Personne aujourd'hui ne songerait à soutenir l'authenticité des lettres du philosophe et de l'apôtre. L'imposture est patente. Elles furent cependant reçues comme authentiques par les plus illustres docteurs de la langue latine, saint Jérôme et saint Augustin*. Elles étaient respectées dans les Églises d'Occident autant que les autres épîtres attribuées . aux apôtres.
Au iv« siècle*, quand un dévot faussaire voulut donner des preuves des relations qui existèrent entre Sénèque et
* Saint Augustin, Lettre à Macédonius (i53«). — Saint Jérôme, Catal, script, ecclesiast., ch. 12, place Sénèque au rang des saints en considération de cette correspondance avec Paul.
• M. Ch-Aubertin établit que cette correspondance a dû être • composée au Vf siècle. (Sénèque et saint Paul, 2« partie, ch. V.)
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contradictoires, mais assez vraiseiiihlaMes l'un ot l'anf re pour un honnne du iv^ siècle. Le faux Sénèque entreprit de les concilier. Dans ce but il écrit à Paul * :
" Salut, mon bien cher ami. Croyez-vous que je ne ressente pas une profonde affliction en voyant que la vertu est pour les vôtres une source de supplices, (jue le peuple vous traite d'hommes criminels et funestes, et qu'il vous regarde comme la cause des malheurs qui frappent la ville?... L'ori^nne des feux qui désolent si souvent Rome est connue; et si la faiblesse et la crainte n'empêchaient de parler, bientôt la lumière se ferait sur ces mystérieuses calamités. Ce sont d'habitude les Juifs et les chrétiens que Von condamne à la mort comme les machinateurs des incendies. Quelle que soit sa puissance, il tombera à son heure, ce scélérat à qui l'œuvre du bourreau sert d'amusement et en même temps de voile pour ses mensonges, "
Ce scélérat, c'est Néron. 11 est suflisamment désigné par la prudence affectée de ne pas prononcer son nom. Sénèque, bien placé pour le savoir, confirme que c'est le prince (|ui a mis le feu à Rome, et que ce sont les chrétiens (|ui, malgré leur innocence, sont frappés comme incendiaires. Mais ce qui appartient au faussaire, ce qui constitue son originalité, c'est l'explication de ces deux ordres de faits, la liaison qu'il leur donne. Les supplices infligés aux (chrétiens auraient eu pour but ou pour résultat, selon lui, de couvrir les
* Correitpondance de St'ncque et de saint Paul, lettre* 1t2': " Avo, mi Paulo charissirne. Putasnp nio haïul coutristari, et non luctiiusuiii (*sso (|uo(l de innorcntia vestra snhinrio siipiijieiiiiii sniiiatur, rU>liiiu> ({iioil tain diiros taiiufiio ohnoxios vos reatiii oninis populus jiidicet, piitans a vubis oifici quod in iirbe onntrarium fit?... Inrendiuin iirbs roiiiana iindosaepe patiatur. inaiiifcstc constat. Scd si eflari hiimilitas hninana (K)tui%et quid causao sit et iinpune in liis tencbris loqiii licei'et, jam onines omnia vidèrent. Cliristiani et Judaei quasi niarhinatores inccndii, supplicio aflu-i soient. Grassator iste, quisqnis est, cui voluptas rarnificina est et mendaciiini vclainentuin, tenipori mio dcstinatiis *'>[. '*
mensonges et le crime de Néron et de servir en même temps d'amusements à ses cruels instincts.
Revêtant ainsi un caractère plus dramatique et se couvrant en même temps d'une certaine apparence historique, la légende se fera mieux accepter et deviendra indéracinable.