‹ Etudes au sujet de la persécution des chrétiens sour NéronChapitre 37 sur 43 · LE RÉCIT DE SULPICE SÉVÈRE · texte numérisé non relu

LE RÉCIT DE SULPICE SÉVÈRE

Rien donc n'est plus naturel que de trouver dans les Chroniques de Sulpice Sévère le récit de la persécution agrémentée de tortures que l'imagination attribuait à la cruauté satanique de Néron. On y lit* :

" Luc a écrit les Actes des Apôtres jusqu'au moment où Paul fut conduit à Rome, au temps où Néron avait le pouvoir. C'était le plus immonde, non seulement des rois ou des hommes, mais de toutes les bêtes fauves, celui qui fut digne d'être le premier persécuteur des chrétiens, et qui en sera peut-être le dernier, si, comme on le croit généralement, il doit être l'Anti-Christ attendu... Le premier il voulut anéantir le nom même de chrétien, car le vice est toujours Tonnemi de la vertu, et les bons sont haïs des méchants comme des censeurs ennuveux.

'' A cette époque la divine religion avait pris un très grand développement dans la capitale. Pierre occupait le siège épiscopal; Paul s'y trouvait aussi par suite de l'appel qu'il avait fait au tribunal de César d'un jugement inique. Pour l'entendre, beaucoup venaient auprès de lui. Par l'exposition de la vérité et par les miracles que faisaient les apôtres, un grand nombre de personnes se déclaraient convaincues et se ralliaient au culte de Dieu. C'est alors qu'eut lieu cette

* Sulpicii Scvevi Chronicoruni liber scchiuIus, 2S. 21>.

lutte célèbre de Pierre et de Paul contre Simon. Celui qui, par sa puissance magique, voulait se faire passer pour Dieu, s'élevait dans les airs soutenu par deux démons, lorsque les invocations des apôtres mirent en fuite les démons, et Simon, retombant sur la terre, eut le corps mis en lambeaux aux yeux de toute la foule.

" La multitude des chrétiens s'était ainsi beaucoup accrue, quand Tincendie embrasa Rome. Néron était à Antium. L'opinion générale attribua cependant ce malheur à Néron, croyant que Tempereur avait voulu chercher ainsi la gloire d'édifier une ville nouvelle. Quoi que fit donc Néron, il ne pouvait empêcher qu'on ne crût qu'il avait ordonné l'incendie.

''C'est pourquoi il fit retomber la cause du désastre sur les chrétiens, et des innocents furent livrés aux plus cruelles tortures. Bien plus, on inventa de nouveaux genres de mort, tel que celui de couvrir les victimes de peaux de botes et de les faire périr sous les morsures des chiens. Beaucoup furent mis en croix ou brûlés par la flamme ; plusieurs même furent réservés pour servir de torches d'éclairage après la disparition du jour. Aussitôt après, des lois furent promulguées pour prohiber la religion, et il fut défendu de se dire publiquement chrétien. C'est alors que Paul et Pierre furent condamnés à mort; le premier eut la tête tranchée et le second fut mis en croix.

" Telle fut la première persécution des chrétiens. "

Nous remarquons que Sulpice Sévère affirme comme des faits certains, indiscutables : que lors de l'incendie, Pierre exerçait l'épiscopat à Rome ; qu'alors eut lieu l'élévation dans les airs de Simon soutenu par deux démons, quand ceux-ci, effrayés par les invocations de Pierre et de Paul contre leur rival, prirent la fuite et le laissèrent choir; que les sénatusconsultes prohibèrent la religion chrétienne, etc. Évidemment ces affirmations de Sulpice Sévère ne transformeront

pas OU vérités historkiues répiscopal de Pierre et l'aventure do Simon, pas plus (]uc son Histoirç de saint Martiti et ses Dialogues ne nous feront croire aux miracles de Tévêque de Tours. On no peut voir ici que le rapport de légendes qui avaient cours do son temps dans la société chrétienne.

Pounpioi on sorait-il autremont de la pei'sécution de Néron? (Tost, dira-t-on, parce (pie Snlpico Sévère ne fait que reproduire ici ce qu'avait écrit Tacite dans le X^'* li\Te des «•li<ii(t{c6\ Kxaminons cette question.

l/lNTERIHUATION

Kn comparant les versions îles ileux auteurs, on ne peut uianquor d'ctre étranpoment frappé d'y i-encontrer de nombiYuses expressions et des pluxisos identiques.

Voici, en etVet, les textes :

l!itor«M '*^» 'ntf'Uttr jam Christin-

*î«*mJo inau'io tvrum «u .*:":îi.*' -m- h- •*'••■ ^.■■/r'.:"/^iH»^,aroiiiil ut Roiiia

î;«*>ts :rvt'ï-..t . . •ii-l.v^Jr>-t, N«*rone apud

Stv ■..'* .-' •::•.»:••: '^ :w\\ \\'\': ~ A:: ;■;. ^.'i.^î;* ;:•-. S-l ti^tnivi imi-

•x «A sioîMt •.'/tav.A '■ , ■ v> •- ^ * - ;.:.•. -v •.^.*ii:»{ iv iiiij»era-

^•,,..» ^bo*-" •> ;-: >,;: - ^.> \ .. . ■ ^-N-r- rîr":-.:r bat '/?#!«

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Il faut, on doit le reconnaître, que Sévère ait copié Tacite dans son Histoire sainte ou que la prose de Sévère ait été postérieurement insérée dans les Annales de Tacite.

Sulpice Sévère, nous dira-t-on, était un homme lettré. Paimi les poètes il avait lu Virgile*, Térence^, Stace^; il connaissait Salluste^; il cite ces auteurs, et par suite il n'y a rien d'étonnant à le voir reproduire textuellement un passage de Tacite.

Mais de ce qu'un écrivain cite quelques vers d'un poème on ne peut conclure qu'il l'ait lu tout en entier. Il se pourrait fort que Sulpice n'ait connu que des extraits recueillis dans les anthologies qui serv^aient à l'instruction de la jeunesse et aux méditations de l'âge mûr.

On ne saurait toutefois contester que le personnage qui a écrit les Chroniques saintes ait du recevoir une culture plus forte que celle de la plupart des hommes qui l'entouraient. Il est donc très admissihle qu'il ait lu Salluste, qu'il se soit proposé même de le prendre pour modèle. En ce cas c'eût été au point de vue littéraire; car de son temps, plus qu'en aucun autre, les études historicpies étaient fort négligées; on s'occupait peu de recourir aux auteurs originaux et contemporains; et tel personnage hrillait dans la littérature, connaissait poètes et orateurs, qui n'avait lu l'histoire que dans des précis fort défectueux. Rien ne donne à penser que Sulpice Sévère ait fait exception à cet égard.

* Chron., U, 8. Il dit : " Ei-al oa tempestale apud Babylonios Beli antiquissimi régis, CUJU8 etiam Virgilius meminit, ex aerc simiilacrum. " (Enéide, 1, 729.)

' Dialogues, I, 9 : " Nam quia scliolasticiis os non inimprito to versti cotnici illiu8 adnionebo : obsequlum amicos, veritas odium parit. " (Térenco, Andrienne, I, 41.)

' Dialogues, 111,10: ^'Niininini ut dixit poeta nescio quis : ... captivumque suem mirantihus intulit Argis. *' (Stace, Thébaïde, VHl, 751.)

* Dialogues, 1, 3 : " Tribus fore a litore milibus parvum tugurium inter harenas conspicio cujus tecturn, sicul Sallustius ait, quasi carina navis erat." (Salluste, Jwjurtha, XVÏII, 8.)

Puis, pourquoi Sulpice aurait- il fait intervenir le témoignage de Tacite dans son récit? En avait-il besoin? Certai* nement non.

La cruauté de Néron était devenue aussi légendaire parmi les païens que parmi les chrétiens. Dans le» Églises et hors des Églises, personne, au temps de Sulpice, n'aurait pu trouver extraordinaire que des croyants au Christ eussent été li\Tés aux supplices par ce prince alors qu'ils l'avaient été par d'autres après lui. Il n'y avait donc aucune obligation ni même aucune utilité pour l'écrivain de rechercher et de présenter des preuves qu'on ne lui demandait pas.

Les Gaules d'ailleurs n'étaient pas, comme les provinces grecques, un pays de discussions historiques ou théologiques. Les Latins l'avaient bien montré à Nicée. La masse des habitants n'exigeait pas de démonstrations savantes; elle était plus sûrement impressionnée par les prodiges et la terreur que répandaient les moines. Martin l'avait compris. Cet ancien légionnaire devint tout-puissant dans la gi*ande vallée de la Loire par ses cures mer\'eilleuses, ses miracles, et surtout par sa bande de moines pillant et dévastant les campagnes qui étaient ou qu'on prétendait être attachées aux anciens cultes*. C'étaient là les moyens de conversion les plus efficaces au v^ siècle, et à peu près les seuls employés*. Sulpice, disciple et ami de Martin, ne pouvait manquer de partager ses idées.

I Sulpice Sévèro, Vie de saint Martin. — Fortunat, id., liv. I*^ : Hursus opus peragens dum verteret idula pernix.

* Martin no faisait que se conformer aux habitudes de son temps. Écoutons Libanius dans la traduction quen donne Chateaubriand : ^^ Partout on renverse nos temples. Lt»s uns travaillent à celte œuvre avec le bois, la pierre, le fer; les autres emploient leurs mains et leurs pieds : proie de Misyène! Pour les prêtres, il n'y a que deux partis à prendre : se taire ou mourir. Voilà pour les villes. Dans les campagnes, c'est pis encore! Là se rendent les ennemis des temples. Us se dispersi'nt, se réunissent ensuite, se racontent leurs exploits, et sillonnent la con- In'c comme des torrents dévastateurs... C't*st aux temples que le laboureur confie

La fin du iv® siècle ne ressemblait pas à celle du ii«. On était, il est vrai, troublé par les disputes sur YHomoousion ou le Filioque, mais ce n'étaient que des querelles intestines entre sectes chrétiennes. L'Église n'avait plus à se défendre contre les lettrés païens au sujet de son histoire ou de ses doctrines. Elle les avait réduits au silence par la terreur. Rappelons -nous que les décrets des empereurs chrétiens punissaient de mort toute critique de ses dogmes, toute attaque contre ses membres, et jusqu'à la simple possession en son logis des œuvres de Celse, de Porphyre ou de tout autre adversaire du christianisme.

Par conséquent, pour tout ce qui regardait la religion et son histoire, le clergé et les fidèles ne voulaient atcepter pour source d'information que les annales chrétiennes; ils n'admettaient point qu'elles fussent discutables ou qu'il y en eût d'autres aussi certaines.

Donc, en une telle situation et avec les idées et le tempérament qui lui étaient particuliers, Sulpice, loin de vouloir s'abriter sous l'autorité de Tacite, aurait considéré comme humiliant d'avoir à invoquer son témoignage au sujet des traditions de l'Église.

Aussi nous dit-il dans le Prologue de ses Chroniques : " Je me propose de faire, d'après les livres saints, le récit abrégé des événements qui se sont passés depuis le commencement

sa femme, ses enfants, ses bœufs, ses moissons... Les chrétiens protestent qu'ils ne font la guerre qu'aux temples; mais cette guerre est pour leur profit; ils ravissent aux malheureux les fruits de leur travail et s'en vont avec les dépouilles comme s'ils les avaient conquises et non volées. Cela ne leur suffit pas, ils attaquent les possessions particulières parce qu'au dire de ces brigands, elles sont ronsaci*ées aux dieux... Va-t-on se plaindre au Pasteur (nom qu'on donne à un homme qui n'a certainement pas la douceur en partage), il ohasse les réclamants de sa présence comme s'ils devaient s'estimer heureux de n'avoir pas souffert davantage. " La requête de Libanius, trop longue pour être citée en entier, offre, Chateaubriand le reconnaît, un tableau exact et presque complet de l'empire au iv« siècle. (Études historiques, lll» étude, II» partie.)

:iV2 PERSKcriiox des chrctiexs sors nérox.

du inonde jusqu'à nos joui*s : Res a mundi exordio scicris Utteris éditas bre%*iter constringere. **

Il n>ntend, on le voit, prendre pour autorité que les InTes saints: ce sont les seuls qui, à ses yeux, contiennent la vérité.

Mais les annales du christianisme ne se composaient que de lépendes relatives à la fondation des Églises, à la vie et aux miracles des saints, et ces légendes n'avaient aucun lien enti-e elles: elles n'offraient même pas par elles-mêmes le moyen de les coonlonner. On y pouvait lire, par exemple, que tel saint avait été martyrisé sous Domitien, tel autre sous Trajan, «fue tel prince avait rendu un édil contre les chrétiens ou en leur faveur. Mais à quelle époque chacun de ces faits avait-il eu lieu? La victime de Trajan avait-elle vécu avant ou après celle de Domitien? Les livres saints ne fournissaient pas le moyen de le savoir.

Dv^nc, jK^ur créer une chronoK>gie des faits relatifs aux chivtiens, il fallait les classer suivant Tordre de succession «les événements politiques de Tempire romain, et l'on ne jHnirail connaître cet onlre «nie [vir les historiens profanes.

■ i>rov. ianî. ;e dois .-voMor 'r:*=^. T'ian 1 îa nécessité de rcxivs'.tK'V. ïîic^hv^iMiio !r/v a :*rvé. ]->\ir inan^uer Tordre ^*}iîv»^^\Xi:'. :iio et roroV.A':\r^:v.r-v.t irs tVt::s. ^e me suis ser^•i dos i.i>:;v:tv^.< ;u:o:',< : (?<::"'-'••*; f.',*..: '.o-- pijfrtit faUri

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mam rerum usurpavit, il lui eût été difficile de ne pas convenir qu'il ait puisé ailleurs que dans les écrivains ecclésiastiques la connaissance de l'occupation successive du pouvoir, à la mort de Néron, par Galba, Othon, Vitellius.

Mais il a bien soin, remarquons-le, de déclai'er que s'il a dû se servir d'auteurs païens, de ces abominables suppôts de Satan, ce n'est qu'exceptionnellement, et uniquement pour marquer l'ordre chronologique des événements politiques qui devaient être la règle de coordination de l'histoire du christianisme ; ces événements n'ayant aucun rapport avec ceux relatifs aux fidèles, on pouvait, à ses yeux, concéder aux profanes quelque droit à la confiance sur ces points; tandis que pour tout ce qui regarde la religion, les sources sacrées sont les seules où il soit permis de puiser, dit-il en terminant son prologue : Etenim universa divinarum rerum mysteria non nisi ex ipsis fontibus hauriri queunt.

Cependant, puisque Sulpice a consulté des auteurs profanes, il faut nécessairement nous demander quels sont ceux qui lui ont fait connaître l'histoire romaine. Nous est- il donné de croire qu'il avait lu Tacite?

Mais, nous dira-t-on, comment savoir si Sulpice a eu ou non connaissance des Annales? Assez facilement, répondrons-nous ; car par ce qu'il a appris des auteurs qui lui ont servi de guides, nous pourrpns savoir quels étaient ceux-ci. Écoutons-le :

" Vespasianus, dit-il (liv. II, 30), cum Hierosolymam obsideret sumit imperium; et, ut mos est, diademate capiti imposito, ab exercitu imperator consalutatus, Titum filium suum Caesarem facit, "

Ainsi, d'après lui, Vespasien, selon l'usage, aurait mis sur sa tête le diadème impérial, et il aurait élevé son fils Titus

à la dignité de César f Or, de bonne foi, celui qui a écrit ces lignes, et on en pourrait citer d'autres analogues, peut-il être soupçonné d'avoir été familier avec les historiens ronnains du siècle des Antonins? Évidemment non. Nous avons donc une preuve suffisamment manifeste que Sulpice n'avait connu que des abrégés d'histoire romaine ad usum scholamm de son temps et sortis de la plume d'écrivains sans valeur du iv« siècle.

Ainsi, alors môme que par impossible Tacite eût efTectivement parlé d'une pei*sécution de chrétiens sous Néron, ce n'est pas Sulpice Sévère qui aui*ait pu avoir connaissance de ce qu'il avait écrit à ce sujet.

L'origine toute chrétienne des sources de Sulpice Sévère se montre dans l'esprit même de la légende qu'il rapporte. Néron, en effet, selon lui, persécuta et devait fatalement pei'sécuter les chrétiens, parce qu'il était le vice incamé, et que le vice est l'ennemi de la vertu, et surtout parce qu'il Hait l'adversaire de Dieu, VAnti-Christ, selon VApocalypse.

Malgré Tarrêt du concile de Laodicée, qui l'excluait du canon des livides sacrés, V Apocalypse demeura, en effet, la base des croyances eschatologiques de beaucoup d'Églises, et Sulpice, doixUnaiiv si soumis aux décisions de Tautorité ei*clésiastique. se révolte à ce sujet : Liber sacrae Apoc'Mbjpsis^ dit-il, qui quidem a plerisque aut stulte aut impie twu recipitur^.

Cost pourquoi, selon lui, les supplices infligés avaient êié des tortuivs nouvelles, fiovae mortes excogitatae. inventées p;ir la haine satanique de Néron contre les enfants de Dieu. Ixien n uuniit paru à un fidèle de celte éj»oque plus contraire

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à la vérité et à la foi que la prétention qu'on aurait eue de vouloir lui montrer que Néron avait Mt simplemesit appfiquer aux victimes les châtiments usités à Tégard des malfaiteurs.

De la sorte tout ce que nous avons eu à considérer comme étrange et incompréhensible dans la procédure et la nature des supplices, ce qui nous avait paru par suite inadmissible sous la plume de. Tacite, ne devient pas plus clair, mais trouve sa raison d'être, son explication, chez l'historien chrétien de la fin du iv« siècle.

Il nous faut remarquer encore que Sulpice ne dit pas un mot du lieu où les martyrs auraient subi leurs affreuses tortures. C'est évidemment parce que la chose était de médiocre intérêt pour son temps. Or, nous le voyons mentionné, précisé dans le chapitre attribué à Tacite, hortos suos ei speclaculo Nero obtulerat.

A ce propos, il ne faut pas oublier que les anciennes légendes, n'ayant fait aucune mention de cette tuerie de chrétiens, n'avaient pu en placer le théâtre au Vatican. Il y a plus. Pierre et Paul, selon les traditions, n'y avaient point subi leur supplice. On se bornait à dire que les fidèles y apportèrent plus tard les restes des deux grands saints qui avaient été primitivement inhumés ailleurs. Ce chapitre attribué à Tacite est ainsi le seul document où le Vatican soit désigné comme ayant été le lieu qui fut sanctifié par le sang des victimes de Néron.

L'intérêt spécial religieux qui est en jeu ici ne nous montre-t-il pas des préoccupations d'une époque postérieure à Sévère, d'une époque où les légendes relatives à l'Église de Saint-Pierre avaient acquis dans la chrétienté l'importance d'un dogme fondamental? Il trahit donc le moine d'Occident au moyen âge ; on n'en saurait douter.

Pour admettre enfin lu possibilité que Sévère eût trouvé dans Tacite la mention d'une persécution de chrétiens sous Néron, et surtout la description de supplices étranges qu'ils am-aient eu à subir, il faudrait déclai'er qu'aucun auteur chrétien avant lui n'avait eu connaissance des envisages de Tacite. En a-t-il pu être ainsi? Certainement non.

Si nous ne pouvons avoir foi dans toutes les affirmations de Tertullien, si nous sommes persuadés qu'il n'a jamais fouillé dans les archives et vu les documents dont il parlait, nous n'avons aucune raison de douter qu'il ait lu Tacite, ou du moins qu'il se soit enquis de ce qui, dans ses œuvres, concernait l'histoire ou l'intértH de sa religion. Elles étaient répandues et connues d'un assez grand nombre de personnes. Tertullien, eu effet, cite l'illustre historien, et ses citations sont assez exactes. " Quelques-uns d'entre vous, s'écrie-t-in en s'adressant aux Gentils, ont imaginé que notre Dicui était une tète d'àne. Tacite est l'auteur de ce conte dans le F« livre de son Histoire où il parle de la cfuerre des Juifs. Cependant, ce même auteur, si fertile en mensonges, rapporte que Pompée, s'élant rendu maître de Jérusalem, entra dans le Temple pour connaître ce qu'il y avait de secret dans la religion des Juifs, et qu'il ne trouva pas ce simulacre. "

L'éveque de Carthage, on le voit, a connu les écrits de Tacite; il le traite comme un ennemi déloyal des chrétiens; il le réfute; il a soin de prendre acte de ses aveux. On ne saurait, par suite, concevoir que Tacite eilt déclaré que les chrétiens furent accusés d'avoir incendié Home; (jue, reconnus innocents, ils furent cependant livrés à des su})pHces étranges; qu'ils inspirèrent la pitié au ])euple parce

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qu'ils périssaient non dans l'intérêt public, mais par la cruauté du Prince, et qu'un témoignage aussi important n'ait pas été invoqué. Si donc Terlullien ne parle pas des tortures atroces infligées aux chrétiens à propos de l'incendie de Rome; s'il est réduit à renvoyer ses lecteurs chercher aux archives de l'empire les preuves que Néron a versé le sang des apôtres, c'est que de son temps rien de semblable ne se lisait dans Tacite.

Paul Orose, également, se flattait d'avoir lu Tacite*, et il n'avait rien connu, au sujet de la prétendue persécution de Néron, de ce que nous lisons aujourd'hui dans les Aimales.

Quand, dans le silence des cloîtres, sans aucun contrôle, sans aucune contradiction, on entreprit d'achever l'édifice scientifique du christianisme, d'en coordonner toutes les parties, on considém comme nécessaire de faire servir à la gloire de Dieu et à l'établissement de la vérité des traditions chrétiennes le témoignage des quelques auteurs païens dont on avait conservé les écrits. Introduire dans les œuvres de Tacite le récit de l'injuste et épouvantable persécution de Néron ne pouvait manquer de tenter le zèle religieux et paraître une bonne et sainte action.

* Paulus Orosius, Adversus paganos Historiae, liv. VU, ch. 3: " Deinde, ut verbis Cornelii Taciti loquar, sene Augusto Janus patcfactus, dum apud extremos terrarum termines novae gentes saepe ex iisu et aliquando ciim damno quaeruntur usque ad Vespasiani duravit imperiuin. Hue usque Cornélius. ''

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