TRIPLE SOURCE DE LA LÉGENDE
Cette disposition des esprits aux siècles suivants à transformer en personnages ayant glorieusement péri pour leur foi en Christ ceux que les traditions qualifiaient de martyrs,
aurait certainement pu provoquer la croyance à la persécution de Néron. Mais alors on eût raconté les Actes de ceux qui avaient été livrés aux supplices sur l'ordre du César, on les eût glorifiés. Or, on ne cite aucun nom, aucun cas particulier, aucune action, aucune parole mémorable des victimes; on ne s'occupe point d'elles.
C'est Néron personnellement, Néron seul qui est en jeu dans cette affaire.
Pourquoi cela? quels intérêts, quelles passions ont donné naissance à cette légende?
Elle s'est formée, croyons-nous, sous une triple influence : lo l'idée apocalyptique qui avait fait de Néron, l'Anti-Oint, le terrible adversaire de l'Oint ; 2^ l'intérêt politique qu'eurent les hétairies chrétiennes, sous les princes Flaviens et Antonins, à se dire les ennemies et les victimes de Néron ; 3f^ la nécessité où se trouva l'Église de Rome de prétendre qu'elle avait été fondée par Pierre et par Paul et qu'elle était en possession de leurs reliques.
l'idée apocalyptique
Le germe de lu légende a été, croyons-nous, l'idée mystique du rôle que devait jouer Néron lors de l'établissement du royaume de l'Oint.
De tous les signes précurseurs qui devaient précéder cet établissement, le fait suprême était la lutte de l'Oint de Dieu et de rOint de l'Enfer, de l'Oint et de l'Anti-Oint. Être terrible et mystérieux, à la fois homme et démon, résumant en lui toutes les forces hostiles à Dieu, l'Anti-Oint devait provoquer le Ciel à la manifestation de sa toute-puissance. Le portrait de cet épouvantable adversaire du royaume de l'Oint et de son peuple élu, tracé dans le livre de Daniel et
modifié par l'ardeur des passions de chaque époque, était dans toutes les imaginations.
L'Apocalypse de Jean, et d'autres aussi probablement, avait déclaré que le rival de l'Oint, l'odieux ennemi qui devait le précéder et lui disputer l'empire de l'univers, que ce monstre, cette bête mystérieuse serait revêtue de la toute- puissance de la Grande Prostituée, c'est à dire de Rome.
Or, ceux qui croyaient à la Bonne Nouvelle étaient convaincus, ne l'oublions pas, qu'ils ne mourraient pas, qu'ils allaient se transformer en êtres immortels, et la venue de l'Anti-Oint prenait à leurs yeux le caractère d'un événement prochain. En un tel état des esprits, on ne pouvait douter que l'Anti-Oint ne fût déjà arrivé.
Aucun personnage n'était aussi naturellement désigné que Néron pour un semblable rôle. En effet, au miUeu de la confusion qui régna après lui, on ne savait s'il était réellement mort ou s'il vivait encore. Beaucoup de gens le croyaient réfugié chez les Parthes ; des devins annonçaient qu'il régnerait sur l'Orient; d'autres lui assignaient le royaume de Jérusalem; plusieurs prédisaient l'entier rétablissement de sa fortune*. Des aventuriers profitant de cet état des esprits tentaient de se faire passer pour Néron; il y eut des faux Nérons jusque sous le règne de Domitien.
On fut ainsi persuadé que le César déchu était l' Anti-Christ; qu'il allait traverser l'Euphrate miraculeusement desséché, entraînant avec lui une armée de Parthes ; qu'à son aspect les chefs des provinces ou des légions reconnaîtraient son autorité; qu'il rentrerait triomphant à Rome, et qu'alors voulant se faire l'égal de Dieu, il soutiendrait contre le Ciel
* Tacite, Hist,, I, 2; H, 8. — Suétone, Néron, 40, 47.
:*>l PERSÉCmOX DES CHRÉTIENS SOUS NÉRON.
une lutte effroyable dans laquelle il serait vaincu, écrasé et pitvipitê aux enfers. t\>rame tout était mystérieux dans les hôtuirit^s. i>n ne désignait pas Néron par son nom, mais par le nombre OtW*. que les fidèles entendaient clairament.
Quand ta patience lies fidèles fut lassée d'attendre en vain les événenHHits que Ton croyait annoncés par YApoealypu, on prit K* tvirii dans les Églises de n'y plus songer, on cesea de la uiéiliter et on oublia ce que voulait dire le 666. Ceux qui plus tarvl tetitèrent. ainsi que le fit Bossuet, de retroin^ le nom qui é\|uivalait à ce nombre perdirent leur temps et leur peine. Jusqu à ce que M. Reuss, Téminent théologien de ^rasbourg. démontrât d'une &çon certaine que ce nombre WR avAÎt été fonué jvir le prvxn?dé cabalistique appelé ltfc^9Mvi^n\i (^ v^uM équivalait à Nén>n^. Mais dans les Églises primitives {^^rsonne ne rigoorait. U en était encore de même au IV* sièck^ i>a whî en effet que Sulpice Sévère le connaissait et que ceux auxquels î! s^alnessait le connaissaient écÀ>tnenL oar il 'eur .::î en ivinant de Néron * : Unde credt-
Af*".i;»^, <^^*h*^:%ù îy^H^i ("%;•: .:V e»; ^^.'^'r^ii»» «rf : et plaga m:?t:> fjvs v?atv îvr 5^^*^ ^^fo^rf it^ "ûitir%Jus, ut mys-
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Voici le tableau d'une de ces réunions attribué à tort à Lucien*, mais fait évidemment par un auteur ancien :
" Après avoir grimpé au haut d'un logis pai* un escalier tortu, nous nous trouvâmes non dans la salle de Ménélas toute brillante d'or et d'ivoire (aussi n'y vîmes- nous pas d'Hélène), mais dans un méchant galetas. J'aperçus des gens pâles, défaits, courbés contre terre. Us n'eurent pas plus tôt jeté les yeux sur moi qu'ils m'abordèrent joyeux, me demandant si je n'appoilais pas quelques mauvaises nouvelles. Ils paraissaient souhaiter des événements fâcheux et, semblables aux furies, ils se gaudissaient des malheurs.
"Après s'être parlé à l'oreille, ils me demandèrent qui j'étais... Les hommes qui marchent dans les airs m'interrogèrent ensuite sur la ville et sur le monde. Je leur dis : Le peuple entier est satisfait et le sera sans doute à l'avenir. Eux, fronçant le sourcil, me répondirent qu'il n'en serait pas ainsi et qu'il se couvait un mal que l'on verrait bientôt éclore...
" Là-dessus, comme s'ils eussent cause gagnée, ils commencèrent à débiter les choses où ils se plaisent; que les affaires allaient changer de face ; que Rome serait troublée par les divisions; que nos légions seraient défaites et que les armées ennemies viendraient fondre sur la ville et la renverser de fond ea comble. "
Pénétrées de telles idées, les liétairies chrétiennes, regardant Néron comme l'incarnation de Satan, l'ennemi de l'Oint et des enfants de Dieu, devaient fatalement lui attribuer des manifestations de sa haine.
Aussi la secte, selon la tradition, avait été persécutée par lui pour une unique cause, une antipathie naturelle contre
* Philopatris,
soudre et châtier, à moins de répudier ouvertement toute solidarité, toute relation avec les circoncis exaltés. C'est ce dernier parti que leur indiquait l'intérêt de la conservation ; c'est celui qu'elles adoptèrent.
On n'entendait plus dans leur sein, comme auparavant, des enthousiastes s'écrier : '' Sortez de Babylone, ô mon peuple ! traitez-la comme elle vous a traités, et rendez-lui au double tout ce qu'elle vous a fait. Malheur à la grande cité ! sa condamnation est venue. " On déclara au contraire que le Maître avait annoncé la prise et la destruction de Irf ville et avait ordonné aux siens de s'en échapper aux approches de l'armée romaine. Et comme rien n'arrivait qui n'eût été prophétisé^, on ne douta pas que ceux qui s'étaient sauvés avaient été instruits à l'avance des malheurs qui devaient arriver; leur conduite justifia la prédiction, et la prédiction justifîa leur conduite.
Les évangélistes des Gentils, ceux qui autorisaient les repas avec les non-initiés, qui n'exigeaient pas. la circoncision, ceux-là qui avaient été maltraités, conspués, qualifiés d'apostats, de dégoûtants, de lâches par les patriotes, ceuxlà prirent alors leur revanche. Ils apostrophèrent à leur tour avec violence les rigoristes, les radicaux judaïsants, impuissants d'ailleurs à leur répondre. " Vous êtes, leur disaient-ils, les enfants de ceux qui ont tué les prophètes et vous comblez la mesure de vos pères! Race de vipères, comment éviterezvous maintenant la prison et la géhenne? " Ils déclarèrent que c'était pour punir l'aveuglement des pharisiens et des scribes que la main de Dieu s'était appesantie sur Israël. Oh! ajoutaient-ils, si l'on avait voulu suivre les sages avis des apôtres de Jésus, se rallier autour d'eux comme des
* Bossuet, Diseourssur V Histoire universelle, II» partie, ch. XXII. — l»"" Évangile, XXIV, 15 et suiv.
poussins sous l'aile de leur mère, la citadelle de Sion serait encore debout.
C'est ainsi que les hétairies chrétiennes repoussaient toute solidarité, toute confraternité avec les Juifs, avec les patriotes.
D'autre part, le gouvernement romain, comme tous les gouvernements, même les plus libéraux de nos jours, n'admettait pas le droit de libre association ; il redoutait la formation de ces sociétés qui fonnaient des États dans l'Étal ; il ne laissait vivre que celles qui lui paraissaient dévouées au maintien de l'ordre de choses établi '.
Or la famille des Flaviens voyait avec une certaine inquiétude, ou tout au moins avec un grand déplaisir, les regrets que donnait à Néron une partie du peuple de Rome et de celui des provinces, la facilite avec laquelle les imposteui^s étaient accueillis, la persistance de l'espoir à son prochain retour et du rétablissement de la fortune de ses partisans. Mieux que personne, Vespasien et ses fils savaient que Galba avait échoué dans ses tentatives de réformes et de réaction, qu'Othon et Vitellius avaient dû laisser relever les statues de Néron et donner à croire iju'ils reprendraient les traditions de la famille d'Auguste *. Les couronnes qu'on portait sur la tombe du César, les édits qu'on affichait sous sou nom au Forum entretenaient le souvenir et des regrets dans le peuple. Ce n'était pas seulement la canaille fainéante empressée aux jeux publics et aux distributions de vivres qui
* A ce sujet, Vico (De Constantia jurisprudentis) s'exprime ainsi : " VIII» table. Les confréries et associations peuvent se donner des lois et règlements, pourvu qu*ils ne soient point contraires aux lois de VÉtat. Solon fit la même défense, selon la remarque de Saumaise et de Petit. Mais quelle e.st la société assez grossière, assez barbare, pour ne pas faire en sorte que les corporations soient utiles à l'État, loin de combattre l'intérêt public et s'emparer du pouvoir?" Cité par Michelet, Hist. rotn., t. I, p. 337.
* Tacite, Hist., 1, 78; II, 71.
avait vu sa chute avec peine; grand nombre de gens, au milieu du désordre des guerres civiles, souffraient de la suspension des grandes entreprises qui avaient donné tant d*activité au commerce et à Findustrie.
En cet état de choses, fonctionnaires, corporations, artistes, littérateurs, tous ceux qui avaient été l'objet des faveurs du César renversé, tous ceux qui pouvaient lui demeurer attachés, étaient en suspicion, tombaient en disgrâce. Au contraire, les princes Flaviens appelaient à eux, favorisaient tous ceux qui faisaient entendre des plaintes ou des récriminations contre le dernier règne. Ceux-ci ne firent pas faute, on le pense. — Ne voyons-nous pas, dans notre France, le nombre considérable de personnes qui viennent à chaque changement de gouvernement offrir ou imposer leurs services, demander des places, des faveurs, des indemnités au nom des persécutions et des injustices qu'elles prétendent avoir eu à subir sous le précédent régime? — Ainsi, sous les Flaviens, l'éloge ou le regret du passé, légitimes ou non, qu'importe? n'avaient d'autre manifestation que le silence; tandis que poètes, orateurs, candidats, tous en foule, et parmi eux Juvénal, Quintilien, Tacite, tendaient les mains vers eux et vers les Antonins en faisant retentir les échos des louanges adressées aux nouvelles familles et des injures lancées contre ceux qui n'étaient plus.
Les corporations religieuses ne manquèrent pas, elles aussi, de rechercher les faveurs impériales. Les Chaldéens prétendaient qu'ils avaient prédit les crimes de Néron et qu'ainsi ils n'avaient pu être ses partisans ^ Les éphore^ d'Eleusis se vantaient de lui avoir refusé l'initiation*.
Pour les confréries chrétiennes Néron n'était-il pas TAnti-
1 Tacite, Jlist., 1, *2â. — Suétone, Domitien, J4. • Suétone, Xéron, 3i.
310 l'ERSÉCUTIOX DES CHKÊTIENS SOCS NÉRON.
Oint? Et quels étaient ceux qui le regrettaient? Les amaleors de spectacle, les marins, les industriels, les marchands, ceux qui, selon V Apocalypse, devaient pleurer sur les ruines de Rome : ces hommes positifs qui n'entendaient pas payer argent comptant des promesses chimériques. Dans cette situation, elles s'empressèrent donc de dire aux nouveaux princes : Nous avons été Tobjet de la haine de Néron, vous nous devez votre protection.
Ce n'est point là une simple h^-pothèse. Cette ligne de conduite qui fut suivie par les chrétiens et les motifs qui Font déterminée, se trouvent indiqués par TertulUen.
II nous fait voir " Vespasien terrible dans ses rigueurs contre les Juifs '', et il s'écrie : " Nous nous faisons gloire de nommer Xéron pour l'auteur des lois contre nous; car on ne saurait douter que ce que Néron a condamné ne soit un grand bien. Domitien, qui avait hérité d'une partie de la cruauté de Néron, avait commencé à persécuter les chrétiens; mais il s'arrêta bientôt et rappela ceux qu'il avait exilés. Voilà quels ont été nos persécuteurs, ce sont des hommes impies, injustes, infâmes, et tous réhabilitent ceux qu'ils ont condamnés. De tous les princes qui ont connu et respecté le droit divin et le droit humain, je défie qu'on en nomme un seul qui ait persécuté les chrétiens^. "
i^es chrétiens, on le voit, ne constataient pas comme un fait dont le souvenir lût douloureux pour eux les rigueurs qu'ils disaient avoir eu à subir de la part de Néron. Loin de là, ils s'en flattaient, s'en faisaient gloire; ils les considénuent comme un grand bien pour eux. Et pourquoi était-ce un grand bien? C'est que ses successeurs réhabilitant, prenant sous leur protection ceux contre lesquels Néron avait sévi,
* Apolog., 5.
ils avaient intérêt à se nîettre au nombre des ennemis du César déchu.
D*un autre côté, les FJaviens n'avaient aucun souci de s'enquérir d'une façon régulière et exacte si les chrétiens avaient tort d'imputer à Néron des vexations qu'ils prétendaient avoir subies, si le Prince devait être lavé de ces accusations. Il plaisait aux chrétiens de se dire les persécutés de Néron, peu importait. Ils se déclaraient les soutiens dévoués de la nouvelle famille de princes, c'était là l'essentiel; et l'on prenait avec satisfaction acte de leur soumission.
Si les confréries, en effet, espéraient le bouleversement du monde, elles pensaient cependant n'avoir rien à faire par elles-mêmes pour le hâter. "Votre devoir est d'attendre avec patience et confiance, disaient les apôtres*, l'heure à laquelle il plaira à Dieu d'accomplir ses promesses. "
Ainsi se trouve établi l'intérêt politique qu'ont eu les chrétiens à se dire les victimes de Néron ; et en même temps nous avons l'explication de la tolérance et de la bienveillance dont ils se vantent d'avoir joui sous les princes suivants.
INTÉRÊT SPÉQAL DE l'ÉGLISE DE ROME
Enfin l'intérêt de l'Église de Rome a conduit à préciser les manifestations de la haine de Néron en lui attribuant d'abord le supplice de Pierre et de Paul, puis celui d'un nombre considérable de fidèles.
Jusqu'au jour de sa desti'uction, le temple de Jéhova avait été le centre, le point d'attache des diverses confréries. Le collège des saints de Jérusalem entendait maintenir son autorité sur les missions évangéliques du dehors et les soumettre
1 Piorip, //• ÉpUre, UI, 8, 10.
à des redevances; ceux même qui étaient les plus récalcitrants comprenaient la nécessité de ne pas faire de scission
complète et se résignaient à subir la suprématie des Hiéro-
solymitains, à leur payer tribut*.
Quand la citadelle de Sion fut rasée, quand les murailles du Temple furent renversées, l'unité de direction des Églises fut brisée. Il se forma alors dans l'Orient un certain nombre de collèges n'ayant entre eux d'autre lien que la communauté de croyance, et qui se groupèrent sous la suprématie des centres les plus importants; Antioche, Éphèse, Thessalonique, Corinthe devinrent des métropoles.
Quand donc le collège de Rome eut acquis une certaine importance, il dut inévitablement réclamer à son tour l'hégémonie des affiliations d'Italie et d'Afrique, des pays de langue latine. Mais ce n'était pas chose facile à faire accepter. Qiaque confrérie préférait garder son indépendance, et d'autre part les Églises principales se disputaient le droit de prééminence, réclamaient des Eglises secondaires la reconnaissance de leur autorité.
Le titre essentiel, sans lequel on ne pouvait avoir le privilège de métropole, était alors celui d'Église apostoliqtie. Ce titre n'était accordé qu'aux ÉgUses qui attribuaient leur fondation à l'un des compagnons de Jésus, à l'un des apôtres et qui prétendaient avoir ainsi dans leurs archives le dépôt des véritables doctrines de l'Oint.
Écoutons Tertullien à ce sujet*. " Il ne faut pas, dit-il, en appeler au texte des Écritures. Rien n'est plus inutile ni plus dangereux, car l'hérétique dira que c'est nous qui les corrompons ou les interprétons mal. Il faut chercher la
i Acte9, XI, 1, 22, 29, 30; XV, 3, 22 à 29; XXIV, 17. - / Cor., XVI, 1 i 4. - Galates, II, 8 à 10.
> Contre les hérésies, 19, 20, 26.
vraie doctrine, les interprétations exactes, les véritables traditions dans les Églises apostoliques, c'est à dire dans celles qui ont été établies par les apôtres et dont les autres sont les filles. Si vous voulez satisfaire une louable curiosité qui a votre salut pour objet, parcourez ces Églises apostoliques où se voient encore et à la même place les sièges qu'ont occupés les apôtres, où, lorsque vous entendrez la lecture de leurs lettres originales, vous croirez les voir eux-mêmes, entendre leurs propres voix.
''Êtes- vous près de TAchaïe, vous avez Corinthe; en Macédoine, vous avez Philippes et Thessalonique ; passez en Asie, vous avez Éphèse. "
Si Rome, en conséquence, ne veut pas être une Église fille, et par suite dépendre de Corinthe ou de quelque autre ville; si au contraire elle veut être une Église mère, exercer une suprématie sur les confréries d'Occident, arracher cette suprématie aux Églises gréco-asiatiques ou gréco-alexandrines qui les avaient fondées, il lui faut affirmer qu'elle aussi doit sa fondation à un apôtre.
Il eût été évidemment au-dessous de la capitale du monde d'avoir été évangélisée par quelque obscur disciple du Maiti'e. Les trois chefs en renom, hors de la Palestine, avaient été Pierre, Jean et Paul; mais ils représentaient des idées, des ambitions opposées. A Rome et en Italie, chacun d'eux avait des adhérents; et il y avait diversité de doctrines dans les Églises, suivant qu'elles avaient été fondées parles disciples de l'un ou de l'autre de ces apôtres. Il était par suite difficile de choisir, de se mettre sous le patronage d'un seul ; c'eût iité s'exposer à n'être reconnue pour métropole que des ►partisans de l'apôtre fondateur. On admit alors que tous les trois vinrent à Rome, se donnèrent la main et firent pacte d'association, SeÇtiç /.o'.vwvtaç, pour en fonder l'Église.
Or, pour les esprits enthousiastes, le séjour de ces apôtres dans la capitale ne pouvait manquer d'avoir été signalé par des miracles, d'avoir attiré Tattention du peuple et du prince, alors que celui-ci était Néron, Tennemi de l'Oint. On fut donc conduit à la création des fables de la lutte de Pierre et de Simon et des supplices des apôtres.
Les droits de Rome furent ainsi constitués et reconnus; et TertuUien put dire : " Êtes-vous sur les frontières de l'Italie? vous avez Rome, à l'autorité de qui nous autres Âfiicains nous sommes également à portée de recourir. Heureuse Église dans laquelle les apôtres ont répandu non seulement leurs doctrines, mais leur sang, où Pierre fut crucifié comme son Maître, où Paul fui décapité comm^ JeannBapliste, d'où Vévangéliste Jean sortit sain et sauf de l'huile bouillante pour être relégué dans une île. "
Une telle Église devait nécessairement avoir sur les autres une véritable supériorité, et " ce fut, dit excellemment M. Renan, le chef-d'œuvre d'habileté de l'Église romaine d'avoir réussi à établir cette croyance ^ "
Aujourd'hui cependant la critique chrétienne elle-même reconnaît qu'il est impossible d'admettre la venue à Rome (le Jean, le (ils de Zébédée, ce fougueux Juif qu'on appelait le Fils du Tonnerre, et que celle de Pierre ne repose sur aucun témoignage certain ; ce qui a été dit de leurs supplices ifa donc pas de fondement. Quant à Paul, l'histoire de son martyre se trouve tellement liée à celui de Pierre, que l'on ne saurait rejeter Tun sans Tautre. 11 résulte d'ailleurs, nous l'avons vu, des inductions qu'il est permis de tirer du Nouveau Testament, que si Paul a séjourné à Rome et y est , mort, sa fin a dii être naturelle.
1 Renan, Conférences en Angletet*re, 4« conf.
A défaut de Tintérêt de premier ordre qu'eut TÉglise de Rome à se dire apostolique, le sentiment qui pousse inévitablement chaque famille, chaque ville, chaque peuple à vouloir illustrer son origine, eût probablement suffi à créer les légendes relatives à sa fondation pai* les Apôtres.
Quand les rapsodes homériques eurent célébré et popularisé la gloire des vainqueurs d'Ilion, les aventures de leur retour, il n'y eut pas une colonie hellénique qui ne prétendît à l'honneur d'avoir été fondée par un des héros de la fameuse guerre. Toutes avaient des preuves indéniables de leur origine. Métaponte consei^vait précieusement dans le temple de Pallas les outils avec lesquels Epeios avait construit le fameux cheval des Grecs.
•' Il faut, dit un des personnages que fait parler Lucien*, permettre aux diverses nations de se créer des traditions merveilleuses. Si vous enleviez un tel privilège aux peuples de la Grèce, vous feriez mourir de faim le grand nombre de gens qui*gagnent lem* vie à raconter les anciens prodiges dont elle fut le théâtre; il faut du miraculeux pour attirer les étrangers. Sans cela, ils n'auraient aucune curiosité d'entendre ce qui serait la vérité, alors qu'on offrirait de la leur dire pour rien. "
Il n'y eut pas une Église qui n'eût sa légende, pas une qui ne prétendît avoir été établie par un des disciples de Jésus ou un compagnon des apôtres, pas une qui ne possédât des reliques du fondateur. 11 n'y eut pas une province d'Asie, d'Italie, d'Espagne ou des Gaules où n'aient été plus ou moins miraculeusement transportés les divers personnages du Nouveau Testament. Au moyen âge et môme encore à la Renaissance, on n'aurait trouvé personne qui osât mettre
^ Lucien, Le Conteur de fables.
en doute que saint Denis TAréopagite eût quitté les bords de rillissus pour ceux de la Seine. Le tribunal de l'Inquisition et répée d'un Ordre militaire suffisaient à convaincre les plus sceptiques que Fapôtre Jacques s'était fait Espagnol et transformé en valeureux chevalier.
A Rome la visite aux tombeaux de Pierre et de Paul fut le plus ancien et le plus important but de pèlerinage; elle attirait une foule d'étrangers de tous les points de l'Occident*. On leur montrait des pierres teintes du sang de Simon*. Plus loin étaient les dalles sur lesquelles les deux apôtres s'étaient prosternés pour invoquer Dieu contre leur adversaire; le granit se creusant alors avait, disait-on, conservé l'empreinte de leurs genoux, et aux joui's de pluie l'eau qu'on y recueillait opérait des miracles '.
Ces fables ont passé durant des siècles pour des vérités qu'on ne pouvait contester sans risquer d'être pendu ou brillé vif; elles n'ont cependant aucun fondement historique. Elles n'ont eu pour raison d'être que l'intérêt de l'Eglise de Rome.
Ainsi la légende de la persécution des chrétiens par Néron a pris germe dans l'idée apocalyptique qui avait fait de ce César le terrible et mystérieux ennemi de l'Oint et de ses disciples.
Elle s'est développée sous Tinfluence de Tintérêt politique qu'eurent les chrétiens à se déclarer les victimes de Néron afin de gagner la faveur et la protection des princes qui lui succédèrent.
Elle a ensuite pris un caractère défini par l'intérêt parti-
* Prudence, Perhtephanon, hymnes 11, 12.
» Tilleniont, Mémoires pour servira l'histoire ecclésiastique : Saint Pierrk, art. 2t.
' Grégoire de Tours, liv. X, di. I.
culier qu'eut l'Église de Rome à prétendre que Pierre et Paul, les deux célèbres apôtres, avaient, pour la fonder, versé leur sang dans la capitale.
Plus tard un dévot faussaire, en publiant les Lettres de Sénèque et de saint Paul, en a modifié Tesprit et Ta mise en harmonie avec les idées de son temps en lui donnant une couleur politique.
Les vagues accusations d'incendie dont il était question dans ces lettres se précisèrent, et se combinant avec le caractère d'Anti- Christ dont les Églises continuaient à revêtir Néron, elles conduisirent à attribuer à sa cruauté satanique Tapplication aux chrétiens de supplices atroces. C'est sous cette nouvelle forme que la légende a été rapportée dans les Chroniques ou Histoire sainte de Sulpice Sévère.
En dernier lieu, un habile mystificateur a introduit dans les Annales de Tacite le récit dramatique de cette persécution.
C'est ainsi qu'une conception imaginaire a pris place parmi les faits historiques incontestés, et a fortement contribué à jeter le trouble et la contradiction dans les esprits au sujet du caractère du gouvernement romain sous les Césars.