LES MARTYRS
Dès le temps des apôtres, il est question de martyrs dans les églises ou confréries de disciples de Jésus.
Il semble, généralement, qu'il n'y ait dans les écrits des anciens auteurs chrétiens aucun mot dont le sens soit plus précis et plus clair que celui de martyr, et qu'il ne saurait signifier autre chose qu'un croyant au Christ qui a courageusement péri pour la manifestation de sa foi. Rien cependant n'est plus loin de la réalité.
Voyons quels étaient ceux des fidèles à qui l'on décernait cette qualification, quelles étaient les conditions à remplir pour l'obtenir.
Martyr est un mot latin transporté en français ; et ce mot n'était lui-même que la transformation du mot grec jxapTup.
Que signifiai t-il?
Mappjp éUiit le témoin, celui qui faisait connaître ce qu'il savait, ou dans Tintérèt seul de la vérité, bu dans l'intérêt public, ou dans un intérêt particulier, soit devant les magistrats chargés de rendre la justice, soit devant des personnes quelconques.
Ainsi Démosthène, après avoir publiquement accusé Eschine devant les magistrats athéniens d'avoir eu des conférences secrètes avec les espions envoyés par le roi de Macédoine, ajoute : " De tout ce que j'ai avancé fai des MARTYRS (témoins), appelez-les. Ki\ti ^oi tsutwv tcùç \Lipvjp2q *."
Dans le Conteur de fables de Lucien, le personnage qui raconte des histoires absurdes et invraisemblables, et qui cependant se porte caution de leur exactitude, est un martyr
* Discours sur la Couronne,
OU témoin; et quand, à Tappui de ce qui vient d'être dit, un second interlocuteur affirme qu'il a vu la flamme des Enfers et qu'il a entendu les aboiements de Cerbère, celui-ci est qualifié de martyr confirmatif, èztjxeTp^jffavTsç tou ixap-rupcç*.
Ailleurs, dans les Mœurs rfcs Philosophes, Lucien*, feignant d'être devenu un adepte de la philosophie, rapporte à son ami, qui l'en prie, le discours que lui a tenu Nigrinus et, à ce sujet, il lui dit : '' Je vevix l'instituer mon martyr (témoin) dans le monde que c'est à bon droit que je me suis
enthousiasmé. MapTupa y^^^P ^^ ::apajTi^aa(76at xpcç toùç zcXXgùç èOiXfi) OTi oùx àXcY<«)Ç (xa{v9[jkai."
C'est dans cette acception de témoin, garant de la vérité, que le mot [i-apTup, martyr ou témoin, est usité dans le Nouveau Testament.
Ainsi, selon le 3« Évangile •, Jésus ayant comparu devant les Anciens et ayant déclaré qu'il était Fils de Dieu, les membres du Conseil s'écrièrent : " Qu'avons-nous besoin de martyrs (témoins), puisque nous l'avons ouï nous-mêmes de sa bouche? T( Iv. lyp^^.vi [xapTupfa; xp^'-^^î " Dans les Actes des Apôtres, les dénonciateurs d'Etienne, ceux qui se saisissent de lui, le conduisent au Sanhédrin et affirment qu'il a blasphémé le Temple et la Loi, sont qualifiés de faux martyrs
(faux témoins) : Ic-nQcyav -es jiiprupaç <J/6u8êÎç*.
Tandis que les scribes, les pharisiens, les Juifs en général, sont présentés comme des martyrs hostiles à Jésus, ses disciples ou compagnons sont des martyrs en sa faveur. Ainsi les Actes font dire par Jésus aux apôtres ^ : " Vous
^ Lucien, Le Conteur de fables.
* Id., Nigrinus.
» 3« Évangile, XXII, 7i.
* Actes, VI, 13; cf. VU, 58.
* Actes, I, 8.
recevrez la vertu du Saint-Esprit qui viendra sur vous et vous serez mes martyrs (témoins) tant à Jérusalem que dans toute la Judée,, la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. Kai hzM \loi lAdtprjpe;. ^' Le 3® Évangile fait également dire par Jésus à ses disciples après la résurrection * : " Or vous êtes les martyrs (témoins) de ces choses. Tiiet^... jxapTupeç T5UT(i)7. *' C'est pourquoi, dans le discours que les Actes font tenir à Pierre devant les Juifs, celui-ci leur dit : " Dieu a ressuscité ce Jésus ; et de cela noits sommes tous les martyrs
(témoins). 05 ravTeç i^ixsTç [lapTupeç èaj^év*."
On entendait ainsi par témoin ou martyr de Jésus celui qui l'avait vu et écouté.
Mais ce n'était point celui qui l'avait seulement connu avant sa mort; aussi bien que des amis, des ennemis avaient été dans ce cas; il fallait l'avoir vu et écouté après sa sortie du tombeau, car sa résurrection était la chose essentielle, capitale, dont il fallait pouvoir se dire le martyr ou témoin.
Aussi, quand il s'agit de remplacer Judas, le traître, pour compléter le nombre des Douze, les Actes font dire à Pierre : ''Celui qui nous sera adjoint devra être pris parmi les hommes qui ont été des nôtres pendant tout le temps que le Seigneur a vécu parmi nous, depuis le baptême de Jean jusqu'au jour où il a été enlevé d'avec nous, afin qu'il soit martyr avec nous de sa résurrection, ixapTupa Tij; ovaffTaaswç a-jToy... a'jv if;îJi.Tv^, et qu'il ait part à l'administration et à l'apostolat. "
Le caractère distinctif des apôtres était de pouvoir affirmer la résurrection de Jésus. Et Jésus ne s'étant, disait- on, montré alors qu'aux Onze et à un petit nombre de privi-
i 3« Évangile, XXIV, 48.
> Actes, n, 32.
» Actes, I, 22.
légiés, fort peu de personnes pouvaient se dire les martyrs de Jésus. Les principaux disciples presque seuls semblaient avoir le droit de prendre ce titre, qui donnait par suite une grande importance à son possesseur.
Mais si la qualité de martyr était indispensable pour avoir le rang à'apôtre, un certain nombre de fidèles pouvaient toutefois se dire martyrs sans être apôtres. L'élection d'un des disciples, de Mathias, pour remplacer Judas, en est la preuve, puisqu'il fut choisi entre plusieurs autres candidats remplissant comme lui les conditions voulues.
Les Palestiniens avaient sans doute pensé s'être ainsi réservé les prérogatives de Y apostolat et empêcher qu'elles ne fussent usurpées par d'autres. ^^ Dieu, disaient-ils % a ressuscité Jésus le troisième jour et lui a donné de se faire voir non à tout le peuple, mais à des martyrs qu'il avait choisis d'avance, à nous qui avons bu et mangé avec lui après qu'il a été ressuscité des morts, "
Une telle prétention était naturelle, légitime, inévitable chez ceux qui avaient été les familiers de Jésus. Ils se trompèrent cependant dans leur confiance en la solidité de leur situation privilégiée.
Cl'est ce que leur montra Paul. Quand on voulut lui contester le droit de se qualifier tVapôtre, il répondit victorieusement : Jésus s'est montré à moi sur le chemin de Damas et il m'a dit : Lève-toi et te tiens sur tes pieds, car je t'apparais pour l'établir l'exécuteur de mes ordres et mon martyr tant des choses que tu as vues que de celles pour lesquelles je ^apparaîtrai encore, -/.a» ixapTupa cSv te eïSeç ow ts c3>GT^7oixa( ccu*. J'ai \ai ainsi et écouté Jésus, disait-il*, aussi
* Actes, X, 41, 4^2 : Où îiavti tw Xaû, àXXà {xaptuTiv xoî; Tcpoxe'/ctpoTovriiiévoiç. » Actes, XXVI, 16.
' I Cor., IX, 1 : "Ne suis-je pas apôtre? N'ai-je pas vu Jésus -Christ notre Seigneur ? "
bien que qui que ce soit; c'est lui-même qui m'a institué MARTYR. A quel titre m'empêcherait- on de me dii^e apôtre? II eût été, en effet, fort difficile aux Palestiniens de le faii'e ; car, d'après leur dire, Jésus ressuscité n'était plus ce qu'il avait été, c'est à dire un homme semblable aux autres : il avait revêtu une autre forme, de telle sorte que ses disciples mêmes ne le reconnurent pas facilement * ; il semblait im esprit*; il pénétrait à travers les portes fermées * ; il avait pu s'éleVer au ciel et s'y trouvait assis à la droite de Dieu*. Si donc il arrivait que des personnes vinssent à prétendre que Jésus s'était montré miraculeusement à elles dans des extases ou, comme on disait, dans des ravissements en esprit, comment refuser d'admettre leur véracité? C'est pourquoi on ne put empêcher Paul de dire : " Nous sommes martyrs que Jésus a été ressuscité par Dieu, et s'il ne l'avait été nous
serions de faux martyrs de dieu, tî/euBojJiapTUpEç toO OecO*. "
Le cas de Paul était évidemment celui de tous ceux qui évangélisaient hors de la Palestine. Ceux-ci ne pouvaient manquer de revendiquer le droit d'êti^e écoutés avec autorité dans les villes où ils se rendaient, par conséquent de se déclarer martyrs de Jésus et d'appuyer leurs prétentions sur les visions qu'ils auraient eues. Nombre de gens se disaient donc avoir été honorés de l'apparition du Christ.
On fut ainsi forcément amené à déclarer qu'il y avait des mai'tyrs dignes de foi et d'autres qui ne l'étaient pas'; on distingua le martyr véridique, b (xapTu; h xitrcé;^, du martyr
» 2« Évangile, XVI, 12.
« 3» Évangile, XXIV, 36, 37.
« 4* ÉvangUe, XX, 19.
♦ 3« Évangile, XXIV, 50.
» / Cor,, XV, 15.
• 1 Cor,, IV, 6.
^ C'est ainsi que dans VApoealypte un certain Antipas est qualifié de martyr véridique, 6 (laptuç ô tciot^c (U, 13).
trompeur, à [tÀp-zj; àxiTToç. Par suite, les qualifications simples de véridiques et de trompeurs ïuveni parfois seules employées en sous-entendant le mot de martyr. On disait 6 -z^.zziq. le véridique, et 6 aTriîrs^, le menteur, pour le vrai ou le faux martyr.
Mais comment faire la distinction entre eux? La nécessité conduisit à imaginer des moyens plus ou moins pratiques. On admit alors que les ravissemeyits en esprit ou christophanies devaient avoir pour résultat de faire connaître l'avenir ou les avertissements de Dieu aux fidèles. La vision devint ainsi le prophétisme, et le martyr fut le prophète ou l'inspiré.
C'est ce que nous apprend Y Apocalypse. ** Je me jetai aux pieds de l'ange pour l'adorer, déclare l'apôti'e, mais il me dit : Garde-toi de le faire, je suis camarade d'esclavage avec toi et avec les autres martyrs de Jésus. Adore Dieu; car ce qui constitue le martyre de Jésus, cest Vesprit de prophétie.
'H yip \Lxpvjpiz 'Ir^dcu er:lv io TrveOjJLa TfJ^ TZpct^riZtix^ ^ . "
C'est pourquoi l'auteur de V Apocalypse prétend qu'ayant été ravi en esprit, il a vu dans le Ciel la Parole de Dieu montée sur un cheval blanc; que les livres de l'avenir ont été ouveiis devant lui pour en révéler les secrets aux Églises d'Asie, et qu'il a inconteslablenient le droit de se dire martyr de Jésus^.
En conséquence, témoin ou martyr de Jésus qui avait à l'origine été la qualification distinctive de ceux qui avaient vu et écouté Jésus en Palestine après sa résurrection, fut le terme qui servit ensuite à désigner ceux qui avaient des extases, des christophanies, puis enfin ceux qui dévoilaient l'avenir que le Christ leur avait révélé dans des visions.
* Apoc, XIX, 10.
' Apoc, IV, 1.
Dans la traduction grecque des livres hébraïques on avait rendu par rpc^fj-nr^ç, prophète, le mot nabi, qui signifiait Y orateur inspiré, celui auquel Jéhova donnait mission de parler en son nom à Israël. Comme il y avait eu des prophètes de Jéhova, il y eut ainsi des prophètes de Jésus. Prophétisme devint par suite un équivalent de martyre, et Ton disait 'faire un martyre pour faire une prophétie ou révélation*. C'est ainsi qu'on lit au 4® Évangile * : " Quand Jésus eut dit cela, il fut ému en son esprit et il fit ce martyre (cette prophétie), s;>;.apTupT^T£v y.ai sizsv : En vérité, en vérité, je vous dis que Tun de vous me trahira. "
Martyr finit môme par se substituer à la qualification de prophète dans les hétairies chrétiennes.
En effet, selon les premiers Évangiles, Jésus, nous l'avons dit*, avait été pour les Juifs et ses premiers disciples un prophète. Plus tard, il est qualifié de martyr de Dieu, comme ses disciples étaient ses martyrs. II avait été chargé de révéler aux hommes la volonté de Dieu, comme ses disciples devaient être les révélateurs de la sienne. C'est pourquoi le 4® Évangile fait dire à Jésus* : "Je suis venu parmi les Juifs pour être martyr (révélateur) de la vérité. " On lit également dans V Apocalypse^ : ''Jean aux sept Églises d'Asie, de la part de Jésus-Christ, le martyr vjéridique, ô ji-ipT-j; ô ::'.rc5;, le roi des rois de la terre. " Et ailleurs : " Dans les cieux ouverts, je vis ensuite un cheval blanc, et celui qui le montait s'appelait le Véridique et le Sincère,
n en fut de même de Jean lé Baptiseur. Sa qualité primi-
* / Cor., XII, 27. — Éph., IV, 11. — Apoc., XVI, 6; XXII, 9. »4«Évangile, XIII, 21.
«Page 51.
* 4« Évangile, XVIII, 37.
» ipoc, I, 5; XiX, 11.
tive de prophète fut changée en celle de martyr. Ainsi, dans les trois premiers Évangiles*, Jésus dit de lui : **Qu'ête9vous allés voir au désert? un prophète? icpoçi^; oui, vous dis-je, et plus qu'un prophète. ^ Et dans le 4* Évangile, œuvre plus récente, on lit* : " Il y eut un homme envoyé de Dieu. Son nom était Jean; il vint pour faire entendre son martyre (sa prophétie) en faveur de la lumière, oîtcç f}Ae9 eiç jxapTupCav, afin que par lui on y crût. " C'est pourquoi le même auteur lui fait dire* : " J'ai vu l'Esprit descendre du Ciel comme une colombe, et s'arrêter sur lui; j'ai vu et j'ai été martyr ou révélateur (èwpoxa y.ai ixe|jiaprjpY;xa) que c'est lui qui est le Fils de Dieu. "
Ainsi, le mot martyr désigna durant le premier siècle de notre ère les compagnons de Jésus, ceux qui l'avaient vu ressuscité, puis les visionnaires, puis les prophètes; et par suite, pour obtenir cette qualification, il n'était nullement nécessaire d'avoir été l'objet de mesures vexatoires ou afïlictives de la part des magistrats romains ou d'autorités locales, ni d'avoir été victime de l'intolérance des populations.
Martyr fut une dignité*. Il serait difficile de déterminer quel était exactement son rang dans la hiérarchie. Ce rang varia selon les époques et les circonstances^, mais il ne fut cependant jamais le premier.
En conséquence, un simple fidèle pouvait avoir eu à supporter à l'occasion de son zèle pour la foi des châtiments ou
i 1" Évangile, XI, 7, 9; XXI, 26. — 3« Évangile, VII, 26.
« 4« Évangile, I, 6, 7.
» 4« Évangile, I, 3i.
* C'est ainsi que Terlallion, Contre les hérésies, 3, a pu dire : " Si un ôvêque, un diacre, une veuve, une vierge, un docteur, ou môme un martyr tombe dans riién'îsie, en sera-t-elle plus vraie?"
^ La I'*Épître aux Corinthiens classe au premier rang les apôtres, au deuxième les prophètes, au troisième les faiseurs de miracles, au quatrième les guérisseurs, etc. Prophète est ici IV^quivalent de martyr.
même la mort sans être pour cela un martyr ou témoin. C'est ce qui ressort clairement de Y Apocalypse.
On lit au chapitre XVIII, dont nous avons déjà parlé* : "Ainsi sera précipitée Fabylone; on ne la retrouvera plus, car c'est en elle qu'a été trouvé le sang des prophètes, des saints et de tous ceux qui ont été mis d mort sur la terre. " Toutes ces personnes auraient péri pour leur foi, selon l'apôtre, et elles ne sont cependant pas qualifiées de martyrs.
Ailleurs, il est dit* : " Sur le front de la Grande Prostituée était écrit un nom mystérieux, celui de Babylone. Je vis cette femme enivrée du sang des saints et du sang des martyrs (témoins) de Jésus. Kal eiîcv ttjv Y^vaT^a [xeOyouar^ «t
Tou oS[Laioq twv ày^wv xal kv. <ccîî aiV-aTOç twv [xap^upcov *lTf)(joO.'' Les
saints sont incontestablement de simples fidèles; tolit le monde sait, en effet, que c'était une qualification générale, et que tous ceux qui faisaient partie de la communauté se disaient saints. Or ces saints dont on glorifie la mort, qui ont péri pour la foi, qui sont assurés de l'immortalité et seront vêtus de tuniques blanches dans le royaume de Dieu, ces saints ne sont pas compris au nombre des martyrs. Evidemment il n'en aurait pu être ainsi si la mort ou les supplices pour la foi avaient été la condition qui faisait le martyr. Il faut donc reconnaître parmi les victimes deux catégories de personnes, les saints et les martyrs (témoins) : dans la première, les simples fidèles; dans la seconde, les dignitaires.
C'est par une interprétation arbitraire que les traducteui^s, rendant le mot [xapTup, toutes les fois qu'il se rencontre dans le Nouveau Testament, par témoin, lui donnent l'acception spéciale, latinisée de martyr, quand le sujet ainsi qualifié
i Page 240.
» Apoc, XVII, 6.
a été mis à mort. Cette distinction n'existe pas et ne pouvait pas exister dans le texte.
Au XXII* chapitre des Actes des Apôtres, Paul, dans une extase, voit Jésus et lui dit : " Seigneur, ils savent euxmêmes que je mettais en prison et faisais fouetter dans les synagogues ceux qui croyaient en toi; et lorsque le sang d'Etienne, ton martyr (témoin), fut répandu, j'étais moimême présent, consentant à sa mort, et gardant les vêtements de ceux qui le faisaient mourir. '' Maprj;, martyr, appliqué à Etienne, a ici son acception de témoin. Etienne est un des témoins de Jésus, car il avait eu sa vision comme Paul, il avait affirmé publiquement avoir vu les cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu. Etienne est un martyr (témoin) qui a péri, mais il n'est pas martyr parce qu'il a péri ; il est martyr parce qu'il a mi le Christ, et il l'eût été en conséquence alors môme qu'il n'eût pas été inquiété par les Juifs. On n'en saurait douter quand les Actes qualifient de martyrs aussi bien qu'Etienne les autres disciples qui n'ont subi aucune molestation.
" Quand on vous molestera dans une ville, fuyez dans une autre", tel avait été, disait-on*, l'ordre du Maître, et les Actes des Apôlres montrent qu'ils s'y étaient ponctuellement conformés 2. On peut remarquer encore que, dans les avis qu'il donne à Paul dans son extase, Jésus conseille à son martyr de fuir Jérusalem, de ne pas s'exposer à l'hostilité des Juifs qui ne croiront pas à sa parole. " Hàte-toi et pars promptement de Jérusalem, car ils n'accepteront point Ion martyre à mon sujet ^. "
» 1" Évangile, X, 23.
* Dans le traité de la Couronne du Soldat, Tortullien reproche à ses adversaires la prudence de leur conduite. " Ils s'apprêtent déjà à fuir de ville en ville, dit-il ; car c'est le seul passage de l'Évangile dont ils se souviennent."
3 Actes, XXlly iS.
La gloire de braver les souffrances et la mort n'avait point été la Bonne Promesse des apôtres, celle par laquelle ils se proposaient de recruter des adhérents. Ils offraient à ceux qui croiraient en leur parole une vie éternelle de félicité sur la terre. " Nous ne mourrons point tous, disaient-ils, nous serons changés en corps incorruptibles à la venue du Messie*. Le royaume de Dieu est proche. La génération actuelle ne se passera pas que ces choses soient arrivées*. En attendant, par la puissance qui nous a été donnée, les aveugles recouvrent la vue, les sourds entendent, les lépreux sont nettoyés, les paralytiques reprennent Tusage de leurs membres, des morts même sont rappelés à la vie ^ ; chaque fidèle aura sa part dans les biens de la communauté, et pas plus que le lys des champs, il n'aura à travailler pour se vêtir et se nourrir*. "
Il n'y a donc rien de commun entre l'idée qu'an attribua plus tard à la qualification de martyr et celle qui y fut attachée dans les premières hétairies^.
Les seuls prophètes qui ne se soient pas trompés et qui aient conservé leur prestige, ce sont ceux qui ont parlé ou écrit après les événements. Rarement les fidèles voyaient se réaliser les prédictions de ceux qui, dans les Églises, avaient le titre et les fonctions d'inspirés. Ceux-ci perdirent de bonne heure leur influence et cessèrent leurs prédictions. " Quant aux prophéties, dit en effet VÊpilre aux Corin-
4 / Cor., XV, 51, 52.
« Id.,\lî, 29. — 3« Évangile, XXI, 31, 32.
' 1" Évangile, X, 1; XI, 5. ~ 2« Évangile, XVI, 17, 18. — Actes, lU, 1 à 10; V, 15 à 16; IX, 36-42.
* Actes, II, 4446; IV, 32-36. — l«r Évangile, VI, 26-34.
* Ainsi en qualifiant Antipas, qui a péri, de martyr (témoin), V Apocalypse précise clairement ce qu'on entendait par cette désignation, en y ajoutant répithète non pas d'héroïque ou toute autre analogue, mais celle de véridique, irKrti;.
thiens ^, elles seront abolies ainsi que la science et les gloses; car nous n'avons que des connaissances imparfaites et nous ne prophétisons qu'imparfaitement. "
Il n'y eut donc plus de prophète, mais le titre de martyr demeura en usage et senit à désigner un des rangs supérieurs dans la hiérarchie ecclésiastique.
Dans les confréries de langue latine, on conserva la qualification grecque, et Ton disait martyr. On se servait cependant aussi d'équivalents, et l'on disait testis, témoin, et surtout confessor.
Parmi les privilèges que la qualité de martyr donnait à ceux qui en étaient revêtus était le droit de pata;*; c'était celui d'autoriser la rentrée dans la communauté de ceux qui en avaient été expulsés pour inconduite, trahison, lâcheté ou hérésie. Pour cela, les martyrs délivraient des billets ou certificats qui devinrent souvent afiaires de commerce.
Leur droit se fondait sur ce que, selon les Évangiles, Jésus aurait dit à ses apôtres ou témoins de sa résurrection, à ses martyrs : '* Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le cieP. " Les billets de confession datent de loin, on le voit.
Selon Tordre logique et naturel des choses, il ne pouvait manquer de venir à la pensée des Croyants des générations suivantes que ceux qui s'appelaient martyrs ou témoitis devaient, pour mériter ce titre, témoigner eflicacement en faveur de Jésus ou de la Foi.
Mais aucun d'eux n'avait vu Jésus au sortir du tombeau;
1 1 Cor., XIII, 8.
' Saint Cyprien, Lettres. — E. llavct, Le Christianisme et ses origines,t IV, ch. VIII, p. 475 à 477.
• On sait que SIeiv et Xu£iv, lier et délier, s'expliquent par le mode ancien de clôture des portes en Orient et signifient fermer et ouvrir.
les christophanies étaient tombées en désuétude, le prophétisme était déconsidéré. De quelle nature pouvait être ce témoignage? La façon dont il avait à se produire devait être nécessairement déterminée par les circonstances où se trouvaient les Églises. C'était conséquemment dans les luttes avec les sectes philosophiques ou les religions rivales qu'allait se montrer le martyr.
Or, dans ces luttes, on rencontrait deux sortes d'adversaires :
lo Ceux qui discutaient la partie dogmatique.
Aussi la plupart des docteurs qui n'enseignaient pas seulement dans les Églises, mais qui controversaient avec les profanes, étaient-ils qualifiés de martyrs. C'est ainsi que Justin fut philosophe et martyr.
2® Ceux qui faisaient montre du courage et de la force que communiquaient, disaient-ils, les enseignements philosophiques ou les initiations religieuses.
A chaque époque de l'histoire, on trouve des excentricités en vogue. Vers la fin du ii* siècle et durant le iii«, la plupart de ceux qui faisaient métier de philosophes prétendaient former les jeunes gens à la vertu en les exerçant à supporter des tortures et des fatigues. Selon leurs prescriptions, leurs disciples se frappaient de yei'ges ; les plus zélés enfonçaient des couteaux dans leurs chairs ; beaucoup même trouvaient la mort en voulant faire des choses au-dessus de leurs forces*. Les maîtres tenaient à montrer par leur propre exemple l'excellence de leurs doctrines, et voulaient passer pour des hommes de fer sur lesquels la douleur n'avait pas de prise. Peut-être en certains cas allaient-ils même, comme Peregrinus*, jusqu'à se donner volontairement la mort en public,
* Lucien, Nigrinus, 26, 27.
* Id., La Mort de Peregrinus.
soit sur un bûcher, soit de toute autre façon. De leur côté les sectes religieuses semblaient vouloir rivaliser avec les entrepreneurs de jeux publics qui exhibaient dans l'arène de pauvres hères qu'on voyait, pour un morceau de pain, se mesurer avec les lions et, enivrés par les applaudissements de la foule, ne pas sentir les déchirures de leurs griffes. Pour être admis aux mystères de Ma ou Bellone, il fallait remplir sa main de sang tiré de sa cuisse*; et dans les processions publiques les prêtresses faisaient jaillir leur sang aux yeux des spectateurs. On vantait le courage des soldats de Mithra qui avaient conquis, par des épreuves terribles, leurs grades dans la milice d'Ormuzd*. Presque toutes les confréries avaient parmi leurs membres des hommes qui se livraient à des exercices étonnants d'insensibilité à la douleur.
De son côté l'Église chrétienne ne guérissait plus tous les malades, ne nourrissait plus tous les pauvres, et le royaume de Dieu n'arrivait pas. Il lui fallut reconnaître qu'il n'y avait pour les hommes qu'un moyen d'atténuer les maux qui les frappaient, c'était celui cpravaient indiqué Texpérience et la raison : s'armer de courage et se soumettre avec confiance aux lois de la nalui'e. Alors elle déclara qu'elle pouvait rivaliser d'héroïsme avec la philosophie 3 et avec les autres religions, et que la foi donnait aux siens une vei'tu surnaturelle qui ôtait toute crainte des supplices et de la mort*. Elle choisissait donc dans son sein des sujets qu'elle préparait au martyre^. Ceux qui manifestaient ces prodiges de courage
» Tertullien, Apolog., 9.
« /d., De la Couronne du, Soldat, 15. — F. Lajard, loc. cit.
^ ToitullicMi, Apolog., 50.
* Jd., x\polo(j., :M) in fine.
* Id., Apolog., :^, U). Aiw ^fartnrs. Du Jeûne, \± - Justin, Aiyolog., 39. - E. llavot, Le Christianisme et ses ortgmes, t. IV, rh. VIU, p. 455 à i6(.».
étaient ainsi les témoins de l'efficacité de la foi, et ils étaient qualifiés de martyres ou confessores, martyrs ou confesseurs.
Le martyr était ainsi un personnage zélé et influent dans rhétairie. Il devait être, par suite, plus que tout autre en butte aux haines des adversaires ; il était plus exposé à être victime des passions populaires, ou Tobjet des châtiments infligés par les magistrats chargés du maintien de la paix publique. Les supplices augmentaient son prestige et sa considération parmi les fidèles. La perte de. la vie rendait chère sa mémoire. Le martyr était ainsi naturellement enclin à provoquer les occasion^ de se distinguer.
Pour exalter les courages, pour glorifier l'efficacité de la foi, on se plaisait à raconter ou souvent à inventer des histoires dramatiques, des actes de martyrs; les auditeurs étaient émus à la description des tourments les plus horribles qui leur auraient été infligés, à la constance héroïque dont ils auraient fait preuve, aux miracles qui auraient accompagné leur mort ou les auraient sauvés des dangers. Ces récits se répandaient vite et ne s'oubliaient pas. Martyr devint ainsi synonyme de héros de la foi.
On arriva naturellement par suite à penser que tous ceux qui dans les temps antérieurs avaient été qualifiés de martyrs avaient payé de leur vie la manifestation de leurs croyances. De là sont nées ces Vies de saints qui ont pris rang dans l'histoire authentique. La plupart d'entre elles n'ont été imaginées que bien tardivement.