‹ Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous NéronChapitre 19 sur 44 · J(^., VI · texte numérisé non relu

J(^., VI

pour VOUS avertir que dans le gouvernement où vous êtes appelé, vous devez compter sur vous-même plus que sur tout autre, et en même temps pour vous apprendre que si Von venait à vous tromper, ce qu'à Dieu ne plaise, vous avez ici un vengeur tout prêt. Mais prenez garde de n'en avoir pas besoin, car il est moins satisfaisant d'être vengé que fâcheux d'être trompé. "

Ailleurs*, il écrit au même ami :

" Continuez, car je m'en informe, de rendre la justice aux provinciaux avec beaucoup d'humanité. "

Il parle, on le voit, en homme dont la position est supérieure à celle de ses amis, qui est au centre des affaires, à Rome, et qui ne songe pas à s'en éloigner.

Ce n'étaient point seulement les avantages de sa situation politique qui le retenaient à Rome; ce qu'il avait à cœur surtout, c'était le soin de sa gloire littéraii^e. On le voit dans presque toutes ses lettres.

" Vous me demandez ce que je fais, écrit-il à Saturninus : je me livre aux occupations que vous connaissez, je m'emploie pour mes amis, je donne quelques heures à l'étude. Combien il me serait plus doux de les y consacrer toutes*! " 11 avait l'ambition d'égaler dans l'art oratoire Démosthènes et Cicéron; il voulait être un Thraséas^. On constate avec quels sentiments de contentement il parle " des transports d'admiration de ses auditeurs, de leurs applaudissements et de leur silence même, causé par l'attention et l'impatience d'entendre la fin du discours*! " En tel cas, où trouver un auditoire pareil au Sénat? Où trouver ailleurs qu'à Rome des amis dont les suffrages lui fussent si précieux?

4 Lettres, IX, 5.

« Id., VII, 15; 1, 10. ' ^

»Jd., 1,2; IV, 8; VI, 29.

* Id., II, 10.

Pline n avait donc aucun intérêt à accepter le gouvernement de Bithynie. Aussi il en aurait été, dit-on, chargé malgré lui. Mais de quel droit et pour quels motifs le prince ou le Sénat lui aurait-il imposé cet exil?

Pline était au nombre des amis et des conseillers de Trajan*. Celui-ci devait, 6e semble, le garder près de lui quand il séjournait en Italie ; et quand il s'absentait, il devait tenir encore à laisser à Rome un homme qui était tout à son dévouement et en même temps si influent dans le Sénat.

Des circonstances exceptionnelles auraient donc seules pu motiver le départ de Pline pour la Bithynie.

Tillemont* nous dit : '^11 y avait été envoyé exprès parce qu'il y avait beaucoup de choses à réformer, et Trajan crut avoir fait une grande grâce à ces peuples de le choisir pour les gouverner. Aussi croit-on qu'il y fut moins comme simple gouverneur que comme un commissaire extraordinaire, avec un pouvoir particulier. "

Mais en pareil cas la mission de Pline ne pouvait être de longue durée; après l'avoir accomplie, il devait se hâter de rentrer à Rome ; et d'autre part s'il avait eu quelque mission importante et délicate à remplir, il l'aurait fait connaître. Or sa correspondance avec Trajan nous montre, au contraire, qu'il n'aurait eu à s'occuper que d'infimes détails, et que son séjour en Asie se serait prolongé au moins dix-huit mois. Donc l'hypothèse de Tillemont est toute gratuite et né saurait servir à expliquer comment Pline aurait été envoyé en Asie.

Il faut de plus remarquer que si Pline n'avait pu avoir ni

^ Lettres, II, 2. On voit, dans la séance du Sénat où il porta la parole contre Pnscus, Trajan le faire avertir de ménager sa poitrine et ses forces. — IV, 22 : " Interfui principis optimi cognitioni in consilium assumptus. " — VI, 31 : " Evocatus in consilium a Caesare nostro ad Centumcellas... Adhibebamur quotidie coenae. Sed mihi, ut gravitas cognitionum, consilif honor, etc. "

• Histoire des Empereurs, t. II : Trajan, art. 15.

désir ni intérêt à quitter Rome, il semble qu'aucun consulaire n'aurait été moins propre que lui à être envoyé en Bithynie. S'il eût fallu sévir, ce n'était point évidemment son affaire ; s'il eût fallu pacifier, concilier, convaincre, celui qui en deux circonstances mémorables avait pris parti contre les Bithyniens devant le Sénat et le Prince, n'était point l'homme indiqué pour la circonstance.

Cependant rien n'est plus brutal qu'un fait; et quand il est certain, parfaitement établi, rien ne saurait prévaloir contre lui ; qu'on puisse ou non l'expliquer, il faut l'admettre.

Demandons-nous donc s'il est des autorités qui établissent que Pline ait été gouverneur de Bithynie.

Les auteurs de Y Histoire Auguste n'en disent pas un seul mot. On n'en trouve aucune trace dans l'abrégé de Y Histoire romaine de Dion Cassius qu'a fait Xiphilîn. Or, le moine grec n'aurait certainement pas omis de rapporter ce que Dion aurait dit d'un personnage devenu célèbre dans l'Église chrétienne ; et d'autre part, si Pline avait eu à remplir une mission dans la province natale de Dion, celui-ci ne l'aurait point passé sous silence. Rappelons-nous, en effet, en quels termes il parle de Severus. "Quant à Severus, dit-il*, Hadrien l'envoya en Bithynie qui n'avait point besoin d'une armée, mais d'un gouverneur juste et sage. Severus, qui possédait toutes ces qualités, régla et administra les affaires publiques et privées des Bithyniens avec tant de succès que nous nous souvenons encore de lui. Le Sénat reçut alors la Pamphylie en échange de la Bithynie, "

Tous les historiens profanes sont muets au sujet du proconsulat de Pline. Il n'en est question que dans les écrivains ecclésiastiques.

* Hi$t. rom., LXIX, 14.

Tertullien est le premier qui ait parlé de la lettre de Pline à Trajan et de la réponse du prince. Mais il n'a point fait connaître la province qu'il administrait, ni en quelle qualité il s'y trouvait. Il se borne à dire, nous l'avons vu : Cum provinciam regeret. Il a donc ignoré le nom de la province où se passaient des événements si graves à tant d'égards pour la religion chrétienne. Nul doute, en effet, que s'il l'eût connue, il l'aurait nommée. Mais alors, comment admettre qu'il ait eu sous les yeux le texte de la lettre sans savoir dans quelles circonstances elle aurait été adressée à Trajan? Il est ainsi évident que Tertullien n'a pas été précis à dessein et que le document dont il parle n'a existé que dans son imagination. Il invoquait probablement le nom de Pline parce que, après les condamnations que celui-ci avait fait prononcer contre les proconsuls de l'Afrique et de la Bétique, il était resté dans la mémoire des Carthaginois comme un illustre et vénéré patron.

Avant Tertullien, en effet, Justin n'avait pas dit un mot de cette affaire.

Après lui, Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique, fait à son tour mention de la lettre de Pline et de la réponse de Trajan*. Or, que dit-il à, ce sujet? Il se borne à traduire littéralement ce qu'avait écrit Tertullien, qu'il qualifie à cette occasion de jurisconsulte romain distingué; il n'y ajoute pas le moindre renseignement supplémentaire. Il appelle Pline le plus illustre d'entre les gouverneurs de province, èç nxivtov SexouvBov âTutjiQjxéTaTov TljYeixovwv ; mais il ignore complètement quelle province il administrait, en quel point de l'empire avaient eu lieu les faits qu'il rapportait sur la foi du docteur carthaginois.

Eusèbe avait cependant séjourné en Bithynie, assisté au

^ Histoire ecclésiastique, liv. UI, ch. 3B.

concile de Nicée ; il se préoccupait sans doute alors de réunir des documents pour son Histoire ecclésiastique. Il n'existait donc dans la contrée aucune tradition dans les municipalités, aucune légende dans les Églises au sujet de la mission de Pline.

Saint Augustin, qui avait assez longtemps séjourné à Milan, qui y avait professé la rhétorique, qui s'était lié d'amitié avec saint Ambroise, pour qui Pline n'était pas un inconnu et qui certainement avait eu dans ses leçons à parler de lui, saint Augustin ne dit pas un mot de son proconsulat en Asie ni de sa lettre à Trajan.

Orose, qui fut l'ami de saint Augustin et de saint Jérôme et qui, après avoir parcouru l'Asie-Mineure, rédigea sous l'inspiration et sous les yeux de l'évéque d'Hippone ses Historiae adversus paganos, Orose n'en sait pas plus que son maître. Comme Eusèbe, il ne peut que citer TertuUien; il ignore dans quelle province se seraient passés les faits qui auraient donné lieu à la lettre de Pline et à la réponse de Trajan*.

Ainsi, le proconsulat de Pline en Bithynie, ce fait qui serait d'une si grande importance dans sa vie, a été complètement ignoré des historiens profanes et des écrivains ecclésiastiques. Il n'a été révélé que par la publication de cette correspondance avec Trajan,. qui, à la surprise des savants, fut faite à la fin du xv« siècle par des imprimeurs de Venise. C'est le seul témoignage qu'on puisse invoquer à son appui,

* Pauli Orosii Adversus pagànos historiae, liv. VII, ch. 11 : " In persequendis sane Christianis errore deceptus, tertius a Nerone cum passim repertos cogi ad sacrificandum idolis, ac detrectantes interfici pra«cepisset, plurimique interfîce< rentur, Plinii Secundi, qui inter caeteros judices persecutor datus fuerat, relatu admonitus eoshomines praeter confessionem Christi honestaque conventicula nihil contrarium romanis legibus facere, fiducia sane innocentis confessionis nemini morte gravem ac fonnidolosam videri, rescriptis illico lenioribus temperavit edictu,"

et ce témoignage, on en conviendra, ne saurait suffire pour en établir la certitude.

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