‹ Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous NéronChapitre 18 sur 44 · PLINE A-T-IL ÉTÉ GOUVERNEUR DE BITHYNIE · texte numérisé non relu

PLINE A-T-IL ÉTÉ GOUVERNEUR DE BITHYNIE

Pour que Pline d'ailleurs ait adressé à Trajan des lettres datées de Bithynie, il faudrait nécessairement qu'il y eût été envoyé en qualité de gouverneur.

Or, est-il certain, est-il même vraisemblable que Pline ait jamais été dans cette province asiatique? Pour nous, l'étude de cette question nous a amené à penser qu'il se pourrait fort que cette mission dont Pline aurait été chargé par Trajan ait été tout aussi bien imaginée que leur correspondance.

Voici les raisons sur lesquelles se fonde notre opinion.

Dans l'examen de cette question, le premier point à déterminer est celui de savoir à quelle époque de sa vie Pline aurait exercé le proconsulat sur les bords du Pont-Euxin.

Écoutons Tillemont :

" Ce que nous venons de dire, écrit-il ' , et d'autres raisons encore, font voir qu'on ne peut mettre plus tôt que sur la fin de l'année 103 la commission qu'eut Pline pour aller gouverner le Pont et la Bithynie ; et il serait aussi difficile de la mettre plus tard que l'année suivante, étant certaia qu'après y être arrivé le 17 septembre, il y est demeuré environ dixhuit mois au moins; que Trajan a été à Rome une partie de ce temps-là, et que Pline même était à Rome dix ans après

* Histoire des Empereurs, t. Il : Trajan, art. 15.

la mort de Verginius Rufus, c'est à dire en Tan 107, alOTS que Trajan était en Orient. ''

M. Mommsen, de son côté, s'exprime ainsi sur le même sujet* :

" La correspondance de Pline avec l'empereur Trajan est,

comme nous le gavons, indépendante de la collection prin-

. cipale, celle-ci n'ayant jamais compté plus de neuf livres. . .

" L'absence de points d'appui positifs pour la chronologie de cette correspondance officielle est connue et a occasionné les indications les plus différentes sur le gouvernement de la Bithynie par Pline...

"Nous ne trouvons dans la collection principale aucun indice du gouvernement de la Bithynie, ce qui, pour celui qui connaît les habitudes de PUne et qui sait combien de fois il rappelle son tribunat de guerre dans la Syrie et les affaires de la Bithynie, doit être une preuve que cette collection était déjà complètement publiée quand Pline reçut ce gouvernement... La collection principale ne pouvant pas avoir été finie avant l'an 108, le gouvernement de la Bithynie aura eu lieu plus tard... Finalement, ce fait que Trajan devait se trouver dans la capitale durant le gouvernement de Pline, en place nécessairement l'époque entre la période comprise entre la fin de la deuxième guerre dacique (107) et le commencement de la guerre parthique (113), temps durant lequel l'empereur resta à Rome, occupé principalement des grandes constructions en dedans et en dehors de la capitale.'^

Mettant alors sa vaste érudition au service de sa foi dans l'authenticité des lettres de Pline et de Trajan, l'illustre historien allemand les classe par ordre chronologique de septembre de l'an 111 à janvier de l'an 113.

* Hermès, Zeitschrift fur classische Philologie, Berlin, 1868. Chronologie de la Correspondance de Pline et de Trajan, p. 53.

II est évident qu'on ne saurait placer à aucune époque antérieure Tenvoi de Pline en Asie, et que Thypothèse de M: Mommsen est non seulement plus plausible que celle de Tillemont, mais qu'elle est la seule acceptable.

Pline, en effet, dans ses Lettres, nous entretient de tout ce qui lui. est arrivé, de toutes les charges qu'il a occupées, de tous les honneurs qu'il a reçus, et il ne dit pas un mot de son proconsulat en Asie, il n'y fait jamais la moindre allusion; les occasions cependant ne lui ont pas manqué; elles lui en auraient même parfois fait presque une loi * : on est forcé de conclure qu'il aurait été dans sa province dans

les dernières années du principat de Trajan.

Nous devons nous demander maintenant quel intérêt aurait eu Pline à rechercher ou à accepter le proconsulat de Bithynie.

Le poste de gouverneur de province était ambitionné par deux sortes de personnages, par ceux qui comptaient trouver dans l'exercice de ces fonctions les moyens de faire ou de rétablir leur fortune, ou par ceux à qui le manque d'éloquence ou de talents ne permettait d'occuper à Rome qu'un rang secondaire. Plinet n'était dans aucun de ces cas.

Il était riche, généreux, et en même temps bon administrateur de ses deniers ; il n'aimait pas la dépense et l'ostentation; ses goûts étaient modestes, ses besoins faciles à satisfaire*. En fût-il autrement, il pouvait obtenir légalement et honorablement des votes du Sénat ^ ou de la faveur du Premier des sommes plus considérables qu'il n'en aurait acquis en quaUté de proconsul. D'ailleurs l'honorabilité de

^ J^insi, dans la défense de Bassus, dans celle de Varenus, dans ses conseils à Tiron, Lettret, IV, 9; V, 20; VI, 13; VII, 6; VU, 10; VI, 22; VU, 16; IX, 5. • Lettres, 1, 19; II, 4; III, 19; VI, 32; VII, 18. « Jd., VII, 29.

son caractère, tel qu'il ressort de ses lettres, ne permet pas de lui attribuer de pareils mobiles de conduite.

D'autre part, Pline, par son savoir, par le renom et Testime dont il jouissait, était, nous l'avons dit, un des sénateurs les plus écoutés et les plus influents dans la Curie*. Or sous Trajan le Sénat avait reconquis la souveraineté légale de l'Empire. Le Prince ne présidait plus 'la sacro-sainte Assemblée assis, comme au temps des Césars, entre les deux consuls qui seinblaient lui être inférieurs en dignité ; c'étaient les consuls qui, comme aux jours anciens, dirigeaient les débats, et le Prince ne prenait la présidence que lorsqu'il était lui-même consul*. Pline se trouvait donc un des plus puissants personnages de Rome ^.

Son patronage, il faut le rappeler ici, était recherché par les personnages politiques, par les villes, par les provinces. Il avait dans sa clientèle l'Afrique*, la Bétique^, la ville de Firmium^. Il était ainsi chargé de la défense des intérêts et des droits des populations de ces contrées. Il avait en conséquence la mission de requérir la condamnation des magistrats qui avaient mal administré ou qui avaient abusé de leur autorité. Les proconsuls eux-mêmes sollicitaient son intervention au Sénat contre les accusations dont ils étaient l'objet au sortir de leur charge'^. Sa situation était supérieure à celle d'un gouverneur de province.

Il remplissait d'importantes fonctions à Rome. Il avait la haute surveillance de la navigabilité du Tibre, de l'entretien

* Lettres, IV, 9; II, 11 : ** J'ai souvent parlé devant le Sénat; nulle part même ■je ne suis plus favorablement écouté. "

. * Id., II, 11 : "Princeps praesidebat; erat enim consul. " « Id., I, 7.

♦ Id,, II, 11.

»i[d.,I,7;HI,4;VII,3^,

• Id., VI, 18.

.T7(f.,ïV, 9;V,aO,

LA CORRESPONDANCE DE PLINE ET DE TRAJANc 119

des quais et des égouts. Il faisait partie du Collège des Augures*, c'est à dire du grand conseil scientifique et religieux de l'Empire.

On n'a d'ailleurs qu'à lire les lettres qu'il adresse à ceux de ses amis qui ont obtenu des gouvernements, pour reconnaître qu'il n'aspire point à descendre au proconsulat.

Il écrit à Maxime ^ :

" SJon amitié pour vous m'oblige, non pas à vous instruire, car vous n'aves: pas besoin de maître, mais à vous avertir de ne pas oublier ce que vous savez déjà, de le pratiquer, ou même de travailler à le mieux savoir. Songez que vous allez dans l'Achaïe, c'est à dire dans la véritable, dans la pure Grèce, où, selon .l'opinion commune, la civilisation, les lettres, l'agriculture même ont pris naissance; songez que vous allez gouverner des cités libres, c'est à dire des hommes vraiment dignes du nom d'hommes, des hommes libres par excellence, dont les vertus, les bienfaits, les alliances, les traités, la religion ont eu pour principal objet la conservation du plus beau droit que nous tenions de la nature... Je dirai plus : vous avez à vous mesurer avec vous-même. Vous avez à soutenir V excellente réputation que vous avez acquise en Bithynie dans la charge de questeur, l'estime du prince, l'honneur que vous ont fait les charges de tribun, de préteur, et enfin cette légation^ qui est pour ainsi dire une récompense..."

Il écrit à Tiron' :

'* Il vient de se passer une chose qui intéresse grandement ceux qui sont destinés au gouvernement des provinces et qui se Uvrent aveuglément à leurs amis... Je vous écris ceci

* Lettres, J\, 8.

2 Id., Vm, 24.

Page 1