TOLERANCE RELIGIEUSE DU GOUVERNEMENT ROMAIN
Examinons d'abord le fait mpporté en lui-même, abstraction faite de toute autre considération.
Est-il possible, est-il probable que les chrétiens aient été cruellement mis à mort sous Néron parce qu'ils auraient été adonnés à une religion nouvelle et funeste?
Depuis que le monde rçmain s'étendait de l'Océan à l'Euphrate, du Rhin et du Danube aux sables de l'Afrique, qui aurait pu compter les cultes et les superstitions qu'il avait englobés dans son sein?
Le gouvernement n'intervenait dans les questions religieuses que pour supprimer des coutumes barbares, pour châtier exemplairement les prêtres gaulois ou africains qui immolaient encore des victimes humaines à leurs lugubres divinités. C'est ainsi que Tibère aurait fait pendre aux arbres qui entouraient leur temple, des prêtres de Saturne (ou de Baal) qui sacrifiaient de malheureux enfants sur leur auteP. " On ne saurait donc suffisamment estimer l'obligation due aux Romains, dit justement Pline 2, pour avoir supprimé ces monstruosités dans lesquelles tuer un homme était faire acte de religion, et manger sa chair une pratique salutaire. "
Mais à part la répression des rites contraires à la morale publique, la tolérance religieuse devint au milieu de tant de cultes divers une nécessité, un principe d'État.
Voici ce que dit à ce sujet M. Mommsen^ :
" Aux yeux de César, la capitale du nouvel empire uni-
* TertuUien, Apolog., 9.
« Pline, Hist. nat, XXX, 4.
• Mommsen, Hist. rom., liv. V, ch. XI.
versel romano-hellénique, Rome, point central entre TOrient et rOccident, ne pouvait plus demeurer une ville italique; elle devait se dénationaliser, devenir la capitale de toutes les nations. Il toléra donc qu'à côté du Pater Jovis s'élevât le culte nouveau des divinités de l'Egypte, et dans les murs de la cité l'eine il laissa aux Juifs la libre pratique de leurs rites exclusifs et étranges*. Au mélange souvent repoussant des foules parasites, Orientaux, Hellènes et autres affluant dans Rome, il n'opposa aucune digue; et, trait caractéristique, dans les jours de fêtes populaires, il Igiissa parler au théâtre toutes les langues, le phénicien, l'hébreu, le syrien, l'espagnol. "
Cette politique, imposée d'ailleurs par la force des choses, demeura traditionnelle sous les successeurs de Gésai' et
d'Auguste*. Les hommes d'Etat romains pensaient avec raison que tous les mystère» de l'antiquité avaient un but principal et commun, celui de procurer aux initiés un état intérieur de paix et de bonheur, soit par des cérémonies expiatoires qui calmaient le souvenir du passé, soit par les espérances d'un avenir de bonheur en face de la mort. C'était moins la difi'érence de doctrine et de morale qui constituait leur caractère particulier que celle de leurs rites et de leur origine. Sénèque, qui n'était pas seulement philosophe, mais qui exerçait une grande influence politique, disait ^ : "Que parlet-on de préceptes sur les cultes à rendre aux dieux? On peut défendre d'allumer des lampes le jour du sabbat, et parce
* Ce n'était pas une innovation; c'était Fextension d'un principe ancien. Lorsqu'on entreprenait un siège, nous dit Pline (Hist, nat., XXVIII, 4), les prêtres romains évoquaient le dieu tutélaire de la ville fit lui promettaient à Home un culte plus grand.
* Dans la Consolation à Helvia, 6, Sénèque dit : " Âdspice agedum hanc frequentiam cui vix urbis immensae tecta sufficiunt ;... ex toto denique orbe terrarum conttuxerunt;... Deinde ab hac civitate, discede, quae velut communis patria potest dici." — JuvénaLnous présente le tableau de ce mélange des populations et des superstitions étrangères à Rome. — Voir encore Tertullien, Apolog., 24.
8 Lettre 95.
que la divinité n'a pas besoin de lumière et que les hommes n'aiment pas la fumée; on peut empêcher la foule d'aller chaque matin s'asseoir aux portes des temples, offrir leurs salutations aux dieux, parce que ce sont de vains hommages dont ils n'ont nul souci; on peut défendre d'apporter des serviettes et des strigiles à Jupiter, des miroirs à Junon, parce qu'ils n'ont que faire de ces objets de toilette; mais à quoi serviraient de telles ordonnances si Ton n'a pas vulgarisé l'idée d'un Dieu maître de tout et qui répand ses bienfaits gratuitement sur tous les hommes? "
La philosophie, qui avait pénétré. tous les esprits des classes dirigeantes de la société romaine, y avait développé un dédain général pour toutes les superstitions des mythologies grecque, égyptienne, chaldéenne ou juive. Même pour un Romain tel que Juvénal, qui voulait se faire illusion à lui-même, paraître ne rien devoir à la philosophie et conserver une partie des croyances anciennes, les haines et les passions religieuses paraissaient les choses les plus étranges, les plus contraires à la nature*.
Aussi, à aucune époque de l'histoire, la tolérance ne fut plus en honneur que sous les Césars et les Antonins; et parmi ces princes, aucun ne montra plus d'indifférence que Néron à l'égard des sectes religieuses.
Écoutons Suétone^ : "Il affichait partout son mépris des religions ; il fit un moment exception pour la déesse syrienne ; mais il en fit bientôt si peu de cas, qu'il la souilla de son urine. "
4 Juvénal, Sat.XW:
Quis nescit, Volusi Bithynice, qualia démens
Aegyptus portenta colat?
... Summus utrinque ^
Inde furor vulgo, quod numina vicinorum
Odit uterque locus.
* Néron, 46.
De son côté, Pline * nous dit : *' De notre temps Néron a acquis la preuve que la magie n'était que vanité et chimère. Personne ne mit plus d'engouement pour cet art, et rien ne lui manquait, ni richesse, ni pouvoir, ni intelligence pour apprendre. C'est donc une preuve indubitable de la fausseté de cet art, que Néron y ait renoncé. "
Le culte des Juifs était assimilé à tous ceux qui se pratiquaient à Rome, et ils pouvaient librement célébrer le sabbat ou le jour d'Hérode*; on les avait autorisés à avoir un lieu de réunion, une synagogue^.
" Les Romains, déclare encore Josèphe à ses compatriotes, ont un tel sentiment religieux, qu'ils respectent même parmi leurs ennemis les choses que ceux-ci considèrent comme sacrées. " Il ajoute " que les empereurs envoyaient des dons et des offrandes au temple de Jérusalem*. "
Si donc l'autorité romaine était sur le qui-vive en Judée et prête à réprimer toute tentative d'insurrection; si elle avait expulsé les Juifs de Rome sur les plaintes d'escroqueries portées contre eux, elle ne les avait jamais inquiétés pour leurs croyances ou leurs pratiques religieuses. Les témoignages de Perse, de Juvénal, de Sénèque, de Josèphe sont unanimes à ce sujet.
Même après les deux soulèvements qu'avait causés leur fanatisme et qui avaient amené la destruction de Jérusalem, le gouvernement romain laislsa les Juifs établir à Tibériade un patriarche suprême, fonder dans toutes les villes où ils se trouvaient des synagogues, observer publiquement et avec
* HUt. nat., XXX, 5.
« Perse, Sat. V.
* Josèphe, Gue}*re des Juifs, V, 37.
* Id.,\f 26. Rien n'est plus vraisemblable, plus conforme à la politique romaine. Sur les murailles de la plupart des temples d'Egypte on voit des dessins qui représentent les Césars portant des offrandes aux divinités du sanctuaire.
solennité les sabbats, les jeûnes, les fêtes, et célébrer même avec une joie insolente et une licence tumultueuse leur purim * . C'est ce que confirme TertuUieii ; il déclare que la religion juive était légalement autorisée dans l'empire^.
L'autorité romaine agissait-elle autrement à l'égard des Jesséens ou Nazaréens? Quels motifs aurait-elle eus de déployer contre eux des rigueurs spéciales? Pouvait-on, au point de vue de l'intérêt de l'empire, trouver leurs croyances et leur conduite politique plus dangereuses que celles des autres Juifs?
Le rêve des Juifs de la Palestine ayant toujours été le rétablissement du royaume légendaire de David, un grand nombre de disciples de Jésus demeurèrent pénétrés qu'en sa qualité de Messie, leur maître accomplirait la parole de Jéhova, affranchirait Israël du -joug des Romains et lui donnerait la domination du vaste pays compris entre l'Euphrate et la Méditerranée 3. Nous nous proposons de traiter cette question avec plus de développement dans une prochaine étude. Pour le moment, il nous Suffit d'étabhr que ceux qui partageaient ces sentiments, n'ont pu constituer des cercles de propagande et d'affiliation d'étrangers, et qu'ils ne pouvaient qu'être complètement confondus avec les Juifs.
Ceux qui se disaient Jesséens, Nazaréens, et qui, sous le nom plus général de Juifs, allaient exercer le métier de devins ou de guérisseurs dans les villes de l'empire, ceux
* Basnage, Histoire des Juifs, liv. UI, ch. 2, 3; liv. VI, ch. 17; liv. Xni, ch. 6.
' Apolog., 21 : " Insignissimae religionis certe lidtae. "
3 Selon les Actes des Apôtres, 1, 6, 7, les disciples disent à Jésus ressuscité : " N^est'Ce pas maintenant que tu vas remettre Israël en possession de son royaume ? '*
L'Apocalypse, II, 27, promet en mêmes termesque les Psaumes, II, 8, 9, qu'à celui qui aura été constant jusqu'à la fin, il sera donné la puissance sur les nations et une verge de fer pour les conduire.
qui offraient aux Grecs et aux Romains le privilège réservé au peuple de Jéhova, ne pouvaient être que des fils de Jacob, nés pour la plupart, comme Paul ou Âpollos, soit en Syrie, soit en Egypte, et moins zélés pour la Loi. En conséquence les magistrats romains devaient être plus bienveillants pour eux que pour les purs Palestiniens. C'est ce que nous avons constaté.
Mais si, par leur caractère judaïque, les hétairies chrétiennes n'eurent rien qui inquiétât l'autorité romaine, n'auraient-elles pas motivé des mesures de rigueur par les modifications qu'elles introduisirent dans les doctrines et les rites mosaïques? Quelles furent ces modifications?
" C'est le diable, dit Tertullien ", qui prend à tâche d'imiter dans les mystères des faux dieux les saintes cérémonies de la religion chrétienne. Il plonge dans l'eau ses adorateurs et leur fait croire qu'ils trouveront dans *ce bain l'expiation de leurs crimes. Il mai'que au front les soldats de Mithra quand on les initie ; il célèbre l'oblation du pain ; il offre une image de la résurrection; il présente à la fois la couronne et le glaive; il défend au souverain pontife les secondes noces; il a même ses viei^es. Au reste, si nous examinons les superstitions que Numa a instituées, les fonctions des prêtres, leurs ornements, leurs privilèges, les cérémonies, les vases, et généralement tout ce qui est nécessaire pour les sacrifices, ce qui regarde les expiations et les vœux, on ne saurait douter que le diable ait copié les rites de la loi mosaïque. "
Selon saint Justin*, les sectateurs de Mithra, dans leui's banquets religieux, faisaient l'oblation du pain et celle de l'eau au lieu du vin; ils prononçaient à cette occasion les
* Tertullien, Contre les hérésies, 40.
« Saint Justin, / Apologétique, 66. — Dialogue avec le juif Tryphon^lQ, 78.
mêmes paroles sacramentelles que les chrétiens dans leurs agapes.
Ces apologistes reconnaissent donc ce qui ne pouvait manquer de se produire, c'est à dire qu'en se développant hors de la Palestine, en se recrutant de non-juifs, les hétairies chrétiennes subissaient Tinfluence des nouvelles recrues, et que celles-ci étaient de deux sortes : les unes étaient imbues des idées mazdéennes, les autres des idées helléniques. L'Hellénisme et le Mazdéisme étaient, on le sait, les deux grandes forces qui se partageaient ou mieux qui se disputaient alors la direction des esprits dans le monde.
On conviendra que ce ne sont point les emprunts faits aux rites gréco-romains qui auraient pu attirer aux chrétiens les rigueurs de l'autorité. Seraient-ce leurs rapports avec le Mazdéisme?
Il ne semble pas contestable, quoi qu'en disent les Pères de l'Église, que le christianisme ait beaucoup emprunté au culte mithriaque.
Les provinces, en effet, qui s'étendent de l'Euphrate à la mer d'Ionie furent le théâtre sur lequel les disciples de Jésus déployèrent d'abord leur activité. Leurs premières ÉgUses se constituèrent à Damas, Bérée, Antioche; V Apocalypse ne célèbre que des Églises d'Asie. Le christianisme recruta donc à l'origine ses adhérents parmi les Syriens, et durant les deux premiers siècles, les Églises ou Associations de la Syrie furent les plus nombreuses, les plus influentes, celles d'où partaient les missionnaires de la Bonne Promesse.
Or, les populations de l'Asie-Mineure étaient toutes imprégnées des doctrines mazdéennes.
Selon Zoroastre, le monde était le théâtre de la lutte d'Ormuzd, le principe du bien, et d'Arihman, le principe
du mal. Avec Arihman, une légion de dews, mauvais génies ou démons, s'efforçaient de séduire les hommes, de les détourner du culte d'Ormuzd.
Entre Ormuzd et l'humanité, la religion persane plaçait Mithra. Depuis les travaux de Hammer*, de F. Lajard^ et d'autres savants, on sait que le nom de Mithra signifiait Parole ou Verbe^, Asyc;, Verbum; qu'il était le fils ou émanation d'Ormuzd, le médiateur et le rédempteur des hommes soumis à la mort pour le péché de Meschia et Meschiané, le premier couple humain. On lui donnait pour emblème le Soleil, source de la lumière et de la chaleur, c'est à dire de la vie ; mais le plus généralement on prenait l'emblème sensible pour le Dieu invisible lui-même.
Contre les génies du mal, Ormuzd et Mithra opposaient leur armée de bons génies, dans laquelle prenaient également rang les hommes d'élite qui, après avoir subi les épreuves redoutables de l'initiation, avaient été jugés dignes d'être affiliés aux mystères mithriaques. Ceux-ci, pleins de confiance dans l'avenir, attendaient la victoire d'Ormuzd, et avec elle la résurrection des trépassés, la destruction de la mort et du mal.
On sait quelle influence eut le mazdéisme sur les idées religieuses de l'Orient, quelles modifications profondes il apporta même au judaïsme*, que la jalouse domination des pontifes voulait soustraire à toute action étrangère.
Donc, par les croyances, les idées, les mœurs et les habitudes des prosélytes qui composèrent les hétairies asiatiques, le mazdéisme ne pouvait manquer d'entrer, soit directe-
* De Hammer, MithHaca.
' F. Lajard, Recherches sur le culte public et les mystères de Mithra. » Jd., !'• section, ch. V, p. 40 et 60.
♦ Michel Nicolas, Des Doctrines religieuses des Juifs, ch. V ; Idées apocalyptiques.
ment, soit indirectement, comme facteur important dans la constitution primitive du christianisme. Avant de devenir hellénique, il fut mazdéen. C'est ce qu'on peut facilement reconnaître.
Dans le Christianisme et ses origines^, M. Havet montre combien il est présumable que Dupuis, dans son Origine de tous les cultes, a eu raison de soutenir que les images de TAgneau et du Dragon qui se trouvent dans Y Apocalypse appartiennent à la religion du Soleil. L'apôtre, en effet, déclare lui-même que l'Agneau est le Christ et le Dragon Satanas. Or, le Bélier ou l'Agneau était la représentation du Soleil chez les Perses. Le Soleil et le Christ étaient ainsi, on le reconnaît, confondus sous la même image dans les premières Églises d'Asie. "
Pour apprécier à leur valeur ces considérations, il faut se rappeler que V Apocalypse n'était point pour les premières hétairies chrétiennes ce qu'elle est pour les croyants de nos jours, un livre regardé comme ^incompréhensible, et par suite d'une importance secondaire. Tout au contraire, ce livre résumait, dit M. Reuss^, d'une manière si complète et si entl>ousiaste en même temps les idées et les espérances des premières générations de chrétiens, qu'il fut non seulement ce que nous appellerions un livre canonique, mais le seul de ce genre dont l'Église fît usage. C'est le premier dont la théologie ecclésiastique ait invoqué l'autorité, alors qu'elle gardait un profond silence sur les œuvres des autres
apôtres.
On voit, en effet, les disciples de Mithra et ceux du Christ faire au même jour des cérémonies religieuses analogues.
* E. Havet, Le Christianisme et ses origines, t. IV, ch. V : L'Apocalypse.
* E. Reuss, Histoire de la Théologie chrétienne au siècle apostolique, liv. IV, ch. IV : V Apocalypse.
Ainsi, les Égyptiens, les Chaldéens, les Indiens avaient consacré chaque jour à une des sept planètes, parmi lesquelles ils plaçaient le Soleil et la Lune. Les sectateurs de Mithra rendaient hommage à Yinvincible dieu Soleil, deo Soli invicto, fêtaient le jour qui lui était consacré. Les chrétiens, de leur côté, avaient renoncé au sabbat des Juifs pour célébrer eux aussi le jour du Soleil, et ils rappelaient le jour du Seigneur, f< Kupiox^j chez les Grecs, Dies dominica chez les Latins, d'où nous avons formé le mot Dimanche,
On s'explique ainsi comment il se trouve en Grèce tant d'églises dédiées aujourd'hui à saint Hélie, et qui furent autrefois*des sanctuaires consacrés au Soleil, Hélios,
On ne saurait, par suite, s'étonner d'entendre au vi® siècle un pape, saint Léon, se plaindre de ce qu'à Noël grand nombre de fidèles s'imaginaient devoir célébrer dans la solennité de ce jour non pas tant la naissance du Christ que le lever d'un soleil nouveau. Noël n'est d'ailleurs que l'altération du mot hébraïque annouel, qui signifie littéralement : un Dieu nous est né^. Or, il faut constater que selon les traditions évangéliques, Jésus serait né dans une saison où les troupeaux et les bergers pouvaient passer la nuit dans les champs, ce qui ne s'accorde pas avec la célébration de sa naissance au solstice d'hiver.
" Aussi doit-on conclure hardiment, dit M. Havet, que c'est bien en réalité la fête du Soleil dont l'Église a fait celle du Christ, c'est à dire que le Christ avait été identifié avec le Soleil." L'éminent auteur remarque encore justement que les adorateurs du Soleil avaient eu avant ies chrétiens leur bambino, comme disent les Italiens; car on ne peut qu'être frappé, dit-il, d'un passage de Macrobe où il est
Hoefer, Babylonie (Univers pittore8que\ p. 387.
parlé d'images du Soleil qui le représentent sous une figure humaine, mais à divers âges. " Il est tout petit au solstice d'hiver, lit-on dans les Saturnales^, et voilà comme les Égyptiens le montrent à une date fixée. Ils le tirent alors de son sanctuaire, parce que ce jour étant le plus court possible, ils veulent qu'il paraisse tout enfant à la mamelle. '^
Il en est de même pour Pâques.
Par les divergences qui se manifestent entre les évangélistes au sujet de l'époque de la mort de Jésus, on reconnaît que les traditions n'étaient pas précises sur ce point, et qu'on a pris pour date de la fête de sa résurrection moins le jour anniversaire de son supplice, que l'époque où la résurrection de la nature était célébrée dans notre hémi- . sphère sous le nom de diverses divinités allégoriques.
Les solstices et les équinoxes étaient l'occasion de grandes cérémonies religieuses chez tous les peuples de l'antiquité : Chaldéens., Phéniciens, Hébreux, Grecs, Romains. Ici c'était Adonis, en phénicien Adon, c'est à dire Seigneur^, Dominus^. Son culte était pratiqué non seulement par les populations indigènes de l'Asie, mais les Grecs l'avaient adopté. Sur le sol Hellénique, en Egypte, en Sicile, en Italie, on célébrait les Adonies, La solennité durait deux jours. Le premier était consacré au deuil et aux lamentations ; on représentait avec pompe les funérailles du Dieu. Les mystes s'arrachaient les cheveux, se frappaient la poitrine et donnaient toutes les marques d'un violent désespoir. Le lendemain, on le proclamait ressuscité et monté au ciel et l'on se Jivrait aux réjouissances. Ailleurs, c'était la résurrection de Melkarth, l'Hercule de Tyr, conducteur du char du Soleil, qui, tué par Typhon, restait inanimé pendant Thiver et revenait à la vie
* Macrobe, Saturnales, 1, 18.
* Hoefer, Phénicie (Univers pittoresque), p. 67.
à réquinoxe du printemps pour recommencer sa carrière.
L'Hercule phénicien avait des temples à Malte, à Gadès, à Tartessus et dans toute l'Espagne. '
Le christianisme et le mazdéisme avaient, on le voit, nombre de croyances communes, et il n'y eut pas d'obstacle au passage d'un culte dans l'autre. Selon les évangiles, ils eureïit même d'abord une certaine affinité. C'était à des mages qu'on attribuait l'honneur d'avoir été les premiers à reconnaître le caractère messianique de Jésus et d'avoir déposé sur son berceau de l'or, de l'encens et de la myrrhe*.
Basilide, Bardesane et nombre d'autres fondateurs ou coryphées de sectes, qui se disaient chrétiens et furent qualifiés de dissidents ou d'hérésiarques par les Pères de l'Église devenue orthodoxe, avaient été des sectateurs de Mithra. Au XVI® siècle L'Heureux et au xvii» Jean Chifflet^, savants chanoines catholiques, s'appuyant sur les autorités ecclésiastiques, avaient établi que leur Abraxas ou Abracadabra n'était autre chose que le Soleil, qu'ils représentaient aussi par le Coq et d'autres emblèmes. Par Manichéen il faut encore entendre le disciple plus ou moins orthodoxe de Mithra. On n'en saurait douter quand, dans les Actes de la dispute d'Archelaûs avec Manichée, l'évêque de Cascar apostrophe ainsi l'hérésiarque : '' Barbare de Persan, grosse barbe, prêtre de Mithra, imposteur, tu adores le Soleil, Mithra, qui éclaire, dis-tu, vos cavernes mystérieuses'. " Or, on connaît l'importance que prit parmi les chrétiens le manichéisme, et l'on sait que saint Augustin lui-même en fît profession pendant une dizaine d'années. Il faut même reconnaître que
i !«' Évangile, H, 1 à 42.
> Joannis Macarii Abraxas. Joannis Chiffîetii Commentarius in tahulas Ahvaxeas sive Soles Basilidianos. Antiierpiae, 1657.
3 De Beausobre, Histoire critique de Manichée et de ses dogmes, 1" partie, liv. I, ch. XII.
révêque d'Hippone ne s'en est peut-être pas entièrement détaché, ou bien que de son temps il y avait encore de nombreux points communs entre le manichéisme et l'orthodoxie ; car on l'entend s'écrier : ^' Que faites -vous dans les réduits obscurs? Pourquoi cherchez-vous au milieu des ténèbres? Dieu a posé son tabernacle dans le soleil^. "
Aussi l'hostilité ardente et implacable qui divisa plus tard les soldats de Mithra et ceux du Christ semble avoir été une haine fratricide.
Puisque donc, tout en se disant Juifs, les Jesséens avaient à l'origine aussi bien dans les croyances que dans les rites de nombreux points communs avec le Mazdéisme, demandons-nous quelle était la conduite que le gouvernement romain tenait à l'égard de ce culte.
A ce sujet, De Hammer dit avec raison* : " D'après la tolérance que le gouvernement de Rome exerçait envers les cultes de toutes les nations et la facilité avec laquelle il adoptait les dieux étrangers, il n'est guère besoin de rechercher d'autre cause de l'introduction du culte de Mithra dans , l'empire romain que les relations multipliées de Rome avec l'Asie depuis la guerre de Mithridate et des Pirates. "
On peut s'assurer qu'il eut toute liberté d'action, car en Italie, dans les Gaules, sur les bords du Danube, les soldats de Mithra ont laissé des traces de l'importance de leurs confréries^; ils avaient pénétré jusqu'en Bretagne^. Ils avaient
^ Saint Augustin, Enarr. in. P«. XVIII. Cité par Poujoulat, .Histoire de saint Augustin, ch. XLH.
* De Hammer, Mithriaca, ch. HI.
• F. Lajard, Recherches sur le culte public et les mystères de Mithra, 3* section, ch. I et n.
♦ Pline, Hist, nat., XXX, 4 : " La Bretagne cultive aujourd'hui Fart des mages avec tant de zèle et de cérémonies, qu'il semblerait que c'est d'elle «JUe les Perses Font reçu."
établi sous le Capitole une caverne mystérieuse, Mithraeum, OÙ se faisaient leurs initiations et leurs cérémonies*.
Néron, d'ailleurs, nous Tavons vu, ne montra aucune animosité contre ce culte. Pline nous dit encore à ce sujet^: " Tiridate s'était rendu à Rome auprès de Néron, apportant dans sa personne le triomphe de FArménie et foulant les provinces sur son passage. Il n'avait pas voulu aller par mer parce que les mages regardent comme interdit de cracher dans la mer et de souiller cet élément par quelques-unes des excrétions nécessaires à l'humanité. Il avait amené avec lui des mages; il initia Néron aux banquets sacrés; mais le prince qui lui donnait un royaume ne put recevoir en échange aucun art positif. "
On le voit, aucun motif tiré de leurs croyances n'aurait pu déterminer une persécution contre la secte des Jesséens.
Y aurait-il eu quelque intérêt politique à le faire? On n'en saurait indiquer. Lequel, en effet? Serait-ce celui de refuser de sacrifier au génie de l'empereur?
Au temps des Césars, l'autorité du Princeps se dissimulait
* Quand on considère le grand développement des confréries de Mithra dans rempire romain, quand on songe que toutes les confréries d'un même culte avaient généralement un point commun d'attache et de direction, il semble que les sectateurs de Mithra devaient relever de l'autorité et de la direction de grands pontifes persans. Le gouvernement romain n'eut toutefois pas lieu de s'inquiéter de cette situation tant que dura la domination des Parthes, qui furent en mauvaise intelligence avec les prêtres mazdéens. Mais il serait difficile d*admettre qu'après le renversement des Arsacidçs et le rétablissement et la réorganisation du pouvoir du clergé persan par Ardeschir, les empereurs ne virent point dans ces mystérieuses affiliations de soldats de Mithra la constitution d'une puissance occulte et considérable dans leure États au profit des rois Sassanides.
Quand donc on voit Constantin réunir à Nicée, sous sa présidence, un concile d'évéques pour organiser une religion d'État et établir un symbole de la foi emprunté aux doctrines platoniciennes, on est amené à se demander si ce prince, en agissant ainsi, n'a pas eu, entre autres buts, celui de soustraire le monde romain à l'influence du Mazdéisme.
Il est aussi permis de penser, croyons-nous, que Julien, en adoptant une politique en apparence contraire à celle de son oncle^ n'a poursuivi que le même intérêt par la-faveur qu'il accordait à l'Hellénisme mythologique et philosophique.
« Pline, Hist. nat., XXX, 6.
pour ainsi dire, afin de se faire accepter. Même à Rome, on se bornait à demander à la bonne volonté des intrigants d'honorer le divin Auguste. C'est ain'si que Tibère l'entendait. Tacite nous apprend, en effet, que des flatteurs zélés avaient un jour dénoncé au Sénat, comme sacrilège, la conduite de Fanalius; ils l'accusaient d'avoir profané le nom d'Auguste par un faux serment, d'avoir introduit un histrion dans une confrérie augustale, d'avoir vendu avec son mobilier les statues du César-dieu. Dès que Tibère fut informé il écrivit aux consuls ^ : "On n'a point décrété l'apothéose de mon père pour que cet honneur causât la perte d'aucun citoyen. Aux dieux le soin de venger eux-mêmes leurs injures. ^^ Falanius fut acquitté.
Plus tard seulement, quand la centralisation aura pris plus de développement, quand la plupart des provinces auront acquis le droit de cité, le culte de la souveraineté impériale deviendra obligatoire comme le trait d'union, le lien commun de toutes les parties de l'empire ; mais il n'impUquera aucune apostasie, aucun désaveu de doctrine; tout en sacrifiant au génie de l'empereur, on pourra demeurer fidèle adorateur de Jupiter et de sa famille, dlsis et d'Osiris, d'Ormuzd, de Baàl ou de Jéhova.
Croyant cependant commettre un acte abominable d'idolâtrie en faisant brûler quelques grains d'encens devant la statue du Prince, les chrétiens refuseront de se soumettre aux décrets. Ils seront alors considérés et poursuivis non pour leurs croyances, mais comme rebelles et insoumis, comme désorganisateurs de l'unité de l'empire 2.
* Tacite, Ann., I, 73. — " Quae ubi Tiberio notuere, scripsit consulibus : Non ideo decretum patri suo coelum ut in perniciem civium is honor verteretur... deorum injurias diis curae, " — La loi de Jèse-majesté ne regardait d'ailleurs pas le peuple sous les Césars; elle n'était applicable qu'aux grands, à ceux qui pouvaient conspirer, s'opposer à la domination du Princeps.
' Tertullien, Apolog., 24 à 32 : " Nous offensons les Romains; ils ne nous regar-
Or, rien de semblable n'existait encore au premier siècle ni dans la première moitié du second. On ne demandait à ceux qui attendaient le retour du Christ aucune profession de foi politique ou religieuse.
Ils montraient, d'ailleurs, nous Tavons dit, la plus grande prudence dans leur conduite.
Donc, les motifs qui sont donnés dans la Vie de Néron comme raison déterminante de la persécution des chrétiens, ne sont pas admissibles, et nous ne saurions en imaginer de plausibles. Le fait, par suite, demeure inexplicable, et Ton est nécessairement conduit à le déclarer faux.
Rappelons-nous, en effet, que les Actes des Apôtres nous font voir, presque à chaque page, que dans les provinces les chrétiens, loin de se plaindre des préteurs romains, vantaient leur équité et leur tolérance, se flattaient même d'être leurs clients et leurs protégés contre les haines et les vexations des autres Juifs. N'oubUons pas qu'ils nous offrent aussi le témoignage incontestable de la tolérance reUgieuse qui régnait alors dans la capitale sous Néron, en affirmant que Paul demeura à Rome deux ans entiers dans son logement privé, où il recevait tous ceux qui le, venaient voir, prêchant le royaume de Dieu, enseignant les choses qui regardent le Seigneur Jésus-Christ, avec toute liberté et sans aucune entrave.
Évidemment l'opinion que l'auteur exprime ici au sujet de la Uberté des cultes à Rome, ne pouvait que lui être commune avec ceux auxquels il s'adressait, puisqu'il en parle comme d'une chose toute naturelle.
dent plus comme Romains... Mais Tempire ne peut être ébranlé sans que tous ses membres en souffrent; et nous, que vous regardez comme étrangers, nous serions enveloppés dans ses malheurs. . . Nous avons donc, comme vous, intérêt au maintien de la puissance impériale... Nous aussi, nous prions pour sa conservation. "
Il y a plus. Les premiers apôtres déclaraient qu'il fallait obéir aux lois, considérer les magistrats romains comme revêtus, par délégation, de la puissance de Dieu. " Toutes les autorités, enseignait VÉpitre aux Romains^, ont été instituées par Dieu; celui donc qui s'oppose à l'autorité s'oppose à Tordre que Dieu a établi. Ceux qui gouvernent ne sont pas à craindre pour celui qui fait bien, mais seulement pour celui qui fait mal. Veux-tu donc ne point craindre les magistrats? Fais le bien. " Or ce n'est point là, on doit le reconnaître, le langage qui eût été tenu dans les Églises si leurs membres avaient eu à souffrir d'odieuses et injustes persécutions.
l'interpolation
Est-ce bien Suétone qui a écrit que les chrétiens avaient été livrés aux supplices parce qu'ils étaient des gens d'une superstition nouvelle et funeste ?
A la suite de l'exposé que nous venons de faire de l'état . de la question, le lecteur, croyons-nous, pensera avec nous qu'une persécution de chrétiens sous Néron n'a eu aucune raison d'être; qu'aucun auteur romain, grec ou juif n'en a parlé ; que ce qu'en ont dit les écrivains ecclésiastiques rentre dans le domaine des fictions légendaires, et que ce qu'on trouve exceptionnellement au sujet des chrétiens dans Pline le Jeune et dans Tacite a été frauduleusement introduit dans leurs œuvres. On est, en conséquence, amené à conclure que Suétone n'a .pu parler de cette persécution, et que la phrase qui nous occupe a dû être intercalée dans la Vie de Néron par une main étrangère.
* ÉpUre aux Romains, XHI, 1 à 7.
Mais rinterpolateur qui a altéré le texte de Suétone a-t-il réussi par une extrême habileté à ne pas se trahir? Sommesnous réduits à n'avoir à lui opposer que Timprobabilité du
fait?
En examinant avec soin les expressions employées dans ce passage, nous ne pouvons qu'être frappés d'y voir figurer le mot christiani. Or ce terme seul suffirait à nos yeux pour démasquer l'interpolateur, puisqu'il ne servait pas au temps de Suétone à désigner les disciples de Jésus.
-Le mot maleficus doit également attirer notre attention. Une telle qualification ne saurait exprimer les sentiments d'un écrivain aussi éclairé que Suétone; ce sont ceux des ignorants et dévots païens qui, selon les apologistes, accusaient les chrétiens d'attirer par leur impiété la colère des dieux sur l'empire.
L'épithète de nova doit être encore plus remarquée. Nous avons vu, en effet, flue les disciples de Jésus n'avaient alors aucune doctrine, aucun rite essentiel qui, s'il différait sensiblement de ce qu'on voyait chez les Juifs, ne se rapprochât du Mazdéisme. Ils pouvaient bien être pour ceux qui se qualifiaient de vrais fils d'Abraham une secte nouvelle ; mais comme ils se disaient Juifs et entendaient être considérés comme tels, pour des Romains ils n'étaient que Juifs, et aucun historien, au temps de Trajan, n'aurait pu voir en eux des affiliés à un culte nouveau.
Ce qui surprend enfin, c'est la place qu'occupe la mention de la persécution.
Est-il admissible que la condamnation des chrétiens ait été intercalée par Suétone dans l'énumération de simples mesures de police? S'il se fût agi d'expulsions, d'amendes, de fermeture de synagogues ou de lieux de réunion, de dispersion des confréries, nous l'eussions compris. Mais ce
n'était pas chose, ordinaire à Rome que la peine de mort ordonnée pour crime de superstition.
L'auteur devait au soin de sa réputation le souci de nous dire quelle était cette superstition qui nécessitait des mesures si terribles, si contraires à la tolérance dont jouissaient toutes les religions professées dans l'empire. Ces confréries constituaient-elles un danger pour l'État ou pour le Prince? Avaient- elles des rites contraires à la morale publique? Et il nous devait d'autant plus ces explications qu'il nous dit qu'il s'agissait d'une superstition nouvelle. Quoiqu'il ne brille pas d'habitude par la méthode d'exposition, Suétone n'offre pas d'exemple d'une faute analogue dans la Vie des Césars.
Ce silence trahit un faussaire. Nous ne voulons pas dire que ce personnage fût un niais ; car il faut convenir que si la place adoptée pour interpoler la mention du supplice des chrétiens n'est pas bonne, on n'en aurait pu choisir une meilleure. On ne trouverait pas dans la Vie de Néron un chapitre où il fût possible d'introduire moins mal à propos la phrase relative à la persécution. Un tel sujet eût demandé un chapitre spécial, et le danger de l'entreprise eût été peut-être plus grand.
Mais serait-ce la difficulté qui aurait arrêté notre homme? Nous ne le pensons pas. Nous sommes persuadés qu'il ne lui est pas venu à l'esprit l'idée que les lecteurs auxquels il s'adressait pussent avoir besoin d'explications. Il avait raison.
La seule chose nécessaire en tel cas, c'est d'acquérir la confiance; et ce n'est pas chose si malaisée quand on sert les passions ou les convictions de ceux qui vous écoutent. Aussi croyants ou savants, tous convaincus de la persécution de Néron, ne voyaient dans ce passage de la Vie des Césars
que la justification de ce qu'ils considéraient comme une vérité historique.
Nos conclusions se trouvent confirmées par ce fait que Paul Orose avait connu les œuvres de Suétone et que de son temps ce passage ne s'y trouvait pas encore interpolé.
En effet, dans ses Adversus paganos Historiae^, il dit :
Caïum nepotem suum Caesar Augustus ad ordinandas Aegyptii Syriaeque provincias misit, qui praeteriens ab Aegypto fines Palestinae apud Hierosolymam in templo Dei tune sancto et celebri adorare contempsit, sic ut Suetonius Tranquillus refert. C'est ce qu'on lit dans la Vie d'Auguste, chap. 93.
En parlant de l'expédition de Claude en Bretagne, il dit aussi ^ : Ibique, ut verbis Suetonii Tranquilli loqu ar, sine ullo proelio ac sanguine intra paucissimos dies plurimam insulae partent in deditionem recepit. C'est ce qu'on lit également dans la Vie de Claude, chap. 17.
Il est une autre citation de Suétone faite par Orose, qui doit attirer notre attention. Il écrit ^ :
Anno ejusdem (Claudii) nono expulsas per Claudium urbe Judaeos Josephus refert. Sed me m agis suetonius MOVET qui ait hoc modo : Claudius Judaeos impulsore Christo assidue tumultuantes Rom a expulit. Quod utrum contra Christum tumultuantes Judaeos coerciri et cornprimi jusserit, an etiam Christianos simul velut cognatae^ religionis homines voluerit expelli, nequaquam discernitur.
" Josèphe rapporte que dans la neuvième année de son
* Pauli Orosii, Adversus paganos Historiae, liv. VU, ch. 3, édit. de C. Zangemeister. Vienne, 4882.
« Id., liv. VII, ch. 6.
» Jd., liv. VII, ch. 6.
♦ Vulgo Cognotae.
règne, Claude expulsa les Juifs de Rome. Mais j'attache PLUS d'importance ait témoignage de ^Suétone, qui dit: Les Juifs troublant continuellement la paix à Vinstigor tion de Christus, il les chassa de Rome. Ces mesures de répression furent-elles prises par lui à Tégard des Juifs qui s'agitaient contre Christ, ou voulut-il expulser avec eux les chrétiens comme des hommes appartenant à une religion parente, c'est ce qu'on ne saurait dire. "
Dans la Vie de Claude^ y il est vrai, au milieu de l'énumération d'une foule de mesures édictées par ce prince, on
lit : " JUDAEOS IMPULSORE ChRESTO ASSIDUE TUMULTUANTES,
RoMA EXPULiT. Les Juifs troublant continuellement la paix à l'instigation de Chrestus^ il les chassa de Rome. "
L'expulsion des Juifs sous Claude se trouve mentionnée dans les Actes des Apôtres. La chose n'a par elle-même rien d'impossible, et elle aurait pu être confirmée par Suétone. Mais le motif qu'il indique se trouve en contradiction avec ce que disent les Actes. Pour supposer, en effet, que sous ce prince la question de savoir si Jésus était ou non le Christ fut un sujet de trouble parmi les habitués de la synagogue de Rome, il faut nier que plus tard, à l'arrivée de Paul, les Juifs de la capitale ignoraient le but et la doctrine de la nouvelle secte; il faut nier encore, à rencontre de l'auteur des Actes, que la prédication de l'apôtre pendant deux ans ne causa aucun conflit tumultueux.
Rien cependant n'empêcherait d'admettre le témoignage de Suétone de préférence à celui des Actes des Apôtres qui ne constituent pas un véritable document historique. Mais ce qui cause l'embarras, ce sont les mots impulsore Chresto. On se demande quel est ce Chrestus ou Christus? Car
1 Claude, 25.
quoique Orose dise Christo, les éditions de Suétone portent Chresto. Pourquoi, dans quel but les Juifs se soulèvent-ils? Quelle est la nationalité de ce personnage dont le nom n'a rien d'hébraïque? On cherche vainement le moindre éclaircissement dans la Vie des Césars ; on ne peut deviner comment l'auteur, en prenant la peine de parler de Chrestus, Ta fait si énigmatiquement.
A ce sujet, M. Aubertin* fait observer que cette phrase est beaucoup plus claire pour nous que* pour Suétone luimême. Il a parfaitement raison, si Ton admet que Chrestus doive être pris pour un nom propre, pour l'équivalent de Jésus, et l'on ne peut pas supposer autre chose. Or, par ce seul fait, nous reconnaissons le chrétien qui parle à des chrétiens. Les interpolateurs, en effet, ne peuvent guère se soustraire aux conditions de leur propre situation et du but qu'ils poursuivent. Nous demeurons ainsi convaincus que Vimpulsore Chresto n'est pas de Suétone.
On doit remarquer de plus qu'Orose affirme que l'expulsion des chrétiens sous Claude a été également rapportée par Josèphe. Il n'en est pourtant rien. Cet historien^, au contraire, ne mentionne que des actes de bienveillance de ce prince pour les Juifs.' Orose aurait donc fort bien pu prendre la même liberté à l'égard de Suétone. On ne saurait en conséquence dire si cette interpolation existait de son temps ou si elle a été faite postérieurement et provoquée précisément par la citation qu'il aurait imaginée. C'est ainsi qu'on ne sait, nous l'avons vu, si le passage relatif à Jésus qui a été introduit dans les Antiquités juives de Josèphe, le fut avant la citation d*Eusèbe ou par suite précisément de cette citation.
* Sénèque et saint Paul, ch. II, p. 8Q.
* Josèphe, Antiq.jud., 20 çipassim.
Quoi qu'il en soit, il demeure incontestable que d'une part Orose avait lu Suétone, et que d'autre part il recherchait et considérait les témoignages des auteurs profanes comme les plus décisifs vis-à-vis de ses adversaires en tout ce qui concernait les traditions chrétiennes : me magis Suetonius movety dit-il. Or, au sujet des supplices infligés aux chrétiens, il n'invoque pas plus l'autorité de Suétone qu'il n'avait invoqué celle de Tacite.
Nous sommes donc, croyons-nous, en droit de conclure qu'au temps de Paul Orose il n'était nullement question dans la Vie des douze Césars de persécution de chrétiens sous Néron.