OPINIONS DES CRITIQUES
Cependant, de nombreuses difficultés se présentent à l'esprit de quiconque veut faire une analyse sérieuse de ce
récit.
Voltaire, qui a si glorieusement personnifié l'esprit fran-
çais tout de bon sens et de clarté, Voltaire qu'on n'aurait jamais dû cesser de prendre pour guide dans la critique historique, a traité à diverses reprises la question des persécutions des chrétiens sous les empereurs romains, et il a montré le peu de créance que méritaient la plupart des légendes qui nous sont parvenues sur ce sujet. A propos de ce récit de Tacite, il écrit * : '
" Ils (les Juifs) accusèrent les Juifs chrétiens de l'incendie qui consuma une partie de Rome sous Néron. Il était aussi injuste d'imputer cet accident aux chrétiens qu'à l'empereur; ni lui, ni les chrétiens, ni les Juifs n'avaient intérêt à brûler Rome; mais il fallait apaiser le peuple, qui se soulevait contre des étrangers également haïs des Romains et des Juifs. On abandonna quelques infortunés à la vengeance publique. Il semble qu'on n'aurait pas dû compter parmi les persécutions faites à leur foi, cette violence passagère; elle n'avait rien de commun avec leur religion, qu'on ne connaissait pas et que les Romains confondaient avec le judaïsme, protégé par les lois autant que méprisé. "
On le voit, si Voltaire ne s'est pas senti suffisamment armé pour s'incrire en faux contre Tacite, si par suite il ne conteste pas le fait fondamental, l'envoi des chrétiens au supplice à l'occasion de l'incendie, il ne peut cependant se résoudre à considérer ce rapport comme l'expression de la vérité ; il ne doute pas qu'il faille le modifier, l'amender, le débarrasser d'invraisemblances pour le rendre acceptable.
Gibbon, amerfé dans son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain à s'occuper de la conduite du gouvernement à l'égard des chrétiens, ne pouvait se
* Essai sur les mosurs, ch. VIII.
dispenser de parler du récit de la persécution, qui se trouve dans les Annales. Il nous dit à ce sujet* :
"Nous croyons devoir ajouter quelques remarques qui pourront servir à lever les difficultés dont est remplie la relation de cet événement.
" Le scepticisme le plus hardi est forcé de respecter la vérité et l'intégrité de ce passage de Tacite. La vérité est attestée par le témoignage de Suétone. La pureté du texte est garantie par la conformité des anciens manuscrits ; par le caractère inimitable du style du grand historien; par sa réputation, qui préserva ses ouvrages des interpolations d'une pieuse fraude ; et enfin par la substance de sa narration où il accuse les chrétiens de crimes atroces, sans donner à entendre que le don des miracles les élevât au-dessus des autres hommes.
" Né quelques années seulement avant l'incendie de Rome, Tacite ne pouvait connaître que par la lecture ou les conversations un fait arrivé pendant son enfance. A soixante ans de distance, quand il décrivait le progrès et le caractère de la nouvelle secte, le philosophe devait naturellement se conformer moins aux idées du temps de Néron qu'aux notions et aux préjugés du règne d'Hadrien.
" Tacite laisse souvent à la curiosité et à la pénétration du lecteur le soin de suppléer aux idées et aux circonstances intermédiaires que, dans son style concis, il juge à propos de supprimer. Il nous faut donc imaginer quelque cause probable qui ait produit l'animosité de Néron contre les chrétiens, que leur obscurité mettait à l'abri de sbn indignation et même de ses regards. " .
Gibbon déclare alors qu'il n'est pas éloigné d'accepter la
* Histoire de la décadence et de la chute de VEmpire romain, ch. XVI.
supposition que la femme du prince, Poppée, était devenue juive et qu'elle avait fait partager à son tout-puissant époux sa haine contre les Galiléens. Il ajoute :
** Il est évident que la cause et les effets de la persécution ne s'étendirent pas au delà de Tenceinte de Rome. Les dogmes religieux des Galiléens ne furent alors ni punis ni recherchés; et les princes suivants se montrèrent bienveillants pour une secte qu'avait opprimée un tyran dont la fureur ne frappait que la vertu et l'innocence. "
Gibbon a-t-il eu sérieusement l'intention de nous donner des preuves de la créance que mérite ce chapitre des Annales? Quand il nous conseille d'imaginer une cause probable qui ait pu faire naître l'animosité de Néron contre les chrétiens, ne faut-il point voir là une de ces plaisanteries britanniques dont il est coutumier? La pureté du style de l'incomparable écrivain se reconnait-elle dans ces pages? Croit-il réellement que la réputation de l'auteur ait suffi à protéger ses œuvres contre le zèle des dévots faussaires? Peut-il invoquer la conformité des anciens manuscrits, quand on n'a pu en retrouver un seul qui ne fût déplorablement mutilé? Les raisons que Gibbon présente en faveur de la sincérité du récit, nous semblent une critique déguisée de leur valeur.
Cependant les savants de nos jours qui se sont occupés de l'histoire de l'empire romain et de celle des premiers siècles du christianisme, n'ont pas mis en doute l'authenticité du texte de Tacite. Les uns, préoccupés de plus importantes questions, ont accepté sur ce point l'opinion traditionnelle sans la discuter; d'autres ont analysé, commenté, développé le chapitre attribué à Tacite, et ont cru pouvoir le prendre pour une des bases de leurs études.
Ont-ils été fondés à le faire?